Qui, aujourd’hui, peut imaginer des chevaux attelés dans Paris? Ou même, tout simplement, des chevaux? ... Bien sûr, on voit encore défiler, somptueuse, la garde républicaine montée sur des alezans. Sont-ce d’ailleurs des alezans?
L’élégance du mot convient à l’arrogance de leur splendeur. Du bronze et de la pourpre. Du métal et du fauve. Des crinières comme de sensuelles chevelures. Ces montures fastueuses sont sans rapport avec les chevaux. Les vrais chevaux. Les chevaux prolétaires. Ceux qui souffrent. Que jadis j’ai vus souffrir à Paris. Leurs pas hésitants sur le verglas des rues. Leurs peurs. Ils ne devenaient pas aveugles comme les grisâtres, incolores, aux genoux noueux, tireurs de wagonnets dans le fonds des mines de charbon. À Paris, ils s’effondraient, les jambes brisées, la bouche et les naseaux pleins de morve, essoufflés, sans un hennissement, sous les coups et les injures des charretiers qui disaient ainsi leur désespoir d’être obligés de serrer leurs bêtes contre les trottoirs pour laisser passer les voitures automobiles. Les coups de pieds, les coups de fouet, les invectives pour faire se relever les blanchâtres aux flancs larges, les pommelés du Bourbonnais dans les rues parisiennes.
La misère de ces chevaux, leur détresse, me bouleversaient comme me rendaient malheureuse les très vieux hommes barbus, croisés sur les trottoirs de mon quartier. Un vieil homme glabre ne m’émouvait pas. Seuls les barbus vieux me déchiraient. Comme celui de la photographie, vieil homme était couverte d’une toque sombre.
Ce vieillard, je le savais être le père mort de ma mère. Mort en Pologne. Bien avant ma naissance.
Mon premier mort.
Autour de la photo suspendue par une cordelette noire à un clou doré, une baguette de bois sombre encadrait un verre. S’y reflétait un miroir, accroché sur le mur d’en face, dans lequel se reflétait le vieil homme sous sa toque. Entre ces deux reflets, de longs jeudis après-midis, je me suis infiniment perdue. À la frange d’un vertige.
Ma mère évoquait toujours son père comme si elle avait été la cause de sa mort. Je sentais en elle une douleur. Aussi incompréhensible que la tristesse qui me venait quand je croisais un cheval effondré, affolé par les hurlements du charretier.
Au bord de sa mort.
À cette époque, c’était la guerre. Lorsque dans la rue je croisais des vieux messieurs barbus ou des chevaux de trait, je serrais fort la main de ma mère et je fermais les yeux. Je ne voulais pas les voir. Ils me donnaient l’envie de pleurer. Je leur en voulais de me rendre malheureuse.
Après la guerre, les automobiles occupèrent de plus en plus le pavé, tandis que les voitures de trait disparaissaient des rues de la capitale.
Lorsque ma mère en croisait une, elle devenait nostalgique. Dans son pays, ces voitures s’appelaient des droshkès et c’était en tirant sur les rênes d’un cheval attelé à une droshkè, un samedi soir, que mon père était venu la demander en mariage depuis la bourgade voisine. Juste avant qu’elle UN CHEVAL POUR PLEURER Berthe Burko-Falcman
Quand toutes les droshkès de Paris eurent disparu, les seuls chevaux attelés dans la ville l’étaient à une espèce de diligence-réclame des Vins du Postillon. Rouge lie de vin le coche et rouge lie de vin l’habit du cocher. Puis les Vins du Postillon à leur tour disparurent. * Bien plus tard, à mon tour nostalgique des droshkès je décidai de visiter la Pologne. À dire vrai, ma nostalgie a bon dos. En Pologne, je ne fis pas du tourisme. Je me rendis à Oswiecim, une ville polonaise à proximité de laquelle mon père est mort. À l’époque où, enfant, dans les rues de Paris, je voyais les chevaux souffrir, leurs flancs écorchés par les timons de vieilles voitures, leurs bouches déchirées par les mors, leurs jarrets brisés ... Assez de chevaux!... Le nom allemand de la ville polonaise d’Oswiecim. Auschwitz. L’endroit de la mort de mon père s’appelait Auschwitz. Et voilà qui est dit. Et redit. (Chimène, heureuse du discours de sa confidente qui lui annonce le choix de son père en faveur de Rodrigue, se fait répéter par Elvire l’exquise nouvelle pour se laisser aller au bonheur d’y croire. L’une dit et redit. L’autre, à satiété, écoute et ré-écoute et se fait répéter le bonheur.) Besoin de répéter, pour y croire, l’accepter, la vérité de la mort de mon père. Comment croire à un mort sans cadavre? ... Comment le pleurer?...
Qui est le témoin de la mort de mon père sinon le lieu de sa mort?
Et je suis partie pour Oswiecim. En voyage organisé, intitulé pèlerinage.
Départ le matin. Retour le soir même. Un dimanche du mois d’avril. Une journée entre parenthèses. * commandé la veille et arrivé avec trois minutes de retard en bas de chez moi pour m’emmener à Orly. Dans l’avion, à la dame assise derrière mon fauteuil, très agitée, qui m’envoyait dans le dos des coups avec je ne sais quoi de pointu, j’ai poliment signalé ma présence. Elle m’a sermonnée: - «Quand on pense qu’ils ont voyagé dans des wagons à bestiaux et que nous voyageons si confortablement... Je ne vous ai pas fait très mal.
Vous pouvez supporter.» Elle avait raison. J’ai supporté.
Nous accompagnaient deux rabbins. L’un, d’allure jeune, taillé en rugbyman, glabre. La kippa, instable sur son crâne. L’autre, chétif, manteau et chapeau noirs, barbe grise. Sans âge.
Donc vieux. À pleurer.
L’embarquement à Orly avait été rapide, le débarquement à Cracovie fut très long. D’emblée, la paranoïa des pèlerins mit sur le compte du zèle malveillant des policiers polonais, assis sur des chaises, devant des tables très rudimentaires, l’attente qui nous fut imposée. En double ou triple file. Debout. Sans explications. Pendant ce temps, je fouillais mon sac pour trouver mon visa d’entrée sur le territoire polonais. En vain. J’avais oublié chez moi ce visa, obtenu malaisément au consulat. Peu de temps avant le jour du départ.
Je ne comprenais pas comment j’avais pu ne pas l’emporter. Un feuillet volant à la dimension du passeport, frappé de l’aigle polonaise. Afin que la feuille ne glissât pas des pages du passeport par inadvertance, je l’avais placée bien en évidence sur la couverture.
Dans ma file, je m’affolais. Devais-je dire immédiatement que j’étais sans visa d’entrée?
Ou bien attendre mon tour de passer devant le
jusqu’à leur retour? Allait-on me renvoyer immédiatement en France? Sinon où allais-je passer la journée? Où allait-on m’envoyer? ... Devant moi des pèlerins et leurs conseils. Derrière, d’autres avec leur désapprobation. Ils craignaient, par ma faute, une prolongation à notre attente.
Quand je comparus enfin devant ce qui tenait lieu de guichet, nul tourment. Rien. Sinon deux aller-retour des yeux du policier sur mon visage et la photo de mon passeport. Et mon nom, c’està-dire celui de mon père, prononcé à la polonaise: le c de Swarc dit ts, ce qui me fit me sentir à la maison. Sans que je sache quelle maison.
Dans le car qui nous attendait où, comme les autres pèlerins, je montai une fois franchie l’épreuve, je me demandai ce qui avait rendu si aisé le passage alors que j’étais en infraction.
Était-ce mon nom, ni francisé, ni germanisé, facile à dire par un Polonais? Mon visage slave, qui me faisait appeler depuis toujours shiksè par les amis de mes parents? Questions sans réponses. J’étais passée. Et puis voilà. Une fois de plus, j’étais passée.
Nous avons roulé. Je ne sais combien de temps. D’abord je ne voulais rien regarder. Je n’étais pas venue faire du tourisme en Pologne.
J’ai fait mine de dormir. Les autres, je crois, faisaient comme moi. Puis j’ai fini par ouvrir les yeux. C’était le printemps, même dans ce pays.
Et pourtant, tout paraissait gris. Les champs, les maisons. Les arbres étaient encore plus nus que les arbres chez nous en automne. Peut-être parce qu’il était encore tôt, on ne voyait personne. Ou bien étaient-ils déjà tous à la messe? Bientôt, quelques fenêtres s’ouvrirent et je vis des femmes placer sur leurs balcons de gros édredons rouges en plumes, et des oreillers. Je les reconnus. Je les avais toujours vus, à l’identique, dans le lit de ma attelé. Il tirait la voiture dans les rayons du soleil qui avaient enfin dissipé les brumes du matin.
Sa crinière drue et les poils de sa longue queue avaient la blondeur des cheveux de l’homme qui le conduisait. Bien sûr, j’ai pensé à ma mère, à la demande en mariage. Il y eut d’autres chevaux dorés conduits par des charretiers blonds sur la route jusqu’au site du pèlerinage. * Et puis, nous sommes arrivés. C’était encore avant midi. Je ne sais plus ce qui m’est venu à l’esprit, ou même si quelque chose m’est venu à l’esprit quand j’ai franchi la porte. ARBEIT MACHT FREI. Sans doute une impression de familiarité, de connu. Comme lorsque je me suis trouvée la première fois devant les Botticelli des Offices à Florence.
À Birkenau, à Auschwitz, j’ai essayé de laisser venir les émotions, les capter. Voire les capturer. Pleurer peut-être. Et cependant, même quand le rabbin vieux a parlé devant la plaque rédigée en yiddish, a dit ces mots: « ... sur cette terre maudite de la Pologne ... », (je ne sais plus à quel propos), quand il a lu des Psaumes, a lu un chapitre du Guide des égarés (« de la retape pour Dieu », ai-je pensé), jamais je n’ai été émue. Toutefois, j’ai aimé que le vieil homme ne pratiquât pas le pardon.
Autour de moi, seuls les hommes pleuraient ou s’essuyaient les yeux. Quelques-uns avaient posé une kippa sur leur tête. Les femmes semblaient dures. Fermées. Parmi les pèlerins, il y avait trois anciens déportés. Deux hommes et une femme, madame Salmon. Pendant le Kaddish, j’ai fixé mes yeux sur la femme. Si elle pleurait, je pleurerais. Au début de la prière des morts, elle avait recouvert ses jolis cheveux blonds de
marré. Sûrement griffé. Il faisait bon ce matin à Birkenau. Le soleil était chaud et haut. La femme a levé son visage, ses yeux bleus vers le ciel. Elle était mignonne, très coquettement vêtue. Avec des bas noirs brodés, des souliers noirs à talons hauts. En cuir verni. Comme son sac, auquel elle semblait agrippée. Elle le tenait serré contre son manteau bleu marine. Ample et souple. La chaleur et la tension avaient rougi ses joues. Puis, ses yeux sans larmes quittèrent le ciel pour fixer un point. Loin devant. Impressionnant ce regard sec, altier chez cette toute petite femme jolie, ronde et rose. Elle ne sembla pas entendre le message de repentance lu par une militante des amitiés judéo-chrétiennes qui participait au pèlerinage.
Après la cérémonie, j’ai suivi la petite dame blonde. Quand elle a changé sa paire de chaussures, pour ne pas se fatiguer, contre une autre paire semblable, et tout aussi incongrue dans la pierraille du site, je lui ai prêté mon bras pour qu’elle s’y appuie. Elle m’a fait la faveur de l’accepter bien qu’elle n’en eût pas besoin, son fils était là qui l’accompagnait. Un homme d’une quarantaine d’années. Les yeux noirs. Très brun.
Silencieux. Il ne devait pas avoir l’habitude de porter la kippa. Constamment, il posait une main sur le sommet de son crâne, pour vérifier si sa tête restait couverte.
Tandis que madame Salmon se rechaussait, elle me dit combien elle avait voulu se faire belle pour les copines qui y étaient restées. Elle était arrivée à Auschwitz en janvier 1944. Elle avait vingt ans. Elle en avait soixante-quatre maintenant. Elle revenait ici pour la première fois. – «Pour mon fils. C’est lui qui l’a voulu. Pour mon fils et pour les copines.» – «Et d’abord qu’est-ce que c’est que ce soleil?
Je suis restée ici un an, il n’y a jamais eu de soleil.» Les cheminées-vestiges de Birkenau la surprirent. À moi, elles parurent une suite de gibets dressés par quelque néoromantique décadent. .
Dans la chambre à gaz, une touriste tenait sa pochette Jet Tour orange, coincée sous son bras.
Je ne savais pas si madame Salmon l’avait vue.
Nous sommes allées ensemble aux toilettes. La préposée nous a demandé quelque chose où il était question de zlotys. Mais ni madame Salmon ni moi n’avions de monnaie. J’étais embarrassée.
Elle pas du tout: – «J’ai fait pipi gratis ici pendant un an, ce n’est pas aujourd’hui que je vais payer.» Son fils nous attendait. Dehors, il faisait de plus en plus chaud. Une journée lumineuse.
Irréelle. Aucun repas de midi n’avait été prévu.
Peut-être même devions-nous jeûner. Nous avions soif. Un glacier ambulant était là, arrêté près de nous. Le fils nous offrit à chacune un cornet, avec des boules qui se fondaient en crème sous le soleil. Nous étions toutes langues dehors et nos mentons levés pour ne pas nous salir, lorsqu’un groupe de notre pèlerinage nous croisa. Une dame, peut-être celle qui m’avait sermonnée dans l’avion, dit combien elle était choquée qu’on pût ainsi, à Auschwitz, s’offrir des glaces.
Madame Salmon a haussé les épaules: – «Et alors quoi? ... La vie a continué. Je suis là avec mon fils. La vie continue. Vous avez vu la touriste dans la chambre à gaz avec son programme sous le bras? C’est aussi la vie. Et dans la vie, moi, j’aime les glaces.» Je ne sais plus à quel moment nous avons quitté Auschwitz pour retourner à Cracovie. Nous devions y passer quelques heures avant de repar-
* Il faisait chaud. J’étais assise près d’une vitre. Presque toutes les constructions le long de la route étaient en briques sombres, comme les blocks du lager. Je me suis demandée si toute la Pologne était ainsi bâtie de briques sales. Si toute la Pologne était un Auschwitz. Avant le pèlerinage, j’avais imaginé les blocks comme les baraques en bois du camp de Pithiviers, où j’avais vu mon père pour la dernière fois. Pas ces édifices en dur, sorte de pari insolent sur l’éternité.
Ce dimanche d’avril, à Auschwitz, tout m’a semblé familier. S’est fondu dans les images installées en moi au cours du temps. Est demeuré irréel. Je n’ai rien vu à Auschwitz. Rien pleuré. Je ne pouvais tenir quitte mon père de son absence.
Toujours pas. * Comme les autres pèlerins, je somnolais lorsque le car s’est arrêté à Cracovie. Devant l’entrée du vieux cimetière juif de la ville. Tandis que les rabbins allaient négocier avec les pontifes du diocèse, de l’avenir du Carmel édifié à Auschwitz, nous fûmes invités à visiter le cimetière. Un vieux cimetière juif devenu monument historique pour tous les Polonais. Hors d’usage depuis le début du dix-huitième siècle. Avec de vraies tombes.
De vrais morts. Des cadavres retournés à la poussière par l’effet du temps. Quelques juifs locaux y servaient de guides. Et nous, les juifs de France, nous regardions ces juifs de Pologne. En Pologne.
Comme venus d’un autre temps. Inexistables.
Ensuite, je me suis promenée seule dans les rues de ce qui avait été le quartier juif de la ville.
Les briques et les pierres des rues avaient gardé la mémoire des anciens habitants. Je les ai entendus dans le silence de cette fin d’après-midi de printemps. J’ai vu la trace laissée par la mèzuzah sur le seuil des portes. Puis je suis remontée dans le car avec les autres. * Ma nuit précédente avait été brève et le début de cette journée semblait perdu dans l’éternité.
Pourtant, je ne me sentais pas fatiguée. J’aurais juste voulu être ailleurs. Je ne le savais pas, mais j’étais épuisée. Dès que je fus assise à ma place, la tête contre la vitre, je m’endormis.
C’est sans doute un coup de frein brusque qui me réveilla. Le bras gauche de mon voisin m’avait empêchée de venir me cogner contre le dossier devant moi. Le car était arrêté. Le soleil avait disparu mais il faisait encore jour. Devant nous, un poids lourd était arrêté en biais. Sur le côté droit de la route, un homme faisait de grands gestes.
Un homme jeune, blond. Sur son visage, comme un rictus. Je l’ai d’abord pris pour le conducteur du camion. Mon voisin a dit: – «Son cheval a été tué par le poids lourd. Et le paysan pleure.» Au milieu de la route, la droshkè renversée, le cheval couché sur le côté. Sa robe dorée comme les cheveux de l’homme qui pleurait de tout son corps. Et de tout mon corps, j’éclatai en sanglots.
Paris, décembre 1995