La maison des jeunes de Beit Esther créée sous le nom de Beit Ham en 1990 à Jérusalem est installée en plein centre-ville. Elle accueille des jeunes de 13 à 18 ans, en difficulté, en dérive.
Certains les appellent « jeunes en danger », « jeunes à risques » sans que nous sachions toujours bien identifier pour qui sont le risque et le danger : pour le jeune ou pour la société environnante ?
Comment donner une place dans cette maison, puis par récurrence dans son quartier et enfin dans la société à un jeune qui se sent « exclu », « rejeté », « abandonné », « indésirable », « gênant », « en trop », pour qu’il se sente reconnu, apprécié, valorisé ? Comment l’aider à restituer une image positive de lui-même, un sentiment de confiance en sa parole, en lui et dans les autres ?
Comment combattre les images, pesantes, étouffantes, blessantes qui le taraudent : celles du « délinquant, drogué, violent, fainéant, vaurien, malfrat….. » ?
Comment lui offrir un lieu d’accueil inconditionnel, une écoute bienveillante, des règles de vie satisfaisantes, une empathie chaleureuse, une équipe qui le conseille et le soutienne dans ces moments difficiles et les impasses sociales auxquelles il est confronté ?
Depuis 1981, l’association Beit Ham travaille à Jérusalem, sur ces questions relatives aux ado- &KDTXHVXMHWDGROHVFHQWHVWDFFXHLOOLDYHFVRQ KLVWRLUHVLQJXOLqUH L’histoire du sujet « transcende » l’histoire du groupe, de la nation, de l’ethnie.
Elle constitue un au-delà des identifications pour se retrouver avec soi-même et son roman de vie singulier. Dans Beit Ham, l’identité du jeune est l’objet d’une attention particulière, si elle ne se présente pas comme une « aliénation », mais comme une richesse. L’identité ouverte à la rencontre avec l’autre est un arbre précieux qu’il nous faut cultiver dans le jardin des rencontres de l’être adolescent.
Dans leur lieu d’accueil, la singularité identitaire de chaque sujet ne peut pas se construire en excluant l’autre, puisque la règle d’or stipule qu’il est interdit d’exclure.
Un double mouvement en balancier structure le mode de rencontre des adolescents dans la maison : défendre, soutenir, développer sa singularité et s’ouvrir sur le groupe, dans l’espace d’un respect mutuel et d’une quête soutenue de réciprocité.
Quelle incidence la maison a-t-elle dans le cheminement de leur existence, dans la construction de leur identité singulière ?
Nous avons choisi le parcours d’un jeune pour nous interroger ensemble sur l’accueil de la dimension culturelle et sociale du jeune dans une maison où il est interdit d’exclure. Ce lieu vise, dans cette période difficile de leur adolescence, à
vent remembrer leur histoire, inventer un présent attirant, penser un futur praticable.
Dans ce récit, celui de Moussa, tous les évé- nements et les faits qui le concernent ont été déplacés ou transposés pour que le jeune garde son anonymat et ne puisse être identifié. 0RXVVD-RKQ\HQWUHGHX[RXWURLVQRPVMXLI HWDUDEH Moussa, 18 ans, veut changer son prénom, il ne le supporte plus. Il voudrait s’appeler Johny comme le chanteur français qu’il aime bien. Il l’écoute souvent et connaît pratiquement par cœur toutes ses chansons. Il veut appeler le petit orchestre monté dans le cadre de l’école de musique de Beit ham : The Johny’s brothers.
Cet orchestre est composé de deux Israéliens et de deux Palestiniens, tous natifs de Jérusalem.
Moussa est le plus jeune du groupe. Dana, sa sœur, vient souvent chanter avec eux. Sa voix est très belle, chaude et entraînante.
L’orchestre progresse, mais quel nom lui donner ? Il n’est pas toujours facile de trouver un nom qui vous représente quand on est adolescent. Ils cherchent à la fois à ne pas renoncer à leur identité culturelle et à forger un nom transitif. Un nom qui passe entre les deux cultures juive et palestinienne.
Ce choix du nom s’est finalement fait avec beaucoup d’humour.
Un soir au club de musique, la discussion devient très vive. Malgré le respect et l’affection qui se dégagent de leur rencontre, le choix du nom révèle un enjeu difficile à gérer. L’un des membres du groupe propose « Abou Babou », un nom à la sonorité plaisante d’origine arabe.
Cependant, un inconvénient surgit au moment de arabe : « Nous prenons des risques dans notre société en guerre quand nous jouons ensemble.
Il faut que le nom nous protège. C’est important qu’il ne nous identifie pas comme des Hébreux».
Et poursuit : « Certains nous acceptent et nous soutiennent, d’autres nous critiquent violemment.
Et puis Abou Babou c’est amusant, ça se retient bien ». De son côté, Oury, le batteur israélien, n’aime pas l’idée d’un nom aux résonances plus arabes qu’hébraïques; Il faut donc trouver un nom à la fois amusant et neutre.
Le nom doit représenter une « barre d’égalité » entre les deux peuples. La fonction transitive du nom de l’orchestre a pour mission d’assurer un équilibre des représentations culturelles des deux populations. Le nom est comme le balancier du funambule, il maintient l’équilibre afin de ne pas tomber, ni d’un côté dans le rejet de la société palestinienne ni de l’autre côté dans celui de la société israélienne. Il faut mettre en place une passerelle, trouver un nom au passeur entre les deux rives. L’orchestre comme groupe doit produire un Nom qui permette d’effacer la mémoire du rapport dominant-dominé pour promouvoir celui de l’égalité entre les sujets. Leur musique ne vient-elle pas témoigner de sa capacité, comme médiatrice, de transcender les frontières religieuses, ethniques (?), nationales, égotiques ?
La discussion prend une mauvaise tournure.
Ibrahim invoque un argument qui met « le feu » au groupe. Le funambule et son balancier, entre eux, sont soudain attirés par le gouffre et la fournaise qui s’en dégage. Le sol de leur rencontre se craquelle.
Ibrahim soutient qu’il vaut mieux choisir un nom à consonance arabe parce que les musulmans sont plus nombreux dans le monde. Si l’orchestre
Et il ajoute qu’un nom hébreu, il en est désolé, mais aujourd’hui ça passe mal dans le monde, il vaut mieux l’éviter. Comme personne n’a suggéré un nom hébreu, son argumentation paraît d’autant plus déplacée. Ibrahim déloge le groupe de l’espace de « neutralité suffisante » où les musiciens ont pu prendre place. Que lui arrive-t-il ? Le ton monte dans le groupe et la discussion prend une tournure insupportable. La parole perd sa noble fonction de régulation, de pacification, de transition. L’éducateur qui suit le groupe lance alors un : « ça suffit le Souk. Arrêtez, on ne s’entend plus ». Cette voix cinglante que les jeunes ne lui connaissent pas produit un effet : semblant venir d’ailleurs, elle les surprend.
Le « Souk » est repris en chœur par les jeunes musiciens : « En voilà un nom pour l’orchestre.
Le souk, c’est un mot arabe, mais utilisé par les Israéliens et les Palestiniens et puis par tout le monde. Même aux États-Unis et en Europe, ils savent ce que ça veut dire, un souk ». Oury aime cette idée et les autres musiciens aussi. Le souk c’est aussi le marché ou tous les échanges se produisent.
L’éducateur est satisfait. Ce signifiant, le « Souk », il ne l’avait pas préparé en vue de générer un mot passeur. Son souci était de réparer le déséquilibre entre eux, pas d’inventer une clairière. Mais dans le métier d’éducateur, quelquefois, l’inconscient fait des cadeaux inattendus, il entend des choses que nous-mêmes ne savons pas repérer. La voix de l’éducateur vient d’Ailleurs, non seulement parce que son ton est inhabituel, mais parce qu’elle délivre un signifiant avec une fonction transitive qui a le pouvoir de restituer un certain équilibre. Elle permet au funambule de Cette expérience a sûrement beaucoup impressionné Moussa. « Lui aussi souffrait de son nom. » Aujourd’hui, il revenait avec une demande de changer de prénom. Je connaissais bien son père musulman et sa mère juive. Le couple avait beaucoup souffert du rejet par leurs deux familles.
Ils ont longtemps gardé leur relation secrète.
Lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte, la mère avoue le nom du père de l’enfant à sa famille. Son père entre dans une fureur terrible et la frappe violemment. Elle est hospitalisée et son père arrêté. Le couple se sentant menacé décide de s’exiler dans un lieu où personne ne les connaît.
La mère appelle son fils Moshe, l’équivalent en hébreu du nom arabe Moussa. À l’école israélienne, le fils choisit de s’appeler Moshe. Cela pense-t-il fera moins d’histoires que son prénom arabe. Il n’invite personne chez lui pour ne pas créer de malaise. Il n’a jamais rencontré aucune de ses deux familles de rattachement. Ses parents ont décidé de se tenir reclus pour se sentir protégés.
Vers l’âge de 13 ans, lorsque je le rencontre au club, Moussa désire aller voir ses grands-parents des deux côtés, il veut se présenter devant eux et leur dire : « j’existe », mon nom est Moussa- Moshe, je suis juif parce que ma mère est juive et musulman parce que mon père est musulman. » Il rêve de cette scène.
Le prix de ce dévoilement est très lourd. Ses deux parents ont inventé pour leur famille une histoire. Ils ont soutenu que ne pouvant plus vivre en Israël, ni en Palestine, repoussés d’un côté comme de l’autre, ils quittaient le Proche- Orient pour une destination inconnue, peut-être la France ou les États-Unis. Depuis, ils n’ont plus jamais donné de nouvelles. Ils se sont totalement
petite sœur et lui donne de temps en temps des nouvelles. Moussa, en fouillant de façon indiscrète dans les papiers que sa mère cache sous son lit, découvre l’adresse de ses grands-parents maternels en Israël. Il se poste à côté de leur maison, sans se faire voir, et suit pendant des jours et des jours chacun de leurs mouvements. Un jour, il fait trois pas vers eux, puis il s’enfuit. Il se lasse et n’y retourne plus.
Moussa veut changer de prénom. Ni Moussa, ni Moshe. Un prénom venu d’Ailleurs, d’une autre terre pacifiée, où il pourrait trouver du repos au-delà de la déchirure qui le traverse et lui rend la vie douloureuse. Moussa a retenu de ses parents deux noms de pays, la France et les États-Unis, qui promettent la sécurité et de l’apaisement. Deux pays dans lesquels ses parents ont pensé trouver refuge si leur vie au Proche-Orient devenait insupportable. Moussa investit un « Nom » tout neuf. Johny est issu de « ses terres imaginaires » où résident pour lui la dignité, la reconnaissance et la liberté. Johny présente un avantage, c’est un prénom américain porté par un chanteur français : Johnny Halliday.
Moussa a assisté à la création du nom de l’orchestre Souk. Il a perçu le soulagement des musiciens engendré par le fait de prendre appui sur un signifiant qui sait préserver l’équilibre et le respect de chacun. Il cherche pour lui aussi un nom de traverse, un nom de funambule. Le prénom Johny lui paraît remplir cette mission. Il pourrait être un bon « passe-partout » chargé de faire tomber les frontières, facteurs de destructivité humaine, et de dissoudre la haine sousjacente. Un nom issu des espaces intermédiaires, du royaume des médiations de la plage pacifique Pendant plusieurs années, l’orchestre le Souk s’est produit au Moyen-Orient et a fait de nombreux voyages en France et aux États-Unis. À chacun de ses concerts, l’orchestre a réuni un public composé aussi bien de Juifs que d’Arabes, et de tous ceux qui aimaient leur musique.
La puissante équation interculturelle installée chez Moussa/Moshe, le mode de résolution élaboré pour permettre en lui la cohabitation, a souvent aidé l’orchestre à construire son espace du vivre ensemble et à le propager dans le public. 8QFDUUHIRXUG¶LGHQWLWpV L’histoire de Moussa illustre la complexité de la transmission entre les générations que les gens de ce pays peuvent rencontrer. Les parents de la mère de Moussa sont originaires d’Irak, son père et sa mère parlent parfaitement arabe. À la maison, l’arabe est la langue parlée et la grand-mère de Moussa s’exprime difficilement en hébreu. Ils sont venus s’installer en Israël deux ans après la création de l’État d’Israël, ayant quitté l’Irak précipitamment, à la suite de menaces dans leur village contre les Juifs. Ils ont laissé tous leurs biens personnels derrière eux.
Ils ont trouvé en 1950, un pays en guerre entre le monde juif et le monde arabe.
Comme tous les nouveaux immigrants, ils ont reçu de la part de l’État une aide substantielle pour s’installer dans le pays.
Le logement social qui leur avait été attribué était situé face à la Jordanie qu’ils pouvaient contempler chaque matin de leur fenêtre. Une version plus amère laissait entendre que leur maison faisait face aux canons jordaniens.
cer et la garantir À cette période, cette situation était courante.
Les nouveaux immigrants originaires des pays de l’Est, de Russie, de Pologne, de Roumanie, d’Allemagne en bâtissant le pays avaient eux aussi souvent installé leurs maisons dans le désert du Neguev à l’exemple de leur leader Ben Gourion ou le long des lignes d’une future frontière.
Les parents de Moussa étaient originaires d’un village arabe situé dans la périphérie de Jérusalem. En 1948, lors de la déclaration de l’indépendance de l’État d’Israël, les armées des pays arabes voisins du nouvel état sont entrées en guerre contre lui jusqu’en 1949, date de l’armistice qui allait diviser ce pays entre la Jordanie et Israël.
De nombreuses familles arabes ont alors quitté Israël, apeurées, inquiétées par la situation du conflit qui venait d’éclater. La propagande venue des pays arabes les invitait à rejoindre les pays voisins pour renforcer les armées de « reconquête ». L’intimidation venue de certains groupes d’Israël visait à les pousser hors des frontières pour les exiler.
Les grands-parents de Moussa du côté paternel vivaient en Jordanie, où ils étaient venus se réfugier pour fuir ce qui va prendre en arabe le nom de Naqba, « la catastrophe ». Le père de Moussa fut confié à un oncle maternel qui lui, était resté dans les frontières d’Israël. Il avait fréquenté l’école, appris l’hébreu, et adopté la nationalité israélienne.
Il avait, adolescent, beaucoup souffert de la difficulté de se rendre en Jordanie pour rendre sociaux qu’il avait forgés dans sa rencontre avec la société israélienne. La relation avec son oncle très religieux était devenue difficile.
Il ne savait plus vraiment où se tourner. Il avait longtemps hésité à aller en Jordanie pour rejoindre ses parents sans jamais vraiment trancher. Il avait réussi des études qui lui permettaient de bien gagner sa vie en Israël.
Pour les uns, la Jordanie signifiait une menace quotidienne, pour les autres un refuge permanent.
Toutefois, trois points communs traversaient ces deux familles.
Un vécu partagé dans le nouvel État d’Israël, la culture arabe et la sensation d’être en exil.
Un quatrième point concernait plus particulièrement les parents de Moussa, Ils étaient révoltés l’un et l’autre contre les cadres religieux trop étroits et les expressions nationalistes meurtrières. Ils avaient milité ensemble dans un parti qui prônait plus de liberté, de justice et de dignité pour les peuples de la région sous la bannière du slogan : deux peuples, deux États. Ils en avaient conçu une grande complicité, une amitié qui s’est transformée en relation amoureuse.
Les parents de Moussa semblent avoir construit leur couple sur cette liaison profonde.
Lorsque leur amour mutuel fut découvert par leurs deux familles, un nouveau point commun allait les réunir. Ils étaient l’un et l’autre menacés de mort.
Les parents de Moussa, mère juive et père arabe, constituaient une de ces configurations complexes qui peuvent naître sur ce sol fiévreux.
Dans un premier temps, il avait choisi de se produire dans un groupe de danses folkloriques orientales, puis s’est dirigé vers la musique.
Plus tard, il a connu d’autres amis qui ont monté ensemble des orchestres juifs et arabes. Le centre de musique des jeunes de Beit Ham à Jérusalem lui a permis de gérer un tel groupe.
Moussa devait maintenant pouvoir affronter sa question identitaire en essayant de prendre appui sur l’équipe qui l’accueillait Il l’a abordée en soulevant la double question de son nom propre et celui de l’orchestre constitué par leur rassemblement.
Dans l’orchestre, Moussa/Moche a pris le surnom de Johny.
Lors d’un concert sur la place de la Mairie à Jérusalem, il est tétanisé. Il reconnaît dans le public son grand-père maternel, si souvent observé. Il est entouré de nombreuses personnes qu’il suppose faire partie de sa famille. À la fin de la représentation il s’approche d’eux, il tremble intérieurement, une jeune femme lui demande : « C’est vous Johny ? » D’après son ton interrogateur, qu’il interprète comme suspicieux, il pense un instant avoir été démasqué et répond alors d’un ton monocorde : « Oui, c’est moi Johny et ma mère vit aux États-Unis ». Pourtant personne ne lui a rien demandé au sujet de sa mère.
Dans l’histoire de Moussa/Moshe/Johny nous avons rencontré les tribulations, les déchirures, les impasses où tous ces noms sont saisis dans la trame sociale et politique. Moussa devant le grand-père maternel, se présente comme américain.
L’orchestre s’appelle pourtant le Souk et tous vivre aux États-Unis, son récit peut supporter une incohérence. Johny/ États-Unis résonnent ensemble. Le nom renvoie au lieu. Il indique une origine. La force du nom l’emporte sur le vraisemblable.
C’est justement cette liaison associative profonde entre le nom, le lieu et l’origine qui caractérise la capacité du nom à former une unité sur laquelle le sujet peut prendre appui. Le nom est en lien avec l’origine, il positionne le sujet dans le temps. Le nom est en lien avec le lieu, il positionne le sujet dans l’espace. Le nom est un complexe espace/temps livré dans sa relation avec l’autre. Il est le royaume des correspondances, intrapsychiques et intersubjectives eSLORJXH/HQRPHWOHOLHX Penser l’histoire des adolescents en Israël dans une société multiculturelle, en prise avec un conflit installé depuis la création de cet État, nécessite assurément une formulation de la gestion de ce pluriel.
L’espace identitaire est composé de plusieurs dimensions avec lesquelles chaque adolescent en construction doit gérer son « bric-à-brac » existentiel.
Palestiniens Israéliens, Arabes chrétiens, black Jews, chrétiens messianiques, Juifs pour Jésus, Israéliens originaires des pays arabes, couples mixtes musulmans et juifs, religieux juifs orthodoxes anti-israéliens… une palette d’identités multiformes naît de ces lieux de rencontre où sept millions d’Israéliens forgent le désir de vivre et de s’inscrire socialement.
De tous côtés émergent des tendances à vou-
ser, de se voir verser dans un nationalisme étroit, un sectarisme religieux, un hédonisme effréné ou encore dans un nihilisme cynique. L’adolescent bâtisseur de son idéal social, en quête de nouvelles identifications, erre souvent entre toutes ces banquises.
En particulier, les adolescents qui fréquentent la rue, ceux que nous accueillons dans nos maisons de jeunes, sont sensibles à toutes ces mouvances, ces contorsions et ces ruptures. Notre démarche auprès d’eux consiste à pouvoir leur offrir des lieux de rencontre avec des adultes, éducateurs, en mesure de recevoir leur questionnement sur la vie et celui sur le vivre ensemble, de les aider à travailler leur identité israélienne, palestinienne, ou celle de l’homme sans frontières et du citoyen du monde.
Nous ne prenons jamais parti pour aucune d’entre elles. Au milieu de ce souk et de ce bricà-brac, nous naviguons avec une seule démarche, celle que nous avons héritée de l’enseignement de Freud et de Lacan, de Foucault et de Goffman, de Tosquelles et d’Oury, de Mannoni et de Dolto.
Nous avions vécu le temps d’un croisement fécond entre les institutions démocratiques et laïques et le développement de la psychanalyse, vers le social, au-delà du divan.
Les adolescents trouvent dans nos clubs la maison qu’ils auraient voulu avoir. Une maison qui les accueille tels qu’ils sont, dans l’expression de leur souffrance identitaire, sociale, psychique.
Ils pourront être entendus et soutenus par une équipe qui leur donnera le temps de se chercher et de se trouver. Dès lors ils pourront se confronter aux autres dans la reconstruction du lien qui s’était rompu et construire leur vie.
Immigrants de France, nous avons amené dans nos bagages professionnels en 1980 à Jérusalem, les attitudes de respect mutuel, d’écoute de l’autre, d’émergence du sujet et de confiance dans le devenir du lien social. Elles contribuent pour nous, chaque jour, dans nos lieux d’accueil, à aider les jeunes à se forger un nom propre dans la cité, un nom consolidé, qu’ils se sentent suffisamment à l’aise de porter parmi les autres et suffisamment apaisés pour le transmettre, demain, à leurs enfants.