« Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua. » Ces quelques lignes extraites de la Genèse relatent le premier meurtre commis dans le monde [judéo-chrétien]1. Sans mobile ? Incertain.
Les moyens employés ? Incertains. La sentence ? Incertaine. Certains ont qualifié l’assassinat d’Abel de « premier génocide » de l’histoire2. Une moitié de l’humanité se débarrasse de l’autre moitié.
Quelques millénaires plus tard, rien n’a changé. Les hommes ont produit une quantité faramineuse de discours et d’ouvrages sur la violence - ses origines, son déroulement, sa prévention - mais un aspect de la question semble leur avoir échappé : le meurtre originel, celui dont découlent tous les autres, est un fratricide. Cette observation contredit à la fois la sagesse populaire et les grands principes édictés par les autorités intellectuelles et religieuses : nous grandissons dans la crainte de « l’autre », ce dangereux inconnu. Nos parents, nos instituteurs, nos amis – tous nous ont appris que l’ennemi rôde au coin de la rue, là où le quidam se confronte au « choc des civilisations » avec les étrangers qui menacent notre mode de vie.
La vérité est plus dérangeante : en fait ce n’est pas tant l’inconnu qui nous menace que le connu. Nous méprisons et attaquons nos frères – famille, proches, voisins – que nous connaissons bien, trop bien peut-être. Nous connaissons leurs défauts, leurs croyances, leurs désirs, et c’est à cause de ces informations que nous nous méfions d’eux. Aujourd’hui comme hier, la forme de la violence la plus répandue oppose des communautés voisines ou parentes au sein d’un même pays. Les guerres civiles l’emportent sur les conflits internationaux. De l’agression au massacre, du meurtre au génocide, 1. Ajouté par Plurielles.
la violence vient généralement de l’intérieur. Le Mahatma Gandhi, pionnier de la non-violence et père de l’Inde moderne, fut assassiné par un hindouiste nationaliste ; Anouar el-Sadate, homme d’État égyptien, également prix Nobel de la Paix, fut tué par un musulman égyptien ; Itzhak Rabin, ancien Premier ministre israélien et prix Nobel de la Paix, fut abattu par un Juif israélien.
Chacun de ces trois assassins était l’enfant fidèle de son pays et de sa religion.
Les guerres civiles sont généralement plus cruelles que les guerres entre nations, et leurs conséquences se font sentir plus longtemps après le retour à la paix. La guerre de Sécession (1861-1865) a causé bien plus de morts aux États-Unis que tous les autres conflits impliquant le pays, à une époque où le nombre d’habitants ne constituait qu’un dixième de la population actuelle ; ses effets à long terme ont certainement dépassé ceux des autres conflits. Les grands bains de sang du XXe siècle, dont les victimes se comptent par centaines de milliers voire en millions, sont liés aux guerres civiles russe, chinoise ou espagnole. À l’heure actuelle en Irak (sans entrer dans le détail des tenants et aboutissants de cette guerre), les pertes humaines provoquées par les conflits sectaires opposant les sunnites aux chiites excèdent de loin le nombre de victimes dues aux troupes étrangères. « L’Irak (était) déjà en état de guerre civile »1, affirmaient en 2007 deux spécialistes du monde arabe. Les guerres civiles qui déchirent la République démocratique du Congo ont déjà causé des millions de morts, auxquels le monde a peu prêté attention.
La Seconde Guerre mondiale, emblème de conflits internationaux qui ont déchiré le XXe siècle, se double d’un fratricide paradigmatique : l’extermination du peuple juif. L’antisémitisme qui s’est développé en Allemagne et en Autriche ne ciblait pas une population étrangère aux mœurs bizarres : les Juifs allemands étaient tout à fait intégrés dans la société et ils réussissaient fort bien. Ni marginaux ni outsiders ils appartenaient même à l’establishment dans de nombreux domaines professionnels – juridique, médical, journalistique, scientifique ou bancaire. L’antisémitisme allemand ciblait des proches, non des étrangers.
En Europe de l’Est, où vivaient la plupart des Juifs et où se produisit l’essentiel des massacres, la situation ressemblait, sur bien des points, à celle de l’Europe de l’Ouest : de nombreux Juifs faisaient partie intégrante de la société. Dans son documentaire Where Is My Older Brother, Cain ? la 1. Daniel L. Byman et Kenneth M. Pollack, Things Fall Apart: Containing the Spillover
réalisatrice polonaise Agnieszka Arnold s’interroge sur le massacre des Juifs à Jedwabne, un petit bourg situé dans le nord-est de la Pologne. Les relations entre Juifs et Polonais y étaient excellentes : « Tout le monde s’appelait par son prénom », se souvient un habitant 1. Mais un jour de l’été 1941, une moitié du village a tué l’autre : les 1600 personnes qui constituaient l’intégralité de la population juive de la commune furent enfermées dans une grange et brûlées vives. L’historien Jan T. Gross, qui a enquêté sur ce meurtre collectif, expose ses conclusions dans un ouvrage intitulé Les voisins 2.
L’extermination des Juifs d’Europe préfigure 3 les massacres de masse commis au Cambodge, en Bosnie, au Rwanda, non par des étrangers, mais par des voisins. Pendant des siècles les Serbes et les Musulmans de Bosnie ont vécu et travaillé ensemble. Les mariages entre communautés étaient extrêmement fréquents. Au Rwanda, Hutus et Tutsis ont du mal à se distinguer entre eux.
Selon les termes de l’africaniste français Gérard Prunier, le génocide rwandais est marqué par les « relations de voisinage » et s’est déroulé de foyer en foyer.
Pour comprendre le phénomène, Prunier propose d’imaginer « un monde dans lequel la plupart des SS allemands auraient eu de la famille juive » – une perspective qui bouleverse l’idée communément répandue selon laquelle la haine de « l’autre »4 serait à l’origine de nombreux génocides. En fait, chrétiens et juifs allemands, Serbes et Bosniaques musulmans, sunnites et chiites en Irak, se connaissaient bien. On peut penser que les guerres intestines ne résultent pas d’un manque de compréhension mutuelle, mais de la situation inverse.
Le jour du cinquième anniversaire des attaques du 11-septembre, un journal américain rapportait que 17 000 homicides5 avaient été commis à travers le pays pour la seule année 2005. Ainsi, tandis que l’opinion américaine vivait dans la crainte obsessionnelle de pilotes étrangers prêts à s’abattre sur ses gratte-ciel, six fois plus d’individus étaient tués en un an sur le territoire national que lors des attaques du 11-septembre. La recrudescence des homicides (+ 4,8 %,) n’a suscité que peu d’intérêt chez les journalistes pour 1. « Movie on WWII Jewish Massacre Shocks Poles », Associated Press, 4 avril 2001.
les raisons qui semblent évidentes : d’abord, sa valeur médiatique est loin d’égaler celle des poseurs de bombe suicidaires et de leurs victimes ; ensuite, les homicides sont répartis sur l’année entière à travers l’ensemble du pays ; et enfin ils présentent des schémas plus ou moins récurrents d’année en année.
Ces pertes régulières nous rappellent que les accès de fureur meurtrière éclatent majoritairement entre des personnes qui se connaissent. Les violences domestiques en constituent la preuve. Le citoyen inquiet aura beau lutter pour un meilleur éclairage des espaces publics, il a davantage de chances d’être agressé ou tué dans sa cuisine par une connaissance que dans un parking par un parfait étranger. Une étude sur les homicides commis à New York entre 2003 et 2005 montre que les trois quarts des criminels connaissaient leur victime1. Les statistiques nationales nous confirment que la majorité des homicides opposent des proches. Concernant les viols et les agressions, les chiffres basculent encore plus du côté de l’intime. On a plus à craindre d’un conjoint, d’un ex-petit-ami ou d’un collègue de bureau que d’un étranger5. Les gangs urbains s’en prennent essentiellement aux gangs des quartiers voisins3. C’est la ressemblance, non la différence, qui suscite la violence.
Dans le quartier où j’habite à Los Angeles, les écoles publiques sont inhospitalières. De hauts grillages les isolent du monde extérieur. Et durant la journée, une voiture de police stationne en permanence devant l’entrée du lycée. De toute évidence, parents et autorité redoutent un déchaînement de violence. Mais à qui sont destinés ces grillages ? Dans les écoles, la violence n’est pas due aux intrus : c’est pour dissuader les élèves de se battre que ces policiers montent la garde.
Admettre que la violence surgit principalement entre proches nous amène à douter de nos certitudes : l’inconnu qui rôde au coin de la rue est-il si dangereux qu’on le dit ? Si c’était le cas, la solution serait toute trouvée : faire la connaissance avec cet inconnu. Lui parler, lui tendre la main. L’humanité 1. Voir « New York Killers, and Those Killed, by Numbers » New York Times, 28 avril 2006.
remédierait à la violence en favorisant la communication entre les peuples, l’étude des cultures étrangères et l’éducation des masses. Ce n’est pas si simple, hélas. Notre frère, notre voisin nous fait enrager parce que nous le comprenons trop bien, pas l’inverse. Caïn connaissait bien Abel, lui aussi. La Bible nous dit qu’il « parla avec son frère Abel », et le tua ensuite.
Si la menace vient non de l’étranger, mais du familier, doit-on y voir le signe d’une opposition irréductible entre ces deux notions ? Ou sont-elles, malgré tout, liées l’une à l’autre ? Sigmund Freud1 penchait pour la seconde proposition. D’après lui, la parenté entre les termes unheimlich (inquiétant, étrange) et heimlich (familier) n’a rien d’accidentel : elle souligne au contraire leur grande proximité interne 2. Dans cette optique, autrui nous effraye parce qu’il nous est étrangement familier. On perçoit mieux alors les origines enfouies de la violence fratricide : chacun déteste le voisin qu’il est censé aimer. Pourquoi ?
Les petites différences qui nous distinguent provoqueraient-elles une haine plus forte que les grandes différences ? Toujours d’après Freud le phénomène serait dû au « narcissisme des petites différences ». Il observe que « ce sont justement les petites différences entre les personnes semblables par ailleurs qui fondent les sentiments d’étrangeté et d’hostilité »3.
Le narcissisme des petites différences apparaît pour la première fois dans un essai intitulé « Le tabou de la virginité », au cours duquel Freud étudie également « la crainte de la femme ». Ces deux notions seraient-elles liées ?
Le narcissisme des petites différences, cet instigateur d’hostilité proviendrait-il de la différence entre les sexes ? Les travaux du philosophe et critique littéraire René Girard contribuent également à éclairer la nature de la menace issue du familier. Spécialiste de ce qu’il nomme le désir mimétique, Girard a longuement étudié sa relation à la violence. Il remet en question l’idée couramment répandue selon laquelle les ressemblances seraient plus louables que les différences : « Dans les rapports humains, le même, le semblable, sont 1. Sigmund Freud, « Le tabou de la virginité », dans Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, traduit par Janine Altounian et al.( Paris : PUF, 2011).
évocateurs d’harmonie. »1 Pourtant, dans les faits, la similitude conduit plutôt à la rivalité et à la violence. D’après Girard le danger ne réside pas dans les différences, mais dans leur absence.
La notion de similitude et le malaise qu’elle suscite vont à l’encontre de notre interprétation habituelle des conflits mondiaux. Nous aimons croire que les hostilités sont liées à de profonds antagonismes sur la manière de vivre en société. Un peu comme si considérer que nos divisions sont dues à des différences d’échelle – une pauvreté relative, par exemple – et non de substance en banalisait les enjeux. À cette perspective, nous préférons le scénario du « choc des civilisations », et notamment celui des heurts entre culture occidentale et islamique : montrés du doigt, les fondamentalistes se voient reprocher de propager des doctrines radicalement opposées aux valeurs occidentales. Pourtant la colère des extrémistes islamistes semble provenir non de l’écart entre les deux cultures, mais de sa disparition même : ce qui les exaspère n’est peut-être pas tant l’éloignement que l’invasion de l’Occident. Ils enragent de devoir copier la société occidentale. Oussama Ben Laden conspue les musulmans qui imitent les Occidentaux : « Les juifs et les chrétiens nous ont soumis à la tentation du confort matériel et de ses plaisirs faciles. Ils nous ont envahis avec leurs valeurs matérialistes. »7 La violence a inspiré une montagne de travaux et d’ouvrages. Les spécialistes distinguent généralement la violence interpersonnelle (homicides et viols) de la violence collective (guerres et émeutes). Les historiens se consacrent plutôt aux détails de certains événements – tel meurtre, telle guerre -et arrivent à des conclusions fragiles. Les sociologues et les politologues, qui préfèrent envisager une multiplicité d’événements, aboutissent à un foisonnement de conclusions, souvent simplistes, mais jargonneuses. Un sociologue ayant étudié une trentaine d’actes de violence, allant de la simple agression au hooliganisme, résume ainsi son propos : « je cherche à développer une théorie générale de la violence en tant que processus situationnel (…). Tous les types de confrontations violentes ont la même tension de base... appelée entraînement non solidaire. » Depuis quelques années, l’approche sociologique de la violence qui n’a jamais complètement disparu revient en force. Il y a presque 50 ans, l’ouvrage 1. René Girard, La violence et le sacré, (Paris, Fayard, 2011).
de Konrad Lorenz, L’Agression, une histoire naturelle du mal, et celui de Robert Ardrey, Le Territoire, énonçaient déjà des théories de la violence fondées sur la biologie. Les progrès de la génétique et de la biologie de l’évolution ont mis cette approche au goût du jour. La psychologie a intégré la chimie et la biologie. La biologie a pris le dessus sur la psychanalyse, autrefois triomphante. Les troubles psychologiques, pense-t-on aujourd’hui, proviennent principalement de déséquilibres chimiques dans le cerveau. Les psychiatres analysent de moins en moins. Ils prescrivent.
L’application de la pensée darwinienne – le principe de la lutte des espèces pour la survie – aux sciences politiques et sociales a le vent en poupe. Les thèses sociobiologiques mettent l’accent sur le caractère héréditaire de la violence, tant au niveau individuel que social. L’ouvrage du politologue Bradley A.
Thayer sur la politique étrangère établit un lien entre la pensée darwinienne et la notion de conflit global. « Il est temps d’intégrer Darwin à l’étude des relations internationales »1, déclare-t-il. Dans son étude encyclopédique sur la guerre, l’Israélien Azar Gat défend également un point de vue darwinien.
La violence humaine et la guerre n’ont rien de spécial, écrit-il. Selon Gat, la rivalité violente est « la règle » dans « l’ensemble de la nature ».2 Certaines études sur la violence criminelle invoquent désormais la génétique. Un ouvrage très réputé consacré à l’homicide aux États-Unis se conclut par une réflexion du primatologue Franz de Waal sur l’incomparable aptitude de l’homme pour la violence9.
Dans le présent ouvrage il ne sera question ni de Darwin ni d’ADN. Le facteur biologique joue sans doute un rôle dans la violence (ne joue-t-il pas un rôle dans tout ce qui nous entoure ?). Mais ce n’est pas ce qui m’occupe.
Je suis historien, certes, mais relier entre eux des faits et des événements ne me suffit pas. Je ne prétends pas réinventer la route. Je tenterai seulement de pousser le véhicule dans une direction nouvelle. Mon objectif est de rassembler ici des faits et des réflexions afin de mettre à nu les racines fratricides de la violence. J’en propose une lecture en tant qu’elle se rattache à certaines configurations historiques du XXe siècle tels que l’antisémitisme en Allemagne 1. Bradley A. Thayer, Darwin and International Relations : On the Evolutionary Origins of War and Ethnic Conflict ( Lexington University Press of Kentucky, 2004).
et le terrorisme islamique. Dans les pages qui suivent, il ne sera pas question de la violence domestique ni des agressions criminelles dont la dimension fratricide est évidente.
Avant-propos de : Les Ressorts de la violence. Peur de l’autre ou peur du semblable Belfond éditeur, 2014
- ↩ Jan T. Gross, Les Voisins, Fayard 2002. Voir aussi Anna Bikont, Le Crime et le Silence, Jedwabne 1941, la mémoire d’un pogrom dans la Pologne d’aujourd’hui, Denoël, 2011.
- ↩ Ce mot préfigure fait l’impasse sur le génocide arménien ( Ndlr).
- ↩ Gérard Prunier, Africa’s world war. Congo, the Rwandan genocide, and the making of a continental catastrophe, Oxford/New York, Oxford University Press, 2009.
- ↩ « Personal Crimes of Violence, 2006 : Number and Percent Distribution of Incidents, by Type of Crime and Victime-Offender Relationship », U.S. Department of Justice Statistics, Criminal Victimization in the United States, 2006 Statistical Tables, août 2008. 3. « Les victimes des meurtres et des fusillades au volant commis par les gangs sont en majorité des membres de gangs » constate le chercheur Malcolm W. Klein dans Street
- ↩ Un en allemand c’est le préfixe négatif, il n’y a rien d’anormal à ce qu’il y ait le même mot pour dire une chose et son contraire avec ce préfixe… En revanche, il y a une polysémie du mot heim puisque heim signifie à la fois fois foyer et secret. Bref, au-delà de l’opposition, l’inquiétante étrangeté viendrait de ce secret au cœur du familier (Ndlr).
- ↩ « Saudi Magazine Publishers « Important parts » of Usama Bin Laden’s « Will », in Com-
- ↩ Azar Gat, War in Human Civilization (New York : Oxford University Press, 2006)
- ↩ Randolph Roth, American Homicide, (Cambridge, MA : Harvard University Press,