« Qu’avons-nous fait de notre histoire » ? Il faut bien dévoiler aux lecteurs de Plurielles que l’idée de travailler ce thème au sein de la revue, avancé par l’un(e) d’entre nous, m’a plu d’emblée sans que je sache vraiment pourquoi. « Notre » histoire ? Quelle histoire ? Celle du comité de rédaction ? De certains Juifs laïcs ? De descendants de rescapés ? De la génération 68, dont certains pourraient se réclamer ? ? Quid alors des autres générations ? La notion de « génération » fait-elle sens ?
Il est apparu bien vite qu’il était malaisé d’œuvrer à un projet collectif, sauf à lui donner la liberté nécessaire aux reconnaissances, quelles qu’elles soient. À la réflexion, je me suis identifié à ce projet à la lecture du livre d’Ivan Jablonka Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus1. En effet, davantage que l’ouvrage de Daniel Mendelssohn Les Disparus2, celui de Jablonka est gros de plusieurs promesses. La principale est générationnelle. Voici un homme jeune, parti du constat que la génération de ses parents – celle des enfants cachés pendant la guerre – ne lui transmettait que des bribes d’une histoire familiale dont le mystère se focalise sur la déportation des grands-parents en 1942, qui concentre sa quête sur le fil perdu des générations, sur le besoin de combler les béances pressenties. En somme, de se demander de quelle histoire il hérite.
Pour ma part, je me souviens que, en 1968, beaucoup scandaient « Nous sommes tous des Juifs allemands ». Ce fut peut-être alors l’un des rares échos, avec la parution du premier roman de Patrick Modiano La Place de l’Étoile3, aux années de l’Occupation et à la déportation des Juifs qui allaient tant occuper l’espace public à partir des années 1980. La génération 68 était tout occupée à rompre les chaînes sociales, éducatives, économiques de la précédente et ne pensait qu’à imaginer, construire un avenir différent. C’était moins vrai en Allemagne fédé- rale où l’irruption de la génération 68 expri- mait clairement le rejet de celle des pères, une Allemagne non moins assoupie que la France dans le consumérisme, mais qui avait déjà été réveillée par plusieurs procès de criminels nazis au début des années 1960. Pour ma part, j’avais laissé dans un coin de ma mémoire le besoin de revenir, après Mai, à ce qu’on n’appelait pas encore la « Shoah ». Dans ce coin, il y avait une histoire familiale inaboutie – à tous les sens du terme : inaboutie dans son déroulement, ina- boutie dans ses non-dits -, une visite brève que j’avais effectuée, jeune lycéen de Varsovie, au musée d’Auschwitz en 1964 et qui m’avait intimé d’y « revenir ». J’y revins en 1978, puis en 1989 : j’y effectuai alors une enquête anthropologico- sociologique sur le dispositif muséologique de cette institution dans le contexte du communisme EN LISANT IVAN JABLONKA Jean-Charles Szurek
finissant4. La mémoire de la Shoah occupait déjà beaucoup les esprits au point que certains, au milieu des années 1990, lui consacrèrent des ouvrages entiers pour communiquer leur fatigue de l’événement. La seconde promesse du livre de Jablonka, que je ne connais pas personnellement, c’est son inflexibilité, son avancée dans l’enquête avec des œillères indispensables, des œillères au sens où l’entendait Claude Lanzmann quand il réalisait Shoah : ne pas s’écarter du chemin fixé. Du moins je l’imagine. Consacrer plusieurs années de sa vie au destin de ses grands-parents assassinés, alors que tant d’ouvrages sur la Shoah jalonnent les étals des librairies, relève d’une belle nécessité intérieure.
Enfin, la troisième promesse de ce livre est inhérente à la méthode, au savoir-faire professionnel et à l’imagination de l’historien. Car comment chercher des traces quand on ne dispose de presque rien ? Le séquençage de chaque phase de la vie des grands-parents, qui ont quitté la Pologne en 1937, a été saisi. L’une des trouvailles les plus émouvantes pour l’auteur, l’une des toutes premières, fut de mettre la main sur des archives concernant la famille Jablonka dans la ville polonaise de Parczew où elle résidait. Il y a archives et archives. Militants communistes avant la guerre, jugés et emprisonnés pour leurs activités, les grands-parents Jablonka ont laissé des traces judiciaires, si précieuses pour tout historien. Des centaines de pages qui permettent de retracer leurs convictions, allées et venues. C’est tout un pan des engagements des Juifs communistes polonais qui se présente à nous, perçu souvent avec subtilité et distance.
Je trouve ces phrases impropres, car, au bout du compte, c’est bien l’échec de leur rêve qui aura fondamentalement raison des Juifs communistes. L’antisémitisme aura servi de déclencheur, par- fois de dévoilement, les ramenant au statut de Juifs errants. Parmi eux, il y avait toutes sortes de situations : certains d’entre eux ne voyaient plus d’avenir dans une Pologne redevenue anti- sémite par la grâce des « camarades », d’autres, anciens responsables du régime, se réfugiaient en Israël, mais y retrouvaient… leurs anciennes vic- times, juives elles aussi. D’autres encore, qui se sentaient responsables du « balagan » (désordre) communiste, préféraient rester en Pologne et y remédier. Enfin, le cas de Jakub Berman ne doit pas être idéalisé. Il fut bien l’un des principaux responsables de la politique de répression sta- linienne en Pologne et son exclusion du Parti, mesure clémente au regard de ses responsabi- lités, me laisse indifférent. Bien sûr, cela n’en- lève rien à la « complexité » des responsables staliniens. Par complexité, j’entends par là que, comme dans toutes les dictatures, et encore plus dans la combinaison dictature personnelle/tota- litarisme, si les dépendances des petits maîtres nationaux à l’égard de Staline étaient entières, ils pouvaient cependant être conduits à mener des jeux subtils pour appliquer les directives de Moscou et pratiquer simultanément des poli- tiques plus ou moins distinctes. Dans un entre-
tien fascinant avec une journaliste polonaise de Solidarnosc peu avant sa mort, Jakub Berman s’en est très bien expliqué 6. Cela ne l’exonère en rien, d’autant que, contrairement à d’autres res- ponsables staliniens ou ex-staliniens, il n’est pas parvenu à réexaminer son passé à l’aune de ses « ruptures avec la légalité socialiste », selon les termes en vogue lors de sa disgrâce. Les fiches laissées par les grands-parents à la Préfecture de Police et dans d’autres administrations permettent de suivre leurs itinéraires.
Pour en savoir plus, Jablonka repère, à partir du recensement de 1931, les habitants de la rue de Ménilmontant où ils résident en 1942, parvenant ainsi à trouver des témoins vivants encore en 2005 qui apporteront moult détails sur leur arrestation et déportation. Il retrouvera également des témoins des convois qui ont mené les grandsparents de Drancy à Auschwitz, lui fournissant des informations sur leurs moments ultimes.
Quand il ne dispose pas d’informations précises, il formule des hypothèses.
Qu’avons-nous fait de notre histoire ? Le cas Jablonka montre à l’évidence qu’une nouvelle génération, partageant les motivations de la précédente, renouvelle les pratiques d’investigation sur la Shoah. Il en est également ainsi du livre de Nicolas Mariot et Claire Zalc sur les Juifs de Lens7 et du colloque organisés par eux sur la « Micro-histoire de la Shoah » en décembre 2012. * Réfléchir à « son histoire », c’est aussi pointer des échecs et des succès. La question du communisme fut pour moi importante, alors qu’elle l’est 6. Teresa Toranska, Oni. Des staliniens polonais s’ex- pliquent Flammarion 1986 si peu pour les générations qui ne l’ont pas connu.
À l’université, j’ai fait cours sur le « communisme à l’Est » du temps où il existait, puis sur le postcommunisme du temps où il n’existait plus. Du moins pendant quelques petites années, car, bien vite, cette question a rejoint les passés historiques qui, telles « la question d’Orient » ou « la guerre de 1870 », ont cessé de « travailler » le présent. Du coup, ceux qui ont perçu et pensé le communisme comme un objet vivant, évoluant au jour le jour, s’en sont trouvés subitement orphelins. Cette brutale historisation-relégation du communisme n’a pas donné lieu à un bilan et François Furet a raison de souligner que « le régime soviétique est sorti à la sauvette du théâtre de l’histoire, où il avait fait une entrée en fanfare »8. Les analyses qui ont entouré sa nature et sa dimension n’ont pas été non plus à la hauteur de l’événement. L’ouvrage de Furet Le passé d’une illusion s’adresse trop, comme l’indique le sous-titre, aux cheminements d’une idée transfrontalière et non à l’examen d’un système social, ce qui aurait requis des approches d’histoire sociale, de sociologie ou d’économie qui auraient peut-être mieux expliqué certains mécanismes du communisme indépendants de sa « séduction ». Les comparaisons des totalitarismes et de leurs crimes, si prisées de temps à autre, n’ont pas apporté non plus d’intelligibilité à la question communiste, pas plus que l’ouverture des archives. Notre capacité à prendre la mesure du plus grand rêve d’émancipation du XXe siècle est encore mince. * Reste le sionisme, Israël. La question la plus difficile. Comment peut-on saluer la présence vigoureuse d’une génération de petits-enfants8
soucieuse de la Shoah et faire silence sur cette même génération, là-bas au Proche Orient, enrôlée année après année dans la répression des Palestiniens ? Le cinéma et la littérature israéliens ne cessent d’égrener les souffrances psychiques de l’état d’occupant. Et de l’état d’occupé.
La convocation des crimes nazis par la droite israélienne, destinée à conforter sa politique, enfonce chaque jour un peu plus Israël dans une haute solitude. Seul, Israël l’est, coincé entre une Égypte hostile, une Jordanie faible, un Liban dominé par le Hezbollah. La mer reste toujours le seul voisin amical (phrase écrite aussi avec ironie si l’on songe aux propos d’Ahmed Choukeiry, premier leader de l’OLP, qui avait déclaré en 1967 qu’il fallait rejeter les Juifs à la mer). La politique du sionisme de droite, qui ne veut pas tisser de liens avec ses voisins arabes modérés, est suicidaire non pas tant sur le plan militaire que moral.
Peut-on durablement concevoir une société davantage tournée vers les États-Unis ou l’Europe que vers ses voisins immédiats ? Puissant, soutenu par les puissants, Israël est pourtant un Juif seul. C’est un constat amer pour tous ceux qui ont participé au sionisme socialiste ou qui s’y sont réfugiés après la guerre avec l’espoir d’avoir enfin trouvé un havre.
Mais c’est toujours un État pour eux aussi, pour leurs descendants. Israël est une histoire toujours en construction, que l’on ne peut réduire à la politique d’occupation et de colonisation. Il est toujours facile de critiquer Israël de Paris, dans un État confortablement installé dans des frontières « sûres et reconnues ».
En ce qui concerne Israël, notre histoire, Dieu merci, s’écrit toujours. Et il ne faut pas oublier les éclats d’Israël depuis sa naissance : les kibboutz, la démocratie (celle qui conduit par exemple un ex-président en prison pour viol), Haaretz, la créativité technologique, cinématographique, littéraire, j’en passe. * Qu’avons-nous donc fait de notre histoire ?
Les rêves collectifs d’émancipation sociale des années 1960-1970 se sont effondrés. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Où allaient-ils ? Ils ont cependant transformé souvent radicalement les sociétés, imprégnant de nombreuses réformes, bien qu’ils aient largement été supplantés par de multiples formes d’individualisme. On peut bien sûr peser à l’infini les avancées et les régressions sociales. La victoire généralisée du capitalisme et de la démocratie – la démocratie n’est pas un vilain mot - pose désormais de nouvelles questions : sur les nouveaux rapports de force, sur les nouveaux dangers perceptibles ici et là.
Une nouvelle histoire se dessine.
- ↩ Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Seuil, 2012.
- ↩ Jean Charles Szurek « Le camp musée d’Aus Parfois avec un peu de complaisance : « Ce n’est pas l’échec de leur rêve, mais l’antisémitisme qui aura raison des Juifs communistes de Pologne », écrit par exemple Jablonka. Et aussi : « Jakub Berman est exclu du Parti en tant que "responsable de la période des erreurs et des déviations" »5.
- ↩ François Furet Le passé d’une illusion essai sur