Retour au XXIe siècle. Aux soixante-dix ans, de l’homme. Photos. Là, à vingt ans, au Sahara justement, pantalon noir aux broderies blanches.

Ici, à quarante ans, à Montréal, fumant une cigarette. Et maintenant ? Maintenant, il s’approche du miroir. Quoi de neuf ? Pas de commentaire.

Simplement, ce mot : septuagénaire ! Tout est vieux. Saxophone à la radio. Saxo du sexa. Sexe en saxo. Déchirures dans le tissu de l’âme.

L’avait-il remarqué, auparavant ? Dans la rue, les jeunes ne regardent pas les vieux. Ils restent dans un paysage de jeunes. Leurs yeux croisent seulement des regards de leur âge. Si par hasard un jeune considère un vieux, c’est un peu comme s’il découvre une chose étrange. Une pièce de musée. Une institution. Une destitution. Une ruine déjà présente dans une architecture monumentale. Quant aux vieux, s’ils observent d’autres vieillesses, c’est pour se comparer à elles. Celui-ci se traîne. Celui-là trottine comme un automate.

Pourtant, il doit avoir mon âge. Celle-ci vibre en raison de ses trop-pleins. Terrible ! Il arrive, cependant, que des vieux suivent des yeux la jeunesse qui passe. Elle passe, justement ; ils le savent. La jeunesse l’ignore. Cette ignorance, c’est la jeunesse. Les vieux, la voyant passer, ont l’impression de se laver. Tout comme on se lave d’une faute, d’un péché. Ou d’un trop grand savoir.

Les boîtes en bois de pin sont devant lui. Il sait ce qu’elles contiennent : de vieilles photos des temps passés. Non pas des temps qui sont passés pour lui, mais plus loin, des temps passés. Il hésite à ouvrir les boîtes. En fait, il n’hésite pas seulement ce matin, mais depuis plusieurs semaines, depuis qu’il les a sorties de cette malle où elles se trouvaient. Donc, elles attendent là, sous ses yeux, sans qu’il puisse voir ces enveloppes à l’intérieur, dont il connaît l’existence et dans lesquelles, avec minutie, son père avait placé les images des membres de la famille. Pour chacun d’eux, son habitacle… Enfin, il ouvre les boîtes. Mais il ne peut supporter ce rangement. Ces enveloppes en rang, on dirait qu’elles forment les allées d’un cimetière. Il ouvre à leur tour les enveloppes, faisant tomber en vrac ces images sur papier plus ou moins racorni.

Tout est sur la table, dans le désordre, par petites pyramides. Et ce désordre est sain, lui semblet-il : il fait passer de l’air, un peu de liberté. Un peu de vie dans toute cette mort sur gélatine dans laquelle il fouille à présent, composant des figures qui se défont, opérant des rapprochements qu’il sépare aussitôt ; voulant, lui semble-t-il, dans ce tas de mystères, lire le sens d’une énigme.

En vrac, par conséquent. Ici, voici l’une de ses grands-mères qui passe. Là, un oncle lointain.

Une nourrice sarde sous son fichu. Tant de visages qu’il n’avait plus revus depuis la fin de l’enfance, lorsqu’il était parti d’un coup, coupant les ponts avec sa famille, refusant les attachements, tous ces attachements inutiles. Ils lui avaient manqué, en vérité, ses proches ; manqué, sans qu’il se l’avoue. Pourquoi s’était-il obstiné ? Peut-être par tendresse, après tout. Par fidélité à cette enfance FIGURES EN FUGUE Alain Medam

ça aurait dû demeurer. Mais ça avait bougé. Lui s’était déplacé, mais eux, ces présents des temps jadis, avaient bougé aussi, tant bougé qu’ils étaient partis, finalement, une fois pour toutes et corps et biens. Voici donc qu’il les retrouvait aujourd’hui, se découvrant ému, surpris, par toute cette vie devenue morte. Triant tous ces instantanés d’instants qui ne sont plus et ne furent qu’une fois. Effaçant sur la vitre la buée qui la couvre. * Étrangeté de la mort redoublée par l’image, si vivace, de cette vie mise à mort depuis. Sous le regard de l’homme, toute cette vitalité défunte devient une mort vivante. Il s’adresse à elle, la questionne. Dans ce monde où ils sont désormais, les proches se sont éloignés. Voudraient-ils revenir ici ? Ici, où je me trouve. Est-ce eux qui me tiennent ici, vivant, afin que je les aide à revenir ?

Pour que je leur raconte comment ce pouvait être, le monde de la vie. Toi qui te tiens là, m’interrogent-ils, est-ce que c’était vraiment ainsi lorsque nous y étions ? L’odeur des cédrats ? La tonnelle du jardin d’été, près de la plage, croulant sous les fleurs. Les tamaris se balançant ? La casquette de Nardo, le jardinier qui venait de Sicile, noué dans son costume gris, maniant le couteau à boutures ? Et les persiennes, dis-nous, les persiennes bleues de la salle à manger toute circulaire qui donnait l’impression d’être dans un navire ?

À la vérité, l’homme ne sait pas si ce sont là les souvenirs des disparus – ou bien les siens.

Mais que leur dire, de toute façon ? Rien n’est plus pareil. Nardo s’est évaporé. La tonnelle, on le lui a raconté, s’est effondrée depuis longtemps. Sur les persiennes, la peinture s’est écaillée. On les a repeintes en beige. Les tamaris sont là, c’est certain. Mais pour qui ? Non, il ne faut pas revenir. On ne le peut pas. Ces années de séparation ne sont pas de l’oncle, amoureusement sortis de leur étui, est pour toujours partie au vent. Le bruit sec du jeu de jacquet s’entend seulement dans un bruit de mémoire. Le parfum des œillets. La stridence du cri des oiseaux. Dans la nuit noire des étés bleus, les cafards volants, tombant en trombe dans les cheveux soignés de la tante. Et cette berceuse du soir, chantée par le grand-père : « Al’letto, al letto, dice la farfala… » Au lit, au lit, dit le papillon. Qui ne va pas au lit dort sur la paille. * Couleur sépia. Sa grand-mère maternelle, ici.

Avec sa fille. Elles sont heureuses. L’une doit avoir trente ans. L’autre est dans la soixantaine. Serrées l’une contre l’autre. Autre photo, avec cette dédicace : « Figlia mia, adorata. » À ma fille adorée.

Mais là, dans cet amour, pointe une souffrance.

Comme un pressentiment, dans le regard, qu’un jour, ce sera fini. Lumière de papier. Sourire qui passe. Ou bien encore assise, Emma, un éclat un peu las dans les yeux, un peu farceur aussi, tête appuyée sur la main gauche. Ou cet instantané plus ancien, Emma avec sa fille, une fois de plus.

Elle doit avoir trente ans. Sa fille, moins de dix.

Italiennes, l’une et l’autre. Italiennes jusqu’aux bouts des ongles. Autre photo, encore plus ancienne : sa grand-mère à vingt ans. Splendide !

Il l’aurait courtisée. Un immense chapeau cloche.

Visage de trois quarts, menton levé. Grand sourire. Petite montre en sautoir. Tissu écossais.

Cela se voit : pour elle, tout est possible. Cette vie devant soi, semble-t-elle dire, n’est pas si sérieuse. Au dos de la photo : « Emma Luisada, Genaio 1909. » Son nom de jeune fille. Deux ans plus tard, elle se marie à Giulio Finzi.

Lunettes rondes, chapeau mou, rectitude du regard, élégance de la mise, Giulio reste une énigme. Il entreprenait, créait des usines, faisait

chose qu’une lassitude. Comme un scepticisme héroïque. Son frère jumeau, Beppino, était plus maigre. Ressemblant, mais l’air plus décidé. Avec un incertain sourire. Héroïsme sceptique ? Giulio, âgé, avait créé une minoterie. Beppino, une imprimerie. Nourriture du corps. Aliments de l’esprit.

L’homme s’en souvient : lorsqu’il visitait, enfant, la minoterie, tout était blanc, couleur farine.

Quand c’était l’imprimerie qu’il traversait, tout était noir : des plombs dans les matrices jusqu’aux visages des ouvriers, des encres aux rotatives.

Il y avait l’autre grand-père, également, côté paternel. Petit homme conquérant, chapeau rabattu sur le front, écharpe blanche. Simon avait le regard vif. Sur un très vieux cliché, en compagnie de sa fiancée, il redressait le torse. Elle le dépassait d’une bonne tête, main posée sur son épaule. Mais lui, chaussures blanches, portant moustaches, cigarette au bec, nœud papillon, avec cet air de ceux qui foncent là où tout le monde s’endort, il semble dire : « J’avance. Je me débrouille. Je suis un dur. » Petit, mais opiniâtre. Des yeux magnifiques.

Ceux d’un lion. Passant d’un éclat de sévère bonté aux feux d’un orgueil impitoyable. Et pourtant pitoyable, cet homme, sur ce dernier instantané où on le voit malade, amaigri, mangé par le cancer, en pyjama rayé, les yeux vitreux, démesurément agrandis. C’est un être qui s’achève, qui regarde devant lui. Qui dit adieu par ce regard qui reste là, présent, dans les mains d’un petit-fils septuagénaire. * Retrouver les siens. Ses proches. Mais ils sont si distants ! Éloignés dans la procession des âges. Et d’ailleurs, jusqu’où les retrouve-t-on ?

Réussit-on à ressaisir ce qui fut – mais plus jamais ne saurait être ? L’homme a un mouve- L’animal vit l’absence de son compagnon. Mais ne part guère en quête de sa présence. Parce qu’il le devine : cette quête est impossible. L’homme vit cet impossible. Veut le vivre.

Ce qu’on retrouve, ce sont des boîtes, en vérité. Coffres oubliés dans des recoins. Parfois oui, dans les boîtes, ce sont des photos qu’on découvre. Mais après ? Dans les cimetières, ce sont des sépultures vers lesquelles on revient.

Elles sont rangées dans des allées ombrées. On s’en approche. Mais ensuite ? Quoi derrière ?

Chaque fois l’on n’ignore pas qu’il n’y a rien d’autre que soi. Que soi pensant à l’autre. Mais il suffit qu’on soit là – face au visage sur le papier, face à l’inscription sur le marbre – pour s’imaginer que l’autre se tient là aussi : pensant à celui qui le pense. Le disparu dans la tombe, quelques pieds sous terre, ne voit-il pas un ange passer ?

Ne le voit-il pas parce que nous sommes là ? Et ce visage presque effacé que nous discernons en son effacement ne nous regarde-t-il pas pour la raison même qu’il sent notre regard posé sur lui ?

Nous ne sommes pas si naïfs. Mais quand même ! Nous savons bien que le disparu ne pense pas. Que ces yeux minuscules, sur une photo en noir et blanc, ne peuvent voir. Mais tout de même, à défaut de pouvoir admettre une semblable réciprocité, nous nous disons – sans oser clairement le formuler – qu’il se peut que quelque part, quelque chose d’évanoui se tourne vers nous, tant nos pensées s’attardent sur les traces de l’évanouissement. › D’où venaient-ils, tous – ses grands-parents ?

D’où venait la famille ? De quelle famille – qui venait d’où ? – venait l’homme ? De la Méditerranée. Toujours elle ! Cela s’était joué à la fin du XIXe siècle. La colonie juive de la ville de Livourne, en Toscane, devait être, à l’époque,

fuyant la monarchie italienne, parce qu’il était favorable à la cause de Garibaldi, le chantre de l’idéal républicain ? Le fait est que la Tunisie, à l’époque – ses terres vierges, ses palmiers, ses dromadaires –, devait plus ou moins faire figure, aux yeux des citadins de Livourne, de far-west.

Cette émigration serait celle de bourgeois : chirurgiens, juristes, astronomes, homme d’affaires, hommes de lettres… Quelque trente ans plus tard, une émigration plus pauvre suivrait, venue du sud de l’Italie, créant à Tunis le quartier ouvrier de « la Petite Sicile ».

Trois des grands-parents de l’homme venaient de Livourne. Le dernier, le grand-père paternel, avait suivi une autre trajectoire. Il était arrivé d’Algérie, où il était né, où son propre père, venant de Meknès, au Maroc, avait auparavant immigré. Avant cela, on ne savait plus. Il n’y avait guère d’état civil. Peut-être l’Espagne. Peut-être, tout simplement, une communauté juive ancestralement installée là, en pays berbère.

Or, le passage de l’arrière grand-père par l’Algérie l’avait inopinément rendu français. Un décret venait d’être édicté par la République fran- çaise à laquelle l’Algérie se trouvait alors intégrée, faisant des Juifs du pays des citoyens français à part entière. Ainsi les Juifs, supputait-on, ne s’allieraient pas aux communautés musulmanes, un jour futur, à l’occasion de revendications nationalistes. La puissance coloniale veillait au grain.

Et, par conséquent, le grand-père paternel – issu de la judéité pauvre du Maghreb – apportait dans sa besace, sans qu’il l’ait voulu, une francité qu’il pouvait verser en dot à une italianité plus bourgeoise, certes, mais mal à l’aise, mal située depuis que la Tunisie, devenue protectorat français, se trouvait soumise aux lois de ceux dont les ancêtres, affirmait-on, étaient italien chez lui, qu’il n’avait lui-même guère parlé qu’italien jusqu’à l’école primaire, apprenant à ce moment-là, en français, que ses ancêtres – à la différence de ceux de ses copains arabes, à côté de lui – étaient donc gaulois.

La culture avait suivi. Elle avait fait le reste.

Ses références, plus tard, se nommeraient Voltaire, Diderot, Descartes, Montaigne, cependant qu’il n’apprendrait pas la langue arabe. Il serait un segment, finalement, de ce cosmopolitisme bizarre, discriminateur, dans cette ville de Tunis où se côtoyaient, sans se mêler, des Espagnols, des Italiens du Nord, des Italiens du Sud, des Maltais, des Juifs maghrébins, des Juifs d’origine italienne, des Français « pieds-noirs », des Français de Corse, des Français venus de « la métropole » – c’est-à-dire la France hexagonale – désignés par tous et chacun, par le sobriquet de « francaouis ». * L’homme sourit. Cela fait longtemps qu’il n’a pas prononcé ce mot : francaouis. Avec lui, dans son souvenir, revient toute une époque. Un climat. Une imprégnation. Car il avait beau dire alors, il avait beau réciter : « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie… », ou bien : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent… », il avait beau s’émerveiller de la clairvoyance des Lumières, savoir que ses oncles étaient francs-maçons, que la rationalité, c’était la France et que l’idéal, c’était la raison, il avait beau faire, donc, il restait par ses sens, par ses sentiments, Italien du Maghreb et Juif indissolublement mêlé à une culture de la rue, de la nourriture, de la musique, du rire, foncièrement maghrébine.

Si l’on remontait une ou deux générations après les grands-parents, telles étaient quelquesunes des villes concernées par la généalogie familiale : Livourne, mais aussi Pise, Marseille, Errera

pour les femmes : Messaouda, Rachel, Clothilde, Pia. Pour les hommes : Judas, Israël, Giuseppe, Joseph, Vittorio, Cesare. Si l’on parlait des noms de famille, alors c’était : Zaradès, Parenti, Kach Kach, Hazan, Parentè, Valensi, Finzi, Tedeschi, Funaro, Luisada. Sacrés Gaulois, décidément !

Moïse, pour le coup, eût été Vercingétorix. C’était là, d’ailleurs, qu’une blessure était demeurée. Là ?

Entre Vercingétorix et Moïse ? Sur ce point, du moins, où la judéité s’ancrait dans l’histoire de cet homme. Ce point d’ancrage avait été couvert de voiles. Oublié au nom de la raison, de l’émancipation. Longtemps, l’homme n’avait guère ressenti qu’une insatisfaction : il était juif par la connaissance des persécutions subies par son peuple, par l’horreur des camps d’extermination, par l’humiliation des siens, par la revendication d’une dignité personnelle et collective, mais rien d’autre.

C’était beaucoup et c’était peu. À présent, quelque chose s’était réveillé en lui et cela faisait mal parce qu’une incertitude, à vif, restait à l’œuvre.

Quelque chose d’autre qu’il ne savait nommer… Il s’était mis à lire, mais cela ne suffisait pas.

Il en savait plus, mais demeurait ignare. Savait les raisons spirituelles, historiques, anthropologiques de l’existence de certains rites, mais se découvrait incapable de les pratiquer. Quand il lui arrivait d’entrer dans une synagogue, il ignorait de quelle façon poser, dans les formes, son taleth sur ses épaules. Quant aux tefillin, on n’en parlait pas : c’était un casse-tête. Il ne connaissait pas l’hébreu.

Ne pouvait suivre les prières. Ne comprenait rien à ce qui se disait. Ignorait s’il fallait se lever ou s’asseoir durant l’office. Se sentait exclu en raison de ses propres incapacités. Se sentait en exil, finalement, au lieu même où il aurait cru pouvoir se sentir chez lui. Le jour de Kippour, même s’il lui arrivait de jeûner, il se disait toujours qu’il ne « Grand Pardon » était celui où ça ne pardonnait pas d’être un Juif comme il pouvait l’être.

Peu à peu, il avait renoncé à ces pratiques. Il ne maîtrisait pas les gestes ! Ni la conviction, probablement. Être Juif, pour lui, reconnaissait-il, ce serait rester aux portes de la judéité et, paradoxalement, l’être de façon d’autant plus cruciale qu’il resterait aux portes. En outre, son rapport à la question de la croyance en Dieu était toujours resté problématique.

Là encore, il se tenait comme en dehors d’un cercle sans pouvoir y entrer. Il ne niait pas l’existence de ce cercle ni son importance fondamentale – il admirait même ceux qui se trouvaient certains de demeurer à l’intérieur –, mais lui, il resterait dehors. En proie aux dilemmes de l’agnosticisme.

Et il en prenait conscience : cette incertitude ne pouvait pas ne pas intervenir, en retour, sur les termes de son identité judaïque. Si tu ne pratiques pas, se disait-il, tu n’es pas Juif. Tu ne peux l’être totalement. Oui, mais pour pratiquer, il faut croire.

Sinon, c’est un leurre. Et, par conséquent, si tu ne crois pas en Dieu, est-ce que cela veut dire que tu n’es pas Juif – bien que tu le sois ? * Alors, il était revenu à ses premières amours.

La beauté du monde. La splendeur d’un coucher de soleil. La sensualité des corps. Était-il pensable qu’on ne puisse pas représenter le visage humain ni même reproduire l’image de toute forme de vie ? C’est ce que le judaïsme, en principe, interdisait. Bien sûr, il y avait des assouplissements.

Mais le fond restait là. Chagall, en sa jeunesse, en avait su quelque chose. Était-il nécessaire, donc, pour s’approcher de l’Éternel et, ainsi, se rapprocher de soi, d’avoir à se couper du monde ?

Devait-on s’exclure pour se sentir inclus : partie

L’homme refusait cela. Tout comme il refusait d’avoir à se sentir coupable pour avoir admiré les voûtes de cette église romane. Tout comme il ne se sentait pas moins juif parce qu’il aimait la Missa solemnis. En un mot, pour lui, la beauté passait avant la croyance. C’est même elle, songeait-il, qui pouvait établir des ponts entre des croyances différentes. Qui pouvait être insensible aux splendeurs de Sainte-Sophie, qu’elle soit basilique ou non ? Insensible à la mosquée de Cordoue, devenue cathédrale ? Non ! La beauté transcendait ces interdits. Elle se situait par-delà tous ces audelà théologiques. S’il fallait croire en quelque chose, se disait l’homme, c’était en cette beauté.

Si l’humanité pouvait avoir un sens, c’était par sa recherche de la beauté. Non pas nécessairement l’accomplissement du chef-d’œuvre, du monument unique, irremplaçable, indépassable, mais la beauté du geste tout simplement, celle qui donne à la poterie sa courbe, à la table son élégance, à la femme sa séduction, au marcheur son allure. La beauté sans qualité, mais d’autant plus précieuse qu’instillée dans les moindres détails de la vie. * Cet appel à la beauté, est-ce que c’était une fuite ? Une échappatoire ? Non, pensait l’homme.

Plutôt, une prise de position. L’œuvre, n’était-ce pas ce par quoi l’espèce humaine pouvait réaliser au mieux sa condition ? Poésie, littérature, musique, danse, architecture, sculpture, peinture, c’était ce qui restait de son incarnation. Le reste passait : le pire avec le meilleur, les cris avec les joies. Que demeurait-il de la Haute-Égypte ? De Rome ? Des Aztèques ? Après les batailles, les exterminations, les réductions de toutes sortes, après les vies éphémères et les bonheurs d’un temps, ce qui tenait, ce qui témoignait, c’était l’œuvre. Et de quoi témoirefus de la finitude, de la contingence, de l’imperfection, de la disparition.

C’est pourquoi il préférait croire en l’homme.

Avant d’avoir la prétention de croire en Dieu, considérait-il, les hommes seraient bien inspirés d’apprendre à croire en l’être humain. Car là, tout restait à faire. Ce qu’il fallait comprendre, c’est qu’en dépit du diable tapi en chaque membre de l’humanité, prêt à bondir, à mordre, à duper, une virtualité d’outrepassement se tenait là. Le mal tenait certes en l’acte de destruction, en la volonté d’asservir, d’humilier, d’abîmer la vie. Mais à l’opposé, Dieu ne pouvait être que désir de vie, de création, de procréation, d’accomplissement.

D’ailleurs, si quelque chose le touchait de près dans la religion juive – le touchait personnellement –, c’était bien ce point. Il était convaincu que pour les Juifs, Dieu, c’est la vie. Il avait compris cela à l’occasion d’un Séder, à l’ouverture de la Pâque juive : Pessah. La famille était là, rassemblée. Plus qu’une famille, moins qu’une tribu, un clan. Une cohorte. Une cinquantaine de personnes. L’officiant était sérieux. Sévère. Il appartenait aux nouvelles générations qui revenaient aux règles strictes de l’observance de la loi. Les aînés étaient plus décontractés. L’officiant poursuivait donc la lecture des prières, ponctuée de gestes rituels évoquant les jours de l’Exode.

La famille, autour de l’officiant, était heureuse. Débridée. Dans la chaleur, elle se retrouvait. Fusionnait à nouveau. Elle suivait l’office, bien entendu, mais avec un grain de sel, comme pour se moquer d’elle-même suivant cet office.

Des rires éclataient. Des plaisanteries étaient échangées. Il y avait du bruit. Du désordre. Une tendre anarchie. Manifester cette exubérance de vivre, est-ce que ce n’était pas, en un sens, s’était demandé l’homme, prier ? Se rapprocher de Dieu

* L’homme réfléchissait. Il n’était pas théologien, certes, mais tout de même, ne pouvait manquer de se poser ces questions qui, de façon plus ou moins claire, un jour, se posent. Dieu, c’est la vie, se disait-il. La vie, totalement : avec ses humeurs, son sang, ses violences, sa conscience. Mais alors, s’il en est ainsi, la vie ne peut être que Dieu. La vie dans la Création. La vie comme moment de cette Création. Comme réflexion perdue quelque part, presque n’importe où, dans l’incommensurabilité cosmique. Dieu est l’existant. S’Il l’est, c’est aussi que les épidémies, les cataclysmes, les famines, les exterminations font partie de Lui. Dieu, peutêtre, ne joue-t-il pas aux dés ? Mais en ce cas, ce sont les dés qui jouent à Dieu.

À tout instant, c’est le hasard qui décide : la loterie. Selon qu’on naisse ici ou là, sous tel climat, à telle époque, sous tel gouvernement, il nous sera donné de croupir, moignons en l’air, dans la pourriture absolue d’une cité suffocante, impitoyable, ou bien de prendre au frais, sur le bord d’une piscine, les remontants que nous nous offrons. Ainsi va la vie. Immondices sur ce bord-ci de l’existant.

Luxe et volupté de l’autre. Au hasard, totalement au hasard, l’on sera désigné – par qui ? – comme devant faire sa vie sur ce bord ou cet autre. C’est indiscutable. Même pas à prendre ou à laisser.

C’est à prendre, qu’on le veuille ou non.

Alors, Dieu ? L’homme le sait. Depuis toujours – depuis le fond des inquiétudes humaines –, la question s’est posée : depuis Job sur son fumier.

Cela lui épargne-t-il de retrouver ces questions ?

Non. Il est comme les autres. Ne comprend pas.

Or il est à l’âge (du moins, est-ce ce qu’on prétend) où l’on aimerait croire qu’un plan existe.

Qu’un jour, quelqu’un vous dira quelque part : « Oui, il y a un plan. Tout ça n’était pas là pour elle-même n’était rien qu’un atome dans la composition d’une équation suprême. Oui, tu avais tort ce jour-là, quand tu te demandais : “à quoi joue Dieu ?” Tu ne te souviens pas ? Tu venais d’apprendre qu’une jeune fille était morte, tuée par un chauffard. Elle sortait d’une fête foraine.

C’était le soir. Depuis une cabine téléphonique, elle avait appelé son père pour le rassurer. “Je rentre”. Tandis qu’elle parlait, l’auto avait foncé sur elle. Le père l’avait entendue hurler. C’est ce qui lui restait de sa fille. À jamais. Chaque nuit, il entendait son cri. Chaque nuit, il se demandait qui donc avait lancé les dés.

Qui ? L’homme préfère croire qu’il n’y a personne. Rien ni personne. Ou plutôt, qu’il y a quelque chose ; mais quelque chose comme rien.

Si Dieu existe, médite-t-il, ce ne peut être autrement qu’à l’échelle de Sa Création. Selon l’amplitude de l’Univers, par-delà les planètes et les étoiles, par-delà les galaxies. Alors, la Terre, dans cette affaire ? Perdue dans un coin de galaxie, elle-même perdue dans un amas quelconque ? Et sur cette Terre, ce lieu précis ? Et dans ce lieu, ces hommes ? Et parmi eux, moi-même ? Dérisoire !

Incongru ! Quelle importance cela peut-il avoir que je sois là ou non ; que je puisse croire ou non ? Dieu est l’indifférence. Présence d’une radicale absence. Face à cela, il s’agit d’être.

Avec les moyens du bord. Avec sa conscience.

Autant se présenter digne de soi : digne de cette conscience, précisément. Entre-temps, aimons ce qui est beau. Le regard d’un nouveau-né. La Terre vue de l’espace. Cette sculpture fragile dans le fond d’un musée. Ce sourire passager. C’est la seule foi possible.

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