qui réunissait ce qui était absurdement dispersé et lui donnait corps »1. De retour à Vienne, Canetti écrivit en l’espace de deux ans son premier roman (Die Blendung) ainsi qu’une pièce de théâtre (Noce)2. N’apportant aucune consolation, aucune issue au chaos, ces deux œuvres sont, selon Olivier Agard, « destinées à ouvrir les yeux du lecteur (et du spectateur) sur la folie ambiante »3.

Les thèmes de la masse et de la puissance obsèdent déjà Canetti, mais c’est dans l’œuvre majeure »4 de sa vie, achevée en 1959 en Angleterre, qu’il considèrera avoir pris « ce siècle à la gorge »5, Masse et puissance étant « pour l’essentiel une analyse du national-socialisme »6. Ce dernier, ainsi que « le XXe siècle, ses guerres, ses despotismes, ses massacres », précise Olivier Agard, ne s’y trouvent pourtant qu’« en filigrane »7, car pour Canetti on ne peut pas comprendre ces phénomènes sans tenir compte d’un « fonds archaïque » où la peur tient une place centrale. En effet, Masse et puissance s’ouvre par la mention d’une « phobie » que Canetti désigne comme « l’effroi d’un contact inattendu »8. La situation emblématique, dirions-nous, pourrait en être la peur enfantine du noir, qui n’est pas une peur de quelque chose de précis, mais l’effroi devant un danger dont on ne peut anticiper la venue et qui s’emparerait de nous sans qu’on l’ait vu venir. Le corps humain est fondamentalement ambivalent, saisissable et saisissant : d’un côté il est « nu et fragile ; sa mollesse l’expose à n’importe quelle agression »9, sa chair peut être transpercée, pénétrée de l’extérieur ; d’un autre côté il est vivant et la force de vie qui est en lui se manifeste comme une capacité de saisir (par la main) et d’absorber (par la bouche). Étant saisissables, une grande partie de notre énergie est consacrée à mettre en œuvre des dispositifs pour éviter le contact physique avec l’autre. C’est ainsi que la masse tranquillisera la phobie originaire du contact, tout en engendrant paradoxalement un 1. Ibid., p. 628.

sentiment d’invulnérabilité. De l’autre côté, la logique de la puissance, dont la source est le saisir et non l’être saisi, la porte aussi à se sentir invulnérable, mais la peur finit toujours par la rattraper, ce qui ne l’en rend pas moins dangereuse.

I – Être saisissable : la réponse par la masse a) De la masse de fuite à la panique Quiconque a déjà participé à une manifestation reconnaîtra son expérience dans cette description : « Rien n’est annoncé ni attendu. Soudain tout est noir de monde. De toutes parts d’autres affluent, c’est comme si les rues n’allaient que dans une seule direction. Beaucoup ignorent ce qui s’est passé, les questions les laissent sans réponse ; mais ils sont pressés d’être là où est le plus grand nombre. Il y a dans leur mouvement une résolution qui se distingue très bien de l’expression de curiosité banale ».1 Une fois rassemblés, « un corps presse l’autre, chacun est aussi proche de l’autre que de soi-même »9, sans que nous éprouvions la moindre peur. De quoi jouissons-nous dans ces moments ? De quoi est fait ce que Canetti nomme un « instinct de masse »10 que, contrairement à de nombreuses analyses célèbres des phénomènes de foule (Le Bon, Tarde par exemple), il n’aborde pas d’un point de vue élitaire et unilatéralement négatif ?

Le bonheur éprouvé par l’individu dans la masse vient d’un « soulagement immense », d’une « décharge »11. D’habitude la « phobie du contact » suscite une grande dépense d’énergie, une « insidieuse vigilance (qui) ne se relâche jamais (et) ne quitte plus l’homme dès qu’il a fixé une fois pour toutes les limites de sa personne ». Nous nous verrouillons dans nos maisons et dans la rue ou les transports en commun, même quand « nous nous tenons tout près des autres (…), nous évitons leur contact autant que faire se peut » 5.

Une telle proximité contrainte ne constitue cependant pas une masse au sens 1. Ibid., p. 12-13.

qui intéresse Canetti. Se laisser aller à la masse, c’est au contraire accepter le contact physique avec d’autres inconnus et ne plus avoir à mobiliser son énergie pour s’en protéger. Les distances s’abolissent, mais aussi les hiérarchies : même si ce n’est qu’une illusion, dans la masse les hommes se sentent égaux. La phobie individuelle et individualisante du contact se renverse en une compacité faite d’un abandon libérateur au rapprochement physique avec autrui, n’importe quel autrui, le premier venu.

La masse est, d’après Canetti, une figure universelle de la socialité humaine, qu’il analyse en élaborant une série complexe de distinctions – masse ouverte qui a tendance à s’accroître, masse invisible, masse stagnante, masse fermée, cristaux de masse, etc. Les deux derniers types de masse sont des constructions ayant pour but de dépasser son caractère éphémère, sa tendance spontanée à la désintégration. C’est ainsi que Canetti explique en particulier la fonction des rituels et des cérémonies, et plus généralement celle des grandes religions.

Sa perspective n’est cependant pas uniquement fonctionnelle, car la masse est un phénomène dynamique : elle a une direction, un rythme, elle engage des affects et se reconnaît dans des symboles, elle est agissante. Quel que soit son type, la masse est une réalité nouvelle par rapport à l’individu et elle suscite en chacun des émotions sui generis. S’y abandonner provoque un élargissement de la sensibilité : on éprouve l’autre contre lequel notre corps se presse « comme si c’était soi-même (…). Soudain tout se passe comme à l’intérieur d’un même corps »1. C’est pourquoi ce corps nouveau peut lui-même être menacé par un danger extérieur, ce qui donne lieu à de nouvelles formes de peur, collectives cette fois, ainsi que de nouveaux comportements de masse.

L’approche d’un danger commun concentré en un point déterminé peut donner lieu à une « masse de fuite » : on se sauve tous ensemble et dans la même direction, le but est commun. La fuite massive – qui se distingue de la fuite individuelle – « tire son énergie de sa cohésion » : tant que la peur reste supportable, chacun garde une place dans l’ensemble. Certains, plus faibles, restent pourtant en arrière ou tombent. Mais tant que la « masse de fuite » reste soudée, cela renforce « l’incitation (des autres à) continuer »2. La fuite peut être provoquée par un ordre, cette parole définitive et indiscutable qui 1. Ibid., p.

vient de l’extérieur, pénètre en nous tel un aiguillon et y enkyste « un dur cristal de rancune »1. D’après Canetti, l’ordre en général dérive de l’ordre de fuite dont l’efficacité provient d’une menace de mort qui vise chacun en tant que membre d’une collectivité. Dans la fuite, « l’ordre donné à un grand nombre de gens (…) vise à faire de ce grand nombre une masse »16, tout en attachant la masse à celui qui le profère. Cependant, l’émetteur de l’ordre de fuite n’est pas nécessairement au-dessus de la masse, l’ordre peut se propager horizontalement et être transmis sans délai de l’un à l’autre : « dans sa peur, il se rapproche (de ses semblables). En un clin d’œil, les autres en sont contaminés. Quelques-uns commencent par se mettre en mouvement, puis d’autres, puis tous. La diffusion instantanée du même ordre les a transformés en masse »17, ne lui laissant pas le temps de se transformer en aiguillon. Les exemples de fuite en masse sont innombrables, et l’époque contemporaine en fournit aussi une grande quantité. Parmi eux, Canetti évoque l’exode qui se produisit lorsque les Allemands s’approchèrent de Paris en 1940 et il apparente son « intensité » et son « étendue » à celles de la retraite de Russie plus d’un siècle auparavant, même s’il n’a pas « duré aussi longtemps, l’armistice n’ayant pas tardé à intervenir »18.

Il y a une ténacité de la fuite, due à l’effet de cohésion protecteur de la masse.

En chemin, si l’atteinte du but tarde trop, les forces des fugitifs déclinent, la plupart abandonnent, mais le mouvement continue, porté par ceux qui tiennent, si peu nombreux qu’ils soient : « Les gens continuent d’avancer en rampant quand tout espoir de sauvetage a disparu (et) restent groupés jusqu’au dernier moment »5. Jusque dans les conditions les plus désespérées, la fuite en masse – et la masse – sont possibles, à condition qu’un espace reste ouvert. Il y a cependant des situations où une peur commune et même un ordre de fuite n’engendrent pas une masse de fuite mais une panique.

Lorsque, par exemple, le feu se déclare dans un théâtre, on entend « au feu ! », mais l’espace est clos, tout mouvement commun est impossible : la masse se désintègre avec violence : chacun voit « la porte par laquelle (il) doit passer, 1. Ibid., p. 329.

(…) il (s’y) voit nettement détaché de tous les autres ». Il se produit alors « un revirement (qui) se manifeste dans les tendances individuelles les plus violentes : on pousse, on frappe, on piétine sauvagement tout autour de soi »1. b) L’inquiétante euphorie d’invulnérabilité des masses ameutées Si la décharge que procure la prise en masse permet d’économiser l’énergie que nous dépensons à maîtriser notre phobie du contact, elle peut aussi engendrer une « euphorie » inquiétante, lorsqu’une masse renoue avec la forme archaïque de la meute de chasse, l’« unité dynamique la plus primitive que connaissent les hommes »19, la plus proche du monde animal. Engendrée à partir de son être saisissable, la masse permet à l’homme effrayé de retrouver son être saisissant et d’effrayer à son tour. Caractérisée par son petit nombre, la meute de chasse est orientée vers « un but rapidement accessible »20, un être vivant qu’il s’agit de tuer. Les humains chassent aussi depuis la nuit des temps, mais alors que les loups chassent des agneaux, c’est-à-dire d’autres espèces que la leur, les hommes se regroupent parfois en masses ameutées contre d’autres hommes. D’expulsions en lapidations, de lynchages en assassinats collectifs et en exécutions publiques, l’humanité regorge de ces sombres épisodes. L’inquiétante euphorie qui s’empare alors des membres d’une masse ameutée vient de « l’absence de danger de l’entreprise »21 qui, à partir de la désignation d’une cible justifiant d’avance l’agression, autorise à tuer sans redouter de sanction, ce qui procure à chacun un sentiment d’invulnérabilité et rend la masse extrêmement dangereuse.

Cependant, toute masse ne s’unifie pas pour tuer, l’impulsion peut venir d’une révolte contre l’injustice, comme ce jour mémorable du 15 juillet 1927 où, « sans l’assentiment de leurs dirigeants »5, les ouvriers de Vienne ont incendié le palais de justice alors que le tribunal venait d’acquitter trois membres d’une milice de droite, la Heimwehr (Défense de la patrie), qui avaient tué deux personnes, dont un enfant, lors d’un affrontement avec le Republikanischer Schutzbund (Alliance républicaine de protection) de gauche dans le Burgenland. Happé lui-même par cette manifestation, Canetti 1. Ibid., p. 24-25.

décrit la façon dont les mots d’ordre d’anonymes se propagent à l’intérieur d’une masse ouverte : « Quelqu’un a bien dû crier le mot d’ordre «Au palais de justice !» Il n’est pas très important de savoir qui, car ce mot d’ordre se communiqua à tous ceux qui l’entendirent et fut accueilli sans hésitation, sans réflexion, sans que l’on y pensât, sans atermoiement ni désir d’attendre et cela entraîna tout le monde dans une seule et même direction »1. « Je compris, écrit Canetti, que la masse n’a pas besoin de Führer pour se former, en dépit des théories proposées à ce sujet ». Au sein d’une masse du type de celles que l’on retrouve dans les révolutions, une multiplicité d’orateurs improvisés entraîne les gens ici et là, « parlent dans le sens de la masse », mais, ajoute Canetti, « toute description des faits qui leur attribue une place essentielle est une falsification »22.

Qu’une masse se forme à partir d’une révolte légitime contre l’injustice n’empêche pas qu’en tant que masse elle puisse donne lieu à des conduites destructrices. Ainsi, ce 15 juillet 1927, de même que quelqu’un a crié « Tous au palais de justice ! », quelqu’un a dû aussi soit crier « Feu sur le palais de justice ! », soit mettre le feu lui-même. Canetti découvre ici une affinité profonde entre le feu et la masse, le spectacle du feu contribuant à renforcer sa cohésion, inspirant en même temps à la masse un sentiment d’invulnérabilité, que l’on retrouve dans différentes occurrences de masses ameutées au-delà des motivations qui les animent23. Mais ce sentiment ne dure pas et le solde de la journée du 15 juillet fut dramatique, car les troupes montées de la police, qui « faisaient une impression particulièrement effrayante, peut-être parce qu’elles-mêmes avaient peur »4, tirèrent sur la foule. La masse résista, persévéra un moment, mais le bilan fut terrible : 90 morts, des centaines de blessés, signant la sortie de scène des masses révolutionnaires socialistes en Autriche, prélude à l’entrée en scène d’autres masses enthousiastes, mais autrement plus sinistres.

Évoquant cette journée cinquante-trois ans plus tard, Canetti écrit : « C’est la chose la plus proche de la révolution que j’aie jamais éprouvée personnellement »1. Contemporain de la révolution soviétique, il comprend comment la stratification rigide d’une société fait peser sur les classes dominées une multitude d’aiguillons qui soulignent leur impuissance et leur humiliation. Et les dominants ont bien tort de ne pas comprendre que « les hommes qui reçoivent beaucoup d’ordres et sont tout emplis de tels aiguillons éprouvent une forte tendance à s’en débarrasser ». Les révolutions commencent par un mouvement de renversement tel qu’un « grand nombre se retrouvent dans une masse (et réussissent) ce qui leur était individuellement interdit » : se libérer « collectivement des aiguillons subis »24. Il est vrai que ce renversement comprend souvent des épisodes de masses ameutées : « Les hommes qui agissent par ordres (…) sont capables des plus terribles actions » 3, alors même qu’ils se révoltent contre ces ordres. Lorsqu’ils se regroupent, ils s’en prennent aux individus qu’ils considèrent comme des symboles de leur oppression, « une fois pris on est tous ensemble pour les tuer, soit que l’on forme un tribunal, soit qu’il n’y ait pas de jugement »26. L’aiguillon de l’ordre qu’ils situent comme leur étant extérieur reste fiché en eux et, même s’ils font des victimes, ils continuent à se sentir victimes : « Ils ne se sentent pas coupables, ils ne regrettent rien.

Ils n’ont pas été pénétrés de leurs actions »27. En d’autres termes, ils ne sont pas libérés des aiguillons qui les ont fait agir sous contrainte. Mais Canetti refuse d’identifier l’aspiration révolutionnaire au déchaînement ponctuel de masses ameutées. Si le processus se poursuit, il « se déroule lentement, (…) monte des profondeurs et va de secousse en secousse »6. Son enjeu pourrait être de briser la dialectique infernale du ressentiment à partir de laquelle de nouvelles oppressions viennent remplacer les anciennes. Il faudrait « ébranler » la domination de la longue histoire de l’ordre lui-même, « avoir le courage de s’y opposer » et « trouver les moyens d’en garder libre 1. Ibid., p. 562.

l’essentiel de l’homme. On ne doit pas lui permettre d’égratigner plus que la peau. Il faut que ses aiguillons deviennent des glouterons faciles à secouer d’un geste léger »1. c) L’instinct d’Hitler Si la masse « n’a pas besoin de Führer pour se former », le lien privilégié qu’Hitler entretient avec les masses modernes saute aux yeux. Hitler, écrit Canetti dans le texte que lui inspira la lecture des Mémoires de Speer28, avait « un instinct pour tout ce qui est en rapport avec la masse, il l’aura senti (…). Les masses qui, excitées par lui, l’ont porté au pouvoir, il faudra qu’on puisse toujours les exciter à nouveau »29. Avoir un instinct pour tout ce qui est en rapport avec la masse, c’est avoir capté les processus divers qui la constituent et sont l’objet des analyses de Masse et puissance, avec en premier lieu le processus enclenché par le soulagement dû à la cohésion, que Miguel Abensour nomme « l’effet de compacité »30 ; ou encore la tension entre la tendance de la masse à s’accroître et sa tendance à la désagrégation31, tension à laquelle répondent les projets architecturaux de Speer mettant en œuvre la monumentalité nazie. Dans Masse et puissance, Canetti avait aussi insisté sur la volonté de Hitler de constituer le peuple en masse guerrière, et relevé cette autre forme de « cohésion inquiétante » accompagnée d’une euphorie qui rappelle celle des masses ameutées32, quand une déclaration de guerre 1. Ibid., p. 353.

est accueillie avec enthousiasme aux cris de « on les aura tous !». Déclarer la guerre c’est autoriser une armée à tuer. Or, que l’on soit agressé ou surtout agresseur, la justification d’aller tuer les autres est la plupart du temps que ce sont eux, les ennemis, qui vous menacent tous indifféremment et individuellement pour peu que vous fassiez partie d’un « peuple déterminé ».

Comme si une « sentence collective » avait été proférée « au même instant » à chaque individu de ce peuple : « «Tu dois mourir» », activant en chacun la peur de sa propre mort que pourtant « personne ne veut regarder en face ».

C’est cette peur que l’enthousiasme accompagnant la mobilisation, la levée en masse, au début d’une guerre cherche à conjurer : la menace étant collective, en restant groupés, on peut, ensemble, parer à la mort, « il faut seulement être assez rapide et ne pas hésiter un seul instant dans sa besogne de mort »1. Avant même la déclaration de la Deuxième Guerre mondiale, les nazis avaient étendu la mobilisation à la période de paix, embrigadant les masses dans d’interminables parades, ou faisant constamment défiler dans les rues des troupes en uniforme. Mais pour mobiliser une masse sans avoir encore déclaré la guerre, il aura fallu repérer la « susceptibilité » et l’« irascibilité » qui lui sont propres et lui font tout interpréter « comme provenant d’une inébranlable hostilité, (…) d’une intention préméditée de la détruire ouvertement ou sournoisement ». La menace est interne, l’ennemi est « dans les caves »33. Canetti ne nomme pas directement le Juif pas plus que Hitler, dans ce passage, mais on y reconnaît bien les caractéristiques de la masse sur lesquels l’antisémitisme nazi a su jouer avec tant d’efficacité3.

II – Saisir et survivre : les racines de la puissance En admettant qu’Hitler soit un cas extrême de puissance despotique, il faut creuser encore pour atteindre la source de la constitution de la puissance.

Comme la masse, elle engage des capacités anthropologiques que nous partageons tous. Même si elle peut se faire saisissante, la masse dérive quand même de la part saisissable de notre être, alors que la puissance provient de sa part saisissante à laquelle s’associe un affect archaïque qui nous est commun à tous : 1. Ibid., p. 74-75.

« la satisfaction de survivre »1. Canetti ne s’attarde pas à distinguer les différentes sortes de puissance politique selon qu’elles sont limitées ou non par des règles ou des contre-pouvoirs. Il dirige directement le regard vers la puissance d’un seul, souverain ou despote, c’est-à-dire vers ce que Nicolas Poirier appelle « la logique tendancielle propre à toute puissance », tout pouvoir gardant « la trace du lien originel qu’il entretient concrètement à la mort »35. a) Saisir et fixer : vers l’énantiomorphose Dans des pages très suggestives Canetti reconstitue un genre de scène primitive animale, où l’on peut entrevoir à la fois les prototypes originaires de la masse – « l’effroi le plus archaïque »36 à l’approche d’un contact – et de la puissance – saisir, son « acte capital »4. Il décrit comment le chasseur s’approche petit à petit de sa proie, pour s’en emparer, l’immobiliser et la tuer, il s’attarde sur notre capacité à broyer ou à écraser, réfléchit sur l’acte de manger où nous absorbons après avoir mordu, digérons, assimilons, toutes ces fonctions constituant « les entrailles de la puissance »37. La masse de fuite procède ainsi de la réaction animale de la proie devant le prédateur. Mais cette situation dévoile aussi d’autres échappatoires possibles de la proie qui relèvent d’une capacité qui fascine Canetti tout autant que celles de la masse et de la puissance : la métamorphose ou plutôt les diverses formes de métamorphose (Verwandlung) dont l’homme est capable, compliquant ainsi la scène originaire tant du côté de la proie que du prédateur : tandis que le fuyard sait inventer des ruses pour tromper le prédateur, comme Protée échappant à Ménélas en se métamorphosant en lion, en serpent, en léopard, en sanglier ou en arbre, le chasseur « entre exactement dans le rôle de l’animal qu’il poursuit. Il sait si bien s’y prendre que l’animal s’y trompe »6. Canetti recueille des mythes ou des rêves où ce genre de scènes pullule. Tout cela est imaginaire dira-t-on. Sans doute, mais si Canetti multiplie les récits de mythes, ce n’est pas pour nous faire croire que ce qu’ils racontent s’est réellement produit, mais pour nous rappeler l’existence d’une capacité 1. MP, p. 244.

humaine fondamentale, mieux « le don original de l’homme »1 dont en fin de compte le poète est le gardien38 : la métamorphose. À l’opposé, la puissance, surtout lorsqu’elle est celle d’un potentat ou d’un despote, vise à abaisser et « en abaissant, elle fixe », c’est pourquoi elle lutte en permanence contre les « métamorphoses spontanées et incontrôlables (ce qui) conduit à une réduction du monde. On n’accorde alors plus aucune valeur à la richesse de ses formes, on en dédaigne toute la multiplicité »39. Canetti nomme les moyens inventés par les potentats pour paralyser les métamorphoses, l’« énantiomorphose » (Entwandlung)40. b) Passion de survivre et sentiment d’invulnérabilité Cependant l’exploration des « entrailles de la puissance » ne suffit pas à en comprendre la constitution. La scène primitive de la chasse nous présente un pouvoir (Gewalt), une force s’exerçant sur un être présent, alors que la puissance (Macht) est « plus générale et plus vaste (et) contient bien davantage »41. Elle s’enracine dans l’une des réactions affectives les moins avouables qu’éprouve l’être humain debout, vivant, devant un mort étendu, désarmé, « qui ne se relève plus »42, réaction qui se combine avec, voire est recouverte par le chagrin lorsque le mort est un proche. Il y a là une autre scène primitive d’après laquelle la peur de notre propre mort – « l’effroi (…) devant le fait de la mort » – devient véritablement concrète, car « l’être humain ne croit jamais tout à fait à la mort tant qu’il ne l’a pas vécue », non comme sa propre mort, mais comme celle d’un autre. Là, « ce qui succède à l’effroi face au mort qui gît là, c’est une satisfaction : on n’est pas soi-même le mort. Cela aurait pu être le cas »7. L’authenticité du chagrin n’est pas en cause ici, mais il nous est très difficile de reconnaître – et on le ressent en l’écrivant – que le chagrin s’accompagne d’une satisfaction 1. Ibid.

« qu’on n’avoue à personne, pas même à soi peut-être »43, c’est pourquoi les conventions funéraires sont heureusement là pour qu’elle ne s’exprime pas. À partir d’une telle expérience, pour tous, vivre c’est survivre, et cet instant de satisfaction est, malgré la honte, un «instant de puissance »44, par rapport à l’impuissance radicale du mort.

Il est des circonstances où cette satisfaction est plus intense, lorsqu’un homme non seulement triomphe d’un adversaire après un combat et lui survit, mais se met à rechercher les occasions de la ressentir. Dès lors « la satisfaction de survivre (…) peut se transformer en passion dangereuse et insatiable »3 : l’accumulation de triomphes lui procure un « sentiment d’invulnérabilité »45. Ce n’est pas tant le simple fait de n’avoir pas été battu qui le lui procure, mais le fait que l’autre – ou plutôt les autres – sont morts et pas lui, lui faisant éprouver « le plaisir toujours renouvelé de survivre »46. En attirant notre attention sur ce sentiment qu’un soldat sorti vivant d’une guerre peut ressentir, Canetti arrive à ce qui l’intéresse vraiment pour comprendre la puissance : la « forme la plus active de vivre »47, le plaisir lié à la survie en fonction du nombre de ceux à qui l’on survit. Or ce plaisir ne s’atteint pas en combattant soi-même (« Personne à soi seul ne peut tuer assez de gens »48), mais en s’appropriant le résultat du combat mené par d’autres, tel le général à qui est attribuée la victoire sur un champ de bataille. Que veut-on dire exactement quand on dit que Napoléon a gagné la bataille d’Austerlitz ? Rien d’autre que : son armée a fait plus de morts que les armées ennemies, et c’est Napoléon qui apparaît comme invulnérable. Comme l’écrit Nicolas Poirier, Canetti défie « le type même du héros célébré par les historiens à travers la figure des conquérants, dont on croit abusivement que c’est mus par l’attrait du danger qu’ils ont accompli leur œuvre alors que leur motivation principale était de tuer en masse »8 pour ressentir la satisfaction de survivre.

c) Le délire de vouloir être l’unique survivant et l’omniprésence de la peur Nul n’est davantage possédé de la passion de survivre que le tyran ou le despote et, comme le général, il ne la satisfait pas en multipliant les occasions de combats singuliers, mais en obtenant de la masse la plus nombreuse possible que ses membres meurent pour lui, d’où la prédilection des tyrans pour la guerre et leur art de mobiliser les masses en leur représentant un danger qui les menace. Mais tous ne sont pas soldats, aussi le pouvoir d’un seul s’érige en maintenant autrement la menace : d’une part, la prérogative essentielle du souverain est le droit de vie ou de mort, d’autre part, la forme la plus courante de sa parole envers les autres est l’ordre, qui, nous l’avons vu, dérive de l’ordre de fuite, c’est-à-dire d’une sentence de mort collective, alors que le refus d’obéissance est soumis à des sanctions qui peuvent aller jusqu’à la mort elle-même. La contrepartie en est que le souverain « n’est jamais sûr de l’obéissance de ses sujets (…) il suffit que l’un d’eux se soustraie à son jugement pour que le prince soit en danger »1.

Mais la passion de survivre du despote devient véritablement très dangereuse, lorsqu’à la différence du général, il est possédé par une intention « aussi grotesque qu’incroyable : il veut être l’unique. Il veut survivre à tout le monde pour que nul ne survive à lui. Il veut échapper à tout prix à la mort et c’est pourquoi il faut qu’il n’y ait personne, absolument personne, qui puisse lui donner la mort. Tant qu’il y aura là des êtres humains, quels qu’ils soient, il ne se sentira jamais en sécurité »50.

C’est la raison pour laquelle le tyran, craignant toujours d’être attaqué, ménage toujours autour de lui un espace vide et développe toutes sortes de techniques de surveillance pour anticiper le moindre danger. Tout ce qui se transforme indépendamment de lui cache un danger, aussi est-il toujours préoccupé de démasquer, de traquer les apparences. Poussée à son terme, la logique de la puissance est paranoïaque et Canetti en trouve l’expression la plus pure dans les Mémoires de Schreber, dont le « délire, sous le travesti d’une conception du monde surannée supposant l’existence d’esprits, est en réalité le modèle précis de la puissance politique qui se nourrit et se constitue de la masse »3. Retenons deux éléments importants de ce délire : il se voit comme l’unique être humain ayant survécu alors que l’humanité entière a péri, par 1. MP, p. 247.

épidémies de lèpre ou de peste, ou par d’immenses tremblements de terre ; et si elle a péri, c’est parce qu’elle était contre lui, c’est la raison pour laquelle il a été protégé par des rayons guérisseurs. Dès lors, toutes les personnes avec lesquelles il est en contact ne sont que des apparences d’hommes et il lui importe de constamment les démasquer : « il retrouve son ennemi dans les figures les plus diverses »51, qui le menacent comme autant de meutes ennemies.

Hitler est par excellence le survivant au pouvoir, lui qui n’existe littéralement que par la masse des victimes qu’il fait assassiner et dont le nombre doit s’accroître le plus possible. Cela éclate en particulier à la toute fin de l’histoire du Troisième Reich, quand la défaite est inéluctable et que les Allemands ne sont plus enivrés de victoires : Hitler est complètement indifférent au « sort de son peuple dont il avait longtemps fait passer la grandeur et la prospérité pour le dessein et l’objet même de sa vie »52. Ce peuple doit lui aussi périr, quitte à ce qu’il le détruise lui-même. « Son motif profond, écrit Canetti, est qu’il ne veut pas qu’on lui survive »53.

Se remémorant dans son autobiographie les dernières années qu’il passa à Vienne, Canetti note qu’ « il y avait de la catastrophe dans l’air ». Mais il ne se retrouve pas dans la façon dont elle est appréhendée : dans les cafés d’abord où il déplore « une inflation de discours égocentriques, de protestations et d’affirmations de soi », dans l’espace public en général ensuite, tellement « pollué de slogans (…) qu’on avait du mal à trouver un espace qui en fut libre ». Ce n’est qu’en fréquentant assidument le Docteur Sonne54 que Canetti rencontre un homme avec qui on pouvait passer en revue les choses qui « menaçaient de se produire », en cherchant à discerner non pas « son (propre) péril, mais celui de tous » et ce, « sans schématisme » et de façon détaillée55.

Mais Canetti fait aussi l’éloge d’une qualité fondamentalement absente de la posture de prophète de malheur que l’on retrouve dans les époques (dont la nôtre ?) où il y a de la catastrophe dans l’air : « Les réquisitoires, qui ne manquaient certes pas, ne lui causaient aucun plaisir. Il prévoyait le pire, l’énonçait avec la plus grande précision, mais ne se réjouissait pas quand elle se produisait effectivement (…). Il s’efforçait de ne pas montrer à quel point toutes ces choses pressenties par lui le tourmentaient. Il se gardait d’en user pour vous menacer ou vous punir (…). Plus encore que de ménagements c’est de tendresse qu’il faudrait parler en l’occurrence, et je m’étonne jusqu’à ce jour de ce mélange de tendresse et de rigueur inflexible »1.


  1. Ibid., p. 564.
  2. Die Blendung (en français Auto-da-fé) fut achevé en 1931 et publié en 1935, Noce fut écrit en 1933-34, publié en 1950 et représentée la première fois en Allemagne en 1965.
  3. Olivier Agard, Elias Canetti, Paris, Belin, 2003, p.
  4. E. Canetti, « Le Territoire de l’homme », trad. A. Guerne, in EA, p. 962.
  5. Ibid., p. 1197.
  6. Gérald Stieg, « Questions à Elias Canetti », Austriaca, novembre 1980, n°4, p.
  7. O. Agard, op. cit., p. 113.
  8. E. Canetti, Masse et puissance – ci-après MP –, trad. R. Rovini, Paris, Tel, 1986, p. 11.
  9. Ibid., p.
  10. « Le Flambeau dans l’oreille », EA, p. 474.
  11. MP, p.
  12. Les italiques sont dans le texte.
  13. Les italiques sont dans le texte.
  14. Ibid., p. 330.
  15. Ibid., p. 329.
  16. Ibid., p. 55.
  17. Ibid., p.
  18. Ibid., p.
  19. Ibid., p. 49.
  20. Ibid., p. 568.
  21. Prenons deux extrêmes : les auto-da-fés nazis de 1933, l’incendie de l’Hôtel de Ville lors de la débâcle de la Commune de Paris… Ce qui compte ici est de faire ressortir le sentiment d’invulnérabilité, précurseur d’une montée en puissance dans un cas, désespéré de l’autre, dernier moment d’une histoire de vaincus.
  22. Ibid., p.
  23. Ibid., p. 351.
  24. Ibid., p.
  25. Ibid, p. 351.
  26. Cf. Albert Speer, Au Cœur du Troisième Reich », Paris, Fayard, 1971.
  27. E. Canetti, « Hitler d’après Speer », in La Conscience des mots, trad. R. Lewinter, Paris, Albin Michel, 1984, p. 207.
  28. M. Abensour, « Architectures et régimes totalitaires », in La Part de l’œil, n°12, 1996, p.
  29. « Il y a – abstraction faite de la guerre – deux moyens seulement d’agir contre la désagrégation de la masse. L’un est sa croissance, l’autre, sa répétition régulière. En empiriste de la masse tel qu’il en exista peu, il en connaît les formes et les moyens. Sur des places colossales, si vastes qu’on les remplit difficilement, la masse a la possibilité de croitre ; elle reste ouverte » (La Conscience des mots, op.cit., p. 205). Cité par M. Abensour, ibid.
  30. La masse guerrière tient de la meute de chasse moyennant quelques transformations ou revirements : les animaux pourchassés se défendent peut-être au dernier moment, mais surtout ils fuient, constituant éventuellement une masse de fuite, alors que dans la guerre deux masses humaines s’opposent l’une à l’autre « avec la même intention » : obtenir le
  31. Ibid. p.
  32. Ce point est développé ici même par Hélène Oppenheim.
  33. Nicolas Poirier, Les métamorphoses contre la puissance, Paris, Michalon, 2018, p. 50 & 71.
  34. MP, p. 216 4. Ibid., p. 218.
  35. Ibid., p. 213.
  36. Cf. E. Canetti, « Le métier du poète », in La Conscience des mots, op. cit., p. 319-331.
  37. MP, p. 401.
  38. Ibid., p. 400.
  39. Ibid., p. 299.
  40. E. Canetti, « Puissance et survie », in La Conscience des mots, op. cit., p. 32.
  41. Ibid., p.
  42. MP, p. 241 3. Ibid., p. 244.
  43. « Puissance et survie », op. cit., p.
  44. MP, p. 244.
  45. « Puissance et survie », op. cit., p.
  46. MP, p. 245.
  47. Les italiques sont dans le texte.
  48. « Puissance et survie », op.cit., p. 42.
  49. Ibid., p. 481.
  50. « Hitler d’après Speer », op. cit., p. 215.
  51. Ibid., p. 216.
  52. Abraham Sonne (1883-1950) est un poète écrivant en langue hébraïque, critique littéraire et érudit juif. Activiste sioniste – ce que Canetti ne mentionne jamais… - il vit la plupart du temps à Vienne et se réfugiera en Palestine au moment de l’Anschluss, où il écrira sous le nom d’Avraham Ben-Yitzhak.
  53. « Jeux de regards », op. cit., p. 791-792. Les italiques sont dans le texte. En l’occurrence, pour Canetti le prophète de malheur ou le « zélateur prophétique » (ibid., p. 802) n’est
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