(L’action commence à Tunis. Les personnages formant le cercle familial et vivant sous le même toit sont la grand-mère, Taïta (1881-1955) ; ses deux filles, Suzette (1911-1986) et Paulette (1918- 2012) ; son gendre, Mouche (1897-1977) ; ses trois petites-filles, Simone (1931-2000), Lucette (1936-) et Monique (1939-). Ma langue maternelle est le français, ma langue grand-maternelle, non. « Grand-maman », comme nous, les filles, l’avons d’abord appelée, parlait l’arabe. Et comme elle vécut jusqu’à son dernier jour auprès de ma mère, nous, les filles toujours, entendions constamment parler l’arabe autour de nous. Taïta avait fréquenté l’école élémentaire et donc appris à lire et écrire en français.
Elle avait peut-être atteint le niveau du Certificat d’études primaires, sans toutefois passer l’examen.
De cet apprentissage, restait le souvenir de quelque fable de La Fontaine, qu’elle récitait devant nous, rougissante, souriante, comme une prouesse d’enfant. Elle faisait du français un usage régulier.
L’après-midi, quand elle avait accompli toutes ses tâches et posé son tablier, elle s’asseyait, chaussait ses lunettes et, le quotidien en main, y suivait trois rubriques. Premièrement, l’heure du coucher du soleil, la date du calendrier juif, celle du calendrier commun, d’où découlaient des décisions, des actions, aussi importantes que l’extinction des feux le vendredi à l’approche du shabbat, et le bain, le shampooing, la toilette plus longue qu’à l’ordinaire, qui la précédait ; ou encore la visite mensuelle au cimetière, ou la préparation d’un rituel. mémoire, de calcul mental, que de chercher une information inédite. Le bulletin météorologique formait la deuxième rubrique, décisive les veilles de grande lessive, c’est-à-dire le mercredi, quand elle monterait dès le petit matin à la terrasse, chargée du gros linge de la semaine écoulée, sortant de la buanderie bassines et lessiveuses, activant le pri- mus à pétrole, faisant bouillir d’énormes volumes d’eau pour les draps et serviettes, savonnant le linge, le frottant sur des planches de bois striées de rainures parallèles coupées en biseau, l’essorant, le rinçant une, deux, trois fois, le déployant d’un coup sec des deux mains, et l’accrochant enfin aux fils tendus sur la terrasse. Elle rentrait de cette bataille, dont elle avait le commandement, mais qu’elle livrait avec une femme de lessive – c’est ainsi qu’on la désignait –, Fatma, qui lui apportait des nouvelles sur les autres clientes, et prodiguait des conseils quand il le fallait, elle rentrait donc en fin de matinée transpirant, essoufflée et satisfaite.
Ses draps, ses nappes, étaient les plus blancs de tout le quartier.
Grand-maman pratiquait le journal quotidien pour consulter, troisième rubrique, le carnet, source fondamentale d’informations sur les événements affectant les gens de son milieu. La Presse était plutôt le quotidien des juifs, La Dépêche tunisienne celui des Français. Le carnet traduisait cette distribution. Et s’il annonçait le décès d’une personne de sa connaissance, ou alliée à, ou proche d’une personne de sa connaissance, elle devait se préparer pour une visite de condo- MES LANGUES MATERNELLES, PLUS D’AUTRES Lucette Valensi
frères établis à Marseille, avec lesquels elle échangeait une correspondance sporadique. Je paierais gros pour avoir sous les yeux les lettres reçues de Marseille ou envoyées de Tunis. Elles ont disparu, et les contacts avec la famille de ces deux émigrés précoces ont été rompus avec la mort de ma grand-mère. J’ignore même le prénom de ces grands-oncles. L’un d’eux s’appelait peut-être Élie, Élie Zeïtoun. Je sais seulement qu’après la guerre, nous apprîmes la mort en déportation d’une cousine germaine de ma mère (la fille de l’un de ces deux oncles marseillais) et de sa famille. Mariée, elle portait le nom de son époux, Benveniste. J’ai pu le vérifier au Mémorial de la Shoah, où ils figurent pour l’année 1943. Quand la nouvelle de leur mort nous parvint à Tunis, je restai fascinée par une photographie de très petit format, le bord découpé en zigzags irréguliers, qui représentait en gris et blanc une jeune femme, le visage tourné vers son enfant qu’elle tenait par la main. Cette image avait pour moi quelque chose d’incompréhensible. Comment était-il possible que les deux cousines figurant sur la photographie, minuscules et pourtant presque palpables, aient disparu ? Que je ne puisse plus les voir que sous cette forme à peine distincte ? La photographie, abandonnée à Tunis, est restée gravée dans ma mémoire, et la petite-fille éblouie par la lumière – car on exposait face au soleil les sujets qu’on allait photographier, et si longtemps que les larmes finissaient par leur brouiller la vue –, me regarde encore de ses yeux plissés, et comme hier, me serre le cœur.
Taïta avait ainsi l’usage du français écrit, non de la langue orale qu’elle comprenait fort bien néanmoins. Elle s’exprimait en arabe et seulement en arabe. Un jour que ma mère était absente, quelqu’un avait sonné à notre porte, une femme, française, dont je n’ai conservé scène. L’inconnue posa sans doute une question, grand-mère lui répondit en français. L’échange fut aimable, bref, et la porte se referma. Quand grand-mère se retourna, on voyait encore qu’elle avait rougi. Elle nous demanda timidement si elle s’était exprimée correctement, notre réponse la rassura.
Un autre usage quotidien du français consistait à introduire des vocables arabisés tels que bardishu (pardessus), bisklet (bicyclette), tumu- bil (automobile), babur (bateau à vapeur), ou tram (pour le véhicule correspondant, et tant pis si le mot venait en l’occurrence de l’anglais) dans le judéo-arabe que parlait grand-mère.
La plupart des autres emprunts étaient faits à l’italien. Je pourrais dresser ici tout un catalogue des mots entendus autrefois (baniu, sbitâr, sbishiriya, buntu, bil gustu, fazulia, maqrûna, djilât, bashkutu, etc.), mais en laisse le soin aux linguistes. Je devais découvrir bien plus tard la dette de notre parler arabe à l’égard de l’espagnol et du portugais. Nous ignorions que telles de nos manières de faire, tels de nos menus, portaient une marque ibérique restée indélébile, héritage des juifs et des musulmans expulsés de la Péninsule entre les XIVe et XVIIe siècles. J’invite le lecteur juif tunisien à chercher du côté du Portugal et de l’Espagne plutôt que de l’Italie l’ancêtre de la gui- sada, du bulu, de l’orgeat et autres délices, et à nous en fournir la meilleure recette.
Grand-mère s’adressait à ses filles, à son gendre, mon père, à nous, en arabe, et ils lui répondaient de même, pas nous. Entre mon père et ma mère, entre celle-ci et sa sœur, le français alternait avec l’arabe. Mon père préférait l’arabe, ce qui irritait un peu ma mère, pour qui cet usage premièrement était vulgaire, et deuxièmement ne nous donnait pas le bon exemple. Elle n’en disait
était privé des bonnes manières. Pour nous, mes sœurs et moi, le français primait sur l’arabe que nous comprenions néanmoins, et savions utiliser au besoin avec ceux qui ne pratiquaient pas d’autre langue. Sans être ma langue maternelle, l’arabe était ainsi langue familiale et familière.
Les années passant, nos parents et les membres de leur génération s’en éloignèrent et même y renoncèrent presque complètement une fois établis à Paris. Presque, car les impressions fortes, l’expression de l’horreur ou de la plus grande tendresse ne pouvaient se dire qu’en arabe ; les proverbes aussi, qui résumaient une situation mieux qu’un long discours. Le recours à l’arabe servait encore à communiquer une observation discrète quand on était entouré d’un public francophone et qu’on ne désirait pas être compris. Et encore !
Au printemps 1977, j’entrepris de collecter les archives orales des juifs tunisiens installés en France. J’élargis bientôt le projet à l’ensemble des juifs du pourtour de la Méditerranée que des circonstances toujours différentes et toujours semblables avaient conduits un jour ou l’autre à s’établir en France. Puis j’entraînai Nathan Wachtel dans la même enquête, et ce furent tantôt des ashkénazes, tantôt des séfarades, comme on commençait à les désigner alors, que nous interrogeâmes l’un et l’autre. Au printemps 1977, j’allai rejoindre une réunion de famille où mes parents devaient retrouver des cousins et cousines. Voyageant en métro vers le lieu de la rencontre, un gros sac abritant mon magnétophone encombrant, je me demandais si la conversation se déroulerait en français ou en arabe. Quand j’arrivai à destination, les joutes oratoires étaient déjà engagées, chacun rapportant des anecdotes sur le passé, coupées d’éclats de rire, de commentaires ou de détails piquants, dans une belle cacole métro ? Pas la moindre équivoque, tout se passait en arabe, la langue de leur passé remémoré, la langue de l’affectivité, la langue du bonheur qui est supposé avoir précédé tout exil.
De tout ce groupe de onze ou douze personnes qui chahutaient allègrement en arabe, un seul aurait su l’écrire, mon père, qui l’avait appris à l’école de l’Alliance israélite universelle et avait eu à l’employer dans les calligraphies qui décoraient parfois ses carreaux de faïence. Il se débrouillait aussi en italien. Siciliens et Napolitains étaient nombreux en Tunisie, longtemps plus nombreux que les Français. Ils occupaient des positions fortes dans le bâtiment, et plus généralement, dans divers métiers productifs, des positions d’entrepreneurs, de contremaîtres, d’artisans et ouvriers spécialisés, quand les emplois non qualifiés revenaient aux Tunisiens musulmans. Aussi mon père avait-il souvent à faire avec des travailleurs italiens. Il en employa lui-même plusieurs. La rangée de modestes habitations qui flanquait la fabrique abrita longtemps des familles italiennes, qui faisaient pousser une vigne autour de la porte d’entrée, et sécher leurs pâtes fraîches sur des bâtons tendus entre deux chaises installées sur le seuil. Ma mère aussi comprenait l’italien et pour les mêmes raisons. Il fallait pouvoir traiter avec la couturière, la Signora, à laquelle elle confia longtemps la confection de tous nos vêtements. Je suppose aussi qu’ayant fréquenté l’école élémentaire de La Goulette, elle avait eu des condisciples siciliennes, car le vieux port était peuplé de Siciliens.
Bref, on grandissait en entendant parler l’italien autour de soi, on le comprenait si on ne le parlait pas, on le lisait si on ne savait pas l’écrire.
Sans avoir appris l’italien au lycée, j’ai pu savourer la littérature italienne qui nous parvenait avec les volumes des éditions Einaudi, à la jaquette élé-
porain. C’est une condisciple et amie qui les introduisit la première dans notre circuit, les romans de Pavese, Vittorini, Cassola accompagnant les films néo-réalistes de l’après-guerre. Au lycée, j’appris aussi trois langues mortes, le latin, l’anglais et l’allemand. Elles existaient sur le papier, versions, thèmes, déclinaisons, extraits de textes littéraires qui ne servaient ni à la conversation ni à la fréquentation de littératures contemporaines.
Je reprends : le français est ma langue maternelle, l’arabe ma langue grand-maternelle, l’italien est musique de fond. Le français, mais celui de la colonie, une langue importée qui avait perdu une partie de ses bagages en chemin. Je devais en mesurer l’effroyable pauvreté quand j’entendis s’exprimer les étudiants qui fréquentaient comme moi la Sorbonne, entre 1955 et 1960. J’eus à leur contact l’impression qu’en vérité un abîme nous séparait. Ils avaient une diction claire, un lexique inépuisable, une grammaire rigoureuse. Ils trouvaient les mots nécessaires pour conduire une phrase jusqu’au bout, sans interjection ni points de suspension. Ils pouvaient penser à haute voix quand je bredouillais entre réflexion et émotion.
Je mis plus de vingt ans à franchir l’abîme.
Notre langue garda longtemps, toujours peutêtre, la faiblesse d’une langue acquise, pas tout à fait étrangère, mais empruntée à ses détenteurs légitimes, et décolorée, appauvrie, par ce transfert.
Ainsi, ma mère, sa sœur Paulette, avaient-elles mémorisé des formules entendues je me demande où, qui revenaient souvent dans la conversation et jusqu’à la fin de leur vie, comme si leurs paroles étaient semées de citations. « Quelle horreur est la vôtre ! » s’exclamait ma mère, d’une voix aiguë qui n’était pas de son timbre habituel, quand quelque chose la choquait. « Le roi n’était pas mon cousin ! » lançait ma tante pour conclure le récit d’un parisiennes et elle emprunta alors à ses collègues des expressions populaires qui m’exaspéraient : « machin et quoi et qu’est-ce » achevait une phrase pour laquelle les mots exacts lui manquaient. « Ça ou peigner la girafe… ». Et mon exaspération exaspérait ma fille – « Bon, ça va, tout le monde n’a pas fréquenté la Sorbonne ! » – , quand ce qui m’irritait, ce n’était pas (seulement) la vulgarité de ces formules ou leur répétition, mais le recours, encore et toujours, à l’emprunt, notre incapacité à jouer librement de tous les mots du vocabulaire. Comme si le français consistait en un répertoire fermé d’expressions toutes faites. Paulette, cela dit, m’épata plus d’une fois. Sa fidélité aux programmes de télévision, ses lectures – oui, ses lectures, car dans sa vieillesse, elle se mit à lire les romans que Monique et moi choisissions pour elle –, introduisirent dans sa langue des mots techniques ou poétiques qui me laissaient coite. Elle souriait alors d’un sourire satisfait quand, les ayant prononcés, elle en voyait l’effet sur mon regard.
Les langues parlées par moi et autour de moi se bousculent dans d’autres souvenirs. J’y reviens, car les choses, loin d’être figées, changeaient constamment et chacun d’entre nous s’appropriait les langues à sa manière. Retour à l’arabe : j’entends et comprends l’arabe parlé depuis ma plus tendre enfance, et peux au besoin y avoir recours. (Et qu’on ne vienne pas dire que notre parler relevait de l’arabe de cuisine, propre seulement à communiquer avec le petit peuple. Nous avions tous les mots pour dire l’angoisse et le soulagement, l’insolence et la sagesse, la patience et l’énervement, la solitude et l’exil. Seule me frappe la pauvreté du vocabulaire religieux. La foi, la piété, l’observance rigoureuse des rituels, tout se résumait à une expression, « craindre Dieu ». Oui, en avoir peur.
C’est la peur, dans notre enfance, qui devait gou-
qui ont leur propre accent et intervertissent régulièrement ch/s, j/z et j’en passe, et celle des musulmans dont le « parler tunisien » auquel personne ne consent à reconnaître le statut de langue nationale, est différent de l’arabe dit classique, même dans la forme modernisée qui nous parvient par la radio. Vous me suivez toujours ? Je résume : l’arabe parlé de mon milieu juif (1) est différent du parler arabe musulman (2) lui-même différent et de l’arabe classique (3) et de l’arabe standard moderne (4). Inutile de dire que suis sourde à ces deux dernières variétés jusqu’au moment où, vers l’âge de 16-17 ans, je suis sensibilisée au mouvement d’indépendance. Je suis alors lycéenne, en classe de Première puis en terminale, et déniaisée par des condisciples qui, avant moi, ont adhéré au Parti communiste, je deviens à mon tour membre de ce parti qui tout à la fois représente le courant laïque du mouvement anti-colonial quand le Néo- Destour est le parti des musulmans, et forme un milieu intellectuel effervescent, sans équivalent dans le reste de la société. Le parti est aussi totalitaire que tous les autres, mais peu importe, le projet immédiat, la mise en cause du régime colonial, me rend aveugle aux pratiques sinistres du communisme réel. Fin 1952-début 1953, me voici donc engagée dans le mouvement de libération. Je dois dire que la lecture du Manifeste du parti communiste fut pour moi un éblouissement. Je me revois encore. L’accès du salon et de la salle à manger était interdit, parce qu’on venait d’« essuyer le parterre », autrement dit de laver le carrelage à grande eau. Je m’étais donc repliée sur l’unique autre pièce, la chambre à coucher des parents. Là, assise à même le sol, adossée à leur grand lit, sous un vif rayon de soleil qui pénétrait par le balcon, je lus et relus les phrases sonores du Manifeste. Il me fallut près de vingt ans pour me remettre de ce moment de libérer. Je pris donc des leçons particulières d’arabe, et me mêlant à des lycéens ou à des militants musulmans, je m’employai à corriger mon accent juif pour adopter l’accent dit arabe. Peine perdue, mes interlocuteurs observant mes efforts avec un sourire condescendant. Je fis des progrès pourtant, c’est indéniable. Puis une fois à Paris, je m’inscrivis aux Langues O, pour un an seulement, la fréquentation de bâtiments dispersés entre la rue de Lille (Langues O), la Sorbonne (rue du même nom, pour les enseignements d’histoire), la rue Saint-Jacques (pour ceux de géographie) s’avérant acrobatique. Finalement, ce furent la pratique intensive des archives et la lecture, d’abord lente et ardue, puis plus aisée, de documents imprimés, qui me fit passer de l’usage de l’arabe parlé à un degré acceptable – pour la conduite de mes recherches en histoire – de connaissance de l’arabe écrit. Ouf !
Les linguistes vous diront qu’une langue commune connecte entre eux les membres d’une communauté, que parler sa langue c’est être d’emblée muni d’un certificat d’affiliation. Les usages différenciés de la langue par les membres de groupes mitoyens exacerbent ce rôle. Dans la Tunisie coloniale de mon enfance et de ma jeunesse, le français était la langue du colonisateur, c’était la propriété des Français de France. Nous en pratiquions une autre forme, avec sa syntaxe et son accent propres.
Les Tunisiens musulmans – qu’on appelait alors les Arabes – une autre encore. Et même deux, car les Tunisiennes ne roulaient pas les r, les Tunisiens si. Accent, expressions idiomatiques, syntaxe, suivaient leur propre cours, reconnaissable instantanément. Et ainsi du reste, pour les gens d’origine italienne, ou maltaise, ou que sais-je encore. Chacun reconnaissait ainsi les siens et les autres et réglait ses échanges en fonction de ces signaux. Tout ce chatoiement aurait été fort aimable s’il s’était
On veut nous faire croire aujourd’hui que cette utopie a existé. Tunis se réclame d’un passé où dominaient les valeurs de tolérance et d’ouverture ; les juifs de Tunisie se racontent publiquement que l’harmonie régnait entre membres des différents groupes religieux, s’associant aux fêtes les uns des autres, ou prenant des repas les uns chez les autres.
Pieux mensonge, les prescriptions religieuses interdisant de manger à la même table, la ségrégation spatiale de s’associer aux rituels des membres d’un autre groupe. Si ces échanges eurent lieu, ils furent l’exception plutôt que la règle ; et ils devinrent possibles après l’Indépendance, quand les Tunisiens retrouvèrent leur dignité et n’eurent plus à dissimuler leur propre culture.
En vérité, les langues, comme du reste toutes les pratiques et valeurs, s’organisaient en un système fortement hiérarchisé. Le français des Français siégeait au sommet de notre Tour de Babel, le français des autres, imparfait, se calait plus bas, et les divers autres parlers dévalaient au-dessous.
Ou au-dedans, comme moyen de reconnaître les siens, de rester soi et entre soi. La distinction – au sens de bon goût, de bonnes manières et de bonne éducation –demandait l’étouffement de ces voix, l’effacement de nos signes distinctifs, même s’il scellerait, à terme, l’extinction de notre groupe.
J’allais oublier une autre composante de la musique familiale, l’hébreu. Oubli significatif, que je répare ici juste après avoir parlé d’extinction de notre groupe, d’assimilation en somme, de dissolution dans la société française qui nous a accueillis après notre émigration ? Ce n’est pourtant pas de cela qu’il s’agit. L’hébreu était la langue inintelligible utilisée pour les rituels religieux, et par les juifs de genre masculin exclusivement. Mon père seul pouvait la lire, et il le faisait à haute voix. Il entonnait très régulièrement et dans l’ordre la de prières servait plutôt de prompter, car il suffisait à mon père de relire les premiers mots d’une prière pour en retrouver la cantilation et la réciter jusqu’au bout. C’était comme s’il avait appris à lire par la méthode globale, identifiant des groupes de mots sans les déchiffrer un à un. Je crois qu’il n’aurait pas su lire des textes en hébreu autres que ceux de son bréviaire. Quand il se trouvait en compagnie d’autres juifs, tous suivaient exactement la même mélodie et prononçaient l’hébreu de la même manière. Si on veut saisir ce qu’est une tradition, ici celle des juifs de Tunisie, je rapporterai un souvenir qui remonte aux années 1960. Mes parents étaient à Malakoff pour la célébration de Kippour, seule occasion pour laquelle mon père se rendait à la synagogue. Or il ne s’en trouvait pas dans le voisinage. Je lui proposai de passer la nuit chez moi, dans le quartier des Gobelins à Paris, d’où il pourrait se rendre à pied à une synagogue que j’avais repérée. Il accepta l’invitation, mais revint du service du soir profondément déçu. La synagogue avait été investie par des juifs d’Algérie, qui récitaient les prières sur un autre mode que celui auquel il était habitué. Déconcerté, il se refusa à rejoindre la congrégation le lendemain, préférant jeûner et méditer dans la solitude. C’est sans doute de ces colorations spécifiques, qui touchaient à notre parler, à nos pratiques rituelles, à nos recettes de savoir-vivre, qu’était faite notre tradition culturelle. Elle ne nous séparait pas seulement de nos voisins musulmans ou chrétiens, elle nous différenciait aussi des autres juifs d’Afrique du Nord, et a fortiori, des juifs d’Europe. Reste que la langue de la religion était réservée aux hommes. Les femmes de notre famille préparaient infailliblement tout ce qu’exigeaient les rituels, mais fidèles au rôle qui leur était assigné, elles n’apprenaient pas l’hébreu.
Elles reconnaissaient les prières à l’oreille, les
de même trilingue. Mon père en lisait à haute voix les sections en hébreu d’abord, puis en judéo-arabe (le texte hébreu, traduit en arabe vernaculaire et transcrit en lettres hébraïques), et nous suivions en silence la traduction en français. Il nous arrivait de poser des questions. Rien de plus approprié pour un rituel qui consiste justement en la transmission d’une histoire, la sortie d’Égypte, de génération en génération. Et ce n’est pas le récit de cet épisode qui assure cette transmission, mais un jeu infini de questions et de réponses fournies par les rabbins d’autrefois. Nos questions à nous restaient invariablement sans réponse, ou recevaient invariablement celle-ci : « Parce que c’est comme ça ». Il est vrai que la lecture de la Haggadah avait pour but d’arriver par le plus court chemin à la consommation du repas de Pâque, dont les effluves avaient gagné dès longtemps tout l’appartement, et qui avait demandé des heures de préparation, avec ses vingt-six herbes et légumes, la viande de l’agneau sacrifié la veille, la saucisse dont chacun des ingrédients avait été minutieusement haché à la main.
Comment s’étonner que ce Dieu redoutable, cette langue opaque, ces rituels obscurs nous soient devenus étrangers (et que de tout cela, seul soit conservé l’héritage maternel, la recette des mets qui accompagnaient chacune des célébrations) ?
Comment résister à la fascination du français, qui devait d’abord sa supériorité à son statut de langue du colonisateur, mais la méritait aussi parce qu’elle était, à l’inverse des autres langues parlées autour de nous, celle de la littérature, et même des littératures ? Elle nous offrait l’accès, au-delà des textes scolaires, à la « grande » littérature fran- çaise, mais aussi aux traductions d’œuvres russes, américaines ou autres. Si la perte de la langue de nos pères était une amputation, l’acquisition du Aussi longtemps que nous avons vécu à Tunis, nous avons traversé tous ces changements sans un instant perdre le sentiment d’une grande stabilité, d’une solide continuité. L’arabe que nous parlions avait su absorber au cours des siècles des mots espagnols, portugais, turcs, italiens, français, plus quelques pincées d’hébreu. Il avait été capable de sans cesse se renouveler. Il fut englouti sous le choc du français, et se tut avec ses derniers locuteurs quand nous avons traversé la Méditerranée. Je me prends à rêver. Si nous, juifs de Tunisie, étions restés en Tunisie après l’indépendance, quand la langue arabe retrouva son rang, n’aurions-nous pas, une fois de plus, adapté notre parler à la nouvelle situation ? Nous aurions eu alors deux langues créoles à notre portée, le français post-colonial qui vit sa vie en Tunisie, et un parler judéo-arabe mis à jour. L’arabisation imposée dans l’administration et dans l’enseignement nous aurait aussi conduits à maîtriser l’arabe moderne. Rien de tout cela ne s’est réalisé. Notre parler avait-il besoin d’un lieu, d’un sol pour rester langue vivante ? Pas sûr… Les descendants des juifs chassés de la Péninsule ibérique continuèrent à pratiquer la langue espagnole des siècles après l’expulsion, et sans plus de contacts avec le pays de leurs ancêtres. Nous pas. Tout nous incitait à abandonner notre parler déclassé, issu d’une langue déclassée. Le succès de notre intégration à la société française était à ce prix.
Le français colonial était lui aussi un dialecte fort éloigné de la langue académique. Une grande partie de ses expressions étaient impropres à l’écrit. Sa musique était rebelle à toute transcription, sa grammaire, une injure à la grammaire scolaire. Aujourd’hui encore, la langue que je parle avec les miens reste différente de celle que j’emploie hors du cercle familial. Et tandis que mes souvenirs remontent à la conscience, ils
l’on me pardonne d’évoquer ici un écrivain de métier, dont je n’ai hélas pas le talent. En préface à Kanthapura, le romancier indien Raja Rao s’explique sur la langue à laquelle il a recours.
Raconter n’a pas été facile. Il nous faut faire passer dans une langue qui n’est pas la nôtre l’esprit qui est le nôtre. Il nous faut faire passer les diverses nuances et omissions d’un certain mouvement de la pensée qui paraît maltraité dans une langue étrangère. J’emploie le mot « étrangère », mais l’anglais n’est pas pour nous une langue réellement étrangère. C’est la langue de notre structure intellectuelle – comme le sanscrit ou le persan avant lui –, mais pas notre structure affective.
Nous sommes tous indistinctement bilingues, beaucoup d’entre nous écrivant dans notre propre langue et en anglais. Nous ne pouvons pas écrire comme les Anglais. Nous ne pouvons pas écrire seulement comme Indiens… Notre façon de nous exprimer doit donc être un dialecte qui se révélera un jour être aussi distinct et coloré que l’irlandais ou l’américain. Le temps seul le justifiera.
Et plus loin, « Nous, en Inde, pensons vite, nous parlons vite, et quand nous bougeons nous bougeons vite. Il doit y avoir quelque chose dans le soleil de l’Inde qui nous fait nous presser et basculer et continuer à courir ». Nous aussi parlions vite, si vite que les mots ne suivaient pas, et que notre éloquence tenait plutôt au regard, aux gestes, à la voix et à ses intonations. De notre dialecte colonial, nous n’avons pas fait une langue littéraire. Il nous a fallu le ravaler, comme l’arabe parlé, et n’en garder que l’usage familial et intime. Sauf lorsqu’un lapsus nous trahit, et fait venir un sourire surpris, amusé, chez nos interlocuteurs français.
J’ai oublié ce que j’éprouvais quand, rentrée à Tunis après mes études en Sorbonne, de préparais mes premiers cours à l’intention de mes élèves de lycée. Mais je me souviens d’avoir trouvé, dans les souvenirs de Simone de Beauvoir, l’exacte description de mes inquiétudes d’alors, de sorte que pour les retrouver, il me suffirait de relire les Mémoires d’une jeune fille rangée. Sans doute ai-je une prédilection pour les autobiographies ?
Mes souvenirs répondent toujours aux souvenirs des autres. Toujours une conversation s’engage entre eux et moi. Ils me cèdent même la parole.
Ce sont toutefois les relations de tels d’entre eux à une langue, ou à deux, qui me retiennent et me sont restées en mémoire. Ils parlent tantôt de l’expérience coloniale, tantôt de celle de membres d’une minorité religieuse qui ne pratique pas ou pratique mal la langue nationale du pays où ils vivent : « Maintenant, on va lui couper la langue », se souvient Élias Canetti. Je ne parle pas la langue de mon père, écrit Leïla Sebbar. « Je ne parle qu’une langue et ce n’est pas la mienne », murmure Jacques Derrida. « C’est désespéré », dit-il encore. L’arabe est langue « orpheline », « exilée » pour Anny Dayan-Rosenman, le fran- çais « langue marâtre » pour Assia Djebar, « butin de guerre » pour Kateb Yacine, tandis qu’Abdelkader Khatibi parle d’« expropriation coloniale », tous trois avec un accent hostile. Ils disent tous mieux que moi quelque chose que je voudrais dire. Et aussi, que la langue ravalée, abolie, me fait mal, comme la douleur survit à l’amputation d’un membre. Mais l’anesthésie vient avec le français. Sans lui, le souffle manque. Et la vue, et l’ouïe, et la volupté des sons que j’entends, des mots que je lis, des phrases qui courent : en fran- çais, la langue de l’autre et la seule par laquelle je respire. La mienne propre. La mienne ?