Cette note manuscrite d’André, incluse dans l’introduction de Simone confirme la nature multiple de cet homme, de cet écrivain à la voix singulière qui décrit ainsi son personnage Haïm, rescapé d’Auschwitz, à la fin de sa vie :
Haïm se sentait maintenant en sympathie avec tous les humains, depuis les cavernes, y compris ceux qui parlaient aux fleurs, voire même avec toutes les formes vivantes, jusqu’aux insectes. Voire même avec les arbres dans le ciel, dont il était partie prenante, poussière d’étoiles. Tout au long de sa vie, il avait ressenti cette personnalité multiple, dilatée, qui l’avait conduit au désordre de son esprit… (EdM p. 208).
De fait, le sentiment d’appartenance à l’humanité entière, voire à toutes « les formes vivantes » (faune, flore et même minéraux et astres) depuis l’aube des temps jusqu’à l’instant incarné dans sa chair, est l’un des thèmes récurrents de l’œuvre d’André Schwarz-Bart que certains croient, aujourd’hui encore, l’auteur d’un seul livre, un livre fondamentalement « juif ».
Or Le dernier des Justes (DdJ), prix Goncourt 1959, best-seller à l’échelle mondiale, premier chef-d’œuvre de fiction autour de la Shoah, n’est que le premier maillon d’un cycle qui inclut plusieurs volumes d’une saga antillaise (La Mulâtresse Solitude) avant de se clore sur un dernier roman juif. Déjà dans les interviews de 1959, André Schwarz-Bart annonce que son prochain roman ne sera pas juif. Et dans un long texte signé de sa main : « Pourquoi j’ai écrit La Mulâtresse Solitude1 », il détaille son projet global à la sortie de son second roman, Le Plat de porc aux bananes vertes (Seuil 1967), qui en déroute plus d’un. La narratrice est une vieille Martiniquaise qui achève sa vie à Paris, dans un asile de vieillards et qui subit les effets déshumanisants et humiliants d’un triple préjugé : Mariotte est noire, c’est une femme et elle est vieille !
Interviewé par Jean-Pierre Gorin, Schwarz-Bart souligne la parenté entre ses deux romans : « le monde concentrationnaire est le plus grand dénominateur commun de tout ce que j’ai écrit… » (Le Monde, 1er février 1967, p. VIII). Il souligne que ses romans sont fondés sur une approche de biais – indirecte donc adoucie et supportable pour le lecteur – des souffrances extrêmes subies par ses héros : non pas des individus dont la vie serait suffisamment intéressante pour justifier de les placer au centre d’un livre, mais des héros « exemplaires », des « porteurs du temps », dont la vie individuelle insérée dans une longue généalogie d’ancêtres et de descendants qui parcourent l’histoire entière de leur peuple, illustre sa dignité et sa spiritualité, malgré les préjugés qui les défigurent. Dans des études antérieures, j’ai appelé ce procédé romanesque « saga identitaire2 », où d’ailleurs les héros tout en incarnant leur propre peuple, représentent aussi l’humanité entière :
Je me suis servi d’un biais en faisant vivre à mon héros [Ernie], dans sa vie courante, des expériences qui, en germe, étaient déjà concentrationnaires. Le problème se ramène à des termes voisins pour La Mulâtresse Solitude : l’asile me paraît un bourgeon concentrationnaire de notre monde ; l’esclavage offre lui aussi des analogies avec cet uni- 1. « Pourquoi j’ai écrit La Mulâtresse Solitude. André Schwarz-Bart s’explique sur huit ans de silence. », Le Figaro littéraire, 26 janvier 1967, p. 8-9.
vers. Il n’y a pas de hasard à cela : le monde concentrationnaire est le plus grand dénominateur commun de tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent. (Le Monde, op. cit.) L’État d’Israël ne s’y est pas trompé en lui décernant le 30 mars 1967 (peu avant la guerre des Six Jours), le Prix de la ville de Jérusalem « pour la liberté de l’homme dans la société ». Non pas un prix « juif », mais un prix qui célèbre son combat personnel et littéraire pour souligner : […] à la fois l’ignominie de la condition faite à l’individu en proie à la méchanceté des groupes oppresseurs, et la grandeur quasi mythique de son destin, qui est de témoigner pour la vérité humaine, de rédimer l’homme de son enfer en l’assumant tout entier […] Au combat pour la justification de son propre peuple, André Schwarz-Bart ajoute le souci des autres races opprimées, de tous ceux qui souffrent injustement aux mains de leurs frères dénaturés.1 Dans diverses interviews de l’époque, Schwarz-Bart rappelle le paradoxe de la cigogne qui s’appelle en hébreu hassida, la généreuse (de hessèd), parce qu’elle nourrit les siens avec amour, mais qui figure parmi les animaux impurs dans la Bible (Lévitique 11, 19), parce qu’elle ne se soucie que des siens.2 Déjà dans Le dernier des Justes, la légende des 36 Justes est exposée comme un don à l’humanité tout entière : « Selon elle le monde reposerait sur trente-six Justes, les Lamed-waf. […] En eux se déversent toutes nos douleurs comme en un 1. Attendus du jury du Prix de Jérusalem, sans doute rédigés par l’écrivain Claude Vigée, mais signés du maire de la ville, Teddy Kollek. Voir l’intégralité du texte et la réponse du lauréat dans ma thèse de doctorat (1976) et dans mon article de l’édition française du Jerusalem Post (n° 817, 21 au 27 novembre 2006, p. 16-17), accessible en ligne sur le site du Judaïsme d’Alsace et de Lorraine : http://judaisme.sdv.fr/perso/schwbart/schwbart.htm 2. Voir notamment Le Figaro, 31 janvier 1967, et Le Nouvel Observateur, 8 février 1967.
Schwarz-Bart a dû lire cet apologue dans le livre de Martin Buber qui lui sert souvent de source : Les récits hassidiques (1963) : « La question fut posée à Yaakov Yitzhak [de Pjyzha] : “Le Talmud explique que la cigogne est appelée (en hébreu) Hassida la pieuse ou affectueuse, pour la raison qu’elle aime les siens. Alors, donc, pourquoi entre-t-elle dans la catégorie des oiseaux impurs ? – Parce qu’elle ne dispense son amour qu’aux siens”, répondit le Rabbi. » Édition de poche, Seuil, Points Sagesses, 1996 (2 vol.), T.2, p. 207.
Source talmudique : TB Hulin 63 a.
réceptacle […] S’il venait à en manquer un seul, la souffrance des hommes empoisonnerait jusqu’à l’âme des petits enfants et l’humanité étoufferait dans un cri » (DdJ p. 12, souligné par moi). D’ailleurs tous les Lamed-waf ne sont pas juifs puisqu’on compte parmi eux « Hécube, hurlante à la mort de ses fils » (DdJ p. 13). Dans le prologue de L’Étoile du matin, on retrouve l’expression d’une identité multiple : l’hommage à son propre peuple – le peuple juif – se justifie parce qu’il incarne en lui et prône l’Homme universel :
Un petit peuple qui par un seul livre avait fécondé la totalité de la Planète. Ce livre disait que tous les hommes sont issus d’un même couple originel, afin qu’ils aient tous les mêmes ancêtres, et que nul humain ne puisse dire à un autre : « je te suis supérieur par la naissance ». (EdM, p. 19)1 Si André Schwarz-Bart a consacré sa vie littéraire à dénoncer le racisme, à mettre en évidence le terreau, les germes et les bourgeons qui ont permis la matérialisation, à l’époque nazie, d’un univers concentrationnaire porté à son paroxysme, c’est sans doute parce que ses deux parents, deux de ses frères et une grand-tante (assassinés à Auschwitz en 1942-43) périssent uniquement parce qu’ils sont juifs. Résistant dès l’âge de quinze ans et demi dans l’UJRE3 et les FTP-MOI avec lesquels il participe à la Libération de Limoges, puis soldat dans l’armée française (38e RI des FFI, il combat à la Pointe de Grave), communiste convaincu jusqu’aux premiers procès antisémites et antisionistes de 1952-533, militant actif contre la guerre d’Algérie 1. Italique dans l’original. André Schwarz-Bart se réfère ici à la Michna et traité Sanhédrin IV, 5 : « Adam a été créé (homme) unique […] de manière qu’aucun homme ne puisse dire à un autre : mon père était plus grand que le tien. »
(il est signataire de la seconde liste du Manifeste des 121 appelant, durant l’hiver 1960, au droit à la désobéissance militaire et à l’indépendance de l’Algérie), défenseur d’Israël même s’il opte en 1947 pour le combat socialiste « comme vraie solution du problème juif » plutôt que pour le combat sioniste1, André Schwarz-Bart est un homme d’action et de convictions, profondément juif et intrinsèquement ouvert au monde entier. Il choisit délibérément de « rendre hommage » à des héros qui ne lui ressemblent pas vraiment, mais dont il veut révéler la beauté intérieure. Ni combattants valeureux, ni communistes, ni sionistes, les héros du Dernier des Justes sont non violents, profondément juifs et humains5, même si leur vie et leur apparence extérieure sont « autres », donc étranges, étrangères, voire rebutantes pour un occidental. Il en va de même pour ses héros noirs. Interviewé à la sortie du Plat de porc par le magazine de l’UJRE, Presse nouvelle, Schwarz- Bart déclare à Jean Liberman :
L’homme a peur de tout ce qui est différent de lui. Dès lors il faut faire en sorte que tel peuple ou groupe humain, qui lui semble lointain, étranger, lui devienne proche, familier, afin qu’on aime l’étranger pour sa différence appréciée comme un enrichissement de tous. […] Ainsi aimer autrui est, sur le plan romanesque, ma façon de lutter contre le racisme6.
Quand Ernie Lévy se porte volontaire et s’engage dans un régiment étranger de l’armée française dès la déclaration de guerre, ce n’est pas pour rechercher un quelconque héroïsme martial cher à l’Occident, mais dans l’espoir que les certificats d’incorporation qu’il obtient protégeront sa famille, à la fois juive et allemande : « Surtout rassure-toi, grand-père, je me souviendrai qu’il y a des hommes en face ; d’ailleurs c’est brancardier que je suis, je porte pas de fusil, 1. Il déclarera en 1967 à J.-F. Held que cette décision est l’un des plus grands regrets de sa vie (Le Nouvel Observateur, 8 février 1967).
je porte que les hommes » (DdJ, p. 257). Dans La Mulâtresse Solitude (MS), l’héroïne Rosalie, dite « deux âmes » à cause de ses yeux vairons qui reflètent sa double origine puisqu’elle est née du viol de sa mère par un marin blanc, s’approprie elle-même le prénom de « Solitude ». Elle est l’héroïne du troisième roman publié d’André Schwarz-Bart (Seuil, 1972). Si elle se bat en 1802 aux côtés de Delgrès contre les forces françaises venues rétablir l’esclavage en Guadeloupe, c’est presque malgré elle, parce qu’elle est déjà considérée comme une héroïne par ses semblables, ses frères rebelles, les noirs marrons traqués avec lesquels elle fuit dès 1798 ; changée pourtant en zombi-cornes1 à l’âge de onze ans, après les souffrances subies dans sa jeune vie d’esclave (MS p. 74)7, puis désensorcelée et faisant choix de sa seule identité noire (p. 96), c’est dans un semi-brouillard qu’elle tue plus tard un soldat à plumets qui canarde ses camarades (MS p. 105), avant de devenir une combattante sans peur, bien qu’enceinte, qui finit guillotinée sur le cours Nivelos à Basse Terre, en Guadeloupe.
Dans Le Plat de porc, la petite-fille de Solitude lutte par d’autres armes : « ses écritures ». Mais elle naît trop tôt pour être entendue, pour être reconnue en France comme une sœur en humanité. Dans une note de travail manuscrite (feuille volante sans date) que j’ai retrouvée dans le bureau d’André à Goyave, en Guadeloupe, il écrit :
Ma négresse est absence, au départ, comme le groupe humain où elle apparaît. Et toute sa vie exprime la volonté déchirante et impossible d’une présence au monde. […] A la fin du livre, elle dira son regret d’être trop vieille pour ce monde qui naît sous ses yeux en train de se refermer.
C’est pour offrir une présence au monde à ces voix étrangères que Schwarz-Bart écrit. Après un périple en Israël, en Afrique et aux Antilles, il rédige cette note à Lausanne, datée du 20 janvier 1961 : 1. Le Zombie-cornes est un personnage du folklore antillais, une sorte de mort-vivant dont l’âme est « partie ».
Une vieille femme parle. La mort coule dans ses veines. Une vieille négresse. L’humiliation noire. Une pauvresse : la solitude. C’est une de ces voix que le monde n’a pas l’habitude d’entendre, car les mots leur manquent et elles enflent en vain la gorge, comme ces [barré : cris de fusillés] suppliciés auxquels les Allemands apposaient un bâillon de plâtre. Casser le plâtre immémorial.
Le parallélisme entre la solitude juive et la solitude noire est clairement exprimé. Pour André Schwarz-Bart, l’Autre par excellence, le noir dont les ancêtres ont connu, comme les siens, l’esclavage et la persécution, n’est qu’un double inversé de lui-même. Toujours en 1961, mais à Dakar1 il écrit dans une autre note : « La vieille est moi et je suis elle. Ce qui vaut pour l’un vaut pour l’autre. Ma philosophie est la sienne, et recherchant ce qu’elle pense, je découvre le fond de mon cœur ».
Quand l’écrivain juif se fait « autre » En se lançant dans l’écriture du cycle noir, André Schwarz-Bart était rongé par le souci de la « légitimité ». À la sortie du Dernier des Justes, des Juifs lui avaient reproché de présenter une image déformée et « souffrante » de la civilisation juive d’Europe de l’Est, une image qui ne leur ressemblait pas et dont ils tenaient à se démarquer. De plus ils l’accusaient d’erreurs, de plagiats partiels, d’illégitimité parce qu’il n’avait pas été interné dans les camps8. Avant de partir vers l’Afrique pour se documenter sur place afin de nourrir l’écriture de son second roman, André se demandait :
Avais-je le droit, moi, homme blanc, de parler des personnes de couleur sans leur accord exprès ; ou du moins, sans le consentement de personnalités représentatives du monde noir ? [. . .] Dès le début, plusieurs 1. André a épousé Simone à Paris le 21 mars 1961. Ils s’installent à Lausanne puis, à l’automne 61, partent vivre à Dakar pour une année.
personnes m’ont laissé entendre qu’un homme blanc ne pouvait honnêtement écrire sur les noirs1.
Conscient que pour écrire une œuvre « noire », il s’agissait pour lui « de se faire autre pour pouvoir l’écrire » et d’obtenir un encouragement, sinon un accord, de ses frères de souffrance, il se rendit dans le mois qui suivit le Goncourt (dès janvier 1960) au siège des éditions Présence africaine, à Paris, espérant « rencontrer si possible le grand poète antillais Aimé Césaire »9. Ce dernier était à la Martinique (où il fut reçu par lui quelques mois plus tard).
Mais il rencontra ce jour-là d’autres chantres de la Négritude : le Sénégalais Alioune Diop et le Malgache Jacques Rabemananjara qui accueillirent son projet avec une telle « générosité » qu’il en vint « presque, un moment, à ne plus douter » de lui-même (ibid.).
Dans son entretien révélateur accordé à J.-P. Gorin du Monde, au moment de la sortie du Plat de porc, en février 1967, Schwarz-Bart faisait part du sentiment de fraternité, d’affinité profonde qu’il entretenait depuis longtemps avec les Antillais et qui nourrissait son entreprise (op. cit., p. VIII). Bien plus, au-delà de ses héros juifs, noirs ou issus d’autres minorités opprimées (femmes exploitées et vieillards de l’hospice rejetés), il voulait rendre hommage à la dignité de tous les laissés pour compte, de tous les persécutés. Il aspirait à rendre leur fierté à leurs descendants tout en les faisant connaître et aimer par les lecteurs appartenant à la civilisation des persécuteurs, celle qui avait inventé « l’univers concentrationnaire » (ibid.). Il était profondément convaincu qu’unis par l’expérience limite de l’esclavage, qui fonde leurs identités respectives, Juifs et noirs « voisinent » malgré certaines différences radicales. C’est pourtant dans le respect même de leurs différences qu’ils peuvent se rencontrer et reconnaître leur commune humanité :
Mon rapport avec les Antillais a été profondément juif. J’éprouvais un sentiment de fraternité, c’est-à-dire la possibilité d’une communication avec ce peuple. Identité de la condition juive et de la condition antillaise ?
Non. L’entreprise de génocide dont les juifs avaient fait l’objet instaurait, historiquement, une différence radicale. Contiguïté, plutôt, de deux 1. Op. cit. « Pourquoi j’ai écrit La Mulâtresse Solitude », p. VIII.
expériences limites qui autorisaient un dialogue. (op. cit. Gorin p. VIII, je souligne) Bien plus tard, dans d’autres notes manuscrites que j’ai dépouillées à Goyave, Schwarz-Bart décrira ses œuvres juives et noires comme « réversibles ». Ainsi le 30 avril 1994 il précise que La Mulâtresse Solitude (Seuil 1972) est un « roman juif sous couverture noire ». Mais il déplore alors que ses lecteurs ne s’en soient pas aperçus. Et il s’attriste de la réception cloisonnée de l’œuvre réversible, limitée à une identification sectaire, sans compter le problème affligeant de la concurrence des mémoires : Solitude ne se trouve pas au Pletzel1, et Le Dernier des Justes ne figure pas dans les librairies antillaises. Et puis la Shoah, que les Noirs ne nous pardonnent pas10.
L’ère du doute Peu à peu, Schwarz-Bart semble reconsidérer sa position. Il pressent que sa visée universelle, dans sa vie comme dans son œuvre, ne peut s’exprimer qu’à travers son identité particulière, l’identité juive qui, bien que « déliquescente » (c’est le terme qu’il emploie dans une note tardive sans date), reste prééminente. Dans une note inscrite dans un livre imprimé en 1992, il constate, en décrivant Haïm, son personnage de l’Étoile du Matin qui devient le personnage central de son dernier livre juif, inachevé :
Haïm avait deux oreilles : une oreille juive et une oreille humaine.
Souvent les deux oreilles entendaient le même son : mais parfois c’est un son différent et il faut deviner lequel des deux est le son vrai. Ça n’allait pas sans conflits : il y avait des périodes où il croyait plutôt son oreille juive, et d’autres où il croyait plutôt son oreille humaine.
Mais il avait remarqué ceci : quand il choisissait son oreille humaine, il arrivait souvent qu’elle s’avère finalement la véritable oreille juive.
C’est comme s’il y avait en lui deux oreilles juives. Une oreille juive immédiate, visible, et une oreille juive cachée au fond de l’oreille humaine. C’était un peu, en lui, le conflit qui règne dans la Bible, entre le judaïsme tribal des uns, et le judaïsme universel des autres.
Mais le judaïsme des prophètes avait la caution absolue de Dieu. Ce n’était pas un choix, mais une obligation. Tandis que lui, mécréant, sur quoi pouvait-il s’appuyer pour choisir l’universel en lui, le Bien en lui, l’humain en lui, contre l’animal, etc. ? C’est bien simple : sur un acte de foi1.
Au fil du temps, André Schwarz-Bart se met donc à remettre en cause son entreprise. En visant à l’universel, n’a-t-il pas refoulé son identité propre au point de ne plus savoir qui il est ? N’a-t-il pas, par ailleurs, cru à tort à sa légitimité d’écrivain en empruntant pour écrire la voix d’une femme noire ?
En reprenant dans son intégralité la note déjà citée du 30 avril 1994, j’espère faire toucher du doigt les débats intérieurs de l’écrivain qui avait cru pouvoir se faire « autre » pour parler au nom d’un « autre peuple ».
L’oiseau ne chante bien que dans son arbre généalogique : cette formule, qui me hérissait autrefois, résonne aujourd’hui d’une vérité infiniment modeste. Ne serait-ce qu’à la lumière de T. Nathan11 ; la signification de cet arbre « amniotique » m’apparaît comme une évidence. Je n’avais pas eu conscience, autrefois, de l’outrecuidance de mes positions universalistes en ce qui concerne la création littéraire : je refusais ce que j’appelais alors la littérature ethnique, je croyais en un point équidistant de toutes les cultures, ce qui me donnait le droit d’écrire sur les Noirs. Je n’ai pas voulu voir combien la conception « réversible » de la mulâtresse Solitude limitait la portée de cette relative réussite ; en vérité c’est un roman juif sous couverture noire et c’est le milieu « amniotique » juif qui lui donne sa vérité humaine.
Ces pensées me viennent alors que je viens de connaître des minutes exaltantes en rêvant à C.D.V.3. Je croyais cette nuit ce livre impos- 1. Cette note au crayon figure sur la page « Note de l’éditeur » dans le livre d’Ana Novac, Les beaux jours de ma jeunesse, Journal. éd. Balland, 1992. (première édition en 1968).
sible. Or dès que je me suis abandonné à ma source profonde, baignant à nouveau dans les émotions de mon enfance juive, des idées me sont venues à flots comme autant de cadeaux tombés du ciel ou plutôt comme autant de vagues nées du grand flot de la vie et qui me traversaient soudain après m’avoir abandonné tant d’années. Je redevenais un instrument qui laisse passer la vie à travers lui, – sous la condition naturellement de redevenir un instrument modestement juif. (T. Nathan) Quelques mois plus tard, Schwarz-Bart est plus catégorique encore dans ce qu’il considère désormais comme un constat d’échec de son œuvre noire : 25.12.94. Toute une vie dans l’erreur. Il n’y a pas d’universel. Il n’y a qu’un rêve de l’universel. Chaque structure psychique (collective) est unique, transitoire, totale. Il n’y a que du particulier. La « nature humaine » passe à travers le particulier. Elle est donc une figure théorique13.
Cette constatation tardive m’a été confirmée oralement lors de ma dernière rencontre avec André Schwarz-Bart, dans un café de Saint-Germain des Prés, à Paris, en mai 2003. Il était persuadé d’avoir fait fausse route en empruntant la voix d’une narratrice noire. Il est vrai que ses lecteurs et les critiques antillais le lui avaient reproché, parfois avec véhémence, dans le sillage du nationalisme noir et du mouvement post-colonial. Cette seconde « affaire Schwarz-Bart » l’avait définitivement convaincu de ne pas publier la suite de son cycle antillais, pourtant déjà écrit, sinon finalisé.
Il s’était désormais cloîtré entre les murs de sa chambre de Goyave pour écrire une pièce de théâtre et un grand roman juif, tous deux intitulés :
Pourtant, en dictant en 2003 cette page qui figute à la fin de l’Étoile du matin, il se convainc que les civilisationssont issues d’un « métissage universal » (p. 217) et que les juifs d’Israël, « venus de tous les continents, témoins de toites les races et les traditions […] tribu planétaire » (p.222- 223), condense en elle « la totalité du passé humain » (p. 223).
L’étude de sa bibliothèque et de ses notes est en cours. La publication de trois romans posthumes par Simone Schwarz-Bart devrait permettre d’aller plus loin dans la connaissance de cet écrivain exceptionnel qui poursuivit jusqu’à la fin sa tâche de combattant de l’anti-racisme14, sa quête d’un judaïsme à redéfinir après la Shoah.
Je travaille actuellement à l’écriture d’une biographie littéraire d’André Schwarz-Bart.
Pour ce faire, je dépouille les notes et les feuillets que j’ai classés durant plusieurs séjours en Guadeloupe, entre 2009 et 2016, dans le bureau d’André, avec l’accord de Simone Schwarz-Bart. J’espère pouvoir approfondir et étayer dans cette biographie plusieurs points abordés dans cet article.
- ↩ Le Pletzel (littéralement « petite place, lieu » en yiddish) est le nom donné au quartier juif de la rue des Rosiers à Paris, où l’on trouve quelques librairies juives.
- ↩ Voir : Francine Kaufmann, « Les Sagas identitaires d’André Schwarz-Bart : faire aimer l’étranger pour la dignité de sa différence », in NEF/Nouvelles Études Francophones, Vol 26, n° 1 (printemps 2011), p. 16-33 ; numéro spécial sur les Schwarz-Bart, sous la direction de Kathleen Gyssels.
- ↩ UJRE, Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide. Prolongeant l’action des groupes de combat Solidarité, l’U.J.R.E. naît dans la clandestinité en 1943. Elle unit la Résistance juive, issue en particulier de la M.O.I. (Main d’Œuvre Immigrée), de l’U.J.J. (Union de la Jeunesse Juive), et du mouvement Solidarité et se constitue après la Libération de Paris, le 13 novembre 1944, en association régie par la loi de 1901.
- ↩ Dans le procès Slansky ou Procès de Prague (1952), l’origine juive de onze des quatorze accusés est clairement soulignée. Peu après éclate le prétendu « complot des blouses blanches » (janvier 1953), qui accuse des médecins soviétiques juifs d’être des espions sionistes à la solde de l’Amérique et d’avoir reçu de l’organisation juive américaine JOINT l’ordre d’exterminer les dirigeants de l’URSS. Plusieurs centaines sont arrêtés.
- ↩ Lire l’introduction d’André Schwarz-Bart à « La biographie d’Ernie Lévy », chapitre publié dans La revue du FSJU de décembre 1956, p. 26, et repris intégralement dans L’Express du 10/12/59.
- ↩ In Jean Liberman, « Entretien avec André Schwarz-Bart : Auschwitz et Hiroshima, nouvelles coordonnées de l’esprit », in Presse nouvelle, n° 81, 1967, p. 6 ; caractères gras dans l’original.
- ↩ Cet épisode est équivalent à la transformation d’Hécube en chien à la mort de ses enfants, ainsi qu’au chapitre « Le chien » dans le DdJ : à la mort de ses parents, Ernie « se fait chien » et ne répond plus qu’au nom d’Ernest Bâtard (DdJ p. 264). (Ernie est un diminutif d’Ernest).
- ↩ J’ai consacré une longue étude à ce qu’on a appelé : « L’affaire Schwarz-Bart ». Voir F. Kaufmann, « Les enjeux de la polémique autour du premier best-seller français de la littérature de la Shoah », Myriam Ruszniewski-Dahan et Georges Bensoussan éd., Revue d’Histoire de la Shoah n° 176, sept.- décembre 2002, n° sur « La Shoah dans la littérature française », p. 68-96. Accessible en ligne : http://judaisme.sdv.fr/perso/schwbart/revue.pdf.
- ↩ Ibid.
- ↩ Note manuscrite sans date.
- ↩ T. Nathan = Tobie Nathan (né en 1948, au Caire) : représentant éminent de l’ethnopsychiatrie. Voir L’Influence qui guérit, éd. Odile Jacob, Paris, 1994.
- ↩ C.D.V = Le Chant de vie. Nom d’un ouvrage consacré à la mère d’André Schwarz-Bart et sans doute détruit intégralement (selon une autre note manuscrite). Ce titre est aussi celui de la seconde partie de L’Étoile du Matin.
- ↩ Note manuscrite au recto de la quatrième de couverture du livre de Clément Rosset, La Force majeure, éditions de Minuit, Collection « Critique », 102 pages, 1983.
- ↩ Dans les notes qui témoignent de la trame et des épisodes du dernier roman juif, « l’autre » est souvent une minorité juive ou noire : Ethiopiens (Falashas) et Palestiniens en Israël, diaspora africaine. Pour l’étude de « l’autre » dans Adieu Bogota, lire l’étude d’Agnès Lhermitte, « Parler de l’autre, parler pour l’autre : Adieu Bogota (2017), roman posthume d’André Schwarz-Bart », Caietele Echinox n° 37, 2019. Imaginaires de l’altérité II. Approches littéraires et artistiques, éd. Phantasma, Centre de Recherches sur l’Imaginaire, Cluj- Napoca, Roumanie, p. 55-65.