À l’aube de l’histoire de la littérature hébraïque moderne, deux approches de la question arabe sont perceptibles.
L’une voit dans l’Arabe palestinien1 un voisin et ami éventuel, l’autre juge le conflit avec lui inévitable et les chances de co-exister bien faibles. Deux auteurs illustrent ces positions. Moshé Smilanski, curieux et admiratif du mode de vie des Bédouins, côtoie dans sa vie quotidienne les Arabes palestiniens avec qui il crée des liens d’entente et d’amitié. Yossef Hayim Brenner en revanche, de caractère pessimiste, est extrêmement critique sur les relations arabo-juives en Palestine et sur les chances de réussite de l’entreprise sioniste.
Moshé Smilanski (1874-1953) Originaire d’Ukraine et émigré en Palestine en 1891, Moshé Smilanski considère, en héritier de la Haskalah, les Lumières juives, que l’écrivain doit remplir son rôle d’éducateur et de formateur. Il ne représente en revanche qu’une minorité dans sa tentative d’améliorer les relations entre les Arabes palestiniens et la population juive, ainsi que dans son espoir de voir créer un État binational en Palestine.
Dans ses nouvelles2 parues entre 1906 et 1934, Smilanski se montre touché par les conditions de vie misérables des fermiers arabes sédentarisés, 1. L’adjectif « palestinien » qui désigne les habitants de la Palestine avant la création de l’État d’Israël ne doit pas être compris dans le sens politique qu’il a acquis avec la création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au Caire en janvier 1964. C’est à partir de 1967 que l’acception du terme « Palestinien » comme revendication d’un nationalisme arabe prend toute son ampleur.
les fellahs, et choqué par l’exploitation dont ils font l’objet de la part des riches propriétaires citadins et des autorités turques avant 1918. L’attitude de l’auteur-narrateur reste toutefois, malgré son empathie pour les Arabes, celle d’un supérieur critiquant des valeurs jugées primitives.
Yossef Hayim Brenner (1881-1921) Né en Ukraine en 1881 et arrivé en Palestine en 1909, cet homme pessimiste et lucide ne parviendra jamais à se sentir complètement chez lui sur une terre où les Arabes constituent une majorité forcément hostile à l’arrivée d’étrangers sur leur territoire. La perception que Brenner a de la question arabe, définie dès son arrivée en Palestine comme centrale et déterminante, évolue sensiblement entre 1909, année de son immigration, et son assassinat lors des émeutes sanglantes de 1921. Brenner, comme Smilanski, opère une distinction entre l’ouvrier arabe et l’effendi, qui possède les terres. Une rencontre avec un jeune ouvrier arabe laisse entrevoir des possibilités d’amitié et de fraternité. Cette rencontre contraste avec l’effendi, patron du même ouvrier, qui dédaigne de répondre à son salut.
La rencontre avec les Arabes chez Brenner n’est donc pas uniquement faite de peur, de frustration et de défaite, mais également d’admiration et de désir d’identification. Face au traitement réaliste de la question dans les deux œuvres évoquées, une dimension plus allégorique se fait jour dans Deuil et échec paru pour la première fois en 1918. Le protagoniste qui souffre de troubles psychiques et qui finira par se suicider est en proie à une vision cauchemardesque : une famille arabe l’accuse d’avoir tué un enfant. Cette vision opère de toute évidence un transfert des cauchemars des Juifs russes sur la scène palestinienne où l’Arabe se substitue au moujik accusant les Juifs de crime rituel pour les décimer lors de pogromes. Un sentiment de culpabilité se fait jour ainsi qu’une idéalisation de cet Arabe mal connu.
Aussi profond soit le fossé entre l’attitude de Smilanski envers ses compagnons arabes et l’approche qu’a Brenner d’un peuple majoritaire et méconnu, l’admiration et le désir d’identification perceptibles dans la prose de ces deux auteurs disparaissent à partir de la création de l’État en 1948. Brenner doutait des possibilités de réussite du sionisme, mais non de sa légitimité.
Smilanski lui-même qui s’est battu pour la création d’un État bi-national, en abandonne l’idée devant l’imminence de la création d’un État juif.
La création de l’État La guerre de 1948 sépare physiquement les Juifs des Arabes palestiniens et provoque une véritable révolution démographique. On note par conséquent une dégradation tangible de la description simple et pittoresque du mode de vie et de la mentalité arabes. Si un sentiment de culpabilité est perceptible dans les premiers écrits des auteurs de cette génération, la guerre qui éveille des problèmes de conscience ne suscite pas nécessairement la curiosité de connaître « l’autre côté ».
Smilanski Yizhar (1906-2006) Smilanski Yizhar, bien que proche du courant majoritaire de la génération du Palmah, fait exception en posant des questions fondamentales avec force et sincérité. Une image d’anti-héros se crée dans ses nouvelles en opposition avec le héros de sa génération, positif, plein de ressources et courageux. Chez Yizhar, l’action prend souvent la forme d’un long monologue intérieur au cours duquel le personnage oscille souvent entre le soutien à son groupe et la critique de ses actes. « Le prisonnier » et « Hirbet Hiz’ah », deux nouvelles parues en 1948, expriment les doutes des soldats israéliens chargés de procéder à l’expulsion de villages arabes et décrivent leurs réactions face aux réalités de la guerre.
Dans « Le prisonnier », le point de vue est celui d’un soldat israélien perturbé et l’Arabe, sans contours individuels précis, n’apparaît que comme une malheureuse proie. La capture a lieu parce qu’il n’est « pas question de rentrer les mains vides1 ». Le protagoniste juif doit finalement conduire le prisonnier dans un camp où l’on décidera de son sort. Il pourrait le libérer, mais se révèle incapable de se laisser aller à son sens de la justice. « Hirbet Hiz‘ah » a fait grand bruit lors de sa parution. Vers la fin de la guerre de 1948, une compagnie de jeunes soldats reçoit l’ordre d’expulser des Arabes de leur village, Hirbet Hiz’ah, sans violence physique, tâche qu’ils accomplissent en dépit de leurs réticences. Le narrateur prend conscience de la contradiction entre sa judéité, et l’expulsion des villages arabes. Le narrateur-protagoniste se dissocie de ses camarades à mesure qu’avance l’intrigue. Jeune intellectuel élevé dans le socialisme, il se trouve confronté à une situation qui exige une décision éthique. Les Arabes quant à eux sont vus de façon collective et à distance. Le personnage de l’Arabe dans ces deux 1. S. Yizhar, « Le prisonnier », p. 112.
nouvelles est traité d’un point de vue juif. Il fait partie du paysage original dans lequel il se fond tandis que le Juif est inadapté à l’environnement naturel.
Binyamin Tammuz (1919-1989) La nouvelle de Binyamin Tammuz « Un concours de natation », parue en 1951, évoque un épisode de l’enfance du protagoniste durant le mandat britannique. La mère, infirmière, est invitée avec son fils chez une de ses patientes, une vieille femme arabe très aisée, dans sa somptueuse villa familiale, non loin de Jaffa. Le confort de l’hospitalité orientale qui laisse entrevoir une relation arabo-juive amicale ne parvient pas à étouffer les prémonitions sur l’imminence du conflit. Le jeune parent de l’hôtesse, un étudiant nommé Abdul Karim, dissimule mal son ressentiment envers les invités juifs et finit par proposer au narrateur un concours de natation.
Le jeune Juif est rapidement vaincu ; humilié il propose alors un concours d’arithmétique, mais aucun n’excelle en la matière. Le dénouement montre toutefois comment la fiction traduit la culpabilité. Le jeune narrateur juif est devenu un soldat israélien et son unité doit donner l’assaut à la villa où il avait séjourné enfant et où sont réfugiés des Arabes. La propriété est prise et parmi les résistants capturés se trouve Abdul Karim. Le narrateur, soucieux de prendre sa revanche, le convie à la piscine, mais une balle perdue tue le jeune Arabe avant que n’ait lieu le concours. La dernière image d’Abdul Karim n’est cependant pas celle d’un perdant comme en témoigne la conclusion du narrateur : « J’étais là, dans la cour, nous étions là, tous, les vaincus1. » À l’issue de cette première époque de la littérature israélienne, le « consensus sioniste » est battu en brèche par la plupart des auteurs. A.B. Yehoshua, Amos Oz et plus tard David Grossman dénoncent tant dans leurs fictions que dans leurs essais ce qu’ils considèrent comme des dérapages antidémocratiques de la politique israélienne. Comme leurs aînés, ces auteurs font figure de gardefous et de miroirs de la conscience collective.
Les années soixante La question arabe ne cesse de hanter les auteurs juifs israéliens, notamment ceux qui ont grandi avec le jeune État d’Israël. Il n’est plus question 1. Tammuz Binyamin, « Un concours de natation », p. 49.
de recréer le milieu social et culturel de la population arabe qui n’apparaîtra désormais que pour incarner le problème éthique et existentiel de l’auteur juif. À nouveau, le personnage arabe, qui dans cette littérature a une portée symbolique et allégorique, revêt un caractère plus collectif qu’individuel. Jusqu’aux années soixante-dix, ce personnage s’est souvent appelé « l’Arabe ». Il s’étoffe par la suite pour prendre une dimension psychologique et humaine et porter un nom. L’auteur des années soixante est amené à une représentation d’états perturbés, voire pathologiques. L’Arabe, devenu le cauchemar israélien, n’est pas représenté comme un individu réel, mais comme un symbole de la terreur existentielle qui étreint le protagoniste juif et l’empêche de vivre sa vie comme il l’aurait souhaité. Chez certains des écrivains des années soixante se retrouve une part du romantisme des auteurs du début du XXe siècle comme Moshé Smilanski, avec le thème de l’amour impossible entre membres de familles ennemies – ici entre deux peuples en conflit. C’est la problématique du premier roman hébraïque écrit par un Arabe israélien en hébreu : Sous un nouveau jour (1966) de Atallah Mansour né en 1937. L’auteur décrit l’amour de Yossi, jeune Arabe élevé au kibbutz, et de Rébecca, nouvelle immigrante. Au début, nul ne connaît l’origine de Yossi. Lorsqu’est découvert le pot aux roses, le conflit éclate, mais toutefois le dénouement est relativement optimiste. Les membres du kibbutz décident de garder Yossi tout en recommandant la plus grande discrétion. Le jeune Arabe conclut que seul son problème personnel est résolu, car, s’il est accepté en tant qu’individu, son origine arabe est occultée. « Nomades et vipère » (1965) d’Amos Oz cristallise les fantasmes destructeurs de la peur de l’Arabe sur l’image du Bédouin dans la fiction romanesque. Un groupe de Bédouins, chassé par la sécheresse dans le Sud, monte vers le Nord avec son troupeau et s’installe près d’un kibbutz. Le kibbutz est victime de vols. Les jeunes accusent les Bédouins et décident d’organiser un raid contre les nomades. L’histoire met conjointement en scène Guéoula, une jeune célibataire du kibbutz qui concilie mal les deux facettes d’une personnalité à la fois disciplinée et passionnée. Alors qu’elle se promène dans le verger pour tenter d’apaiser sa tempête intérieure, apparaît un berger arabe avec son troupeau. La jeune femme lui parle visiblement attirée et en même temps dégoûtée. Le garçon garde ses distances et, apeuré, se retire. Guéoula accuse le jeune homme d’un viol imaginaire. Elle trans-
forme sa ferveur érotique en vengeance, mais, en réalité, soulage ses tensions en se donnant la mort. Le raid de représailles commence.
Le narrateur oscille entre deux pôles : bien qu’en désaccord avec ses camarades, il participe aux représailles. Les nomades sont bien éloignés de l’aspect romantique attribué à leurs prédécesseurs romanesques. Leur comportement est instinctif, animal et il semble impossible de saisir leur véritable nature.
Apparemment faibles et inférieurs, ils sont au fond supérieurs et forts et représentent une menace pour le kibbutz. Le niveau personnel, incontestablement le plus important, met une femme juive face à un jeune Bédouin impulsif et bestial. Qualités qui répugnent à Guéoula autant qu’elles l’attirent.
Les nouvelles d’A.B. Yehoshua établissent une connexion entre les frustrations dues à l’incapacité de communiquer et la séduction d’un acte destructeur. C’est le thème central de la nouvelle « Face aux forêts » (1963). Le protagoniste sans nom, un étudiant approchant la trentaine, s’ennuie dans une recherche qui n’en finit pas sur l’histoire des Croisades et s’étourdit dans une vie citadine superficielle. Quelques bons amis lui trouvent un emploi de garde forestier. Dans la forêt où il prend son service, il ne trouve qu’un Arabe muet et sa fille. La forêt a été plantée sur les ruines du village arabe où habitaient l’homme et sa fillette. L’étudiant concentre toute son attention sur la forêt afin de donner l’alerte à la moindre flamme. Sans cesse sur le qui-vive il anticipe en imagination la catastrophe dans un désir de plus en plus fébrile de la voir éclater. L’Arabe qui partage la même obsession cache des bidons d’essence en différents points de la forêt et le jeune garde qui le prend sur le fait ne l’arrête pas. Au contraire il tente lui-même sous les yeux du vieil homme d’allumer un feu. Seulement, à leur grand désappointement, impossible de le faire prendre. Désormais un lien tacite les unit. Ils communiquent par gestes, l’Arabe ayant eu la langue coupée et le Juif ne parlant pas l’arabe. La tension atteint un degré de folie oppressante et destructrice qui doit trouver son aboutissement. C’est l’Arabe qui fait éclater la situation en mettant le feu aux quatre coins de la forêt. « Face aux forêts » commence par la destruction de cette forêt et la réapparition du village arabe. À l’instar d’autres héros des années soixante, le garde forestier semble arriver à la conclusion que l’Israélien ne peut plus se réclamer du droit moral et une l’issue inévitable ne peut être que destruction et désespoir.
La corrélation symbolique établie chez A.B. Yehoshua entre les troubles de la personnalité et les problèmes publics se retrouve avec la même force dans le roman d’Amos Oz Mon Michaël (1968). Le mythe général y est transposé dans la psychologie d’une jeune femme psychiquement perturbée et à l’imagination féconde : Hanna Gonen. L’action principale se déroule à Jérusalem dans les années cinquante. Hanna, qui se sent prisonnière dans la routine de la vie bourgeoise, est mariée à Michaël, homme d’excellente nature, pragmatique et dévoué. Autant de qualités qui renforcent l’isolement de la jeune femme rêveuse qui s’échappe dans son royaume intérieur de fantasmes nourris de souvenirs d’enfance, de littérature pour la jeunesse et de désirs enfouis, royaume dont elle est la superbe souveraine et où elle s’abandonne à des amants imaginaires. Deux figures centrales et récurrentes de ce monde fantasmatique sont Halil et Aziz, deux jumeaux arabes, compagnons de jeux de la petite Hanna pendant le mandat britannique. Elle les imagine devenus terroristes, pénétrant dans l’obscurité pour la violer, ce qu’elle attend dans un mélange de peur et de désir. Mon Michaël reflète fortement le malaise psychologique que crée une situation d’occupation bien que les aspects politiques de la question ne soient pas clairement évoqués.
Les années soixante-dix La guerre de Kippour (octobre 1973) amène dans les années soixante-dix un retour à des personnages arabes plus réalistes tout en restant porteurs d’une dimension symbolique. La figure du protagoniste arabe devient plus complexe et plus variée que par le passé. Elle acquiert une dimension psychologique, une individualité, un nom et surtout on lui donne la parole.
Ces protagonistes arabes des années 1980 évoluent dans un univers moins pesant où la mixité des populations, sans être pour autant égalitaire, permet aux individus de se rencontrer. « Le verger », de Binyamin Tammuz (1972), se distingue de la ligne conductrice évoquée précédemment. Les personnages de cette nouvelle au fondement mythique illustrent à l’extrême le rapport d’identité et d’altérité qui caractérise la structure relationnelle du Juif et de l’Arabe dans la littérature hébraïque. Le mythe biblique des deux « frères ennemis » est incarné par deux demi-frères, Ovadiah et Daniel, qui représentent l’identité arabe pour le premier, juive pour le second. Les origines de Ovadiah, fils d’une servante musulmane et d’un père juif russe de bonne famille, s’apparentent
à celles d’Ismaël. Et lorsque son père se marie avec une juive de son rang et que naît un fils, Daniel, Ovadiah, âgé de vingt ans, s’enfuit en Israël et se fait engager sous le nom de Abdallah par le propriétaire juif du verger, Mehmet Effendi. Les deux frères se retrouvent, Daniel devient le maître tandis qu’Abdallah (et le narrateur) continuent à s’occuper du verger. Un troisième personnage intervient pour sceller une relation tripartite : Luna, la fille adoptive de Mehmet Effendi. Les origines de Luna restent très obscures.
Cet être immatériel, sans histoire, sans âge (elle garde toute sa vie la même apparence), sans parole (elle est muette), à mi-chemin entre Ève et Lilith, symbolise la possession de la terre. Le mariage de Daniel et Luna ne met pas fin aux relations intimes que cette dernière entretenait avec Ovadiah avant l’arrivée de son frère. Si bien que lorsque naît un fils, l’identité du père est incertaine et le seul dénominateur le concernant est « le fils de Luna ».
Le rapport à la terre constitue la quête principale des protagonistes de cette histoire et la possession de la terre passe par la possession de la femme, Luna. Le personnage du narrateur s’inscrit également dans cette construction relationnelle. La destruction de son verger ayant ruiné toute espérance de possession, il se contente de la terre d’autrui dont il n’est que le gardien.
L’intégration du mythe œdipien au thème de l’histoire des deux frères ennemis contribue à renforcer le caractère allégorique et intemporel de la nouvelle. Le « fils de Luna » tue le père potentiel Ovadiah, et assure la postérité au moment où le père légitime, Daniel, privé de son double, ne peut plus approcher sa femme. La destruction du verger en tant qu’accomplissement du désir du protagoniste marque la fin d’une utopie. Comme dans « Face aux forêts », le protagoniste semble mettre en doute l’existence d’un domaine qui serait fondé sur la destruction.
L’amant de A. B. Yehoshua (1977) se déroule principalement à Haïfa. La voix du narrateur se distribue entre les six protagonistes du roman, chaque chapitre représentant le point de vue de l’un des personnages. La famille israélienne est représentée ici par un brave garagiste, sa femme, professeur de lycée et leur fille de seize ans, lycéenne. Le mari introduit à la maison celui qui va devenir l’amant de sa femme, un jeune Israélien expatrié revenu toucher l’héritage de sa grand-mère qui tarde à mourir. Lorsqu’éclate la guerre de Kippour en 1973, celui-ci déserte et disparaît. Le garagiste va mettre toute son énergie à retrouver l’amant perdu. Il y passera ses nuits en
compagnie du jeune Arabe, Naïm, ouvrier dans son garage. Une attirance mutuelle rapproche Naïm de Dafny, la fille du patron. À la fin, l’amant de la femme est retrouvé dans un quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem et le jeune amant de la fille, Naïm, est ramené par le père de l’adolescente dans son village en Galilée. Naïm présente tous les aspects contradictoires de sa condition. Son frère s’avère être membre d’une organisation terroriste palestinienne tandis que lui est très attaché à son employeur juif et à sa culture hébraïque. Il parle un hébreu parfait et cite Bialik, le poète national, dans le texte.
À la différence d’Amos Oz et A. B. Yehoshua, Sami Michaël, qui publie Refuge en 1977, a toujours vécu dans un milieu arabe ou arabo-juif. Né à Bagdad en 1926, il devient membre du parti communiste à Haïfa. Refuge, dont l’intrigue se déroule principalement à Haïfa dans un milieu communiste, commence le jour précédent le début de la guerre de 1973. Murdoch, Juif oriental, qui a souffert en Irak à cause de ses opinions communistes, demande à Shula, sa femme, d’inviter le poète arabe Fat‘hi et le couple mixte composé de Fouad, Arabe israélien, et de sa femme juive Shoshana, à dîner le jour de Kippour. Fat‘hi de son côté se rend à Djenin chez un couple partisan de l’OLP qui accueille un Arabe blessé. Dans ces scènes et dialogues le lecteur apprend beaucoup sur les relations entre les Arabes d’Israël : (ceux qui sont restés après 1948) et les Arabes palestiniens des territoires occupés en 1967, ainsi que sur les relations complexes entre les Arabes et les Juifs israéliens. Refuge brise tout à fait le traitement du thème israélo-arabe.
L’Arabe n’est plus un pauvre fellah quasi muet (comme chez S. Yizhar) ou la cause du cauchemar juif (comme chez Amos Oz), ou un être immature (comme A.B. Yehoshua). Ici les intellectuels arabes pris dans une impasse tragique sont présentés comme des individus complets exprimant une diversité de vœux, le droit de délibérer librement de leurs accomplissements et même de décider de leur façon d’agir. Au centre du roman se trouvent un Arabe et une Juive sur un pied d’égalité. Le personnage de Fat‘hi est peutêtre le premier personnage arabe de la littérature hébraïque à mériter le qualificatif de « personnage rond1 ».
Les années quatre-vingt L’individualisation du personnage de l’Arabe amorcée dans les années soixante-dix s’intensifie. Sur le plan thématique le problème de l’occupation par Israël des territoires de Cisjordanie et de Gaza commence à poindre dans la littérature avec le premier roman de David Grossman : Le Sourire de l’agneau3. Sur le plan narratif, la parole que partageaient les protagonistes arabes avec leurs homologues juifs dans une narration polyphonique est totalement prise en charge par un narrateur arabe dans Confessions d’un bon Arabe de Yoram Kaniuk et Chambre close de Shim‘on Ballas.
Comme L’amant, Le sourire de l’agneau de David Grossman dénonce une vision stéréotypée qui consisterait à continuer d’ignorer les individus. Le roman réunit Juifs et Arabes dans la Cisjordanie occupée par Israël. Hilmi, un vieil Arabe solitaire, fantasque et à l’imagination sans limites, vit retiré dans une caverne au-dessus du village arabe de Andal. Il se nourrit d’histoires, mi-réelles, mi-fictives et de la terre dont il met chaque matin une cuillerée dans sa soupe en disant : « Lorsque j’aurai fini de manger toute ma terre, je pourrai mourir en paix. »4 Ouri, le Juif israélien, auquel se réfère le titre « Le sourire de l’agneau », ne comprend pas le sens de l’occupation. « Nous sommes un peuple éclairé et moral, plein d’idéaux », dit-il non sans ironie, « alors je ne comprends pas ce qui se passe ici depuis cinq ans5. » La fiction de David Grossman plonge dans une réalité plus crue que ne l’ont fait ses prédécesseurs. La situation est certes différente entre Naïm, l’Arabe israélien de L’amant et Hilmi, le Palestinien des territoires occupés par Israël. C’est pourquoi Le Sourire de l’agneau est dans tous ses développements d’un extrême pessimisme. Le Sourire de l’agneau devient « le sourire du loup » et les deux protagonistes annihilés laissent place à l’inébranlable machine militaire.
Yoram Kaniuk (né en 1930) témoigne d’une identification avec son personnage en signant le livre Confessions d’un bon Arabe d’un pseudonyme, histoire stratifiée, aux aspects souvent contradictoires. Le personnage plat peut être schématisé par une surface limitée d’un trait, ce qui ne l’empêche pas forcément de jouer un rôle décisif.
Yossef Sheharah, qui n’est autre que le nom arabe du protagoniste du roman, lequel se définit d’emblée comme un témoignage. Le personnagenarrateur, écrivain de profession, s’est exilé, plus ou moins volontairement, à Paris où il écrit ses mémoires. Toute la construction du personnage de Yossef est placée sous le signe de la dualité. Né d’une mère juive Hanna et d’un père arabe Azuri, il est le produit de deux histoires opposées et ouvertement antagonistes. Ses efforts désespérés pour se construire une identité et être accepté sans réserve soit comme un Juif israélien, soit comme un Arabe militant palestinien ne font qu’anéantir tout espoir d’unité.
L’impossibilité d’être ensemble dans une relation harmonieuse, comme l’impossibilité de n’être pas ensemble, sont illustrées par la relation Yossef- Dina, relation passionnelle qui oscille constamment entre l’éloignement et le rapprochement. Le personnage de l’Arabe dans ce roman se heurte à un échec de définition au-delà de l’échec d’intégration. La conclusion extrêmement pessimiste laisse à penser que l’Arabe qui est devenu « le Juif des Juifs1 » n’a pas sa place dans le pays de ses pères, quels que soient les choix qu’il puisse effectuer.
Anton Shammas, le plus talentueux des auteurs hébraïques d’origine arabe est un chrétien né en 1950 dans le village de Fassuta en Galilée. Le roman Arabesques paru en 1986 suit deux fils conducteurs. L’un retrace l’histoire d’une famille arabe chrétienne dans le village de Fassuta en Galilée. L’autre porte sur le rapport entre le narrateur et son double, à la fois ami et ennemi. Le narrateur est un écrivain qui écrit sur un autre écrivain, un Juif israélien, Yehoshua Bar-On, lui-même en train d’écrire un roman dont le protagoniste est un Arabe. Une fois de plus l’Arabe d’Israël est défini et se définit par rapport au Juif. Sur le plan narratif, la construction du personnage de l’Arabe à l’intérieur de la fiction échoit au narrateur juif.
La partie historique et familiale du récit s’apparente au conte oriental avec un foisonnement d’histoires qui s’entrelacent, se séparent, se retrouvent, se retrouvent dans un souffle continu.
La période de l’Intifada D’un point de vue idéologique, le soulèvement palestinien de l’Intifada ou Révolte des pierres (1987) a très sensiblement modifié l’image du Palestinien 1. KANIUK Yoram, Confessions d’un bon Arabe, p. 24.
tant chez les Arabes que chez les Juifs israéliens. Le sentiment d’infériorité et d’apparente résignation chez les habitants de la rive occidentale et de la bande de Gaza a fait place à une fierté de leur part et à une admiration de la part de leurs frères d’Israël. Chez les intellectuels juifs israéliens aussi la révolte palestinienne a ouvert la voie à un dialogue. Les Palestiniens sont devenus des partenaires, des individus avec qui il est possible de discuter, de négocier, de faire la guerre, mais aussi d’envisager la paix.
Lettres de soleil, lettres de lune, de Itamar Levy (1991), véritable « roman de l’Intifada » est le fruit d’une démarche novatrice. Le personnage du Juif est exclusivement limité au rôle du soldat. Ses apparitions sporadiques ne contribuent qu’à illustrer la position d’opprimé des personnages arabes, tandis que son implantation menaçante laisse peu d’espace libre. La chronique d’un village se déroule sur plusieurs générations en partant du microcosme familial du narrateur pour se ramifier vers les différentes histoires des villageois. Le roman s’organise donc dans l’ordre des lettres de l’alphabet arabe qui ponctuent chaque chapitre et que le narrateur, fidèle musulman, essaie d’apprendre et de repérer dans les textes sacrés. Sa foi inébranlable dans l’omnipotence des Écritures leur confère la vertu de répondre à toute chose.
Le champ lexical du roman se situe dans le domaine de la guerre et de l’occupation : couvre-feu, soldats, ennemi, camp. Le couvre-feu permanent met toute la vie en état de siège. Un état de mort-vivant s’installe.
En conclusion de ce parcours, nous citerons deux auteurs : un Arabe, Sayed Kashua, et un Juif, Benny Barbash.
Sayed Kashua est né en 1975 dans un village de Galilée devenu israélien en 1948. Arabe et citoyen israélien, il fait ses études à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il vit actuellement aux États-Unis. Son premier roman, Les Arabes dansent aussi, paru en 2003, est suivi en 2006 de : Et il y eut un matin, puis en 2010 de La deuxième personne. Ces récits donnent une voix aux Arabes israéliens ignorés de tous, à l’intérieur comme à l’extérieur. Dans Il y eut un matin, Sayed Kashua livre une vision sans complaisance de la société arabe, enfermée dans ses traditions aujourd’hui dépassées et obsolètes. Il n’épargne pas non plus la société israélienne qui aurait trop tendance à considérer les Arabes sous l’angle de la menace terroriste. Dans La deuxième
personne, Sayed Kashua joue sur le registre du double : l’Arabe et le Juif, deux mots apparemment antinomiques, tandis que lui-même est constamment écartelé entre sa loyauté à l’État d’Israël et sa fidélité au peuple palestinien, le tout traité sous l’angle d’un humour décapant, entre ironie cinglante et autodérision.
Moins connu en France qu’Amos Oz, Benny Barbash est lui aussi l’un des fondateurs du mouvement « La Paix Maintenant ». Little Big Bang, un roman drôle et grinçant à la fois, est à mi-chemin entre la nouvelle et la fable politique. Ou comment un père de famille qui commence un régime va devenir la pierre d’achoppement du conflit israélo-palestinien. Soit donc le père d’Assaf – le narrateur, treize ans à peine – qui, se trouvant trop gros, se met à tester tous les régimes possibles jusqu’à ce que la plus connue des diététiciennes lui conseille… le régime à base d’olives. Neuf jours après qu’il eut manqué s’étouffer avec un noyau, on découvre qu’un minuscule olivier pousse dans son oreille. Après moult tentatives de traitement, le père va dans les territoires palestiniens consulter un cultivateur qui ne lui conseille rien de moins que d’apprendre à vivre avec cet « arbre têtu » et à le connaître. Il n’aura de toute façon pas le choix puisque l’olivier finit par prendre racine.
Profonde analyse de la société israélienne contemporaine, Little Big Bang est également une fantastique fresque familiale, dévoilant les tensions et les douleurs encore vives qui hantent cette génération post-Shoah, tiraillée entre passé et présent.
Sur le plan diachronique, l’évolution du personnage arabe en tant que représentant d’une identité nationale et d’un univers étoffé et complexe a pris son essor dans les années 1980. Le soulèvement palestinien ou première Intifada, a modifié à partir de 1987 l’image de l’Arabe et l’expression de cette formation s’est traduite dans la littérature par un renversement de la perspective. La focalisation centrée sur « l’autre côté » ouvre une autre dimension du personnage arabe. Il ne s’agit plus d’illustrer, voire de justifier la portée d’un message idéologique, mais de décrire, le plus largement possible, l’univers des parties concernées, et peut-être même de la partie oubliée dans les dernières années. Car dans les œuvres les plus récentes, l’émergence d’un personnage arabe situé dans le cadre complet de son environnement se fait au détriment du personnage juif. Là encore les deux parties sont entraînées indissociablement dans un renversement de perspective.
Bibliographie Barbash Benny, Little Big Bang, Paris, Zulma, 2011 (traduction : Dominique Rotermund).
Brenner Yossef Hayim, Deuil et échec, Tel Aviv, Ha-kibbutz ha-me’uhad – Dvir, 1960.
Grossman David, Le sourire de l’agneau, Paris, Le Seuil, 1995 (trad. : Gisèle Sapiro).
Kaniuk Yoram (Sherarah Yossef), Confessions d’un bon Arabe, Paris, Stock, 1994, (traduction de l’anglais : Pierre Wauters).
Kashua Sayed, Les Arabes dansent aussi, Paris, l’Olivier, (2002) 2015 (traduction Katherine Werschowski) – Et il y eut un matin, Paris, L’Olivier, 2006, (trad. : Sylvie Cohen et Edna Degon). – Deuxième personne, Paris, L’Olivier, 2012, (traduction Jean-Luc Allouche).
Levy Itamar, Lettres de soleil, lettres de lune, Arles, Actes Sud, 1997 (traduction Laurent Schuman).
Oz Amos, « Nomades et vipère », in Les Terres du chacal, Paris, Stock, 1967, (traduction Jacques Pinto). – Mon Michaël, Paris, Calmann-Lévy, 1967, (traduction : Rina Viers).
Saquer-Sabin Françoise, Le personnage de l’Arabe palestinien dans la littérature hébraïque au XXe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2002.
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Smilanski Moshé, Les Enfants du désert, Tel Aviv, Dvir, 1961.
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Yehoshua A.B., « Face aux forêts », in : Trois jours et un enfant, Paris, Denoël, 1974 (traduction : Claire Malroux). – L’amant, Paris, Calmann-Lévy, 1979 (traduction : Jacques Pinto).
Yizhar Smilanski, « Le prisonnier », in : Anthologie de nouvelles israéliennes contemporaines, Paris, Gallimard, 1998 (traduction : Laurent Schuman). – « Hirbet Hiz‘ah », in : Convoi de minuit, Arles, Actes Sud, 2000 (traduction Laurent Schuman)
- ↩ Cf. la distinction opérée en 1926 par le romancier et critique anglais E.M. Forster entre « round and flat characters » : personnages ronds et personnages plats. Le personnage « rond » présente un univers total et complexe dans le volume duquel se développe une
- ↩ Smilanski Moshé, Bney « arav/Les Enfants du désert, Tel-Aviv, Dvir, 1961
- ↩ GROSSMAN David, Le sourire de l’agneau, Paris, Le Seuil, 1995 (trad. : Gisèle Sapiro).
- ↩ Ibid. p.68.
- ↩ Ibid. p. 252.