er « Ce livre a constitué pour moi l’acte de choisir de vivre » a dit David Grossman à propos de son nouveau roman intitulé Une femme fuyant l’annonce.

En février 2004, David Grossman se met à parcourir à pied la moitié de la longueur de son pays en suivant le sentier de randonnée que l’on appelle le « Sentier d’Israël », depuis la frontière libanaise jusqu’à son domicile, près de Jérusalem.

Ce voyage, un cadeau qu’il se fait à lui-même pour ses cinquante ans, devrait lui fournir le matériau pour un nouveau roman commencé au mois de mai précédent ; un roman centré sur une femme, Ora, dont le plus jeune fils prend part à une opération d’envergure à la fin de son service militaire.

En proie à des prémonitions et refusant d’attendre de mauvaises nouvelles, celle-ci s’enfuit de sa maison de Jérusalem et se dirige au nord vers les collines de Galilée où elle passe ses journées à marcher avec un ancien amant depuis longtemps perdu de vue.

Ora croit ou du moins espère qu’en racontant la vie de son fils à son compagnon de randonnée, elle pourra le garder sain et sauf. Comme toutes les œuvres majeures de Grossman, ce nouveau roman est né d’un sentiment d’inquiétude et de menace auquel il a voulu faire face afin d’éviter d’en devenir victime. À cette époque, le deuxième fils de Grossman, Uri, était sur le point d’intégrer le régiment blindé dans lequel son fils aîné, Jonathan, venait d’achever son service militaire. Le roman permettrait à Grossman de sentir qu’il accompagnait Uri pendant la durée de son absence, et pendant qu’il serait à l’armée. Comme7

L’écriture de Grossman possède une intensité lyrique qui met le lecteur complètement en phase avec les états intérieurs de ses personnages.

Mais il a également été journaliste pendant toute sa carrière, et il fonde sa fiction sur des faits réels.

Avant de commencer son roman le plus connu – Voir ci-dessous : Amour (1986), une exploration de l’Holocauste étourdissante d’inventivité – il y avait tant d’ouvrages portant des croix gammées sur leur couverture dans le petit appartement de Jérusalem dans lequel lui et son épouse Michal vivaient, qu’il déménagea son lieu de travail dans un studio. Pour Le Vent jaune (1988), une enquête documentaire sur l’occupation israélienne en Cisjordanie qui rendit Grossman internationalement célèbre, il passa neuf semaines à interviewer des Palestiniens. Dans les années 90, pendant six mois, plusieurs soirs par semaine, il se joignit à une équipe d’enquêteurs, avant d’écrire L’Enfant zigzag (1998) ; ensuite, pendant neuf mois, il passa la plus grande partie de son temps avec des adolescents de la rue afin d’écrire Quelqu’un avec qui courir (2003), son roman le plus populaire en Israël.

Pendant trente jours, Grossman a marché sur le « Sentier d’Israël », se réveillant à 5 h 30 tous les jours pour faire environ 15 km à pied. Il était rejoint de temps en temps par Michal. Il logeait dans des chambres louées chez l’habitant, dans des villages d’agriculteurs où, à la tombée de la

nuit, il écrivait des notes sur tout ce qu’il avait vu : les arbres et les fleurs de Galilée ou un groupe de jeunes bergers arabes. Le voyage l’effrayait.

C’est un homme de la ville et chercher son chemin, si loin, lui faisait peur. En Israël, être seul dans la nature peut se révéler dangereux. Un soldat israélien avait récemment été kidnappé près du chemin de randonnée et avait été assassiné.

En fait, les seuls dangers auxquels Grossman fut confronté furent un groupe de marcassins et une meute de chiens sauvages. Il passa calmement en faisant semblant de les ignorer et ils le laissèrent tranquille.

Tout le long de son périple, il recevait des textos d’Uri lui disant qu’il était fier de lui. Uri faisait son service principalement dans les territoires occupés. Il était de service aux postes de contrôle ou en patrouille, et au fur et à mesure que Grossman progressait dans son roman, son fils suivait ses personnages grâce à ses conversations téléphoniques et à ses permissions à la maison. Et il lui demandait : « Que leur as-tu fait cette semaine ? » C’est une habitude chez Grossman de montrer ses travaux en cours à Michal et à une poignée d’amis, y compris à ses deux pairs parmi les romanciers israéliens : Amos Oz et A.B.

Yehoshua. Mais cette fois-ci, le sujet était trop lourd.

Le roman était sur le point d’être achevé lorsqu’en juillet 2006, des combattants du Hezbollah chiite libanais lancèrent des missiles de l’autre côté de la frontière israélienne, tuant trois soldats et en kidnappant deux autres qui furent mortellement blessés. Grossman, comme presque tous ses concitoyens, soutenait le droit d’Israël à se défendre. Au cours des semaines qui suivirent ce que les Israéliens appellent la Seconde Guerre du Liban, il voyagea vers le nord et lut des histoires aux enfants dans les abris. Le 10 août, après un mois de destruction, Grossman, Oz et Yehoshua, personnalités publiques de premier plan en Israël, tinrent une conférence de presse à Tel-Aviv. Ils exhortèrent le gouvernement à accepter un cessez-le-feu sous l’égide de l’O.N.U. ainsi qu’une offre libanaise de paix négociée. Grossman mit en garde contre l’illusion que le Hezbollah pourrait être battu par d’autres incursions israéliennes dans le territoire libanais : « Le Hezbollah veut que nous nous enfoncions le plus possible dans le bourbier libanais », déclara-t-il. « On peut éviter ce scénario désastreux dès maintenant ».

Grossman n’avait pas évoqué le fait qu’Uri, sergent-chef, était membre de l’équipage d’un tank en première ligne au Sud-Liban. Son inquiétude personnelle n’était pas le sujet de sa prise de position. La nuit suivante, un vendredi, Uri téléphona à la maison, heureux des nouvelles d’un possible cessez-le-feu, et promettant à sa sœur de 14 ans, Ruthi, qu’il serait rentré pour le repas de Shabbat, la semaine suivante. Mais le premier ministre, Ehud Olmert, prolongea la guerre terrestre pendant le week-end.

Le dimanche 13 août à 2 h 40 du matin, la sonnette de la porte d’entrée de Grossman retentit. Par l’interphone une voix dit : « De la part du bureau du Maire ». Michal avait laissé la lumière de l’entrée allumée au cas où il y aurait une telle visite. En allant jusqu’à la porte, Grossman se dit en lui-même : « Ça y est, notre vie est finie ».

Uri avait été tué la veille, pendant la nuit de samedi, avec tout son équipage, quand son char avait été frappé par un missile du Hezbollah dans le village libanais de Hirbet K’seif. C’étaient les dernières heures de la guerre. Un cessez-le-feu prit effet le lundi. Encore deux semaines et il aurait eu 22 ans. Il n’avait plus que trois mois de service militaire à faire. Il avait prévu de voyager autour du monde puis ensuite d’étudier le métier d’acteur.

À l’aube, David et Michal montèrent pour réveiller Ruthi et lui apprendre la nouvelle. Après avoir pleuré, elle dit : « Mais nous, nous allons continuer à vivre, non ? Nous ferons des voyages comme avant et je veux continuer à chanter à la chorale et nous continuerons à rire comme d’habitude ». David et Michal embrassèrent leur fille et lui promirent qu’ils continueraient à vivre.

Au même moment, les gens avaient commencé à envahir la salle de séjour des Grossman.

La nouvelle s’était propagée comme une traînée de poudre dans le petit pays et dans le grand cercle des amis de la famille. Nombreux étaient ceux qui avaient eu vent de la nouvelle de la mort d’Uri avant même que les parents ne l’apprennent.

Pendant les sept jours de deuil juif ou Shivah, des milliers de visiteurs vinrent rendre visite aux Grossman, des écrivains et des hommes politiques ainsi que des gens ordinaires, pendant que leurs amis les plus proches s’occupaient des courses et de la cuisine et que des restaurants des alentours faisaient apporter de la nourriture. Des appels téléphoniques et des lettres arrivaient de toute part, y compris de citoyens de pays ennemis, certains précisant que c’était la première fois qu’ils déploraient la mort d’un soldat israélien. Une étrangère, une femme, écrivit à Grossman : « Je pense que vous et moi étions sur le même balcon et le hasard a fait que la balle de l’assassin vous a frappé et pas moi. » La tragédie de la famille Grossman eut un fort impact dans tout Israël, pays qui constitue en soi une sorte de famille, une famille très querelleuse dont les membres sont toujours en train de se disputer et de se plaindre mais qui, dans l’adversité, se serrent les coudes.

Uri Grossman fut enterré au bout d’une rangée de tombes de jeunes soldats israéliens, sous des pins, dans le cimetière militaire du mont Herzl qui surplombe Jérusalem. David Grossman fut le dernier à parler devant la tombe. Il s’adressa à son fils directement, comme à un être aimé et comme à un ami, et il rappela sa vitalité, sa gentillesse et son sens de l’humour : « Une fois, nous étions en voiture et nous discutions Michal et moi à propos d’un livre qui venait de paraître récemment et dont tout le monde parlait ; je mentionnais les noms de quelques romanciers et critiques et Uri, alors âgé de 9 ans, se redressa sur la banquette arrière et s’exclama : «Dites donc les élitistes ! Est-ce que je peux attirer votre attention sur le fait qu’il y a ici un jeune garçon normal qui ne comprend strictement rien à ce que vous êtes en train de dire ?» Il décrivit Uri avec des mots qui ont été souvent utilisés pour décrire Grossman lui-même : « cette sorte d’Israélien que l’on a presque oubliée, et que l’on considère comme une curiosité de nos jours. » Il continua : « C’était un homme pétri de valeurs. Depuis peu, ce mot a perdu de son sens.

Il est même ridiculisé parce que dans notre monde déréglé, cruel, cynique, ce n’est pas bien d’avoir des valeurs, ou d’être un humaniste ou d’être vraiment sensible au malheur de l’autre, même si l’autre est ton ennemi sur le champ de bataille. » Grossman ne parla pas précisément de politique et ne mentionna pas les dirigeants du pays ; « nous, notre famille, avons déjà perdu dans cette guerre » dit-il, « l’État d’Israël fait son bilan et nous, nous nous replions sur notre douleur. » Puis il acheva par un adieu : « Notre amour, c’est un grand privilège d’avoir vécu avec toi. Merci pour tous les moments où tu as été des nôtres. »

Parmi les premiers visiteurs à venir chez les Grossman cette semaine-là, il y eut Oz et Yehoshua. Grossman confia à Oz : « J’ai bien peur de ne pas pouvoir sauver ce livre. » À quoi Oz répondit : « Ce livre va te sauver. » Et Yehoshua lui dit : « Ne modifie pas ce livre, c’est fondamental. Suis le livre et les nouveaux éléments qui vont s’y ajouter, laisse-les entrer. »

Dès le lendemain de la fin de Shivah, Grossman reprit son livre. Désormais, tout était disloqué. Le monde n’était plus une demeure sûre. Cependant, puisque c’était là son destin, autant en explorer toutes les facettes, et c’est dans son roman qu’il pouvait le faire. Le livre deviendrait sa maison. De cela du moins, il était reconnaissant. Le thème et l’histoire du roman ne changeaient pas, mais le processus de l’écriture s’en trouva amplifié, comme s’il voyait avec des yeux nouveaux. En moins d’un an, le roman fut achevé et en 2008, Isha borachat Mi’bsora, Une femme fuyant l’annonce, fut publié en Israël. Et Grossman me confia : « Ce livre représentait la décision de vivre. »

Grossman vit à Mevasseret Zion, un faubourg tranquille dans les collines qui dominent Jérusalem d’où l’on voit un village arabe, Beit Iksa, qui a été le lieu d’antagonismes entre colons juifs et Palestiniens. Un escalier de pierre descend de la route vers la maison, elle-même coincée entre les maisons voisines et recouverte de vignes en fleur. C’est un endroit qui ne paie pas de mine.

La pièce principale est dans un agréable désordre et une terrasse surplombe un petit jardin avec des rosiers, des géraniums en pot et une vue sur une vallée d’épineux en direction de Jérusalem.

Lors de ma visite en juillet, le téléphone sonnait constamment, une perruche chantait dans sa cage et Ruthi jouait au piano « Bonnes Vibrations » pendant que Michal et Jonathan faisaient des allées et venues dans la pièce. Ruthi, une jeune fille blonde, vive, aimée de tous, allait recevoir son diplôme de fin d’études le lendemain soir ; un peu plus tard dans l’été, elle commencerait son service militaire de trois ans. Jonathan, un grand garçon de 28 ans aux cheveux roux et portant un T-shirt de footballeur, allait se marier dans les deux semaines à venir. David et Michal allaient se retrouver seuls sans enfants à la maison, et tous ces moments importants créaient une atmosphère d’excitation voilée et de stress. Michal, psychologue clinicienne, sourit et dit d’une voix calme et chaleureuse : « C’est trop d’émotion pour nous. ».

Sur l’une des étagères derrière le canapé, il y avait une photo d’Uri, blond, avec des lunettes, un éclair de malice dans le regard.

Grossman est un homme frêle, mince de taille et étroit de hanches, droit sur ses jambes, avec des bras musclés. Sa forme physique est entretenue par une marche matinale quotidienne et la pratique du yoga. Bien qu’il ait un nez et une bouche marqués par des rides prononcées, ses cheveux blond roux lui confèrent un air de jeunesse accentué par de grands yeux sensibles. Il paraît porter le monde du jeune garçon qui vit en lui. « C’est un homme déterminé et fort avec une gentillesse d’enfant » dit de lui Oz. « C’est une combinaison très rare. »

Et, en effet, l’enfance est très présente dans toute l’œuvre de Grossman : il a écrit plusieurs ouvrages pour enfants et une pièce à propos des enfants de trois ans ; parmi ses romans, le narrateur principal de Voir ci-dessous : Amour, Momik, a neuf ans et dans Le Livre de la grammaire inté- rieure (1991), Aron, le protagoniste, est un gar- çon de douze ans qui a cessé de grandir. Michal Rovner, une artiste israélienne importante qui a collaboré avec Grossman sur plusieurs projets, dit de lui : « La première chose qui frappe en lui est sa vulnérabilité. Il n’essaye pas de se protéger. Il est comme E. T, comme si on l’avait envoyé d’une autre planète – avec sa sensibilité extrême, presque d’écorché vif – pour arriver à détecter toutes les facettes de la société humaine dans laquelle il vit. »

Jour après jour, Grossman porte la même chemise unie, des pantalons sans fantaisie et des chaussures de marche noires. Il ne possède qu’une seule

cravate, pour les grandes occasions, une cravate avec un nœud déjà fait puisqu’il ne s’est jamais entraîné à les faire. Il travaille dans une pièce qu’il loue, sans téléphone, pas très loin de sa maison ou dans un bureau aménagé au sous-sol en face du cabinet de Michal, de l’autre côté du hall d’entrée.

Sur une étagère au-dessus de son bureau se trouve un cadre avec les mots suivants « Je n’avais pas la moindre idée que j’allais écrire ceci. » Il y a aussi une carte avec une citation de Margaret Mead : « Ne jamais sous-estimer la capacité d’un petit groupe d’individus à changer le monde. En vérité ce sont les seuls à l’avoir jamais fait. »

Au milieu de différentes éditions de ses ouvrages se trouve un dictionnaire d’hébreu classique en sept volumes. Grossman est un homme de gauche et il est athée mais tous les jeudis soirs depuis vingt ans, il étudie la bible hébraïque, au rythme de quelques versets par mois, avec deux de ses amis : une poétesse aux opinions politiques diamétralement opposées aux siennes et un philosophe pratiquant. Sur le bureau, une photographie en noir et blanc représente Uri et Jonathan assis sur le rebord d’un voilier dans une baie turque en train de se regarder au travers des cordages verticaux : image voilée dans une atmosphère chargée de brume et une eau perlée. Grossman dit de ses fils : « C’est ainsi qu’ils étaient : ils partageaient le même monde avec leur propre langage, une bulle que personne ne pénétrait. »

À l’arrière du bureau, une fenêtre en demilune filtre la lumière provenant du jardin qui éclaire un certain nombre de plantes et des pierres du désert que Grossman collectionnait avec Uri.

Un punching-ball est suspendu au plafond par une chaîne : « Cela a été très utile les premières années, je peux te dire ! Ça l’est encore quelquefois : on a tous besoin d’un punching-ball ; c’est mieux que d’utiliser un être humain comme punching-ball ! » a-t-il déclaré.

Sur une étagère, à côté d’une photo de jeunesse de ses parents, se trouve une édition en hébreu de cinq volumes reliés en maroquin rouge des œuvres de Sholem Aleykhem. Lorsque Grossman eut huit ans, son père, conducteur d’autocar et féru de livres, lui offrit un exemplaire du dernier livre de l’écrivain yiddish :

Motl, fils du Chantre. « Prends-le David », lui avait dit son père avec un sourire d’excuse, « voilà comment c’était là-bas ». La grand-mère paternelle de Grossman arriva de Galicie en Pologne. En 1936, un policier polonais l’arrêta dans la rue et lui parla avec hostilité. Aussitôt la jeune veuve qui n’avait pas vraiment les pieds sur terre, prit ses deux enfants avec elle et partit pour la Palestine. La mère de Grossman était née en Palestine de parents qui venaient eux aussi de Pologne où la famille de son père fut complètement anéantie. Grossman est né à Jérusalem en 1954 et il a grandi dans le jeune pays d’Israël où l’on révérait l’autorité, avec les groupes de scouts, le travail collectif et les héros militaires. L’atmosphère de solidarité nationale et de répression collective était si lourde que même les Beatles avaient été interdits de visite par le gouvernement de Ben Gourion, alors premier ministre d’Israël, et la télévision n’avait été autorisée qu’à partir de 1968 par peur de son influence corruptrice.

L’holocauste était un souvenir dont il ne fallait pas parler et qui laissa deux générations – celle des parents de David Grossman et celle de leurs propres parents – marquées par un sentiment de profonde insécurité, une méfiance visà-vis des autres et l’incapacité de prononcer le mot « Allemagne ». Bien que sa mère n’ait été âgée que de vingt ans à la naissance de David, un gouffre le séparait de ses parents dont les vies avaient été bâties sur des fondations qui mena- çaient de s’écrouler à tout moment.

« Michal et moi avons perdu un fils » dit Grossman. « Je vois l’énergie et la lutte constante que cela représente de rester soi-même après une telle tragédie. Mon grand-père a perdu toute sa famille, sa ville entière, tous ses amis, tout. Et l’on s’attend à ce qu’il se comporte de manière normale et amicale ? Il faut un travail énorme sur soimême pour croire encore au genre humain, pour faire confiance à quelqu’un, pour croire qu’un futur est toujours possible, pour vouloir mettre au monde des enfants. Quel exploit surhumain, après la Shoah, que d’élever des enfants ! C’est un acte qui revient à choisir de vivre. Imagine simplement que tout ton être soit submergé par l’eau de la mort, que le poids de la douleur est si fort ; en vérité c’est une force que je ne peux même pas décrire et cependant, tu arrives à t’arracher, à refaire surface, et non seulement ça, mais aussi à donner la vie à un autre être humain ». Il ajoute : « C’est de l’héroïsme pur. Tous ces êtres brisés qui sont arrivés en Israël et ont accompli cela, parfois de manière maladroite, parce qu’ils étaient incapables de donner de l’amour, ou bien sûr, d’être heureux ».

Pour Grossman, petit garçon provincial qui vivait dans un quartier de logements sociaux à Jérusalem, lire les histoires de Sholem Aleykhem qui racontaient le shtetl, c’était ouvrir une fenêtre sur l’Ancien Monde, sur le monde disparu de ses pères, où les juifs représentaient une minorité sans défense dans un territoire chrétien. Dans ces récits, les mystères de l’âge adulte étaient révélés. Mais lorsque Grossman mentionna ce livre à son meilleur ami, celui-ci le regarda « d’un air bizarre », si bien qu’il comprit très vite que la réalité de Sholem Aleykhem devait appartenir à sa vie intime et ne pouvait en aucun cas être partagée. Ces histoires révélèrent à Grossman, « un enfant très israélien », émerveillé de grandir dans un pays neuf, la puissance des mots dans l’évo- cation d’un passé enseveli. Sholem Aleykhem s’adressait à quelque chose en lui d’isolé et de solitaire, « quelque chose de diasporique », qui venait contredire la figure virile, dénuée d’autodérision qui était le modèle de la plupart des garçons israéliens.

Il commença à écrire des histoires sur la petite machine à écrire Erika avec laquelle sa mère, femme au foyer, gagnait un peu d’argent en tapant des travaux pour les étudiants de l’Université Hébraïque.

Bien qu’il ait un autre frère plus jeune, Nir, qui travaille dans les assurances, Grossman parle de son enfance et de son adolescence comme s’il était enfant unique et décrit sa transformation en artiste comme une lutte solitaire et désespérée.

Dans Le Livre de la grammaire intérieure, il pénètre dans l’imagination d’un garçon qui se défend contre le monde envahissant des adultes pendant les mois qui ont conduit à la Guerre des Six Jours.

Après avoir assisté à la première de l’adaptation cinématographique du roman, au Festival de Cinéma de Jérusalem en juillet, Grossman a dit : « Cela a fait ressurgir la claustrophobie des familles qui appartenaient à ce milieu, dans les années soixante, les appartements, les relations étouffantes, l’intrusion. »

A l’âge de neuf ans, Grossman entendit à la radio d’État une émission du type « Questions pour un champion » annonçant un concours portant sur l’œuvre de Sholem Aleykhem. Ses parents lui interdirent d’y participer. Alors, il envoya en secret une carte postale au producteur de l’émission. Une semaine plus tard, il fut invité pour une présélection et dans cette situation, il fut impossible à ses parents de refuser. A chaque compétition de la série, il gagna face à l’adulte en face de lui. Certains étaient des professeurs de littérature, parmi lesquels figuraient quelques-uns de ses futurs critiques. Mais on ne l’autorisa pas à

participer à la finale car les présidents de la radio décidèrent qu’il était néfaste pour un enfant de gagner 200 dollars. « Peux-tu imaginer les valeurs qui prévalaient alors ? » demande Grossman en riant, « ces valeurs ascétiques, non capitalistes et non matérialistes ». En compensation, il fut envoyé comme jeune acteur pour participer à des adaptations radiophoniques d’œuvres de la littérature mondiale puis comme jeune correspondant envoyé dans tout le pays (accompagné par sa mère), pour réaliser des interviews d’Israéliens de renom. Cela devint un travail à plein temps, qu’il accomplissait après l’école. Et il passa les vingt-cinq années suivantes, employé par la radio d’Etat en tant qu’acteur, dramaturge, reporter et animateur. Si Sholem Aleykhem ouvrit Grossman aux mots, la radio et le théâtre l’éloignèrent de sa famille, l’introduisant, ainsi dans le monde bohème des gens « qui ont cette flamme en eux ».

Grossman rejoignit l’armée en 1971 ; comme il avait étudié l’arabe à l’école, il fit son service dans une unité de renseignements. Tout de suite après la guerre de Kippour, la veille du jour où il devait être transféré sur une base dans le Sinaï, il fit la connaissance d’une nouvelle conscrite, Michal Eshel, dont il tomba immédiatement amoureux.

Pour leur premier rendez-vous, Michal l’emmena au théâtre voir une pièce à sketches dans un cabaret de Jérusalem : une satire politique qui parodiait et critiquait les dirigeants d’Israël y compris les généraux, avec une désinvolture si acerbe que Grossman, choqué, en resta bouche bée. Après quoi il exprima à Michal sa réprobation, certain qu’elle éprouvait le même sentiment que lui. Mais ce fut pour découvrir, qu’en fait, le contenu des sketches était en accord avec ce qu’elle pensait. « Je fus anéanti parce que je pensais que j’étais condamné à aimer une femme qui était tellement dans l’erreur » dit-il. Michal, qui venait d’une famille politiquement de gauche, et Grossman passèrent leur première année de vie commune empêtrés dans des querelles idéologiques féroces, avec un Grossman de plus en plus en colère et de plus en plus désespéré à mesure que son amour pour elle devenait plus profond.

À cette époque, ses idées politiques étaient conventionnelles : Israël, entouré d’ennemis, avait pour destin une guerre sans fin et le seul impératif était celui de la survie. En 1967, l’année de sa Bar Mitzva, Israël avait gagné la Guerre des Six Jours et occupé Gaza, la Cisjordanie, la péninsule du Sinaï et les hauteurs du Golan. Dans Le Vent jaune, Grossman parle de sa génération : « L’énergie qui jaillissait de nos hormones d’adolescents allait de pair avec l’intoxication qui envahissait le pays tout entier » ; la conquête, la pénétration confiante dans le territoire de l’ennemi, sa défaite totale, la rupture du tabou des frontières, le fait d’arpenter les rues étroites des villes autrefois interdites… Au début de l’occupation, les familles juives avaient pris l’habitude d’aller en Cisjordanie ou à Gaza pendant le weekend ou dans des circuits organisés par des compagnies de transport comme celle où travaillait son père. Elles achetaient des keffiehs pour presque rien et les portaient triomphalement dans les rues de Hébron et de Jéricho. Les Palestiniens étaient écrasés et les Israéliens étaient séduits par ce que Grossman appelle « la tentation de la force, la tentation de l’arbitraire ». À 13 ans, il tirait une satisfaction sans mélange de la puissance israélienne.

À mesure qu’il grandissait, cependant, cela le mit mal à l’aise ; lorsque des amis ou des camarades de l’armée le pressaient de se joindre à eux pour une sortie dans les territoires occupés, il refusait en disant : « Ils nous détestent, ils ne nous veulent pas là-bas. Je ne veux pas être une épine dans la peau de quelqu’un d’autre. »

Cette prise de conscience ne le conduisit pas à remettre en question ses opinions politiques fon-

damentales. Mais une année passée avec Michal le transformera en critique d’Israël, en patriote dissident, en sioniste libéral. En 1976, après que tous les deux eurent quitté l’armée, ils se marièrent, et Grossman intégra l’Université Hébraïque.

Un vendredi, alors qu’il nettoyait le sol de leur appartement à l’Université, il informa sa femme, sceptique, qu’au lieu d’étudier la littérature, il allait l’écrire.

Ètre un écrivain israélien signifie faire la paix avec la tyrannie de ce que les Israéliens appellent hamatsav, « la situation » : la guerre, l’occupation et l’agitation politique pourraient facilement tout remplir, roman après roman, et écraser les espaces privés de la vie domestique et de l’imagination individuelle. Grossman, bien qu’il respecte sa fonction de journaliste, ne laisse aucun doute sur ce qu’il considère comme sa fonction essentielle : « S’il te plaît, n’oublie pas que je suis un romancier », me dit-il, « et ce qui m’intéresse par-dessus tout, ce sont les nuances de ce qui survient dans les relations entre deux personnes ou entre une personne et elle-même ».

Il ne voulait pas seulement commenter la flottille pour Gaza ou les pourparlers de Paix. Un jour, alors que nous discutions de journalisme, il décrivit une scène de Madame Bovary. Emma et son amant, ne trouvant aucun endroit en ville où ils peuvent être seuls, n’ont d’autre solution que de se faire transporter à travers toute la ville dans une calèche fermée dans laquelle ils font l’amour et tous les habitants de la ville sont au courant. « Quand on lit Flaubert, on est à l’intérieur, avec ce couple, et on est en proie à toutes les affres de la bigamie et de la passion, à toutes ses tentations, et on est présent et on est soimême aux prises avec toutes ces passions. Mais lorsqu’on lit les journaux, du moins en Israël, on devient ces habitants de la ville qui les montrent du doigt ».

Un des aspects de ce qu’Oz appelle la gentillesse de Grossman est un réflexe d’autoprotection. Au niveau le plus élémentaire, cela signifie qu’il ne parle que très rarement et à contrecœur de la mort de son fils. « Je suis dans une situation étrange » dit-il, « je suis très secret, mais à cause de ce qui est arrivé, ma vie entière est exposée telle une blessure ouverte ».

Pour Grossman, la littérature a représenté un refuge contre l’implacable fureur de l’histoire. Lorsqu’Israël envahit le Liban en 1982, Grossman, qui était à l’époque dans l’armée de réserve, fut rappelé à peine un mois après la naissance de Jonathan et il passa cinq semaines dans l’active. « Je n’ai aucune hésitation à servir dans l’armée » dit-il « je sais où nous vivons ». Il emporta avec lui un exemplaire du livre de l’écrivain juif français Romain Gary, La Promesse de l’aube. Il passa quelque temps en garnison dans un village libanais et tous les soirs, il ôtait son casque et son gilet pare-balles, grimpait sur un toit où il se trouvait en position de vulnérabilité face au feu de l’ennemi, et lisait un chapitre. « C’était une façon de me rappeler qui j’étais avant la guerre » dit-il. « C’était pour me prouver que la littérature peut protéger. Elle n’a pas le pouvoir de sauver la vie, comme dans Une femme fuyant l’annonce. Mais elle protège en ce sens qu’elle ne permet pas à cette situation de confisquer ce qui m’est important. »

Ce que Grossman a vu au Liban a rendu définitif le changement politique amorcé par Michal.

Engagée dans une guerre impossible à gagner, l’armée israélienne était devenue arrogante et brutale. Se soumettre à une idéologie de belligérance était une forme d’humiliation qui détruisait sa propre humanité. Dans les années qui ont suivi la guerre des Six Jours, l’occupation des villes et des villages palestiniens fut si souple et si réussie, une sorte d’entreprise conjointe entre les deux peuples,

que les Israéliens étaient à peine conscients qu’ils étaient des occupants. « Je ne pouvais pas comprendre comment une nation entière comme la mienne, une nation éclairée, au dire de tous, était capable de s’entraîner à vivre en conquérante sans que sa vie en devienne abominable ». Grossman écrivit plus tard dans Le vent jaune : « Que nous est-il arrivé ? » Son premier roman, Le Sourire de l’agneau (1983) fut une tentative pour cerner cette question : un soldat israélien en garnison en Cisjordanie, appelé Uri, se prend d’amitié pour un vieux conteur arabe Khilmi qui vit dans une grotte et dont le fils est tué par des soldats du bataillon d’Uri. Le roman révélait une voix qui était à la fois passionnée et subtile, désireuse d’explorer le champ des émotions extrêmes. Mais l’histoire était trop allégorique pour donner une réponse convaincante à ce que Grossman appelle « le sphinx qui repose à la porte de chacun d’entre nous ».

Pour le roman suivant, il se tourna vers le passé. Il avait été obsédé par l’Holocauste depuis son enfance et au fur et à mesure qu’il approchait de la trentaine, c’était devenu un obstacle qui menaçait de bloquer tout le reste. Il se souvient : « Je ne parvenais plus à comprendre ma vie en tant qu’individu, en tant qu’homme, en tant que père, en tant qu’écrivain, en tant que Juif et qu’Israélien, à moins de m’asseoir et d’écrire sur la Shoah. » Après la publication du Sourire de l’agneau, un lecteur informa Grossman que le livre avait été écrit de toute évidence sous l’influence d’un écrivain juif polonais, Bruno Schulz, qui avait été assassiné par les nazis en 1942. Grossman n’avait jamais lu Schulz. Il emprunta l’édition complète des récits de Schulz en hébreu à un ami et les lut en quelques heures. Il ressentit avec l’œuvre une affinité intense qu’il décrivit dans un essai publié dans le New-Yorker de l’an dernier : « La lecture de ses œuvres m’a fait prendre conscience que dans notre routine quotidienne, nous ne ressentons la vie que lorsqu’elle s’éloigne : quand nous prenons de l’âge, quand nous perdons nos capacités physiques, notre santé et aussi, a fortiori, les membres de notre famille et nos amis les plus proches. Alors nous nous arrêtons pendant un instant, nous rentrons en nous-mêmes et nous pensons : il y avait quelque chose ici et maintenant cela n’existe plus. Et cela ne reviendra jamais. Et il se peut que nous ne le comprenions dans sa vérité et sa profondeur que lorsque c’est perdu. Mais lorsqu’on lit Schulz, page après page, on a la sensation que les mots retournent à leur source, à la vibration la plus forte et la plus authentique qui se manifeste en eux, que la vie est plus intense que ce qui s’affaiblit avec nous et inexorablement disparaît. » On ne sait pas vraiment comment Schulz est mort. Un épilogue à la fin du recueil raconte une version possible : après l’assassinat d’un dentiste juif par un officier allemand, qui était le protecteur de Schulz, un Allemand qui avait été le protecteur du dentiste, tua Schulz en disant : « Tu as tué mon Juif, j’ai tué le tien. » L’histoire a laissé Grossman complètement anéanti. Comme il l’a raconté dans The Paris Review, « je ne voulais pas vivre dans un monde où de tels faits peuvent se produire, où l’on considère les gens comme des éléments que l’on peut remplacer ou jeter.

J’ai senti que mon devoir était de racheter sa mort inutile et brutale. C’est pourquoi j’ai écrit Voir ci- dessous : Amour. »

Le roman qui se situe entre Israël et la Pologne, pendant la guerre, est divisé en quatre sections, avec des éléments de réalisme magique et une apparence de linéarité. Momik, le fils de neuf ans de survivants de l’Holocauste, vit à l’ombre de l’innommable « bête nazie » qu’il imagine en train de se cacher dans la cave de la mai-

son. Il grandit et devient poète et, toujours bloqué par sa fixation sur l’Holocauste, il fait un voyage imaginaire dans l’histoire, et réécrit le destin de Schulz de telle sorte que l’écrivain est sauvé de la mort en étant changé en un saumon qui saute dans la mer Baltique. Momik imagine aussi une nouvelle version de l’histoire de son propre grandoncle, Anshel Wassermann, écrivain de contes yiddish pour les enfants, et survivant d’Auschwitz.

Un commandant du camp ordonne à Wassermann d’écrire la suite d’une histoire qu’il a écrite et qui s’intitule « Enfants au cœur vaillant », et celui-ci raconte encore et encore jusqu à se transformer en Schéhérazade juif. Voir ci-dessous : Amour est une œuvre très ambitieuse, originale et inégale.

Comme le roman de Bellow : Les Aventures d’Au- gie March, c’est l’œuvre d’un jeune homme très conscient de ses capacités créatrices. C’est un acte de foi narratif qui rappelle celui des poètes romantiques ; l’acte littéraire a le pouvoir de racheter la vie, de purger le langage de la corruption, de réaliser un monde nouveau. Au début, Grossman pensait que personne ne lirait Voir ci-dessous : Amour à part Michal. En fait le livre lui apporta une reconnaissance internationale surtout en Europe, le hissant au rang des romanciers israéliens majeurs. « Voir ci-dessous : Amour constitue une percée incontestable non seulement pour David mais aussi pour la littérature israélienne. » affirme Oz « Cette œuvre renouvelle la littérature romanesque hébraïque du début du vingtième siècle. » Yehoshua fut ébloui par la performance de la langue : « il a créé un orchestre que je ne connaissais pas, un orchestre de nuances et de langage ».

Malgré une célébrité littéraire grandissante, Grossman continua à travailler comme journaliste de radio, présentant les informations matinales et animant une émission à Jérusalem. En 1987, vingtième anniversaire du début de l’occupation, l’hebdomadaire d’information Koteret Rashit lui demanda d’écrire un rapport sur les conditions de vie en Cisjordanie. Depuis Le Sourire de l’agneau, il avait évité de visiter les Territoires, tombant dans un vertueux contentement de soi : « Mon sphinx était devenu un chat châtré qui ronronnait à mes pieds » écrit-il « car les phrases usées que j’utilisais comme beaucoup de monde, bien que véridiques, exprimaient autre chose, comme les murs d’une prison que j’aurais construits autour d’une réalité que je ne voulais pas voir. » Un écrivain pour qui le langage est un moyen de troubler une fausse quiétude ne pouvait considérer cette tâche que comme un défi existentiel. En Cisjordanie, Grossman écouta des femmes âgées, des étudiants, des enseignants, des réfugiés, des écrivains. Le résultat de cet acte d’empathie remplit un numéro entier de la revue Koteret Rashit. Présenté de façon aussi directe et concrète que la fiction de Grossman est discontinue et personnelle, le rapport portait la marque d’un écrivain qui avait choisi de se tenir en face de l’amertume et de la rage qui le visaient directement. Grossman révélait aux Israéliens que l’occupation, loin de stabiliser la situation, générait des haines inapaisables et engendrait toutes les conditions d’une révolte violente. L’impact de cet article et du livre qui s’ensuivit, Le Vent jaune, a été sans équivalent dans les publications récentes en Israël. De nombreux Israéliens avaient horreur de ce qu’ils lisaient. Grossman décrivait entre autres la manière dont les soldats israéliens démolissaient les maisons d’opposants suspects.

Il reçut des menaces et sa voiture fut endommagée. Même aujourd’hui, après plus de vingt ans, si l’on mentionne le nom de Grossman devant certains Israéliens, on entend parler de sa perfidie pour avoir écrit Le vent jaune. Cependant, comme l’affirme Oz en parlant du livre, de nombreux Israéliens ont été confrontés pour la première fois et de façon profonde à la réalité de l’occupa-

tion. L’idée même d’y mettre fin et de permettre l’établissement d’un État palestinien, ce qui, à l’époque, représentait un tabou pour le pouvoir israélien, est devenue soudain envisageable.

À la fin du rapport dans Koteret Rashit, Grossman écrivait : « J’ai bien peur que la situation actuelle ne se poursuive sans aucun changement pendant au moins dix ou vingt ans. » Au lieu de cela, au cours des quelques mois qui ont suivi la parution de l’article, les Palestiniens se soulevèrent contre l’occupation en déclenchant ce que l’on devait appeler l’Intifada et l’enquête de Grossman est apparue soudain comme une prophétie. L’année suivante, en 1988, les dirigeants palestiniens annoncèrent leur intention de créer un État palestinien qui reconnaîtrait le droit d’Israël à exister. Grossman voulut rendre compte de cette évolution en ouverture de son émission du matin mais son rédacteur en chef ne fut pas d’accord. Le ministre de la Sécurité avait lancé l’ordre de ne pas dévoiler la nouvelle. Le jour suivant, Grossman lut dans la presse qu’il avait été renvoyé. La fin de sa carrière à la radio d’État « le condamnait à être écrivain » dit-il plus tard.

Le Vent jaune fit de Grossman la personnalité la plus en vue de la gauche israélienne. Et il écrivit, dans les années qui suivirent, de nombreux articles sur « la situation » en même temps que Dormir sur un fil, un ouvrage similaire basé sur des interviews d’Arabes israéliens. Il apporta son soutien aux négociations de paix d’Oslo. Il s’associa à un groupe d’écrivains israéliens et palestiniens qui commencèrent à se réunir illégalement dans des ambassades européennes et de temps en temps, chez l’un ou l’autre d’entre eux.

Lorsque le fils adolescent de l’un des écrivains palestiniens fut tué par des soldats israéliens, et que l’armée éluda toute explication demandée par le père, Grossman ainsi que deux écrivains israé- liens firent pression sur la Cour Suprême pour ordonner une enquête. (« L’armée procéda à une enquête et fit part de ses conclusions au père » assure Grossman.) Mais à cette même époque, Grossman supprimait la politique de son monde imaginaire. Dans les années 1990 et au début des années 2000, il écrivit des romans légers sur des adolescents :

L’Enfant zigzag et Quelqu’un avec qui courir ; un roman épistolaire sur une histoire d’adultère qui ne s’est pas réellement passée : Tu seras mon couteau et quelques nouvelles publiées sous le titre de J’écoute avec mon corps. Il était le père de trois enfants à présent, et être parent libérait en lui de nouvelles énergies littéraires : « Cela a été une véritable renaissance quand soudain j’ai été capable d’explorer la vie par le truchement du regard de mes enfants et de comprendre tant de choses les concernant, me concernant, y compris dans les relations que j’avais avec mes parents », dit-il, « cela a été une façon différente d’appartenir au monde. » A la suite d’une traduction, Voir ci-dessous : Amour devint un énorme succès en Italie ; il commença à y faire des voyages fréquents pour la promotion du livre. Un soir, à la veille d’un nouveau départ, pendant le repas, Uri, qui alors avait trois ans, demanda à son père : « Tu as un autre petit garçon en Italie ? » Cela bouleversa Grossman qui prenait conscience de l’état d’esprit d’Uri. « Imagine seulement l’enfer que cela a dû être avant qu’il ne puisse formuler cette question, car, pour lui, quel était donc cet aimant qui était capable de m’attirer là-bas et de m’éloigner de lui ? » Toutes les fois qu’il partait, il enregistrait des cassettes pour ses enfants avec des histoires et de la musique pour qu’ils puissent écouter sa voix quand il était au loin.

Il y avait une autre raison qui expliquait ce repli sur lui-même : la répétition et la corruption des mots avaient fini par vider le langage politique

de sa vitalité. « Pendant des années, j’ai senti qu’il n’était pas possible d’écrire sur « la situation » dit Grossman. « Chaque parti de la sphère politique a déjà usé et abusé de chaque mot. Je sentais que dans mes écrits, chaque fois que j’utilisais un mot qui appartenait à «la situation», il était déjà épuisé et résonnait comme un cliché. Et j’ai pensé que je n’allais plus écrire à ce sujet à moins de trouver la langue appropriée, la musicalité juste ». Des critiques jugèrent que c’était un déclin par rapport à sa production des années quatre-vingt. Un jour, à l’université de Haïfa, pendant une discussion à propos de deux nouvelles de Grossman dont le sujet était l’obsession érotique et la frontière qui existe entre mémoire et imagination, Yehoshua se tourna vers lui et lui dit : « David, ne me laisse pas tout seul dans la bataille ! » Cependant Grossman était déterminé à faire, dans son travail, une séparation nette entre ce qui relevait de son imagination et ce qui relevait de l’actualité. Dans ses romans, la veine de l’imaginaire qui a irrigué les pages les plus évocatrices avait aussi un aspect sentimental ; elle lui donnait l’occasion d’éviter ce qu’un auteur réaliste aurait mis au centre de son œuvre : le désespoir politique. « J’ai senti que je ratais quelque chose d’important car par l’écriture littéraire, je comprends bien mieux ce qui se passe dans la réalité autour de moi qu’en écrivant des articles ».

A la fin des années 1990, l’approche politique de Grossman a atteint le summum de son influence mais pour ensuite s’effondrer. Ce qu’impliquaient ses dépêches concernant les nouvelles en Cisjordanie influença peu à peu la politique du gouvernement israélien pendant les négociations avec l’OLP, l’Organisation de Libération de la Palestine. L’occupation était indéfendable, elle représentait une menace pour la sécurité d’Israël et pour son image morale : il devrait y avoir deux États côte à côte. Mais à partir de l année 2000, avec la seconde Intifada et la tragique multiplication des attentats- suicides à Tel-Aviv et à Jérusalem, suivis immédiatement de violentes représailles israéliennes, la recherche d une solution se trouva dans l impasse. Le journaliste Ari Shavit m’a dit que Grossman, dans son aspiration à la paix, avait été incapable de percevoir les conséquences de l’implacable amertume des Palestiniens, qu’il avait pourtant évoquée avec tant d’acuité dans Le Vent jaune. « L’école politique à laquelle appartenait Grossman n’a pas été capable de clairement prendre conscience des implications politiques de ses propres conclusions », m’a dit Shavit ; « sa version de la paix a été réfutée ».

Grossman arrêta de voir ses amis palestiniens car cela devenait trop dangereux et leurs conversations téléphoniques devinrent de plus en plus tristes et de moins en moins fréquentes.

Le contact le plus direct avec « la situation », les visites de son fils, Jonathan, lorsqu’il était en permission, ne faisait que confirmer les fêlures de plus en plus profondes dans les fondations de son pays. Grossman m’a dit : « Les familles israéliennes ne veulent pas savoir ce que leurs fils fabriquent, là-bas, à l’armée. C’est insupportable.

Comment peut-on évoquer au sein même de la douceur de la vie, de la tendresse de la vie familiale, comment peut-on y évoquer les atrocités de l’occupation, la façon dont on traite la population occupée, l’humiliation qu’on lui inflige ? Il y a ce silence, comme si, des deux côtés on s’était mis d’accord pour ne pas poser de questions, ne pas raconter les faits. C’est, à une plus grande échelle, notre incapacité en tant qu’État à maîtriser le problème de l’occupation. Nous ne pouvons pas la faire correspondre avec l’image que nous avons de nous-mêmes.

Choisir comme échappatoire l’apathie ou la fausse sécurité était aussi intolérable pour lui

qu’est intolérable la terreur pour la plupart des gens. La violence du début des années 2000, au moment où ses fils intégraient l’armée, donnait un sens nouveau au danger à la fois politique et personnel et, en 2003, Grossman adopta la seule stratégie qu’il connaissait pour éviter d’être paralysé par cette peur : écrire un roman. L’ouvrage mêlerait deux sphères : la première serait « la situation », avec sa peur existentielle, la seconde serait la vie d’une famille israélienne, qu’il présentait comme « une histoire épique très familiale ». « Elle raconte trois guerres, le conflit, l’occupation et tout ce qui s’y rattache. Mais ce qui m’intéresse vraiment, en réalité, ce sont les nuances de ce qui se passe dans la famille. C’est là que se situe ma vraie libido. »

Au cœur d’Une femme fuyant l’annonce se trouve la plus grande création fictionnelle de Grossman, le personnage d’Ora : tendre, passionnée, coléreuse, drôle, doutant d’elle-même, intuitive et surtout « généreuse ». Le roman évoque les circonvolutions, les revirements ainsi que les sursauts de sa conscience, allant de l’avant ou reculant tour à tour, sans que le fil conducteur se relâche jamais. Ora est une femme d’âge mûr, que son mari, Ilan, a récemment quittée. Elle est mère de deux fils, Adam et Ofer. Ilan est parti, Adam est devenu grand et Ofer, sur le point d’être démobilisé, a soudain disparu à la suite d’un rappel d’urgence. Ora est seule dans leur maison de Jérusalem en train de se tourmenter au sujet d’Ofer. Elle prend conscience de ce que, pour qu’un message soit transmis, il doit d’abord être reçu, et elle décide de ne pas jouer son rôle ; elle ne collaborera pas avec l’État. « Et puis quelque chose d’autre lui vient peu à peu à l’esprit » écrit Grossman : « s’ils ne la trouvent pas, s’ils ne peuvent pas la trouver, il ne sera pas blessé. »

Ora contacte un ancien amant qui a décidé de vivre en reclus et elle l’enrôle pour l’accom- pagner dans une randonnée sur Le chemin d’Is- raël. Grossman appelle son roman « un livre talkie-walkie » car pendant quatre cents pages, ses personnages marchent et parlent ou, plutôt, c’est surtout Ora qui parle et Avram qui l’écoute, ses paroles conduisant à l’évocation d’événements du passé pris au hasard. Son histoire qui émerge peu à peu et sans chronologie aucune, englobe à la fois l’entière complexité de toute une vie et l’histoire plus générale des conflits contemporains d’Israël.

Ora se trouve d’un côté des guerres d’Israël, faisant le compte de tout ce qu’elles coûtent. « J’ai toujours eu le sentiment que les femmes sont plus sceptiques envers les jeux des hommes tels que le gouvernement, l’armée, la guerre, même la religion », dit Grossman. « Je pense toujours au sacrifice de la Bible. Si Dieu était venu vers Sarah et lui avait dit : «Donne-moi ton fils, ton fils unique, ton fils bien-aimé, Isaac», elle lui aurait répondu : «Laisse-moi tranquille» pour ne pas dire «fous le camp». Elle n’aurait pas collaboré avec lui, aucune chance. Abraham, lui, a collaboré tout de suite. Il a obéi, il n’a pas posé de questions. »

Une femme fuyant l’annonce n’est pas un roman apolitique, c’est un roman antipolitique, un acte de protestation contre l’histoire et ses incursions continuelles dans la « douceur de la vie ».

En même temps, Ora, ayant fui Jérusalem, se rend compte qu’elle ne peut échapper à son existence.

Elle dit : « C’est mon pays et je n’ai vraiment pas d’autre endroit où aller. Où est-ce que je pourrais aller ? Dis-moi où je pourrais me mettre en colère à propos de tout et, de toute façon, qui voudrait de moi ? Mais en même temps, je sais que ce pays n’a vraiment aucune chance de s’en sortir, vraiment aucune. »

Les ruminations sans fin d’Ora, sa colère et sa fatigue face aux guerres, son amour pour sa terre et pour sa famille, la conscience qu’elle a des fluctuations de la vie, permettent à son créa-

teur de rendre compte de l’ampleur, de donner un aperçu complet de la tragédie d’Israël, un pays qui ne peut rien considérer comme acquis, pas même sa propre existence.

Pour les Israéliens, le roman eut une résonance bien plus profonde que le seul domaine politique. En un seul jour, l’une des figures le plus à gauche d’Israël, le journaliste Gidéon Levy et l’une des figures le plus à droite du pays, le politicien Effie Eitam, dirent tous deux à Grossman : « Ceci est mon livre ». Pour Grossman, cela signifiait qu’il avait mis ses lecteurs « en contact avec les racines de la situation. »

Le roman le plus israélien de Grossmann est aussi son roman le plus universel. Amos Oz qui l’a lu « comme s’il avait été électrifié » déclare à son propos : « Il n’y avait aucune frontière entre la condition israélienne et la condition humaine. Je pense que c’est là l’essence même de la grande littérature, plus cela nous concerne en tant qu’Israéliens et plus c’est universel. » Yehoshua, lui, l’a lu comme un retour à la « situation », non pas le conflit même mais la manière dont « une situation de guerre permanente pèse sur la moindre parcelle de notre vie. » Pour Alon Hilu, un romancier de premier plan de la génération postérieure à celle de Grossman : « C’est le livre majeur de cette dernière décennie dans la littérature israélienne car il s’agit d’Israël mais d’une manière absolument personnelle, à la manière de Grossman. »

Les Israéliens sont des lecteurs, et Une femme fuyant l’annonce s’est vendu à plus de cent mille exemplaires pour un pays qui compte sept millions d’habitants. En juillet, il y a eu un grand rassemblement, au Parc de l’Indépendance à Jérusalem, en l’honneur de Gilad Shalit1, le caporal israélien gardé en otage par le Hamas depuis quatre ans.

Des milliers de personnes sont venues avec des rubans jaunes noués à leur poignet et au collier de leur chien afin d’écouter les parents de Shalit demander instamment au gouvernement de négocier sa libération, avançant le fait que tout soldat israélien qui n’était pas revenu du combat était sous la responsabilité de tous les Israéliens. Shalit avait été capturé juste avant la Seconde Guerre du Liban, moins de deux mois avant la mort d’Uri Grossman et bien que David Grossman n’ait pas fait acte de présence au rassemblement, le sort des deux jeunes gens, les deux soldats conscrits les plus célèbres dans l’histoire récente d’Israël, était définitivement lié. « Pendant la manifestation, je me suis rapproché de quatre femmes sans lien les unes avec les autres, qui paraissaient avoir l’âge d’Ora, et je leur ai demandé ce qu’elles pensaient du roman. Elles avaient chacune une opinion différente mais toutes l’avaient lu. »

Avant la publication du roman en Israël, lorsque Grossman, comme tout écrivain, s’inquiétait des critiques, Yehoshua lui rendit visite dans son bureau et lui dit : « Ne t’inquiète pas, tu es protégé » Grossman n’apprécia pas du tout. Il voulait que son livre soit jugé par rapport à ses mérites littéraires, et plus tard, Yehoshua regretta ce qu’il avait dit (« ce n’était pas très gentil » admit-il en s’adressant à moi) mais c’était vrai.

Plusieurs Israéliens affirmèrent qu’ils pensaient que la réception du livre en Israël (où les attentes avaient été placées à un niveau extrêmement élevé, en partie parce que la vie de Grossman et l’histoire du roman convergeaient) avait parfois un peu manqué de sincérité car influencée par la sympathie générale envers son auteur. Certains lecteurs trouvaient le roman trop long et n’arrivaient pas à le terminer. D’autres disaient que le thème de l’angoisse des parents concernant un enfant qui est à l’armée était si familier en Israël qu’il était devenu évident. Une réaction moins

probable chez les Américains. Un sentiment de déception était inévitable de la part de certains Israéliens. Grossman ne peut plus être un simple romancier. L’écrivain de gauche dont le fils est tombé au combat est devenu un prophète laïque.

Dans la nuit du 4 novembre 2006 – tout juste trois mois après la mort d’Uri, et à la fin d’une guerre bâclée – Grossman fut l’orateur principal d’une cérémonie mémorielle consacrée au onzième anniversaire de l’assassinat de Yitzhak Rabin ; 100 000 personnes remplissaient la place de Tel-Aviv où le meurtre avait eu lieu. D’une voix douce mais rythmée et sonore, il se présenta « comme quelqu’un dont l’amour pour son pays est extrême, complexe et cependant sans équivoque ; et comme quelqu’un dont le pacte permanent avec sa terre a transformé le malheur personnel en un pacte scellé par le sang. » Ensuite il mit en accusation les dirigeants d’Israël et prononça une lourde sentence : « Depuis de nombreuses années, l’État d Israël a sacrifié non seulement la vie de ses enfants, mais aussi cette chance unique, miraculeuse, que l histoire lui avait accordée, la possibilité de fonder ici un État viable, démocratique et fidèle aux valeurs juives et universelles « […] Regardez ce qui nous est arrivé ; regardez ce qui est arrivé à ce pays jeune, courageux, passionné qui était le nôtre et comment Israël, comme s’il avait subi un processus de vieillissement accéléré, est passé d’un bond, de l’enfance et de la jeunesse à un état perpétuel de plaintes, de faiblesse et de frustration, « Les dirigeants politiques et militaires d’Israël sont creux. Regardez leur conduite méfiante, pétrifiée et suante de peur. Il est vain de s’attendre à ce qu’ils tiennent un langage de sagesse ».

Grossman avait refusé toute rencontre avec Ehud Olmert, responsable de la prolongation inutile de la guerre qui avait coûté la vie à Uri, il avait refusé de recevoir ses condoléances. En 2007, lorsqu’on attribua à Grossman l’un des prix les plus prestigieux d’Israël, il refusa de serrer la main d’Olmert sur la tribune. Mais à la fin du discours de Tel-Aviv, il s’adressa directement à Olmert afin de l’exhorter à parler aux Palestiniens par-dessus la tête de leurs dirigeants, pour leur dire qu’il reconnaissait leurs souffrances. « Rien ne vous serait enlevé, non plus qu’à l’autorité d’Israël dans les futures négociations. Mais nos cœurs pourront un peu s’ouvrir les uns aux autres et ceci représente un immense pouvoir. »

Les paroles de Grossman firent la une des journaux pendant plusieurs jours « S’il y a eu un Martin Luther King israélien, ce fut bien Grossman ce jour-là », dit Ari Shavit. « C’était un personnage mûr, moral, un personnage tragique qui faisait face à une nation ayant perdu toute confiance en ses dirigeants. La grandeur de ses paroles et la noblesse de son attitude face à la nation et face à sa propre destinée a représenté le seul moment depuis des années où cette nation s’est élevée à quelque chose de moral et de spirituel, où nous sommes restés tous ensemble à considérer la tragédie de notre existence. Cela a été véritablement un grand moment. »

Dans son discours, comme dans ses articles et dans ses livres, Grossman a utilisé la langue d’un homme qui appartient à Israël. Les mots sont durs mais ils sont prononcés par quelqu’un qui fait partie intégrante de cette nation, un membre de la famille auquel son deuil personnel confère un statut spécial même parmi des gens qui lui expriment leur désaccord avec véhémence.

Le politologue Shlomo Avineri a dit de Grossman : « Il est devenu moralement au-dessus de toute critique ; le deuil est sacré dans notre pays. »

Bien que sa position morale soit inattaquable, sa position politique est de plus en plus rejetée.

L’échec du processus de paix après l’année 2000 a été un désastre pour la gauche israélienne. Les deux partis de gauche, le Parti Travailliste et le Meretz n’occupent que 16 sièges sur les 120 de la Knesset. La solution de deux États est maintenant la politique officielle du gouvernement même sous le régime politique de droite du Premier ministre Benjamin Netanyahou, mais la population a moins confiance et éprouve moins d’intérêt pour ce sujet qu’à n’importe quelle autre période depuis la publication du Vent jaune. Yehoshua a décrit cette contradiction comme « une noix enrobée de chocolat », une position officielle modérée et une opinion publique qui se durcit. J’ai dit à David hier : « Les gens se sentent coupables envers les Arabes et donc ils les détestent. »

Yossi Klein Halevi, intellectuel de l’institut Shalom Hartman, un institut plutôt à gauche, dit que les opinions de Grossman exercent davantage d’influence à l’étranger qu’en Israël. « Il est respecté moralement », dit-il, « mais quand Grossman parle du processus de paix, il a très peu de crédibilité car il n’a jamais pris en compte l’échec de sa position après l’année 2000. »

Halevi compare « la naïveté désespérée » de Grossman, le fait qu’il croit qu’il ne peut y avoir une solution vers la paix que si Israël change sa politique, à la pensée magique d’Ora et aussi aux paroles célèbres de Théodore Herzl, le fondateur du sionisme : « Si vous le voulez, ce ne sera plus un rêve ».

Depuis 2006, certains Israéliens se sont mis à appeler Grossman « la conscience du pays. » Il n’aime pas ce terme. Il ne veut pas transformer la mort d’Uri en autorité morale. Il conserve toujours les opinions politiques qu’il avait quand Uri était vivant. Même si des combattants arabes ont tué son fils, il continue à soutenir les droits des Palestiniens. Même s’il s’est détaché des dirigeants d’Israël, il envoie toujours ses enfants à l’armée. « Quand quelqu’un me dit : je ne peux pas discuter avec toi car tu es un père endeuillé, je réponds : c’est idiot… discute avec moi mais pas avec mes émotions. »

Il existe une expression en hébreu, yafeh nefesh, qui signifie « belle âme » mais qui comporte une connotation ironique et qui est souvent attribuée à Grossman. « Je considère cela comme une décoration » dit-il. « Il est nécessaire d’avoir une certaine naïveté pour continuer à croire en la possibilité de changer les choses, et même pour continuer à croire dans le genre humain ».

Contrairement à beaucoup d’Israéliens privilégiés qui se rassurent avec des passeports d’autres pays et qui envoient leurs enfants à l’étranger, Grossman, lui ne se donne pas une telle voie de sortie. Comme Ora, il ne peut vivre nulle part ailleurs. Ce qu’il veut, c’est que les Juifs se sentent chez eux en Israël, un sentiment que la force et la conquête n’ont pas été capables de leur donner.

Pendant les dix dernières années, les contacts de Grossman avec les territoires occupés se sont amenuisés, ce qui n’a fait qu’augmenter son isolement politique. Mais à Ramallah, il y a un professeur et écrivain palestinien dont le nom est Ahmad Harb, que Grossman a rencontré pour la première fois pendant ses prises de contact interdites au début des années 1990. Ils sont restés amis malgré l’impossibilité de se voir : « Nous sommes comme deux groupes de mineurs qui creusent de chaque côté un tunnel dans la montagne », dit Grossman. « Nous voulons espérer que l’autre côté fait sa part au sein de sa société comme je fais ma part au sein de la mienne ; et je souhaite que nous puissions nous rencontrer »

J’ai rendu visite à Harb, un homme un peu compassé, la cinquantaine avancée, chez lui à Ramallah. Sa salle de séjour donnait sur une colline couverte de constructions palestiniennes en cours. Au début de l’année 2000, les troupes

israéliennes assiégèrent la ville et Grossman l’appelait souvent au téléphone pour s’assurer qu’il allait bien. Harb fit la même chose après la mort d’Uri. Harb avait eu le projet d’écrire un livre sur les œuvres de David Grossman mais la situation politique en Cisjordanie n’était pas bonne et cela aurait pu causer quelques problèmes.

« Hier, j’ai parlé avec David de la possibilité de traduire l’un de mes romans en hébreu », m’a dit Harb. Il a dit : « Honnêtement cela ne présente pas beaucoup d’intérêt de traduire de la littérature palestinienne. Et si un Palestinien se mettait à traduire ou à enseigner de la littérature israélienne, il serait considéré comme une sorte de collaborateur. » « Il n’y a aucune raison à cela » poursuivit Harb, « bien qu’ennemis, les deux peuples devraient se connaître et lire leurs œuvres réciproques. » Mais pour le moment, tout ce qu’ils ont essayé de construire il y a vingt ans a été anéanti.

Dans un monde meilleur, lui et David auraient été des amis proches. « J’espère plus tard, dans le futur », dit-il, « mais c’est comme un fantôme.

Vous vous dites, je suis sur le point de l’atteindre mais ensuite quelque chose peut faire exploser tout le reste. Et on revient à la case départ. »

Au moment où je partais, Harb m’a donné une traduction de son nouveau roman Remains, pour que je le transporte sur les dix kilomètres qui séparent Ramallah de la maison de Grossman à Mévasseret Zion.

Tous les vendredis après-midi à quatre heures, les Grossman rejoignent plusieurs centaines d’Israéliens au rond-point d’une banlieue vallonnée, construite de façon clairsemée, à l’est de Jérusalem, Sheikh Jarrah.

Les grands-parents de Grossman vivaient là avant la guerre d’Indépendance de 1948. Pendant les transferts de population qui suivirent, ils déménagèrent dans Jérusalem-Ouest et des Palestiniens s’y installèrent. Il n’y a pas longtemps, des Juifs ont commencé à réclamer des maisons arabes dans la région, et Sheikh Jarrah est devenu l’épicentre de batailles à propos de l’installation de colonies dans Jérusalem. Grossman est le leader de petites manifestations hebdomadaires contre les colons qui ont lieu depuis plus d’un an.

Par un vendredi ensoleillé du mois de juillet, Grossman et Michal se trouvaient au milieu de la foule pendant que deux douzaines de policiers plaçaient des barrières en haut d’une rue. En bas de la colline, une famille de colons s’était installée dans un immeuble de deux étages et avait dressé de façon visible une Menorah surdimensionnée en métal orangé. De l’autre côté de la rue, la famille palestinienne qui avait été délogée avait installé un campement sous un figuier. On scandait : « Les Arabes et les Juifs ne veulent pas être des ennemis » et deux protestataires déployèrent une banderole sur laquelle on pouvait lire en arabe et en anglais : « Arrêtez le nettoyage ethnique ». De temps en temps la voiture d’un colon se frayait un passage dans la foule. Il arriva un jour qu’un conducteur sortit de sa voiture et échangea des paroles de colère avec les manifestants. Une grande tension régnait. Les manifestants, pour la plupart plus jeunes et plus radicaux que Grossman, voulurent franchir le barrage de police, descendre cinquante mètres pour protester juste devant la maison. À chaque essai, la police formait un cordon et les repoussait durement, frappant certains des manifestants à coups de matraque et arrêtant les plus bruyants. La colère de chaque côté ne faisait qu’augmenter. Grossman qui portait une casquette de baseball verte et un polo rayé noir et blanc conserva son calme et resta au centre de l’action sans pousser ni reculer.

« L’essentiel pour nous est de faire remarquer que nous sommes ici, nous aussi ; vous n’êtes pas seuls ici » dit-il pendant une accalmie. « Ce qui

est déprimant c’est que nous manifestons depuis tant d’années. Si une version réactualisée du Vent jaune devait être publiée, » ajouta-t-il, « la plupart de gens ne la liraient pas aujourd’hui. On en a assez. »

« Ils s’en moquent », dit Zehava Galon, une amie de Grossman qui fut député du parti Meretz à la Knesset : « Il y a environ trois cents personnes ici, mais la plupart des gens en Israël ne se préoccupent nullement des Palestiniens ».

Grossman et le grand policier à la peau brune qui était de service se parlèrent avec respect et ils en vinrent à un accord : un petit groupe de manifestants, jeunes et vieux, aurait l’autorisation de franchir la barricade. Mais un jeune militant rejeta le plan : ce devait être tous ou personne. Ils se remirent à pousser. La police chargea et dans la mêlée, Grossman reçut un coup sur le bras avec le plat de la main d’un des policiers. Le coup n’était pas prémédité mais le soir même, dans la presse israélienne on pouvait lire qu’un célèbre écrivain avait été agressé par un policier déchaîné. Les manifestants reculèrent jusqu’au rond-point et la manifestation commença à se disperser. Les Grossman discutèrent avec la militante du Meretz et d’autres amis qui étaient sortis à une heure où la plupart des Israéliens sont chez eux pour préparer le Shabbat. Un jeune homme s’avança pour poser une question. Il voulait savoir si le mot « lasoud » (« rendre secret ») qui est utilisé en tant que verbe dans Une femme fuyant l’annonce existe en hébreu sous cette forme. Grossman sourit, comme si cette conversation était celle qu’il avait attendue tout l’après-midi, et dit : « je l’ai inventé ».

Durant toute l’année dernière, Grossman a travaillé à un nouveau projet, un projet qui combine à la fois une prose narrative de la longueur d’une nouvelle et une pièce d’« opéra » dont le livret est écrit en vers. Il appelle ce travail hybride « une créature » et ne le décrit pas davantage si ce n’est pour dire qu’il a à voir avec « une nouvelle réalité » avec laquelle il est de plus en plus familier maintenant, qui est la proximité de la vie et de la mort et la question de savoir comment inclure la mort dans la vie. A sa grande surprise, le langage de la mort vient à lui plus facilement dans la langue poétique et il a une forme de musicalité. Tous les matins, dans la pièce qu’il loue, il se force à descendre au niveau le plus profond, le plus difficile où il peut être avec les morts.

Il se dit : « Mon destin m’a condamné à vivre dans cette terre désertique, je vais en dessiner la carte ». Grossman a découvert que la douleur – comme l’enfance, comme le mariage, comme l’occupation militaire – n’est pas monolithique.

Elle varie, et faire l’expérience de chaque variation le transporte au plus près de sa perte. Bien qu’il explore un plateau désolé, les nuages projettent des ombres nouvelles tous les jours.

Nous avons discuté du projet un matin, sur les collines de Galilée. J’ai rejoint Grossman dans une auberge, près de la frontière libanaise, où lui et sa famille étaient allés passer de petites vacances avant le mariage de Jonathan et l’intégration de Ruthi dans l’armée. Grossman et moi, nous sommes sortis pour marcher autour du Mont Méron, le sommet le plus élevé d’Israël ; pendant presqu’une heure dans la chaleur de la mi-journée, nous avons suivi le sentier qu’il avait pris en 2004, surplombant une vigne qui pousse sur les coteaux en contrebas ; en montant vers le sommet, on passe à côté de bâtiments blancs d’une base de renseignements. Le Liban s’étendait à nos pieds, dans la brume, huit kilomètres plus loin.

Pendant la guerre de 2006, certains des arbres de la montagne avaient brûlé à cause de la projection de roquettes de Katioucha. Sur le chemin, la végétation, térébinthe et aubépine sauvage, était desséchée et rabougrie.

Nous avons croisé une famille d’orthodoxes : de jeunes parents se promenaient avec deux enfants et un bébé. Grossman s’arrêta et échangea des plaisanteries avec eux. (Ils ne le reconnurent pas.) Et il m’apprit par la suite qu’ils provenaient des colonies les plus militantes d’Israël. « Dans un autre contexte, la promenade aurait dégénéré en une discussion peut-être féroce », commentat-il, « mais ici, à l’extérieur, dans la nature, on est capable d’être agréable et ouvert. » À un point d’observation d’où l’on découvrait des collines et des fermes libanaises, une plaque était fixée sur une rambarde. Grossman traduisit : « Restauré par la famille et les amis du premier lieutenant Uriel Peretz, de mémoire bénie, né à Ofira le deuxième jour de Kislev, 5737 (1977), tombé au Liban le 7e jour de Kislev 5758 (1998). Scout, soldat, fidèle à la Thora et à son pays. » Puis au bout d’un moment, Grossman ajouta : « On en voit beaucoup ; de nombreuses familles le font. » La plaque apparaît dans Une femme fuyant l’annonce, quand Ora et Avram gravissent le Mont Méron au milieu du roman. C’est là qu’Ora dit à Avram : « N’est ce pas vrai d’Israël, que chaque rencontre avec ce pays ressemble à un adieu ? »

Nous nous sommes arrêtés pour nous reposer à l’ombre d’arbres bas et tordus qui avaient poussé en diagonale sur le sol. Un papillon jaune voletait dans l’air chaud. L’endroit était hanté et silencieux, comme les bois d’un conte de fées.

Il me vint à l’esprit que nous étions, à l’intérieur des frontières d’Israël, aussi proches que possible de l’endroit où le fils de Grossman était tombé. « Nous sommes seuls ici, c’est surprenant, » dit Grossman. « En Israël, être seul, même dans sa tête, c’est presque impossible. » Pendant un instant j’eus la sensation d’être indiscret, en étant là avec lui.

Je lui demandai pourquoi il avait voulu faire ce chemin seul à pied en 2004. « J’aime faire des choses qui me font peur », dit-il, « quand j’ai peur, je comprends davantage de choses. Je veux éprouver cette sensation. » Il se mit à rire : « Même dans ce que j’écris maintenant, tout mon instinct se révolte contre, chaque jour qui se lève. ». Alors je me dis : « Je dois le faire, si je ne le fais pas, personne ne le fera pour moi. Elle joue un tel rôle dans ma vie maintenant, la douleur. Il est difficile de prononcer le mot. La séparation d’avec Uri, apprendre à accepter ce qui s’est passé. Je dois faire face. C’est même ma responsabilité de père envers lui. Je ne peux pas y échapper. »

Avec l’aimable autorisation du NewYorker et de George Packer (Traduction de Catherine Gaudin et Anny Dayan Rosenman)


  1. Ndlr : l’article du New Yorker date du 27 septembre 2010.
  2. Ora, il avait recours à une pensée magique ; tout en sachant que c’était puéril, il avait le sentiment que le fait d’écrire cette histoire pouvait procurer une forme de protection.
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