Les considérations qui suivent sont issues d’un embarras.

Français de conviction républicaine, Juif laïque, proche des positions du « camp de la paix » en Israël (ou de ce qu’il en reste), partisan depuis toujours de la solution à deux États, et depuis toujours allergique à l’idéologie de la droite nationale-religieuse en Israël, j’éprouve à la lecture de Mahmoud Darwich un mélange d’admiration et de malaise.

L’admiration est celle que je dois à une œuvre de première grandeur. Reste à élucider le malaise. Ce qui implique de relire Darwich et de se lire soi-même lisant Darwich. Épreuve d’analyse de texte qui est aussi, ipso facto, une autoanalyse. Qui impose probablement de mettre ses tripes juives sur la table.

Ce malaise ne peut manquer d’abord de susciter une forme de soupçon, que je me suis chargé de faire peser préventivement sur moi-même.

Tiendrait-il à ce que cette œuvre viendrait rappeler à l’ami d’Israël que je suis des vérités désagréables sur le malheur palestinien, qu’elle projetterait une lumière crue sur la face sombre de l’aventure israélienne dont je me déclare solidaire ? Plus largement encore : ne viendrait-elle mettre à mal le crédit moral acquis par les Juifs en Europe depuis que s’y est imposée la mémoire de l’Extermination, voire la respectabilité éthique que s’est acquise le judaïsme lui-même ? Rien de cela ne me convainc tout à fait. Sur le drame palestinien, Darwich ne m’apprend rien que je ne sache déjà. Il me semble être assez averti pour ne pas verser dans la moindre naïveté : la « pureté des armes », « l’armée la plus morale du monde », sans parler de « la terre sans peuple pour un peuple sans terre », très peu pour moi… Mon attachement à Israël n’est pas aveugle : aimer un pays, tout comme aimer un être, ce n’est pas le croire innocent, c’est se réjouir de son existence. Darwich ne fait rien vaciller en moi de cet amour. Quant à l’inquiétude de voir écorner quelque magistère moral… Je n’ai jamais pensé que le statut de victime fût une

garantie de moralité ni que le judaïsme fût réductible à une éthique, encore moins que cette éthique se réduisît à un altruisme. Présumer par conséquent que mon malaise serait imputable à quelque susceptibilité juive offensée me paraît plus que hasardeux : désobligeant.

Mais que la gêne ressentie ait à voir avec ma judéité, qu’elle mette en jeu un aspect sinon névrotique, du moins névralgique de la relation du Juif à l’altérité, voilà qui ne fait aucun doute. Elle tient à ce que le lecteur de Darwich que je suis ne se sent pas véritablement bienvenu dans cette œuvre, que j’y évolue comme un passager clandestin, un resquilleur. D’autres images me viennent parfois : tantôt celle de l’infiltré qui écoute aux portes, tantôt celle de l’otage. Un otage qui peut parfois, à la faveur du talent poétique qui l’a ravi, se sentir guetté par le syndrome de Stockholm, mais qui finit infailliblement par se reprendre. Cette ouverture à l’altérité, j’accepte d’ordinaire de la pousser aussi loin que possible : dès lors que je peux être catholique avec Claudel, protestant avec Green, athée avec Sartre, communard avec Vallès, monarchiste avec Chateaubriand, je puis bien être palestinien avec Darwich, mais pourquoi pas jusqu’au bout ? Où donc est la butée ? N’est-il pas au contraire le guide idéal ?

Là, assurément se situe le nœud du problème. Darwich n’est pas n’importe quel « autre ». Il est l’autre palestinien. Dans le cadre d’un numéro de revue dont le thème est « le Juif et l’Autre », la question palestinienne est une épreuve de vérité, une ordalie. Elle ne saurait se ramener à la question de l’étranger ou de l’autre homme. Elle croise la question de l’ennemi, de la guerre ; elle engage un contentieux qui ne ressemble à aucun autre.

Posons le problème.

La question de « l’Autre » palestinien est cruciale pour toute conscience juive moderne : se rengorger à tout propos d’une éthique de l’altérité, d’un « humanisme de l’autre homme », tout en se dérobant au défi chronique que constitue, pour l’État d’Israël et pour le monde juif, la condition faite aux Palestiniens relèverait de l’imposture.

Mais peut-on ignorer que l’identité palestinienne ne s’est forgée – et donné un nom – que dans la négation même de l’existence d’Israël – devenue, pour une majorité de Juifs dans le monde, par-delà leurs différences politiques, un élément cardinal de leur propre vie ? Contentieux originaire de deux peuples toujours suspects de léser l’autre dans sa plénitude identitaire. En d’autres termes, la relation se complique en ce que mon rapport à l’altérité palestinienne demeure conditionné par l’idée que je me fais (ou par ce que je sais) de la représentation de l’altérité juive par le Palestinien.

La poésie politique de Darwich est en ce sens une pierre de touche : la gêne qu’elle provoque vient m’instruire de mes propres limites, permet de déterminer où passe la frontière.

La Palestine sans métaphore : le contentieux indépassé « En réponse à ceux qui font de lui le poète de la cause palestinienne, Darwich répète […] combien la dimension politique se veut “discrète, implicite, non proclamée” dans sa poésie. […]  Si donc Mahmoud Darwich est poète palestinien, c’est à la fois parce qu’il prête voix à son peuple, mais aussi parce que la Palestine tend à devenir elle-même une métaphore de la condition humaine. »1 Dans sa présentation du poète, Jean-Michel Maulpoix fait allusion au titre d’un livre d’entretiens de Darwich : La Palestine comme métaphore.

Darwich a su hausser à l’universel l’expérience de son peuple, de sorte que la situation de l’exilé palestinien entre en dialogue avec toutes les autres expériences de l’exil et de la dépossession. En ce sens, Darwich est le frère en poésie d’Ungaretti, de Séféris, de Jabès. Cette grandeur poétique doit être rappelée.

Mais ce serait faire offense au poète que de confondre la résonance universelle à laquelle atteignent ses plus belles réussites avec une dépolitisation et même une dénationalisation. Certes, Darwich n’est pas seulement un poète national, il s’est cabré contre tout enrégimentement, il a voulu être aussi et surtout un serviteur de la poésie, et plus souvent qu’à son tour un grand poète de l’amour. Mais il est aussi ce poète national, il est aussi et quand même un poète politique2. La Palestine n’est pas qu’une métaphore – et quand même elle le devient, cette métaphore ne tire sa puissance évocatoire que de son arrimage à un vécu, à un peuple et à une terre on ne peut plus réels. Il n’a jamais cessé d’écrire des poèmes militants – même si, en les reniant ou en les écartant de ses recueils, il s’est parfois employé à en minimiser la portée – et, même dans ses pièces les plus remarquables, le référent politique palestinien 1. Jean-Michel Maulpoix, « Le chant de la Palestine », Europe, 95e année, n° 1053-1054, janvier-février 2017, p. 103.

ne se fait jamais oublier, pour peu qu’on consente à l’identifier dans les replis envoûtants et les détours subtils d’un langage imagé ou oblique.

L’approche littéraire n’est pas faite pour déconstruire ou relativiser le texte qu’elle commente, ni pour juger sa cause, mais pour l’éclairer. Peut-on reprocher à un poète d’être (ou de vouloir être) la voix de son peuple ? Nullement.

Deviendrait-il par là moins universel ? Assurément non, à moins d’avoir une vision fort désincarnée de l’universel. Il faut qu’il existe quelque chose comme une immunité poétique – sur le modèle de l’immunité diplomatique. Elle doit être prise pour ce qu’elle est : un pacte de lecture, un régime d’interprétation : lire et commenter un poème, c’est accepter de pénétrer ses méandres, d’emprunter ses chemins, au risque de se perdre un peu soi-même. Ce qui est relativement facile quand il s’agit de poètes du passé et de conflits anciens (qui se soucierait de soumettre les poèmes politiques d’Agrippa d’Aubigné ou de Victor Hugo à un arbitrage politique ?) devient plus compliqué quand il s’agit de guerres contemporaines, quand le propos politique touche à des points sensibles du lecteur, de sa mémoire, de ses engagements. Jusqu’où faire taire certains mouvements en soi, mettre entre parenthèses non tant sa subjectivité (il n’y a pas de lecture intéressante qui ne soit intéressée) que ses dilections et ses aversions, ses affinités et ses antipathies ? Jusqu’où accepter de lire contre soimême ? Jusqu’à quel point accueillir l’altérité d’un écrivain, et se sentir accueilli en elle ? Lire un poète communiste quand sa mémoire ou sa chair portent les blessures du stalinisme, lire un poète sioniste quand on est arabe, lire un poète palestinien quand on est sioniste : rien ne va de soi, mais l’expérience vaut qu’on s’y prête, et même qu’on tire parti de cet inconfort.

Lire un poète de l’autre camp n’implique pas qu’on lise moins bien qu’un lecteur censément plus neutre – on voit mal, d’ailleurs, qui pourrait se prétendre neutre dans le conflit israélo-palestinien. C’est peut-être voir autre chose ou autrement.

La lecture de Darwich, il faut l’avouer, n’est pas avare de ces situations subjectivement embrouillées. Cas limite, les poèmes de Darwich sur les morts d’enfant palestiniens exposent aux risques d’une critique qui se résumerait à une macabre comptabilité comparée, à la confrontation stérile de deux martyrologes : un poème sur « Cinq fillettes » palestiniennes tombées sous des balles israéliennes plutôt que sur les vingt-deux écoliers de Maalot ?

Sur Mohamed Al-Doura, plutôt que sur le nouveau-né abattu par un tireur d’élite palestinien, ou la petite fille dont Samir Kuntar fracassa la tête sur un rocher ? Et chacun, dans cette guerre de tranchées, de ne penser qu’à ses

morts, de ne panser que les siens. La poésie, dira-t-on, permet justement de sortir de ces crispations tribales pour s’élever au-dessus de la mêlée. Jusqu’à un certain point seulement. Car Darwich, militant de l’OLP, compagnon d’Arafat et de Georges Habache, lauréat du « Prix Lénine pour la paix » en 1982, est dans la mêlée, pas au-dessus ; il est de ceux qui, dans son camp, tirent le combat vers le haut, mais cela reste un combat ; il entend s’adresser à tous, même aux Israéliens, mais il s’adresse d’abord aux siens. Le poète évoque ses morts. C’est son droit, peut-être son devoir, c’est de bonne guerre, comme on dit, mais cela reste de guerre.

La poésie politique de Darwich s’élabore sur fond d’une interprétation première de la situation, de l’événement, de la condition historique. Qu’elle ne s’en tienne pas à ces circonstances politiques, qu’elle ne s’y limite jamais, ne signifie pas qu’elle n’y trouve pas son site originel et qu’elle n’y demeure pas avec une indéfectible constance.

Ce site politique originel se lit dans ce qui fut, dès 1964, une sorte d’acte de naissance du poète, qui lui valut d’emblée le statut flatteur, mais encombrant de porte-parole de la protestation arabe, qu’on n’appelait pas encore « palestinienne »1 : « Inscris / Que je suis Arabe / Que tu as raflé les vignes de mes pères/ Et la terre que je cultivais /Moi et mes enfants ensemble : Tu nous as tout pris hormis :

Pour la survie de mes petits-fils / Les rochers que voici / Mais votre gouvernement va les saisir aussi / … à ce que l’on dit ! /DONC / Inscris !/ En tête du premier feuillet / Que je n’ai pas de haine pour les hommes/ Que je n’assaille personne, mais que / Si j’ai faim/ Je mange la chair de mon Usurpateur/ Gare ! Gare ! Gare/À ma fureur ! » Ce poème-tract – à peine un poème de l’aveu même de son auteur – recèle in nuce l’essentiel d’une vision qui demeurera globalement inchangée3. Elle repose sur le postulat que la terre arabe a été volée par des usurpateurs. Cette monumentale injustice, traumatisme collectif en attente de verbalisation, trouve à 1. « En tant que minorité, nous étions traités comme des Arabes de la part des Israéliens et c’est sur ce principe qu’ils nous rejetaient et nous opprimaient. […] Et c’est de là que j’ai écrit […] “Inscris : Je suis Arabe” et non pas “Inscris : Je suis Palestinien”. Il y avait un pays dont le nom était la Palestine, mais pas de projet palestinien ni d’entité palestinienne. […] ». (Europe, p. 55) C’est précisément dans ces années que la Palestine commence à émerger comme cause à part entière (création de l’OLP en 1964, apparition de la notion de « peuple palestinien » dans les discours politiques aux abords de la guerre de 1967).

s’exprimer dans ce cri, s’accompagne d’une demande de justice qui, inassouvie, se change en rage impuissante, en violence cannibale, en pulsion meurtrière.

De là la force de percussion du poème, sa puissance de mobilisation.

Ce que Darwich percevait comme une insuffisance esthétique tenait peut-être à ce que, jaillie trop directement d’une rage que le travail poétique n’avait pas eu le temps de réélaborer et de transmuer, la violence de cette « Carte d’identité » exhibait, presque de manière obscène, les paramètres fondamentaux du ressentiment originel.

Le ressentiment. C’est là un sujet et un mot qui semblent absents de la critique. Comme s’ils risquaient d’entacher l’honneur du poète. Or il faudrait être naïf pour imaginer que la grande littérature serait nécessairement étrangère aux passions tristes. On ne peut à la fois invoquer à tout propos « l’humiliation arabe » et vouloir que, par on ne sait quelle mystérieuse alchimie, la poésie du grand écrivain palestinien ait été épargnée par le ressentiment. Il semble au contraire tout à fait flagrant, pour qui lit les deux grands auteurs emblématiques de la cause palestinienne, Edward Saïd et Mahmoud Darwich, que l’immense et méritoire effort qui fut le leur aura été d’élaborer une vision du monde qui en soit affranchie ; effort immense, mais jamais complètement abouti. Et le nom d’Israël fut, pour l’un comme pour l’autre, sinon l’unique, du moins le taraudant objet de leur ressentiment.

Altérité trompeuse et hospitalité contrainte Même soigneusement expurgée de ses poèmes les plus ouvertement militants, l’anthologie La Terre nous est étroite montre la permanence remarquable de ces fondamentaux, de cet horizon d’interprétation politique, de ce refus opiniâtre d’accorder au fait israélien la moindre légitimité de droit.

Le riche nuancier poétique de l’œuvre de Darwich n’infléchit qu’imperceptiblement ces paramètres.

Ainsi, de cette figure émouvante de l’amante juive qui traverse le recueil – Tamar1 dans la vraie vie, Rita ou Shulamit dans les poèmes, celle qui, bravant 1. Notons au passage ce qu’il y a d’irritant à entendre parfois exciper de cette liaison la preuve que Darwich ne pouvait pas être antisémite ! D’une part, parce que l’accusation d’antisémitisme envers Darwich n’a, jusqu’à plus ample informé, aucun fondement ; d’autre part, parce que l’idée qu’une histoire d’amour avec une Juive exonérerait de tout soupçon d’antisémitisme est inepte.

les interdits familiaux (« J’ai abandonné ma mère dans les psaumes, maudissant le monde et ton peuple »1) croyait pouvoir tenir son amour loin du fracas des armes (« Et la guerre n’est pas mon métier et je suis moi. »)… Après la guerre des Six Jours, Rita n’a pas la force de rejoindre son amant, de « franchir le fleuve », le Rubicon des identités, le Jourdain de l’exil. Mais Palestiniens et Israéliens ne sont pas pour Darwich les Capulet et les Montaigu d’un drame absurde : nulle parité ici entre un peuple de victimes et un pays dont le drapeau est un « pré de lèvres en sang »4. La vérité est que la jeune femme ne peut supporter la fenêtre de ténèbres que son amant arabe lui a ouverte sur sa « patrie meurtrière » : « Ils devinrent amants. / Mais les fenêtres qu’il ouvrait / Au terme de la nuit… étaient terrifiantes […] /Des propos qui vous piégeaient, / Des propos qui, si vous y adhériez, / Vous détournaient de mythes adorés, / Vous déchiraient de honte ». Et la belle Juive de ne trouver son salut que par son retour – défaite de l’amour, fuite de la vérité – dans le giron israélien : « Puis vint Shimon qui la protégea de son amour ancien / Et du reniement des siens… ».

Contrairement aux apparences, les deux poèmes qui s’aventurent à mettre en scène des soldats israéliens à visage humain – geste dont il faut souligner la hardiesse dans le contexte arabe – ne modifient en rien cette donne idéologique.

Le premier a fait date dans l’histoire de la poésie de Darwich : « Le Soldat qui rêvait de lys blancs » rapporte la rencontre et le dialogue avec un militaire israélien au lendemain de la guerre des Six Jours (arrière-plan lisible, mais, comme souvent, implicite). Esquisse d’une normalisation avec l’entité sioniste ?

Aucunement. Le soldat qui « rêvait de lys blancs / D’un rameau d’olivier »5, est cet homme qui ne se sent « lié à cette terre que par un éditorial… un discours enflammé », celui qui n’a « pas humé l’herbe, les racines et les branches » d’un pays qui ne pourra jamais être une patrie charnelle, tout au plus celle dont on inculque l’amour par « la voie d’un fusil », par « des fêtes revenues de vestiges anciens, le silence d’une statue antique, d’époque et d’origine indéterminées » – autrement dit des fables historiques. Le soldat pacifiste se sera vu, à son corps défendant, transformé en « machine crachant un feu rouge », acculé à décrire le cadavre d’une de ses victimes innocentes à son ami arabe, exécrant ce pays où l’on savoure un « instant de folle victoire… fasciste ». La désertion et l’exil restent 1. « L’hiver de Rita » [1992], in La Terre nous est étroite et autres poèmes, trad. Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, p. 303-310.

la seule réponse : rendez-vous avec « Mahmoud » dans « une ville lointaine »… Faux dialogue, donc, qui est en fait l’entretien du poète avec un double israélien de lui-même, miroir de ses détestations politiques : l’Israélien fréquentable répudiera sa patrie criminelle pour épouser la vérité de l’autre1. La paix est pensée dans les termes précis qui furent ceux du grand discours d’Arafat à l’ONU en 1974 (où l’on retrouve le « rameau d’olivier »… assorti d’un « fusil ») auquel Darwich fit un peu plus que prêter la main et qui est un réquisitoire sans nuance contre l’ensemble du projet national juif.... La reconnaissance dont il est question ne sera donc ni politique ni historique : elle ne touche qu’à l’aspect intersubjectif et humain. C’était déjà beaucoup, et peut-être le maximum qu’on dût d’attendre d’un poète-militant en temps de détresse… Qu’en est-il quand se fait jour une promesse de paix, dans le sillage des Accords d’Oslo (envers lesquels, au demeurant, Darwich, comme Edward Saïd, n’avait pas ménagé ses critiques) ? Écrit en 1995, le poème narratif « Lorsqu’il s’éloigne »2 évoque le rapport de voisinage entre un soldat israélien (appelé « l’ennemi ») et un Palestinien6 : le premier occupe avec sa fille la maison qui fut celle du second, dans ce qui semble être devenu une ville de garnison ; le second habite, à proximité, une pauvre masure où, régulièrement, le soldat juif s’invite pour prendre le thé et « se reposer du fusil ». « Pourquoi rend-il visite tous les soirs à la victime ? », sinon pour soulager sa conscience dans ce qui semble être un rituel d’expiation inabouti, une ébauche de repentir informulé, le symptôme d’une honte inavouable.

L’Israélien représenté déclare faire la guerre sans haine, cite des vers de Yeats en forme de mot d’excuse (« Je n’aime pas ceux que je défends/ Tout comme je n’ai pas d’adversité [sic7] contre ceux que je combats ») ; il prise les « chants »

et les « proverbes » arabes, mais élude l’iniquité d’une domination politique sous de creuses injonctions morales et sentences fatalistes (« La guerre durera […] Mais soyons bons. Il nous demandait d’être bons ici »), et couvre sa culpabilité dans une « toux précipitée », toux gênée de celui qui, malgré qu’il en ait, reste l’occupant armé… Cet envahisseur à visage humain incarne, aux yeux de Darwich, la « belle âme » – au sens hégélien –, en la circonstance l’Israélien de gauche dans ses contradictions et ses dilemmes… Mais que pèsent ces scrupules face à la réalité irréfragable d’une spoliation ? Parabole politique évidente, le poème est une méditation sur l’hospitalité contrainte en situation de domination, l’hospitalité du faible au fort, de la victime à l’oppresseur : « Lorsqu’il s’éloigne », c’est Le Silence de la mer palestinien – et ce soldat israélien humaniste et amoureux de la culture des vaincus ressemble à l’officier allemand francophile de Vercors. On l’accueille, mais on se tait – quitte à lui adresser un discours muet qu’il déchiffrera. En d’autres circonstances, on eût pu fraterniser et même chanter avec lui : « N’était le revolver, la flûte se serait unie à la flûte », mais c’est la guerre : un armistice n’est pas la paix tant que perdure l’iniquité.

À une époque où il était encore permis d’espérer l’avènement d’un État palestinien dans les territoires de 1967, Darwich continue de remuer inlassablement le couteau poétique dans la plaie de 1948, de ce qui reste à ses yeux l’usurpation primordiale. Cette asymétrie persistante entre les deux parties interdit la paix des braves, laquelle, de toute façon, ne saurait être la reconnaissance de deux légitimités concurrentes – ce qui demeure le socle idéologique du camp de la paix israélien – mais au mieux le pardon de la victime pour peu que cesse la violence et que soit reconnu le crime. En attendant, puisque la création d’Israël a déréglé toutes les règles de l’hospitalité et fait des habitants légitimes des étrangers indésirables, l’hôte israélien qui s’invite unilatéralement à prendre le thé restera l’hostis, « l’ennemi », qui occupe indûment la maison de l’indigène.

Ironie amère de l’histoire, selon Darwich : l’oppresseur fut une victime, et continue à se voir comme telle : « Ne blâmez pas la victime. / Nous demandons : Qui est-elle ? / Il répond : Un sang que la nuit ne dessèche jamais ».

Ainsi, par une malédiction supplémentaire, les Palestiniens se trouveraient dépossédés même du droit de dénoncer leur oppresseur ; « victimes des victimes » (selon le mot fameux d’Edward Saïd qui a fourni le schème interprétatif dominant du conflit), ils seraient condamnés au silence, condamnés à

habiter des refuges précaires, exilés sur leur propre terre, voués à habiter ou à hanter, comme des spectres, la conscience des nouveaux occupants, quand ils en ont une : « Marche doucement sur notre ombre dans les champs d’avoine […]/ Rappelle-toi que le cheval a peur des avions / Et salue-nous là-bas, si tu trouves le temps »). La poésie de Darwich se veut effort pour récupérer une parole et, au-delà, une identité qui seraient frappées d’interdit.

Le paradigme colonial : poésie et idéologie Nul ne songerait à réduire la poésie de Darwich à son engagement politique, mais il eût fallu au poète un art consommé de la dissociation mentale pour que le militant qu’il resta sa vie durant édifie son œuvre sur la mémoire blessée de Palestine sans que ses paradigmes idéologiques en affectent la teneur. Si son œuvre transcende le substrat politique et le territoire empirique où s’origine sa parole, il n’est pas inutile de repérer en quoi cette position originelle continue à la déterminer. C’est pourquoi les poèmes peu ou prou reniés par leur auteur ne sont pas de simples reliquats, mais des documents.

Ainsi, de ce poème de circonstance, écrit pendant la Première Intifada, « Passants parmi des paroles passagères » qui donna lieu à un retentissant scandale dans le Landernau israélien. Les mots du scandale ? « Vous qui passez parmi les paroles passagères / entassez vos illusions dans une fosse abandonnée, et partez /[…] Nous avons ce qui ne vous agrée pas ici, partez/ Nous avons ce qui n’est pas à vous : /une patrie qui saigne, un peuple qui saigne […] Vous qui passez parmi les paroles passagères /il est temps que vous partiez […] / que vous mouriez où bon vous semble, mais ne mourez pas parmi nous […] Alors, sortez de notre terre / de notre terre ferme, de notre mer / de notre blé, de notre sel, de notre blessure / de toute chose, sortez / des souvenirs de la mémoire / ô vous qui passez parmi les paroles passagères ».

De l’« affaire » qui s’ensuivit1, personne ne sortit grandi. Ni ceux des Israéliens, à commencer par le Premier ministre, Itzhak Shamir, qui, avec une insigne sottise, crurent avisé de mener campagne contre un poème, ni les défenseurs de Darwich (et Darwich en personne) qui, contre l’évidence, s’évertuèrent à faire accroire que le poème n’était que protestation contre la colonisation des « territoires occupés ». Distinction indétectable dans un texte qui laisse sciemment ouverte la question des frontières d’une Palestine qui, on 1. Voir Palestine, mon pays. L’affaire du poème (collectif), Minuit, 1988.

l’a vu, ne s’est jamais arrêtée pour le poète à l’arbitraire d’une ligne d’armistice.

Avec élégance, et coutumier du fait, Darwich désavoua finalement ce « poèmebanderole » pour des raisons strictement esthétiques : « J’étais embêté pour une seule raison : Shamir m’avait pris en flagrant délit de texte faible »1.

Le texte n’en est pas moins éclairant, en ce qu’il ouvre grand les vannes d’une fureur éradicatrice, d’un rêve d’anéantissement. Il ne dissimule pas un programme politique, mais libère un fantasme réparateur : celui de la disparition définitive de l’envahisseur innommé (et innommable) auquel chaque lecteur donnera le nom et l’extension qu’il plaira. La poésie est le lieu où se fait entendre cette autre voix, voix d’une colère et d’un ressentiment collectifs qui ne font pas dans le détail, qui se situe sur un autre plan de réalité qu’aucune politique justement ne saurait contenir.

Il y a de l’irréconciliable. Et le conflit israélo-palestinien en est l’épreuve paradigmatique, de l’aveu même du poète : si le Palestinien peut se résigner au partage de la Palestine, il ne se résoudra jamais à cesser de tenir la Palestine pour sa patrie indivise. Le compromis auquel la politique peut contraindre ne se traduira pas par une abdication des convictions. C’est ainsi que, répondant à une poétesse israélienne qui s’interrogeait sur sa perception des accords d’Oslo, Darwich déclarait avec une franchise qui l’honore, loin de toute langue de bois politique et de toute langue de soie poétique : « Pour le Palestinien ce pays n’est pas Eretz Israël. C’est la Palestine. Un corps étranger est un corps étranger. […] Nous sommes dans un processus de paix, chacun doit changer sa version de son histoire, mais ne vous hérissez pas si tout Palestinien est convaincu que la Palestine lui appartient. [...].

Ne tremblez pas d’apprendre qu’il pense que la Palestine est à lui. […] Vous êtes étrangers à ses yeux. Depuis combien d’années êtes-vous arrivés ? Vous avez été là, alors que lui ne peut compter les années de sa présence dans ce pays. Et il n’est même pas sûr que c’était vous ou pas qui étiez là. »8 Il n’y a, entre « Passants parmi des paroles passagères » de 1988 et « Le dernier discours de l’homme rouge »9 de 1992 que la distance politique entre un 1. La Palestine comme métaphore, Actes Sud, 2002, p. 165.

fantasme de revanche et un aveu de défaite et la distance poétique entre un libelle rageur écrit à la diable et un morceau de bravoure de très haute tenue.

Les fondamentaux imaginaires demeurent inchangés. « Poète troyen »1 qui porte la vision des vaincus de l’histoire, Darwich se coule dans la harangue ou le sermon du chef d’une tribu amérindienne s’adressant au colon blanc qui vient lui confisquer sa terre10.

Darwich se fait messager d’autres « perdants radicaux »11. Mais, sous la tragédie des Indiens d’Amérique, se lit encore et toujours le thrène palestinien.

Tout appelle à l’analogie (au demeurant topique) entre « hommes rouges » et Palestiniens entre Américains et Israéliens – voleurs de terre, ivres de leur supériorité militaire, méprisant les peuples qu’ils dominent, ignorants des cultures que dévastent leurs machines de guerre. Le procédé de déplacement ne cherche pas même à se dissimuler, tout se lit en transparence ; à commencer par l’alibi théologico-politique des conquérants : « N’ensevelissez pas Dieu dans des livres qui vous ont fait promesse d’une terre qui recouvre la nôtre. […] Et il vous manque une défaite dans les guerres […] Euripide un jour vous manquera, et les poèmes de Canaan et des Babyloniens, et les chansons de Salomon à Shulamit […] Et il vous manquera une trêve avec nos fantômes dans les nuits stériles, un soleil moins enflammé, une lune moins pleine, pour que le crime apparaisse moins fêté sur vos écrans. Alors prenez tout votre temps pour la mise à mort de Dieu ».4 Plus encore qu’un discours sur la violence politique et la prédation coloniale, ce texte est une magistrale réactivation – à la manière d’un Pablo Neruda – d’un mythe d’autochtonie, à prendre au sens quasi étymologique du terme. L’homme rouge est le fils de sa terre, en connaît les secrets, en respecte les mystères : il est le gardien d’une nature désormais en proie à 1. C’est ainsi que Mahmoud Darwich aimait à se désigner.

l’avidité ravageuse et métallique de l’étranger. Innocence indigène, consubstantialité de l’homme indien et de la terre ancestrale violée par l’étranger.

Et de renchérir : « Cette terre est notre mère, sainte, pierre par pierre, et cette terre est une cabane pour des dieux qui vécurent avec nous […]. Et nous étions les premiers. » Et pour qui consent à jouer le jeu analogique, les conquérants sionistes apparaissent aussi étrangers à la Palestine que l’étaient les conquérants européens du Nouveau Monde.

Diatribe solennelle et crépusculaire – car, à la différence du Palestinien de la Première Intifada, le chef indien sait qu’il ne peut plus espérer le départ des colons –, le poème énonce les conditions d’une paix véritable qui se révèle en réalité éthiquement impensable – parce que cette paix entre victime et bourreau ne peut être qu’une reddition – et peut-être ontologiquement impossible, parce qu’elle suppose l’assentiment des morts : « Ne nous dictez pas les commandements du dieu nouveau, dieu du fer, et n’exigez pas des morts un pacte de paix. […] Là était mon peuple. Là est mort mon peuple. […] Prenez la terre de ma mère par le glaive, mais je ne signerai pas le pacte entre la victime et son meurtrier. » La terre volée sera définitivement hantée par la mémoire des vaincus – et la paix qui, nolens volens, achève la péroraison n’est pas une promesse, mais une espérance ténue : « Il y a des morts qui sommeillent dans des chambres que vous bâtirez. Des morts qui visitent leur passé dans les lieux que vous démolissez. Des morts qui passent sur les points que vous construirez. [...]. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts ».

Transformer l’ennemi en « loyal adversaire », selon le mot de René Char ? Peutêtre. Mais le contentieux semble rester inexpiable, et le nom que porte l’ennemi, « Israël », reste pour Darwich à tout jamais un nom d’emprunt, une imposture, un nom imprononçable, car il y aura toujours « sous Israël la Palestine »13. La puissance de cette poésie vient pour une part de cette intransigeance.

C’est sur ce point que vient buter ma bénévolence. Elle tient à ce que la vision de l’histoire de Darwich s’édifie sur la double base d’un axiome et d’un silence.

L’axiome est explicite, on l’a vu : c’est l’idée que rien ne justifiera jamais la création d’Israël, c’est l’idée que les Juifs venus en Palestine n’avaient rien à y faire, qu’aucun lien charnel ne les rattache à cette terre ; qu’ils y sont des envahisseurs et des intrus. De là leur assimilation à tous les autres conquérants et colonisateurs (Européens aux Amériques, Allemands en Europe…).

De là aussi l’absence de distinction entre les épisodes de 1948 et de 1967.

Pas un seul vers de cette poésie ne semble prendre en compte la possibilité d’un lien profond des Juifs à la terre d’Israël, à ses pierres, à son paysage. Les noms mêmes d’Israël et de Judée sont aussi absents de la carte poétique, et même biblique, de Darwich que des chartes palestiniennes. Seuls existent la Palestine et « Canaan » – nom dont la vertu est d’effacer la conquête, de restaurer un état d’innocence précoloniale, antérieur à l’appropriation théologicopolitique du sionisme. Le seul amour authentique de la patrie palestinienne ne peut être que celui des autochtones, implicitement arabes ; tout le reste n’est qu’« arrivée absurde dans une légende »1, mythologies artificiellement ressuscitées au service d’une conquête coloniale. Quoi que lui-même et ses thuriféraires en disent, le juste combat contre « l’effacement » de la Palestine par le sionisme, loin d’échapper à l’idéologie, verse à son tour dans un irrédentisme foncier en faisant des Israéliens de simples envahisseurs. Même tempéré par des déclarations sincères en faveur d’une palestinité ouverte à l’altérité et par une pratique poétique qui charrie un héritage pluriel où les écrits hébraïques ont leur part, le prisme exclusivement anticolonialiste par lequel Darwich interprète le sionisme lui interdit fondamentalement d’en mesurer la profondeur historique et affective – et, au passage, peut-être, de comprendre la réitération humiliante des déroutes arabes face à un ennemi qui avait autant de bonnes raisons de se croire chez lui que ceux qui voulaient le rejeter à la mer.

On touche là à ce qui constitue le second pilier, invisible lui, de la vision de Darwich, mais qui soutient tout l’édifice imaginaire. C’est le silence absolu qui couvre la responsabilité arabe dans la catastrophe palestinienne.

La Nakba s’inscrivait dans le cadre d’une guerre engagée par les armées arabes coalisées au lendemain même de la naissance d’Israël. Guerre dont 1. Cf. aussi : « Eux labourent notre enfance et coulent leurs armes dans les légendes » (« Sirhae prend le café à la cafétéria » [1972], in La Terre…, p. 71.

l’objectif n’était rien de moins que l’anéantissement de cet État. Guerre à mort lancée par les États arabes dont l’objectif était une épuration ethnique de la Palestine… de ses Juifs. Décontextualisé, absolutisé, mythifié, l’exil palestinien devient l’inexpiable « péché originel » d’Israël et la Nakba l’équivalent en miroir de la Shoah.

Qu’on m’entende bien. Un historien a le droit de penser que les guerres arabes étaient inévitables, un historien antisioniste a même le droit de les croire justifiées. Et un poète, de son côté, a le droit de ne pas être historien, de s’en tenir à son vécu ou de forger un récit collectif. Le problème surgit quand lecteurs et critiques ne se contentent plus de sonder avec l’empathie requise l’expérience subjective d’un poète, mais, par un effet de sidération, relaient sans examen les distorsions imaginaires de l’Histoire que produit son œuvre. Ainsi de ce déconcertant paragraphe de contextualisation à destination de candidats à l’agrégation en 2016 :

Après la résolution de l’ONU établissant un plan de partage de la Palestine pour permettre la création d’Israël en 1947, se déclenche un conflit armé entre les forces sionistes et les pays arabes voisins. Le 14 mai 1948, Israël déclare son indépendance, sur un territoire plus étendu que celui qui lui était assigné par la résolution internationale. De ces terres conquises au cours de la guerre sont alors évacuées 700 000 personnes, qui prennent la fuite ou sont expulsées : pour les Palestiniens, c’est la nakba, la « catastrophe ». Le village de Mahmoud Darwich est rasé et sa famille doit se réfugier au Liban.

Pour mémoire, on distingue deux phases dans l’histoire du conflit qui a présidé à la création d’Israël ici confusément amalgamées : la guerre civile déclenchée par l’insurrection de la population arabe-palestinienne au lendemain du vote par l’ONU de la partition de la Palestine mandataire en deux États arabe et juif (30 novembre 1947) ; puis l’attaque d’Israël par une coalition de cinq armées au lendemain de sa déclaration d’indépendance (15 mai 1948). La tournure pronominale du résumé pédagogique (« un conflit se déclenche » !) accomplit l’exploit d’escamoter, au profit d’une corrélation mécanique et impersonnelle, la décision arabe de tuer dans l’œuf l’État d’Israël. Les faits sont pourtant têtus. Ni la première extension des frontières israéliennes ni le drame des réfugiés ne sont intelligibles hors du contexte du

refus arabe, d’une guerre à mort qui ne s’acheva qu’en juillet 1949 et que les Juifs eurent le mauvais goût de remporter1. Que le projet d’anéantir Israël, non de donner une patrie aux réfugiés, ait gouverné toutes les politiques arabes pendant des décennies (qu’on songe aux « trois non de Khartoum » en 1970) aurait-il compté pour si peu dans la genèse et la perpétuation des malheurs palestiniens14 ?

Ce n’est pas confondre la littérature et l’histoire, mais œuvrer à cerner leurs territoires respectifs que d’examiner sur quelle reconfiguration mythopoétique des données historiques s’élabore une œuvre aussi éminemment politique que celle de Darwich. Et ce n’est pas outrager l’autonomie d’un grand poète que de conjecturer que le patron narratif du drame palestinien véhiculé par son œuvre ait pu être idéologiquement surdéterminé15. Toujours est-il que, sous la plume de Darwich et de ses hagiographes, l’Orient compliqué se simplifie en un scandale de grand remplacement : c’est l’histoire d’une population persécutée en Europe qui se voit attribuer en dédommagement une terre de Palestine dont elle chasse cruellement les occupants légitimes16. Le tout sous faux drapeau biblique.

Dans le même volume collectif (par ailleurs riche en analyses et informations), une perle si énorme qu’elle ne peut être qu’un lapsus révélateur vient encore charger le dossier d’accusation d’Israël. Ainsi, est-il écrit que le recueil La Terre nous est étroite « égrène les noms de lieux palestiniens : Jaffa, Jéricho, Jérusalem, Nazareth, le Karmil, Hittîn, Sodome, Haïfa, Ramleh, Saint-Jean d’Acre… parce que leur profération, interdite par les nouveaux 1. Occultation de l’agression arabe repérable dans le discours historique de Yasser Arafat à l’ONU en 1974 : « Malgré la résolution du partage qui accordait aux colonialistes 54 % de la terre de Palestine, ceux-ci ont été mécontents de cette décision et ont commencé une guerre terroriste contre la population civile arabe. Ils ont occupé 81 % de l’ensemble de la terre de Palestine, déracinant ainsi un million d’Arabes. »

venus qui ont renommé l’espace, les fait exister. » Or, dans cette étrange liste, tous les lieux mentionnés comme « lieux palestiniens » existent encore (sauf un) et ont gardé leurs noms ; ces noms sont majoritairement inscrits dans les textes bibliques et talmudiques ; seul Hittîn est le nom d’un village arabe effacé de la carte, victime de représailles israéliennes après le massacre de Juifs à Tibériade pendant la guerre de 1948.

Là encore, le discours d’escorte tend dangereusement à amplifier des tropismes et des topiques déjà présents dans la poésie de Darwich – et, au–delà d’elle – de la culture politique palestinienne : en l'occurence la palestinisation anachronique de l’histoire antique – homologue de l’islamisation a posteriori des prophètes et des patriarches bibliques. Le thème en vogue, à partir de 1967, du « Christ » palestinien1 va dans ce sens. Quand, pour Yasser Arafat, Jésus est le « premier feddayin » ou, pour Darwich, le premier « martyr palestinien », le discours est au-delà de la banale acculturation d’un symbole chrétien universel : aux confins d’un révisionnisme insidieux, d’une théologie politique de substitution, d’une colonisation du temps, d’un annexionnisme historique.

J’en reviens donc au plus délicat, à la source même de mon malaise devant ce que suscite cette œuvre. Ce malaise tient moins à la nature de sa poésie qu’à l’aura qui l’accompagne et aux mythes dans lesquels elle m’invite implicitement à communier ; il tient moins à la déconstruction des mythes sionistes qu’à la construction en miroir d’un mythe palestinien entretenu complaisamment par l’exégèse critique ; il tient non tant à ce que cette poésie expose des crimes d’Israël qu’à ce que l’existence même d’Israël y est vue comme un crime. Cette œuvre ne m’accueille qu’à condition de me délester entièrement de mon attachement à ce pays, ou de tenir pour parfaitement accessoire son existence ou sa survie : c’est le prix de l’hospitalité poétique de Darwich. Un universalisme moins un.

Non possumus. Pour aller au terme l’introspection à laquelle cette œuvre m’astreint, force m’est d’avouer que je n’éprouve pas de sympathie pour la cause palestinienne. J’appelle ici « cause palestinienne » non la lutte pour les droits nationaux palestiniens – qu’il faut soutenir – mais l’appareil idéologique, culturel et militant qui, fondé sur le rejet de tout ce que représente 1. Voir p. ex. Léon Poliakov, De Moscou à Beyrouth. Essai sur la désinformation, Calmann- Lévy, 2014, chapitre III.

Israël, a fait de cet État le « mauvais objet » de la politique internationale et de la lutte contre le sionisme la mère de toutes les batailles. Si les occasions de se scandaliser de la politique israélienne ne manquent malheureusement pas, il reste que le projet d’un État juif n’a jamais trouvé sa justification dans la volonté d’anéantir un autre peuple : le sionisme reste dans son essence un projet d’affirmation collective tourné vers la vie. Par la force des choses, la cause palestinienne s’est nativement édifiée sur une visée de destruction, et la conscience de soi du peuple palestinien est issue du malheur qu’il impute à la réalisation d’un autre projet national – trauma inaugural, point de fixation obsessionnel, avènement indigérable. L’existence du Palestinien était dans l’angle mort du projet sioniste ; la haine d’Israël reste le noyau de ténèbres de la cause palestinienne. Mis à nu dans les textes de circonstance de Mahmoud Darwich, ce ressentiment originel demeure la plupart du temps recouvert, mais imparfaitement, par les sortilèges d’un verbe imagé, envoûtant, indirect parfois jusqu’à l’hermétisme. Il n’est pas besoin, cependant, de creuser longtemps sous les dunes poétiques pour qu’affleure l’infracassable roc de négation : telle est sa grandeur, là est ma limite.

Darwich est sans doute la plus noble expression de cette cause palestinienne, dont il sut faire une poésie universellement adressée. Mais cette cause garde un fond de nuit. Et de même que le poète répétait à qui voulait entendre qu’il aspirait à la paix, mais ne pourrait jamais aimer Israël – qui le lui reprocherait ? –, je salue l’œuvre de Darwich – mais il me demeure impossible de l’aimer.

Je ne puis faire semblant d’ignorer que, si sa cause l’avait emporté, Israël eût été rayé de la carte.

Je ne puis faire que ce soit un détail.

L’inconfort que j’éprouve à la lecture de ce poète intraitable ne m’empêche pas de m’incliner devant son talent, mais il m’indique, à tout le moins, où je suis.


  1. Ironie de l’histoire : l’Israélien qui servit de modèle à « soldat qui rêvait de lys blancs » n’est autre que Shlomo Sand, qui mettrait, bien des années plus tard, toute sa vindicte à « déconstruire » la légitimité d’Israël, en faisant du « peuple juif » une invention de la modernité et du peuple palestinien l’héritier véritable des Hébreux antiques… 2. « Lorsqu’il s’éloigne » [1995], ibid., p. 364-366.
  2. « Si un poète national est un représentant, eh bien je ne représente personne. Je ne suis pas responsable de la manière dont mes textes sont lus. Mais la voix collective est présente dans ma voix personnelle que je le veuille ou non. » (La Palestine comme métaphore, p. 133].
  3. « Mon problème ne réside pas dans le poème. […] Sa charge politique ne m’est pas un fardeau. » (Europe, 55)
  4. « À la lumière d’un fusil » [1970], ibid., p. 47-53.
  5. « Le soldat qui rêvait de lys blancs » [1967], ibid., p. 26-29.
  6. Dans ce poème comme souvent, les noms de lieu ni les gentilés ne sont mentionnés : c’est au lecteur de reconstituer le cadre implicite. La distinction se fera alors entre ceux qui considèrent la perception du référent historique sous-jacent comme essentielle à l’interprétation et ceux qui tiennent pour essentiel l’effacement lui-même, identifié à l’universalisation.
  7. Impropriété due au traducteur, le mot adversité semble ici confondu avec hostilité ou animosité.
  8. Cité dans Europe, op. cit., p. 207-208.
  9. « Le dernier discours de l’homme rouge » [1992], La Terre nous est étroite, op. cit., p. 286-294.
  10. Le poème est librement inspiré d’un discours tenu à Seattle en 1854 par le chef des Duwamish, adressé au gouverneur Isaac M. Stevens en 1854 venu lui acheter des terres.
  11. Notion empruntée à Hans Magnus Enzensberger.
  12. « Le dernier discours… », op. cit., p. 289. Il y aurait lieu d’étudier dans la poésie de Darwich la récurrence de ce thème déicide appliqué aux Israéliens. Ainsi, du soldat israélien qui déclare : « Jéricho ! Tu es dans le rêve et dans l’éveil, deux antonymes / Et entre l’un et l’autre, j’ai déchiré ma Bible et fait souffrir le Christ » (« À la lumière d’un fusil », p. 49).
  13. Pour reprendre le titre d’un essai d’un militant révolutionnaire juif de l’OLP, Ilan Halévi. De même, sans marchander son admiration au poète israélien Yehuda Amichaï, le poète palestinien ne craignit pas d’écrire :– « Il m’arrive de me demander en le lisant si la terre qu’il nomme Israël est la même que la Palestine dans ma poésie. Il la décrit brillamment, mais c’est un autre pays qui cache le mien. » (Europe, 31)
  14. Des poèmes en forme de parabole comme « Je suis Joseph, ô mon père » [1986] (La Terre…, p. 225), « Il étreint son assassin » [1986] (ibid., p. 219), se prêtent à plusieurs lectures, mais l’une d’entre elles demeure la protestation contre l'abandon de la cause palestinienne par les frères arabes.
  15. « Amichaï est un poète qui cache habilement son idéologie. [...]. Il demeure néanmoins un poète idéologique. » Ces propos pourraient s’appliquer en toutes lettres à sa propre production poétique.
  16. « Patrie qui a changé d’habitants et les étoiles sont des gravats » (« Sirhane prend le café à la cafétéria », La Terre nous est étroite, p. 66)
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