Aussi loin que je me retourne dans mon enfance, je crois que j’ai toujours connu, dans les grandes lignes du moins, l’histoire de mon père et de sa famille… Cette histoire, loin de m’être étrangère, fait partie de la mienne, elle a façonné mon imaginaire, forgé certaines de mes valeurs, et orienté proba- blement aussi quelques-uns de mes choix. L’histoire que je raconte aujourd’hui 1, c’est aussi et surtout celle de quelqu’un qui a contribué à faire l’histoire… Jacquot Szmulewicz, mon père, a pris une part active dans la résistance et de nombreux ouvrages ont rendu compte de son action héroïque.

Aujourd’hui, la tendance est à la considération de ces résistants de l’ombre, et étrangers de surcroît, qui appartenaient à la Main d’Œuvre Immigrée (MOI), mais, pendant des années, et ce, dès la libération, leur combat a été passé sous silence2. La reconnaissance a commencé à tout petits pas vers le milieu des années 1970 pour s’accélérer dans la décennie qui a suivi.

Je rappellerai quelques faits marquants de sa vie depuis sa naissance en Pologne jusqu’à son engagement militant dans la vie civile, en insistant sur les années de guerre, qui l’ont conduit à prendre les armes dans ce qu’on a appelé la « gué- 1. Je remercie vivement Alain Maruani pour sa relecture attentive et cordiale.

La famille habitait dans une petite maison à Siucice, un village de trois cents âmes environ, à soixante kilomètres au sud de Łódź, à côté de Piotrków. La communauté de Łódź formait en nombre, avant la Deuxième Guerre mondiale, la deuxième plus grande communauté juive, après celle de Varsovie. Les Juifs y représentaient un tiers des habitants.

De son enfance en Pologne, il garde en mémoire certains moments privilégiés, dont la plupart ont trait à la nature et aux activités agricoles qui ponctuaient la vie au village : les carrioles qui revenaient après la moisson, en suivant une allée et en traversant un pont et qui portaient, juchés au-dessus des récoltes, les paysans munis « UN COMBATTANT POUR LA LIBERTÉ : JACQUOT SZMULEWICZ, IMMIGRÉ, JUIF, RÉSISTANT » Anne Geisler-Szmulewicz À mon père

lage ; et l’été, les cueillettes diverses, de baies, de mûres, de framboises et de prunelles et le ramassage des éteules, avec lesquels les enfants s’amusaient à faire de la farine.

La vie était plutôt dure : on vivait de peu et on était à l’étroit. Toutefois, si l’argent ne coulait pas à flots, on n’avait pas faim. Simon (Simsia), le père de Jacquot, achetait et vendait des bestiaux ; la famille possédait un petit verger, dans lequel poussaient des pommes, des poires et des quetsches. Dans une campagne dominée par l’économie du troc, tout était objet d’échange : des fruits qu’elle cueillait, la mère de famille obtenait des pommes de terre et des œufs de la part des paysans habitant non loin de chez elle.

Chez les Szmulewicz, on suivait les traditions religieuses : la mère de Jacquot, Brandla, portait un « shaytèl », c’est-à-dire une perruque, qu’elle recouvrait, qui plus est, d’un châle, et la famille possédait une triple vaisselle, pour ne pas mélanger viande, poisson et laitages.

Dès 1929, Simon quitta définitivement la Pologne pour la France. La misère décida de son départ, comme elle l’avait fait pour des milliers d’autres Juifs à la même date3. Il emmena avec lui sa fille aînée, Nadia, et sa demi-sœur. Sa femme resta en Pologne, avec ses cinq enfants. Pour gagner un peu d’argent, elle confectionnait des gâteaux et des confitures, à partir des différentes baies que ses enfants et elle avaient cueillies, et qu’elle allait vendre au village ; elle recevait aussi sur sa petite terrasse les Juifs du village qui venaient jouer aux cartes et prendre le thé. /¶DUULYpHj3DULVHWOHVDQQpHVG¶pFROH Un beau jour de janvier 1931, Brandla Szmulewicz partit à son tour, avec enfants et bagages. Ses frères et sœurs, déjà installés à Paris, s’étaient cotisés pour la faire venir ; le maigre salaire de garçon boucher de Simon n’aurait pu y suffire.

La famille s’installa au 18 rue Bourg-Tibourg, dans le quartier du Marais. Ce quartier, c’était le « pletzl » (la petite place en yiddish), dans lequel se regroupaient les Juifs pieux et pratiquants.

Dans l’immeuble de Jacquot, comme dans tous ceux du quartier, vivaient des familles aux revenus très modestes. L’appartement, situé au quatrième étage, était composé de deux petites chambres où s’entassait la famille, les deux aînées étant logées ailleurs.

En arrivant à Paris, Jacquot fut inscrit à l’école, rue des Hospitaliers-Saint-Gervais. Les débuts ne furent pas faciles : à la maison, on ne parlait que le yiddish, et à la récréation ou dans la rue, c’était encore en yiddish qu’on communiquait. Ses premiers mots de français, Jacquot les apprit de voisins bienveillants.

La famille resta environ un an dans le Marais, puis Monsieur Szmulewicz partit s’installer à son compte dans le 20e arrondissement : il ouvrit une boucherie kasher au 55 de la rue Bisson. La famille déménagea et s’installa au numéro 34 de la rue des Couronnes. En sus de ce logement, trop petit pour accueillir les huit personnes de la famille, le père de Jacquot loua une petite chambre rue Vilin, tout au fond d’un grand couloir, et borgne.

L’enfant fut alors inscrit à l’école de la rue Ramponneau. C’était une des écoles les plus dures de Paris, selon l’avis de ceux qui y sont allés. Les classes, chargées, comportaient entre trente-cinq et quarante élèves, la plupart enfants d’immigrés.

Jacquot aimait l’école et apprenait assez vite. Il repassait ses leçons sur le chemin, entre l’école et la boucherie, puis il allait donner un coup de

Cela n’empêchait pas de faire des bêtises.

Dans la bande d’enfants de la rue Bisson, il passait pour une sorte de meneur – d’où le surnom qu’il avait gagné de « Yankl der lobus » (« Jacquot le voyou »). Il avait de l’ingéniosité pour entraîner les autres à commettre avec lui des petits larcins, pas bien méchants il faut reconnaître, mais qui étaient toujours sévèrement punis.

À la maison, l’éducation continuait d’être religieuse. Simon Szmulewicz fréquentait la synagogue située au coin de la rue Julien-Lacroix et de la rue Pali Kao, qui venait d’être construite en 1931.

Jacquot avait commencé à fréquenter la synagogue dès l’âge de huit ou neuf ans et il y allait très régulièrement à la sortie de l’école – mais autant pour jouer sur la terrasse à « la balle aux prisonniers » que pour l’instruction religieuse qu’on y délivrait. Il devint bar mitzwah à treize ans, mais l’événement ne fut accompagné d’aucune fête ; la famille n’avait pas d’argent pour cela4.

Quelles étaient les principales activités d’un enfant avant-guerre ? À l’école, les enfants se rendaient tout d’abord au patronage laïc le jeudi : depuis Belleville, ils partaient au bois de Vincennes pour prendre l’air et ramasser les têtards. Ils allaient aussi au cinéma, qui, dans les années 30 projetaient de nombreux films de gangsters et de cape et d’épée : ils éprouvaient pour ces derniers, qui faisaient écho à leur propre jeu, une véritable passion. L’été, les vacances se déroulaient autour de Paris : à Montfermeil, à Montgeron, à Brévannes, à Brunoy. La famille louait, pour les deux mois, une petite maison et les sœurs aînées (Rose ou Dora) s’occupaient des plus jeunes. Quant aux parents qui travaillaient à la boucherie, ils venaient le week-end, pour deux 4. Même si les célébrations n’avaient rien à voir alors avec celles d’aujourd’hui certaines familles organi jours. Jacquot avait découvert les plaisirs de l’eau, sur la Marne à Créteil, et avait appris à nager tout seul, dans une crique.

Dans ces années 1935-1936, Jacquot n’était pas très politisé. Son entourage non plus. Ce furent ses voisins, Henri Badever et Gaston Largeault, qui mirent les premiers germes de conscience politique dans son esprit. En 1936 ou 1937, sur leurs conseils, il adhéra aux « Pionniers Rouges » : il allait avec d’autres enfants collecter de l’argent et des vêtements sur le Boulevard de Belleville, pour les combattants des brigades internationales5. Il ne comprenait toutefois pas alors ce qui se jouait ; il agissait surtout par mimétisme.

En 1937, il passa avec succès son certificat d’études, ce qui n’avait, alors, rien d’une formalité. À l’école Ramponneau, rares étaient ceux qui arrivaient jusque là. Mais bien sûr, étant donné la situation familiale, pas question de poursuivre des études ; on avait besoin de tous les bras pour travailler. L’école étant, depuis 1936, devenue obligatoire jusqu’à l’âge de quatorze ans, Jacquot fit encore une année spéciale à l’école de la rue Julien-Lacroix, puis il entra en apprentissage comme apprenti tailleur. /HGpEXWGHODJXHUUH En mars 1939, la mère de Jacquot mourut.

Elle avait cinquante-trois ans ; Jacquot quinze.

Avec son père, il dit le kaddish6, à la synagogue, matin et soir, pendant plus de six mois. À cette date, trois sœurs avaient déjà quitté le foyer : en 1935, Rose s’était mariée avec Albert Gottlib et leur fille Florence était née la même année. En 1936, c’était au tour de Nadia de se marier avec Ibid p 67

Adolphe (Aaron) Cyrulnik et de donner naissance à leur fils Boris en 1937.

En septembre 1939, la guerre fut déclarée.

Des rumeurs circulaient selon lesquelles les Allemands allaient lâcher des bombes sur Paris.

Simon Szmulewicz ferma la boucherie. Albert, le mari de Rose, proposa de quitter la capitale, et d’emmener toute la famille à Bordeaux où habitaient Nadia, Adolphe et leur petit garçon. Rares étaient alors les privilégiés qui possédaient une voiture. Albert en avait une pour des raisons professionnelles : en tant que batteur (il accompagnait un humoriste célèbre de l’époque, Champi), il avait besoin de transporter sa batterie dans les tournées.

À Bordeaux, Nadia accueillit tout le monde.

Albert obtint du maire une allocation de réfugié pour chacun des membres de la famille (soit 5,25 F par personne et par jour), ce qui permit de subsister quelque temps. Puis, comme la situation paraissait calme, il décida de repartir à Paris.

Jacquot resta. En septembre, dans les vignobles bordelais, on cherchait des bras. Adolphe proposa à Jacquot de faire les vendanges. Mais, au bout de dix jours, il fut forcé de partir : il avait reçu sa feuille de route pour rentrer dans la Légion étrangère. Il partit pour l’armée et fut envoyé en première ligne.

Jacquot vendangea pendant six semaines, puis il retourna chez sa sœur, à présent seule avec son fils. Le jour, elle tenait sur le marché un étal de deux mètres de long dans lequel elle vendait de la mercerie. Jacquot se mit en quête d’un travail : il fut d’abord embauché comme aide-préparateur et livreur dans une pharmacie de Bordeaux, puis il vendit des beignets dans la rue, avant de trouver une place de chasseur au cinéma Le Femina.

Il fut enfin groom à l’hôtel Continental, un des travail était relativement confortable, et Jacquot l’aurait sans doute poursuivi quelque temps si des officiers allemands n’avaient à leur tour investi l’hôtel, entraînant en conséquence la fuite du gouvernement. Pour Jacquot qui avait entendu le récit des vitrines cassées et des persécutions de la Nuit de Cristal, de la bouche même des Juifs allemands au cours d’un repas, dans l’arrière-boutique de la boucherie en 1938, il n’était plus question de continuer. Il demanda son compte, et, au bout d’un mois, il retourna à Paris. On était en juillet 1940.

À Paris, Jacquot se sentait relativement insouciant. Son père le formait au métier de boucher et l’emmenait aux abattoirs de la Villette pour l’aider à porter les demi-bœufs qu’il achetait. Le reste du temps, il retrouvait ses copains avec lesquels il allait danser à la Java, le dancing situé rue du faubourg du Temple, le boléro que lui avait appris sa sœur Dora. De là, il partait avec sa bande affronter un groupe de jeunes appartenant au journal Le Pilori (dont certains étaient d’anciens camarades de classe) et les empêcher d’attaquer les Juifs qui se reposaient dans un square sur la place de la République.

Cette relative tranquillité ne dura pas. À la suite du décret du 4 octobre 1940, les Juifs étrangers, âgés de dix-huit à cinquante ans, furent convoqués au commissariat du XXe arrondissement, à la piscine des Tourelles, Métro Porte des Lilas. Le père de Jacquot avait lui aussi reçu le « billet vert » le convoquant, mais il avait été relâché en raison de son âge (il avait alors cinquante-cinq ans). Albert Gottlib fut convoqué à son tour, de même qu’Henri Badever ; tous deux furent arrêtés et conduits au camp d’internement de Pithiviers dans le Loiret, à quatre-vingts kilomètres au sud de Paris.

vards entre le Rex et la rue du faubourg Saint- Denis, après être allé au cinéma, fut interpellé par la police. Il était le seul Juif étranger du groupe et il fut le seul dont la police releva le nom et l’adresse.

En rentrant à la maison, Jacquot parla de l’épisode et exprima ses craintes d’être arrêté à son tour. Il prit la décision de passer en zone libre. Son père fut aussitôt d’accord. Il donna dix mille francs à son fils et se renseigna autour de lui pour savoir par quel lieu il fallait transiter ; il apprit ainsi le nom du café auquel il fallait s’adresser pour passer la ligne de démarcation, à Montceau-les-Mines.

Jacquot prit donc un sac contenant de la nourriture et monta dès le lendemain dans un train en partance pour Montceau-les-Mines. À dix-sept ans, il était chétif ; par précaution il s’habilla en culottes courtes. Qui le voyait lui donnait à peine quatorze ans. Le passage de la ligne de démarcation ne se fit pas comme prévu. Jacquot alla bien voir le passeur, mais quand celui-ci lui demanda cinq mille francs pour passer la ligne, jugeant le prix exorbitant, il répondit qu’il n’avait pas assez d’argent. Il sortit du café et s’arrêta quelques mètres plus loin. Puis il attendit jusqu’au soir, le moment où le passeur emmènerait ses passagers clandestins. Il les suivit et passa ainsi la ligne sans être vu. De l’autre côté, il se glissa dans le taxi qui les attendait, paya les deux cents francs qu’exigeait le chauffeur pour les emmener à la gare de Mâcon. De là, il prit le train pour Lyon. /HFDPSGHWUDYDLOOHXUGH5XI¿HX[ Quand sa sœur Blanche vit Jacquot, elle l’accueillit à bras ouverts. Elle venait d’accoucher de sa première fille, Brigitte. Mais il ne put rester qu’un mois chez eux, et se retrouva dans une situation précaire. Il trouvait refuge, la nuit, dans Jacques et Albert Rubin ; pendant la journée ils erraient ensemble dans les rues. Mais un jour de novembre 1941, les trois garçons furent interpellés par des inspecteurs de police qui leur demandèrent leurs papiers d’identité, et qui, apprenant qu’ils étaient sans emploi, les envoyèrent au camp de travailleurs étrangers de Ruffieux7, en Savoie.

C’était le gouvernement français qui avait créé ces camps d’internement pour tous les étrangers de sexe masculin, sans travail ni ressources. Ces camps étaient gardés par des gendarmes français.

Celui de Ruffieux était situé au nord du lac du Bourget, en Chautagne. D’abord occupé à partir de septembre 1940 par des travailleurs polonais et espagnols, il était devenu à l’automne 1941 un camp spécifiquement juif ; deux cent cinquante personnes y étaient internées.

Les camps étaient constitués de baraquements, dans lesquels étaient disposés des lits superposés. Les hommes ne percevaient aucun salaire. Le travail était très dur : débroussailler, creuser des canaux le long des champs pour permettre à l’eau de couler, abattre des arbres, mais aussi porter des rails de chemins de fer pour les mettre en place. La nourriture était peu abondante et les conditions d’hygiène déplorables8.

Au tournant de l’année 1941-1942, une relative liberté régnait encore à Ruffieux. Certes le camp était gardé, mais on pouvait se ménager un peu de temps pour se reposer près des roseaux, dès que les gendarmes avaient le dos tourné ; on pouvait aussi avoir des liens avec l’extérieur et recevoir de la famille quelques mandats. Le soir, les prisonniers pouvaient se retrouver en paix. Jacquot fit la connaissance de Raymond 7. Sur le camp de Ruffieux et les autres camps de Savoie, voir Cédric Brunier, Les Juifs en Savoie de 1940 à 1944 Mémoires et documents de la Société

Grynstein, qui allait bouleverser sa vie ; avec lui, il discutait beaucoup. La faim, omniprésente, constituait un point de fixation. Jacquot, le fils de boucher, fut mis à contribution : un jour il tua un corbeau à l’aide d’une pierre et le fit cuire dans une gamelle dans le dortoir ; une autre fois, ce fut un cheval que les internés avaient acheté à un paysan du voisinage et qu’ils se partagèrent entre tous les baraquements.

Un jour Jacquot contracta la gale du pain, probablement en nettoyant les baraques et les châlits.

On l’envoya à l’hôpital de Chambéry, où il resta quatre ou cinq jours. Dès qu’il en avait la possibilité, il allait se promener dans les rues de la ville, mais il ne pensait pas à s’évader. Pourquoi ? Du moment qu’on avait à manger, on avait l’impression d’être un peu protégé, explique-t-il. Et puis, comment pouvait-on imaginer survivre sans papiers et sans argent en dehors du camp et avec des vêtements en lambeaux9?

Les trois amis furent libérés un jour de juin : une commission des services sociaux avait déclaré leur internement illégal, puisqu’ils n’avaient pas encore dix-huit ans. Ils étaient depuis six mois au camp. Deux mois plus tard, le camp fut cerné par des gendarmes et la grande rafle du 26 août eut lieu : cent soixante-dix internés furent déportés vers Drancy puis Auschwitz. /\RQHQSULVRQSRXUPDUFKpQRLU En partant du camp de Ruffieux, Jacques, Albert et Jacquot reçurent un bon pour être hébergés au centre de réfugiés de la rue Lafontaine, à Villeurbanne. Ils recommencèrent à vivre d’expédients ; ils se retrouvaient dans un café de la place Sathonay pour jouer aux cartes et au billard, et dans la rue pour jouer au foot. Peu de temps après son arrivée à Lyon, en juillet, Jacquot eut le bonheur de retrouver Raymond Grynstein, qui avait réussi à s’échapper du camp et était venu le rejoindre.

Raymond proposa alors à Jacquot d’habiter avec lui. Ils trouvèrent une chambre rue Clos Suiphon, à Lyon. Ils s’acquittaient du prix du loyer en se livrant au marché noir. Ils gagnaient aussi un peu d’argent en jouant au poker dans la salle Rameau avec d’autres jeunes. C’est là que Jacquot fit la connaissance de trois jeunes gens, Daniel, Pott et Maurice, qui allaient comme lui entrer dans la résistance. En août, arriva un parent de Pott, Maurice Mirowski (alias « Germain »), qui était membre des jeunesses communistes.

Ce fut lui qui les informa de la rafle qui avait eu lieu à Paris le 16 juillet. Il leur proposa de distribuer des journaux clandestins dans les boîtes aux lettres. C’est ainsi qu’ils firent, sans en avoir vraiment conscience, leurs premiers pas dans la résistance.

Antoine trouva du travail sur un chantier, Jacquot portait des paquets chez des gens, et continuait de se livrer au marché noir, avec ses copains de la salle Rameau. Un jour d’octobre, de retour de la gare, Pott et Daniel, qui portaient deux valises pleines de poulet et de beurre, furent suivis et se firent interpeller au bas de l’escalier de l’immeuble de Jacquot. C’était la police. Ils furent tous les trois arrêtés et envoyés à la prison Saint-Paul. À cinq dans une minuscule cellule.

Le 20 décembre, après deux mois de prison, ils passèrent en jugement en tout début d’après-midi.

Ils eurent à payer une petite amende et sortirent tout de suite. À quelques heures près, l’ordonnance allemande permettant aux Allemands d’aller chercher les Juifs emprisonnés dès leur sortie

fut appliquée. Tous ceux qui sortirent le matin suivant furent déportés. /¶HQWUpHGDQVODUpVLVWDQFH À la sortie de prison, Jacquot et Raymond durent déménager. La police connaissait leur adresse et ils avaient à présent conscience du risque de déportation. Ils trouvèrent à se loger dans une chambre au deuxième étage d’un immeuble situé 5, Cour du Sud à Villeurbanne.

Les frères Rubin logeaient au premier.

Ils recommencèrent à distribuer des tracts et à inscrire sur les murs des appels à résister, sous la direction de Germain. Dans les premiers mois de l’année 1943, après la création dans la clandestinité de l’UJRE (Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide) et de l’UJJ (l’Union de la Jeunesse Juive), leurs actions prirent un tour plus offensif : ils se mirent à attaquer des centres de distribution de tickets d’alimentation et à détruire à l’explosif des transformateurs destinés à fournir l’énergie des usines… Raymond trouvait qu’ils n’allaient pas encore assez loin, et, en mars 1943, il demanda son intégration au FTP-MOI (Francs Tireurs Partisans, Main-d’œuvre Immigrée). Il fut aussitôt accepté et prit le nom d’ « Antoine ». La demande de Jacquot fut refusée. On le trouvait trop jeune et sans vraie conscience politique.

Le groupe de Lyon des FTP-MOI, le « détachement Carmagnole », s’était formé au cours de l’été 1942. Il dépendait, comme tous les autres groupes, du parti communiste. Il comportait au début entre cinq et dix combattants, tous juifs d’origine étrangère. Le groupe commença ses actions de lutte armée en novembre, quand les Allemands se mirent à occuper la zone sud.

Aubrac du fourgon cellulaire allemand qui revenait de la rue Berthelot, où se tenait le siège de la Gestapo de Lyon. Ce fourgon emmenait les prisonniers au Fort Monluc pour les faire fusiller.

Dans la voiture cellulaire, étaient enfermées avec Raymond Aubrac treize autres personnes. La plupart appartenaient au groupe-franc des MUR (Mouvements Unis de Résistance), mais dans le nombre figuraient aussi deux membres du groupe Carmagnole, « Robert » Tronchon (Joseph Halaubaumer) et « André » Buisson (Maurice Gurfinkel). Les deux hommes, au moment où les portes du fourgon s’ouvrirent, choisirent de ne pas monter dans les voitures qui se rendaient au maquis des « Groupes Francs » et de rejoindre Raymond, dont ils connaissaient l’adresse et qui faisait partie de leur groupe. Leur chef, Romain Krakus, prévenu par Antoine, leur dit de rester cachés quelque temps chez Raymond et Jacquot, le temps de trouver le moyen de les faire partir ailleurs.

Pendant que les deux hommes se terraient dans la chambre, Jacquot s’occupait du ravitaillement. Cela dura trois jours. Le troisième jour, le 24 octobre 1943, deux hommes de la Gestapo habillés en civil frappèrent à la porte. Antoine, qui croyait que c’était Jacquot qui revenait, ouvrit sans se méfier. Les gestapistes découvrirent Robert et André, dont le visage tuméfié disait assez d’où ils venaient.

Au moment où Jacquot entrait dans l’ieuble, chargé de son filet à provisions pour le déjeuner, il se sentit saisi et tiré en arrière dans le couloir.

À l’intérieur de l’immeuble se tenaient un civil et un soldat en uniforme portant une mitraillette. Le civil demanda à Jacquot où il habitait ; il répondit qu’il habitait au premier étage. Il lui intima alors l’ordre de ne pas bouger. Trois minutes plus

derrière eux les menaçaient avec leur revolver. Ils passèrent devant lui.

Les deux civils remontèrent dans la chambre, pour chercher des preuves de résistance. Le militaire en uniforme gardait Jacquot en bas de l’escalier. Les trois copains menacés par le troisième gestapiste montèrent à l’arrière d’une Citroën traction garée devant l’immeuble. André et Robert avaient été torturés et Robert avait dit que jamais il ne retomberait vivant entre les mains des Allemands. Robert bondit par-dessus le siège pour prendre le revolver braqué sur eux, Antoine l’arracha ; il tira sur le militaire contre lequel Jacquot s’était jeté pour l’empêcher d’utiliser son arme, et sur le gestapiste qui se battait avec Robert. Puis il s’enfuit avec Robert par le cours Émile Zola tandis que Jacquot courait de son côté en entraînant André.

Les hommes de la Gestapo qui étaient dans la chambre, entendant les coups de feu, poursuivirent Antoine et Robert et tirèrent. Ils touchèrent ce dernier. Antoine répliqua par une rafale de mitraillette. Il chargea Robert blessé sur son dos et le porta un moment. Puis il le coucha dans le couloir d’un immeuble en lui disant qu’il allait chercher du renfort pour l’emmener. Mais quand Germain, prévenu par Antoine, revint avec une voiture pour le chercher, Robert avait disparu. On suppose aujourd’hui que Robert fut trouvé, emmené, interrogé et exécuté par les Allemands10.

C’est à la suite de cette action que Jacquot fut admis au « Bataillon Carmagnole » des FTP- MOI de Lyon, sous le pseudonyme de « Jean Servais » (matricule 94100), puis au Détachement « Liberté ».

Voir aussi en complément l’article de Patrick /DUpVLVWDQFHGHV)7302, Les responsables FTP-MOI annoncèrent quelques jours plus tard à Jacquot et Antoine leur départ pour Grenoble. À Lyon, ils étaient recherchés. Grenoble était une ville qui avait été occupée par l’armée italienne dès le 11 novembre 1942. Mais à la suite de l’armistice de Cassibile entre l’Italie et les Alliés le 8 septembre 1943, les troupes allemandes remplacèrent les troupes italiennes11.

Le « détachement Liberté » avait été créé en mars 1943 par un étudiant juif d’origine polonaise, Léon Gaist. Il était composé d’une trentaine de résistants12, d’origine étrangère, et juifs le plus souvent. Ils avaient tous entre dix-huit et vingt-cinq ans.

Antoine et Jacquot furent admis dans le groupe de Raymond (Nathan) Saks. Dès son arrivée, Jacquot reçut un bref apprentissage de l’utilisation des armes dans la forêt, après quoi il prit directement part aux actions. Le travail de résistance urbaine des FTP-MOI de Grenoble était le même que celui des autres groupes armés : attaques à la grenade de groupes nazis, attaques d’officiers allemands, déraillements et sabotages des trains transportant des marchandises ou des soldats allemands, attaques d’usines, destructions des transformateurs, exécutions de miliciens. L’important était de saper le moral allemand et de donner à l’ennemi un sentiment d’insécurité. Je ne rappellerai ici que quelque unes de ces actions13.

En décembre 1943 eut lieu l’exécution d’un milicien en pleine rue. Antoine dirigeait : il avait chargé Yves et Jacquot de tirer et assurait la couverture avec un autre résistant. Jacquot tua le milicien, mais celui-ci n’était pas seul. Il s’ensuivit un échange de tirs, au cours duquel Jacquot fut touché par une balle qui lui traversa la cuisse. Les quatre résistants s’enfuirent sur des vélos qu’ils avaient récupérés en vue de la mission. Jacquot blessé s’appuyait sur Yves ; ils attendirent dans un local qu’Antoine revînt avec une voiture pour emmener Jacquot et le faire soigner. Il le conduisit à la clinique Thiers pour le faire opérer par un chirurgien. Là, ils virent le milicien qu’ils avaient tué allongé sur un brancard.

Cette première action réussie donna une certaine autorité à Jacquot. On le chargea de questionner ceux qui voulaient entrer dans la résistance et de tester leurs motivations. À cette date, le recrutement se faisait souvent par cooptation : si certains étaient animés par leurs convictions communistes, un certain nombre, moins politisés, entraient dans la résistance parce qu’ils avaient rencontré tel ou tel camarade qui faisait déjà partie d’un réseau. C’est ainsi que Jacquot fit rentrer d’anciens camarades de l’école Ramponneau et de l’école Julien-Lacroix qui s’étaient retrouvés à Grenoble : Guy Landowicz, Étienne Raczymow, Robert Pessac14.

Une action fit beaucoup de bruit. Le groupe avait pour mission de délivrer « Jacques » (Henri Dalloz), qui avait été arrêté dans la rue, parce qu’il roulait sur un vélo volé. Le groupe était composé de trois nouveaux (Étienne, Daniel et Guy) et de Jacquot. Alors qu’ils marchaient deux par deux pour ne pas se faire repérer et que, pré- 14. Il fera entrer de la même façon en 1944 deux anciens amis de l’école Julien Lacroix : Henri Hoche venus par une des leurs que Jacques n’avait pas été condamné, ils s’apprêtaient à se disperser, ils virent quatre hommes habillés en civil se précipiter vers eux, deux devant, deux derrière. C’étaient des inspecteurs. Les deux premiers demandèrent à Jacquot et à Étienne leur carte d’identité.

Jacquot donna la sienne, qui était établie au nom de Gaston Largeault, puis il s’éloigna d’un pas en se retournant et en leur criant : « Haut les mains – Résistance ». Il n’avait que quatre balles dans son chargeur, car, le matin même, il avait eu pour mission avec d’autres résistants de tuer trois agents de la Gestapo. Il tira deux balles sur les deux hommes, tuant l’un et blessant l’autre. Les deux autres les poursuivirent. Guy Landowicz fut arrêté alors qu’il fuyait et ne put se servir de sa grenade. Emmené à la prison de Grenoble, puis à celle de Lyon, il fut exécuté huit jours plus tard, avant que le groupe n’eût le temps de le libérer. La police avait sa carte d’identité et sa photo. Il devenait dès lors impossible de rester à Grenoble ; il se résigna à quitter Antoine et à regagner Lyon.

Ce fut en avril ou en mai 1944 que Jacquot apprit que ses sœurs, Rose et Jeannette (qui n’avait alors que quinze ans), avaient été déportées. En 1942, elles avaient obtenu un « Ausweis » et étaient restées à Paris, où elles travaillaient chez des fourreurs15. Quand Hélène, la sœur d’Albert, leur avait proposé de passer la ligne de démarcation, elles l’avaient suivie. Mais elles avaient été trahies par le passeur.

Dans le groupe de Jacquot, les résistants mouraient. Nombreux. Annette Wieviorka rapporte que près de cinquante pour cent des résistants de 15. Sur l’activité des fourreurs pendant la guerre, voir S Cukier D Decèze D Diamant M Grojnowski

Carmagnole et Liberté sont morts au combat16.

Ce fut d’abord Simon Fryd qui fut condamné à mort par le procureur français, Faure-Pinguély, et guillotiné.

Le 24 avril 1944, Antoine, l’ami très cher, tomba à son tour de retour d’une action de résistance. Il était parti avec son groupe faire sauter une usine hydro-électrique à Sechilienne, à l’extérieur de Grenoble. Quand les Allemands les firent descendre du tramway, à Saint-Martind’Hères, pour contrôler leur identité, Antoine tira sur l’Allemand qui était arrivé à sa hauteur.

Poursuivi, blessé, encerclé, il se fit sauter la poitrine avec une grenade qu’il dégoupilla, entraînant dans la mort les soldats nazis autour de lui.

La mort d’Antoine resta pendant toute la vie de Jacquot comme une plaie ouverte.

Les actions se multipliaient à un rythme ininterrompu. Les deux tiers des sabotages et attentats qui eurent lieu cette année-là dans l’agglomération lyonnaise furent le fait du groupe « Carmagnole ». À leur actif, de février 1943 au 23 août 1944, on compte environ deux cents actions individuelles ou collectives, soit près de treize actions par mois17.

Ce fut Jacquot qui fit passer un entretien à un jeune homme un peu plus âgé que lui, Henri Krischer, qui gagna vite des galons et fut promu chef du détachement Carmagnole. Parmi les actions notables qu’ils menèrent ensemble : des actions de déboulonnage de voies ferrées ; des attaques d’usines (comme celle de l’usine Gerland spécialisée dans la fabrication des produits chimiques) ; des attaques de garages destinées à saboter véhicules ennemis, entreposés pour être 16. Wieviorka, op. cit., p. 175.

Certaines actions d’envergure nécessitaient l’intervention du groupe élargi. Quand le bataillon Carmagnole décida de tenter le désarmement d’une unité de cent vingt GMR installés dans les locaux du groupe scolaire Edouard Herriot, dans le quartier de Montplaisir, pour récupérer leurs armes et leur faire cesser le combat, le groupe Simon Fryd (les effectifs s’étant accrus, il avait fallu constituer un deuxième groupe) et des groupes de combat juif se joignirent. À la suite de l’intervention d’Henri Krischer, trentequatre GMR acceptèrent de rejoindre le maquis de la Croix-du-Ban, organisé depuis le mois de juin 1944 dans les collines près de Saint-Pierre la Palud. Jacquot les y conduisit, dans des camions remplis de matériel. /¶LQVXUUHFWLRQGH9LOOHXUEDQQH L’insurrection de Villeurbanne constitue un épisode de ces années de guerre aujourd’hui un peu mieux connu grâce notamment aux travaux

d’A. Wieviorka et surtout de C. Collin. Pendant longtemps l’événement resta ignoré.

Depuis plusieurs mois certains membres du groupe Carmagnole étaient emprisonnés dans les prisons lyonnaises et il avait été décidé de tenter de les libérer. Le 22 août Raymond Saks, le responsable militaire du groupe, et dix autres personnes avaient réussi à s’évader de la prison Saint-Jean, mais Gaby (Max Szulewicz) et Julien (Charles Kupfermunz) restaient encore incarcérés dans la prison Saint-Paul, où ils purgeaient leur peine depuis le mois de juin. Le 24 août fut la date choisie pour les délivrer. Des policiers avaient accepté de mettre des véhicules à la disposition des résistants. Tous les combattants des FTP-M.O.I. de Lyon se retrouvèrent ce matin-là, à Villeurbanne. Ils attendaient dans la rue l’arrivée des policiers et abordaient le brassard des FFI. C’est alors que des Allemands les aperçurent et tirèrent. Un des résistants, Edouard, reçut une balle explosive à la jambe, qui dut être amputée.

Mais alors que les résistants commençaient à se replier, ils furent acclamés par la population, aux cris de « Vive le maquis ! » Henri Krischer obéissant aux directives de leur commandant (Lefort) entra alors dans la mairie et en chassa le conseil municipal qui tenait réunion. Il occupa avec ses hommes plusieurs bâtiments, dont la poste et le commissariat. Pendant ce temps, des centaines de personnes réunies devant la mairie refusaient de se disperser. Des barricades se montèrent, « Barricade Jacquot », « barricade Serge », « barricade Frédéric19 »… Le soir du 24, Gaby et Julien furent libérés de la prison Saint-Paul.

Ainsi, alors que l’objectif était seulement la libération de résistants, on se retrouvait face à une insurrection quasi spontanée de la population de Villeurbanne. Le 25 août, la grève générale fut déclarée ; des résistants affluaient alors d’autres groupes. Jacquot, Serge et Frédéric Daudy furent promus « chefs de compagnie » ; des échanges de tir eurent lieu au cours desquelles il y eut plus d’une centaine de blessés.

Le 26 août, des blindés allemands entrèrent en action. Les résistants essayèrent d’étendre l’insurrection. Jacquot partit à Vénissieux, à la tête d’un groupe de cent vingt hommes qui s’installèrent dans l’usine du « fer à cheval » pour organiser la défense du lieu. L’usine du « fer à cheval » fut attaquée par un blindé et une troupe d’Allemands.

On se battit ; certains des résistants furent tués.

Mais devant le déséquilibre des forces, Jacquot fut contraint d’organiser la retraite par l’arrière.

Le siège fut levé, et la population dut démonter les barricades, sous la menace des armes allemandes.

Les résistants durent se disperser et se cacher.

Les historiens de la période s’accordent à penser que si l’insurrection de Villeurbanne n’a pas réussi, elle a eu toutefois un effet psychologique sur les résistants et la population et a accéléré très probablement la marche des maquis sur Lyon.

Le 2 septembre, Villeurbanne fut délivrée avec l’intervention des bataillons « Carmagnole » (Lyon), « Henri Barbusse » (Savoie) et « Liberté » (Grenoble). Le 3 septembre, ce fut au tour de la ville de Lyon. Comme l’écrit Annette Wieviorka : « Avec celle de Paris, la seule insurrection urbaine, même si elle n’aboutit pas à chasser les Allemands, fut celle de Villeurbanne20. » Après la libération de Villeurbanne, les résistants des bataillons Carmagnole et Liberté furent envoyés à la caserne de Cusset, où on leur donna un uniforme. Ils furent incorporés au premier régiment du Rhône. Les résistants voulaient continuer à se battre et écraser le nazisme.

Jacquot reçut alors l’ordre de mission de se rendre à la caserne pour conduire les premiers délégués de la zone sud du parti communiste à Paris, où se tenait le 15 septembre 1944 la première réunion du comité central. Dès qu’il le put, il alla voir son père. Celui-ci avait survécu à la guerre en se cachant, d’abord dans une chambre d’hôtel dissimulée derrière une armoire, à quelques pas de la Rue Ramponneau, puis dans une cave de la rue Vilin. À la suite de l’épisode des inspecteurs, Monsieur Largeault avait reçu la visite de la police française pour enquêter sur le dénommé Gaston Largeault, dont ils avaient la carte d’identité et dont ils annoncèrent la mort.

Bien évidemment, c’était faux, mais Monsieur Largeault ne le savait pas ; il transmit à Simon Szmulewicz la nouvelle de la mort de Jacquot.

Aussi, quand celui-ci surgit un jour de septembre 1944, il s’évanouit. L’émotion était trop forte.

Jacquot resta trois jours avec lui, puis retourna à la caserne. Au mois de novembre 1944, il fut envoyé, avec quatre vingt neuf autres résistants, venant d’horizons différents, à l’école militaire de Saint-Genis Laval. Sept d’entre eux venaient du bataillon « Carmagnole ». Ils furent rattachés au cinquième régiment d’artillerie marocain comme élèves officiers. À ce titre, Jacquot participa à la prise de Belfort (20-25 novembre), de Thann (8 décembre) et de Guebwiller (4 février 1945).

C’est là qu’il gagna officiellement ses galons de lieutenant. Puis on lui confia la direction d’un fort à Modane, dans la vallée de la Maurienne. En mai 1945 il fut démobilisé, en même temps que ses camarades. Le temps de la guerre était terminé.

Le retour à la vie civile était difficile. D’abord, il fallait affronter la disparition des siens : ses trois sœurs, Nadia, Rose et Jeannette, et ses deux beaux-frères, Adolphe et Albert. C’est en de Rose et Jeannette). Nadia avait été emmenée directement de Bordeaux à Drancy, après avoir confié son fils Boris à l’assistance publique. Elle avait été assassinée à Auschwitz le 24 juillet 1942. Adolphe après s’être engagé dans la légion avait été blessé au combat et conduit à la mort le 12 décembre 194321, Albert avait été déporté depuis le camp de Pithiviers et gazé le 12 août 1942. À vrai dire, en 1945, Jacquot gardait encore l’espoir de les retrouver vivants. Il allait souvent à l’hôtel Lutetia. En vain. Une demande de recherche concernant Jeannette ne donna rien.

La vie reprenait ses droits. En 1945, alors âgé de vingt et un ans, il voulut reprendre l’école à Lyon et passer son bac. Mais son apprentissage scolaire tourna court ; un coup de téléphone le rappela à Paris : son père malade avait besoin de lui à la boucherie. Il mourut en mars 1946.

Jacquot travailla six mois aux côtés de sa bellemère, mais le métier ne lui plaisait pas ; il céda la boucherie.

Jacquot se retrouvait devant la nécessité de se choisir un métier. Il n’arrivait pas à se fixer.

Le métier de fourreur l’occupait quatre mois de l’année, entre septembre et décembre ; le reste du temps il encadrait des jeunes. Il s’occupa tout d’abord d’un groupe de quinze ou vingt enfants faisant partie des « Vaillants » du XXe arrondissement. Il devint secrétaire du cercle Paul Vaillant-Couturier de l’UJRF (Union de la Jeunesse Républicaine de France), qu’il aida à créer. Ce cercle se développa très vite, et compta rapidement une centaine de membres. En 1947 il eut la responsabilité de diriger l’ensemble des cercles de cet arrondissement de Paris, avec deux 21. Adolphe fut blessé à Soissons, conduit au camp de Mérignac puis déporté Sur Adolphe et Nadia voir

autres jeunes, Henri Krazucki et Paul Laurent.

De 1950 à 1953, pendant l’été, il fut moniteur dans les colonies de la Commission Centrale de l’Enfance (CCE). Ces colonies accueillaient des orphelins juifs dont les parents étaient morts dans les camps d’extermination. Il partit ainsi à La Feclaz en Savoie, à Tarnos près de Biarritz et à Stella Plage pendant deux ans de suite. Il y emmena son neveu Boris, qui, après la guerre, avait été recueilli par Dora.

Le reste du temps il partait sur les routes avec une tente. Il fit ainsi le tour de France, avec un ou deux copains qu’il retrouvait à des endroits convenus.

Je passerai sous silence les années qui ont suivi et qui l’ont conduit à s’installer à Nancy où il a rejoint des anciens camarades de la MOI, dont Henri Krischer avec lequel il s’est associé professionnellement. Jacquot est toute sa vie resté un militant. En 1960 il a cessé de prendre sa carte au parti communiste qui avait occulté, dès la libération, l’action des résistants étrangers, et sur la vérité duquel il a ouvert tardivement les yeux. Il a continué à donner de sa personne pour défendre les valeurs qui lui étaient chères au sein de l’ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants et Résistants) et du MRAP et pour faire reconnaître l’action de ses camarades de la résistance. Lui-même, auquel le gouvernement français avait refusé la naturalisation en 1946 et qui fut jusqu’en 1970 un apatride, a vu son engagement héroïque officiellement récompensé. En 1982, il obtient la médaille de l’Ordre national du mérite et, en 1991, le premier ministre le reçoit à Matignon pour lui remettre la Légion d’honneur avec le grade de Chevalier.

À mesure qu’il avance en âge, il a une la rue Tlemcen du XXe arrondissement de Paris, qui s’est ensuite étendu, sous d’autres noms, à l’ensemble des écoles parisiennes. Il a cherché les noms des enfants dans le registre des écoles et a pris part aux cérémonies au cours desquelles on a apposé des plaques du souvenir, rappelant la responsabilité du gouvernement de Vichy dans leur mort.

Il s’est dépensé aussi sans compter pour faire la lumière sur ce que fut la résistance et pour faire exister la mémoire de ceux qu’il a aimés et qui sont morts au combat. Parce qu’il croit qu’il faut continuer de se battre par la parole après s’être battu par les armes, il a sans relâche visité les collèges et les lycées de France et apporté son témoignage sur la Shoah et sur la résistance ; il est aussi parti en Allemagne expliquer son action dans les rang des FTP-MOI devant des assemblées de militants réunis pour lutter contre la résurgence du néo-nazisme.

Aucun résumé, aussi fidèle soit-il, ne saurait rendre compte, assurément, d’une vie aussi riche.

Mais je crois que, pour tous ceux qui le connaissent, deux traits majeurs caractérisent son parcours : la cohérence de son engagement et la fidélité de son amitié. * En achevant ces lignes, suis-je à même de répondre à la question : « Qu’avons-nous fait de notre histoire ? » Cette question touche en moi des fibres sensibles. L’histoire de ma famille m’habite depuis que j’ai été en âge de l’entendre. Enfant, j’ai beaucoup rêvé de Jeannette, morte trop jeune, et de Boris, qui avait miraculeusement survécu. À l’adolescence, je me souviens de l’émotion qui

dans les supplices ». Les amis résistants de mon père, je les ai aimés – et j’ai laissé leur histoire côtoyer la mienne, et parfois l’envahir. Mais quand Henri Krischer, dit l’« Amiral », m’a proposé de centrer mes recherches littéraires sur la Shoah et la Résistance, j’ai tourné le dos à l’Histoire, en optant pour des objets d’étude qui en étaient a priori les plus éloignés. Ce qu’il me demandait m’était impossible, faute de distance suffisante. Mais en même temps, j’ai toujours eu un senti- ment aigu du temps qui passe et de la disparition. Mes grands-parents maternels parlaient encore un peu le yiddish, à leur mort, je ne l’entendais plus. Aussi ai-je toujours pensé qu’il fallait garder trace de ce passé. J’ai commencé à en recueillir petit à petit des bribes. Toutefois, ce matériau aurait sans doute dormi encore longtemps dans mes cartons, si Carole Matheron, que je remercie ici, ne m’avait proposé de raconter l’histoire de mon père dans ce numéro centré sur la transmission. Elle m’a ainsi donné l’impulsion nécessaire pour revenir à ce récit entrepris quelques années auparavant et pour l’étoffer. J’ai centré mon attention sur les années de guerre, et j’ai élagué pour que mon récit tienne dans les dimensions imparties. Il reste évidemment beaucoup à dire. Anne Geisler-Szmulewicz %LEOLRJUDSKLHUHVWUHLQWH %581,(5, Cédric, Les Juifs en Savoie de 1940 à 1944, Mémoires et documents de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, 2002 &2//,1, Claude, 24-26 août 1944. L’insurrection de Villeurbanne a-t-elle eu lieu ? Presses universitaires de Grenoble, « Résistances », 1994. &2//,1, Claude, Carmagnole et liberté Les étran- gers dans la résistance en Rhône-Alpes, Presses universitaires de Grenoble, « Résistances », 2000. ',$0$17, David, Le Billet vert, La vie et la résis- tance à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, camps pour juifs, camps pour chrétiens, camps pour patriotes, éditions Renouveau, 1977. *,2/,772, Pierre, Grenoble 40-44, Paris, Perrin, 2001. :,(9,25.$, Annette, Ils étaient Juifs, résistants, communistes, Paris, Denoël, 1986. =$170$1, Claude-Andrée, Le passage du témoin. Récit., opta, 1977. )LOPRJUDSKLH &2//,1, Claude et Cugnod Denis, Etrangers et nos frères pourtant, FTP-MOI à Lyon et Grenoble, 1994, 2 épisodes, Betacam SP. %$<28, Pierre, Une petite haine (chroniques de vie), janvier 2006 (projeté au Mémorial de la Shoah et au Festival isérois du film sur la résistance en 2007).

Les garçons Ramponneau, témoignages d’Étienne Raczymow, Jacob Szmulewicz, Gaston Largeault, réalisation Patrice 63$'21,, « Biographies populaires », Coffrets de 4 DVD, Canal Marches.

Nous étions des enfants, réalisation Jean-Gabriel Carasso, coffret de DVD (interview Jacob Szmulewicz « Jacquot »), Comité « École de la rue Tlemcen », 2010.


  1. Voir Claude Collin, postface, in Jean Ottavi, Des années blanches et noires Du front populaire à l’in rilla urbaine ». La cohérence de son parcours, à la fois singulier et typique, prend selon moi un caractère d’évidence, dès le moment où je le compare avec celui de ses amis qui ont combattu à ses côtés dans les rangs des FTP-MOI, de Lyon et de Grenoble. Quand on interroge mon père, on est étonné de l’acuité de sa mémoire. Il sait raconter, avec honnêteté, et quand il parle, on peut aisément se représenter les scènes : le passé resurgit à travers son récit. Son témoignage nourrit très directement les lignes qui suivent. /DYLHHQ3RORJQH Jacob (Jenkle) Szmulewicz, dit « Jacquot », est né en Pologne le 9 juillet 1924. Seul garçon d’une fratrie de six enfants, il en occupait la cinquième place.
  2. Voir Pierre Giolitto, Grenoble 40-44, Perrin, 2001, p. 149-150.
  3. Ibid., p. 172.
  4. Sur l’encadrement « raté » de la manifestation des Dauphinois le 11 novembre 1943 voir P Giolitto Ibid
  5. Voir Carmagnole liberté, Amicale des Anciens Francs Tireurs et Partisans de la Main d’œuvre Immi réparés. Ainsi, le 3 juillet 1944, le groupe attaqua le garage Gambetta18. Tout fonctionnait bien, le dynamitage était enclenché quand le garage fut encerclé par des GMR (Groupe Mobile de Réserve) et des Allemands. Le groupe réussit à s’enfuir par les toits, en passant sur une poutre et en sortant par un vasistas, mais une des résistantes, Jeanine Sontag, tomba, après avoir glissé à cause de ses semelles de bois. Elle tendit alors son revolver à Jacquot qui voulait aller la chercher, en disant qu’elle allait voir le directeur pour lui demander de l’aider. Dénoncée, arrêtée, torturée, emprisonnée au Fort Montluc, elle fut finalement exécutée à la mitraillette avec cent vingt personnes à Saint-Genis Laval.
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