Je suis entouré par une diaspora de retours, songeait Niala. On cherche toujours son propre centre. On y revient parfois, puis on repart. Vers quoi ? Des lointains ? Des périphéries inconnues ?

Pas du tout ! Vers de nouveaux centres qu’on imagine posés au loin. Vers l’espérance de nouveaux centres. Et, donc, on repart à nouveau. Ce qui fait, bien sûr, qu’on n’en finit pas de revenir.

Aujourd’hui, à mon âge, je me vois cerné par ces retours perpétuels depuis des centres qui se déplacent et vers des centres qui ne bougent pas moins.

C’est cela cette diaspora, cette dispersion intérieure qui fait que l’on ne sait plus si l’on est sur le point de s’en aller ailleurs à nouveau ou si l’on n’a pas fini de faire retour une fois de plus. Est-ce que je suis retourné vraiment ? se demande-t-on. Ou plutôt est-ce que je suis « retournant », pas posé encore tout à fait et déjà dans l’idée de partir ?

Est-ce que je suis partant ? Ou bien déjà parti ?

Parti, tu dois l’être un petit peu, me dis-je – se dit Niala –, comme on dit de quelqu’un « qu’il est un peu parti ». Mais c’est ainsi ! A tant chercher mon centre, je n’en ai plus. À mon âge – déjà un peu sur le retour –, je devrais être installé. Dans mes meubles. Mais non. Je n’habite qu’un studio meublé pour une location temporaire. « Instable ! », diagnostiqueraient assurément les psychologues.

Peut-être, en effet, mais du moins – même si je souffre de ne pouvoir jamais retourner, une fois pour toutes – suis-je contraint de demeurer léger. Je ne m’appesantis pas, en effet, ne faisant que passer.

Je me contrains et me condamne à l’essentiel.

Donc, pas de retour final pour mettre fin à cette ronde de retours perpétuels. Pourtant, si ! un retour qui ne s’évite pas. Le retour d’âge ! Les années passent. Les corps prennent du poids. Les pensées aussi. Les articulations se font moins fluides. Et depuis quoi le retour d’âge fait-il retour ?

Depuis la jeunesse ? Depuis l’espérance, longtemps entretenue, d’une vie exempte de vieillissement ? Ces lieux utopiques d’une existence perpétuellement juvénile, baignée par une eau de jouvence, on s’y est rendu autrefois et on s’y est complu. On n’y retournera plus, à présent. On en est revenu. C’est cela le retour d’âge et c’est aussi cela qui fait qu’on aimerait se poser quelque part à présent, pour vieillir en toute tranquillité entre ses murs domestiques. Mais non, une fois encore !

Pas de murs pour toi, se dit Niala. Ou alors, des murs amovibles pour un mobilier transhumant. Le retour d’âge est interdit. Seul est autorisé le horslieu ; le non-lieu ; le renouvellement obligatoire.

Est-ce vieillir dans le rajeunissement, qu’être interdit de retour d’âge ? Peut-être, se dit Niala.

Mais, du même coup, c’est se priver de sagesse ; de pondération. Le poids n’est pas que pesanteur.

Il est gravité. Pondération, précisément. Vers quelle pesanteur donc, vers quelle gravité, est-ce que je m’interdis de faire retour lorsque je me force, transmigrant sans cesse, à la légèreté ? Je m’interdis de consentir à ce qui pèse en moi, à ce qui m’alourdit gravement au risque de m’entraîner vers des profondeurs que je refuse. Mais lesquelles ? Peut-être est-ce là, pourtant, que se tient le véritable retour ! Retour à quoi ? Si je me pose la question comme ça – laissant venir ce qui vient à l’esprit, spontanément –, ce que je perçois, ce sont les lumières, d’abord – celles du Midi –, des parfums (du thym, du romarin, de la lavande), des formes (les feuilles des figuiers, les troncs des oliviers), des sensations tactiles – le sable sous les pieds nus, la mer à l’heure chaude.

Est-ce ceci qui pour moi a du poids ? Est-ce cela vers quoi – quant à mon désir profond – je ne puis guère me défendre de faire retour ? À chacun sa terre de miel et de lait. Mais à chacun aussi, souvent, comme un interdit de faire retour à ce qu’on désire. Je me suis, si j’y songe, tourné toute ma vie vers l’Occident et pourtant je portais en moi un Orient qui me retenait de partir complètement là où je migrais. D’où mes retours.

Puis mes départs. Puis mes retours nécessairement. L’Occident, pour moi, à tort ou à raison, c’était l’efficacité, la clarté des idées, la retenue des gestes, les droits et les lois de la démocratie. Quant à l’Orient ? La matrice, probablement.

L’ancestralité. La provenance. La sensualité. La subtilité des attitudes. Les épaisseurs de la durée.

Difficile à dire, tout ça… Alors des fois – de bien loin je dois le dire – l’idée d’un retour vers Israël me traverse l’esprit.

Occident et Orient entrelacés. Le père et la mère.

La loi et l’amour. Le devenir et l’ancestral. Peu importe ! Ce départ, en fait, serait-il un retour ?

Le Retour ? Le Retour avant le grand Départ ? Où donc finir de ne pas en finir de toujours recommencer ? Là est la question.

Niala marche dans Paris. Il aime ça : mettre ses pas dans ses pas chaque fois qu’il revient dans cette ville. Il y a vécu jadis. Il s’y retrouve. La mémoire lui revient. C’est la mémoire des pas, songe-t-il : celle des pieds ; des lieux parcourus. Une mémoire de situation : il suffit d’être là, en ce lieu – par exemple, ce square, derrière Notre-Dame – pour qu’immédiatement des souvenirs reviennent. Ils font retour. Où étaient-ils avant de revenir ? Dans un coin de sa tête, enfouis sous des strates de temps ? Ou bien demeuraient-ils dans ce square, se tenant à l’affût, prêts à se révéler dès qu’il aurait passé le portillon ouvrant sur le terre-plein ?

Et puis cette passerelle menant jusqu’à l’Île Saint–Louis… Que de fois l’avait-il traversée !

Avec ses enfants portés sur le dos. Avec des amoureuses. Il fait retour à ces souvenirs que sa marche, à son rythme, exhume. Sans doute est-ce cela, ces centralités vers lesquelles on retourne.

Elles sont en nous et hors de nous en même temps, en ces lieux qui conservent notre propre mémoire.

Et nous les oublions, souvent, ces lieux.

Et pourquoi donc, du reste, conserve-t-on dans des tiroirs, des albums aux photos jaunies ?

Parce qu’ils nous permettent de faire retour à nous. Sans eux, saurions-nous encore quel visage d’enfant avait notre mère lorsqu’elle dansait dans un cerceau ? Ces albums-souvenirs tracent les cartographies de périples qui nous mènent vers des commencements. Retournant vers eux, nous nous retournons vers nous. Qui était-t-on, précisément ?

Qui étaient les siens ? Les oncles ? Les tantes ?

Les grands-parents et les ancêtres ? Niala avance, tête baissée, sur les quais de Seine. Une péniche passe lentement. Ce que nous recherchons en ces albums, médite-t-il, c’est peut-être la place, finalement, d’un orient intérieur : ce point grâce auquel nous pourrons nous orienter à nouveau, ayant fait le point avec nous-mêmes.

Est-ce suffisant ? Suffit-il de feuilleter quelques pages, de consulter quelques clichés, pour repartir à nouveau vers le monde, fort de ces assurances que ce retour nous aura données ?

Niala en doute. Il faut bien plus qu’un tel retour pour recommencer : commencer à nouveau. Il y a quarante ans, se souvient Niala, il descendait à la station de métro Corvisart, dans le treizième arrondissement, deux fois par semaine, pour ses séances de psychanalyse. Là, se poursuivait lentement, laborieusement, un retour en spirale vers soi-même, un retour qui n’en finissait pas de dérouler ses boucles jusqu’à tant que de nouvelles

boucles apparaissent pour mener autre part, vers des lieux inconnus. Ainsi se poursuivait ce périple, mois après mois, et il avait semblé un jour à Niala que les boucles, curieusement, s’élargissaient à mesure qu’elles se resserraient. D’autant plus intensément – intensivement – se rendait-il vers lui-même (jusqu’au risque de s’étouffer sous son propre poids), d’autant plus amplement, extensivement, se sentait-il libre de jouer avec lui, avec ce qui lui semblait fait jusqu’ici d’autant de nœuds qui l’enserraient.

Finalement, un jour, il était suffisamment revenu, lui avait-il semblé, pour pouvoir repartir à nouveau. Et il était parti, en effet, interrompant son analyse. Peut-être n’aurait-il fallu que peu de temps de plus pour qu’il échappe une fois pour toutes à cette succession de retours et départs qui faisait cercle autour de lui. Peut-être… Mais c’était ainsi.

Il s’était retrouvé au Québec et la lavande, là, ne courait pas les rues. La matrice avait pris ses distances ou plutôt était-ce lui qui s’en écartait progressivement. Toute cette blancheur de la neige et du froid le rendait heureux. Elle le nettoyait.

La terre, ici, ne s’était pas nourrie des charniers des grandes guerres. Les camps de concentration demeuraient en Europe avec leurs souvenirs atroces. S’éloignant de l’Europe, des Balkans, du Moyen-Orient, avait-il fait retour, sans qu’il le veuille précisément, à une sorte d’innocence ? Les choses, ici, étaient plus simples. Plus neuves. Plus naïves.

Mais la matrice demeurait là dans l’ombre, attendant qu’il se désespère de ne plus pouvoir se désespérer. Il lui fallait du drame, probablement.

De l’incertitude. De la complexité. Tout ceci, sous la neige, était trop net. Ce froid était bien trop tranchant pour laisser place au doute : aux demimesures. Cette vitalité lui semblait dans l’oubli des siècles passés. Bref, l’Europe lui manquait avec sa kyrielle de questions toujours reprises, jamais tranchées. Avait-on fait partie de la Résistance ?

La laïcité était-elle menacée par l’immigration ?

L’Iran menaçait-il réellement Israël ? Et l’Égypte d’après Moubarak serait-elle un partenaire crédible ? Et la Libye ? La Syrie ?

Voilà ! Il était revenu. Ici, en Europe, on avait le nez sur ces problèmes. Mais du moins, ça bougeait ! Les informations s’entrecroisaient, se contredisaient. Trop, sans doute ! Trop d’intelligence pour trop peu de moyens d’agir. Trop de commentaires, de formules à l’emporte-pièce, pour trop peu de pièces à ajuster. Là-bas, sur l’autre rive de l’océan, c’était un peu le vide.

Mais la liberté de mouvement. Ici c’était la foule, le trop-plein, la compression. Mais aussi, l’effervescence.

Que choisir ? La liberté ou la fébrilité ? Peutêtre ni l’une ni l’autre, finalement, mais le calme dans l’enracinement : une solitude heureuse sur une terre retrouvée. Il avait entendu Amos Oz, l’autre soir, dans une de ses conférences, raconter comment il marchait chaque matin, à l’aube, buvant son café, dans ce bout de désert attenant à sa ferme. L’odeur du Sinaï. Les lumières retrouvées et ces sommets au loin, si proches. Le bruit du vide. Les souffles de l’évidement. L’amplitude !

Un tout petit pays pour connaître l’amplitude et la dilatation du cœur ? Est-ce que c’était ça, Israël ?

Ça en dépit de tout : en dépit de la volonté d’annexion, des colonies de peuplement, des rapports de force ? En dépit des missiles et des assassinats, des attentats-suicides et des chars de combat ?

Niala ne savait plus. Comme il ne savait plus, il ne pouvait plus faire retour à la terre des ancêtres, se condamnant ainsi au retour ancestral en des terres étrangères. Mais il en avait pris son parti ! Il était un juif en diaspora, pas de doute. Étranger en terre étrangère, il était donc chez lui, étrangement, où qu’il se tienne. Tant qu’il s’y tenait.

Mais le rêve restait là, obstiné, dans les plis de sa tête. Retrouver le Lieu ! Le territoire. Retrouver la terre pour se coucher sur elle et l’aimer.

L’ensemencer. Retourner pour retrouver. Pour faire éclore. Ètre au plus près de la matrice ; se laisser prendre par elle, se replier en son enceinte, penser selon ses espérances – ses espérances, à elle –, parler selon ses mots, agir selon ses vœux.

Mourir pour elle, s’il le fallait. La protéger… Suis-je prêt à ça ? Se demande Niala. Trop tard pour moi à présent, à mon âge, et peut-être est-ce que ce fut toujours trop tard. Il me fallait du large, de la diversité, du cosmopolitisme, de l’étrangeté. De l’illusion d’internationalisme.

Rien de ce qui est humain ne pouvait m’être étranger, voulais-je croire. Je voulais être juif en tant qu’homme et non pas homme en tant que juif.

Suis-je revenu de ça ? Pas vraiment. Je le répète : je suis un juif qui n’a pas fait retour en Israël et qui, pour cette raison, peut-être (après tout, c’est possible), ne cesse de retourner sur ses propres retours, jusqu’au cœur de ses perplexités. Mais à vrai dire, ne vaut-il pas mieux être ainsi – incer- tain et alerté –, plutôt que formé d’un seul bloc et pétri de certitudes ? La réponse à cette question est elle-même incertaine.

Niala, tout en suivant les quais de Seine, est arrivé à hauteur du Pont des Arts. Ici, il s’en souvient – voici plus de cinquante ans, déjà –, il avait embrassé Iris, cette jeune Allemande aux cheveux blonds. Elle ne retournerait pas chez elle, lui avait-elle expliqué. Jamais. Elle pensait partir pour le Pérou, « parce que c’est loin ». Ou ailleurs. Peu importe. Des histoires de famille pas très claires, chez elle, à Munich. Un père compromis avec le IIIe Reich ? Elle était discrète làdessus. Quoi qu’il en soit, elle ne retournerait pas « là-bas ». Le Monde était grand. Ils étaient partis, tous deux, pour la Grèce, un mois durant, avant qu’ils ne se séparent. Plus de nouvelles depuis.

Et comment aurait-il pu en recevoir avec tous ces changements d’adresse ? Ce qui lui restait d’Iris, c’était quelques photos. Des photos qui passaient à leur tour, avec le temps. Car tout passe sans faire retour.

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