Nous ouvrons ce numéro de Plurielles par un article de Georges Packer sur David Grossman, L’inconsolé, un article qui allie clarté et émotion dans l’approche de sa vie et de son œuvre, dans la découverte de ses livres de formation, des personnages de ses romans, et de ceux qui lui sont chers : sa femme et ses enfants. Une histoire personnelle et intellectuelle, un parcours, des engagements politiques, une tragédie familiale, inséparables de l’histoire et des paysages d’Israël dans lesquels se déroule son dernier roman, Une femme fuyant l’annonce. Le thème central de ce numéro est Figures du retour. Retrouver, réparer, renouer ? L’expérience juive dans le monde moderne s’est souvent caractérisée par une tentative, une tentation, un espoir, ou un rêve de retour. Cette tentation du retour est la conséquence des déplacements dus à des circonstances historiques et à des traumas collectifs, comme la Shoah. Ou bien elle est le résultat de choix individuels comme l’immigration vers la Palestine ou vers les USA.
Elle est aussi une réaction au constat de la transformation du monde environnant devenu séculier.
Autre facette encore du désir de retour, le désir de compenser la perte du monde passé, que ce soit celui de l’enfance ou celui de notre jeunesse.
Nous passons une partie de notre vie à tenter de revenir, de faire retour. Vers où ? Vers qui ? « Vers l’espérance de nouveaux centres posés au loin » nous dit Alain Medam, et comme il l’écrit, il n’y a donc pas de « retour final pour mettre fin à cette ronde de retours perpétuels ».
D’autres retours, ou d’autres désirs de retour, ont trait à nos interrogations concernant notre identité, notre judéité. Faire retour, revenir dans le domaine du religieux, c’est faire Techouva (de la racine Lachouv), vers cette authenticité imaginée mais jamais atteinte, celle qui est prêtée à d’autres, celle qui nous culpabilise, le rabbin Yeshaya Dalsace en parle dans un entretien avec Philippe Zard. À l’extrême, le « judaïsme du retour » tel que l’envisage et le vit l’ancien maoïste Benny Lévy, qui risque de mener à l’intolérance et à l’enfermement dans un ghetto mental ethnocentrique, coupé du monde, prisonnier d’un judaïsme anhistorique qui n’a jamais existé. Philippe Zard nous livre une étude critique éclairante de cette « pensée du retour ».
Quelquefois, une renaissance se réalise, résultat de la volonté d’abord d’un seul individu, puis de tout un groupe : ce fut le cas de la renaissance de l’hébreu, enclenchée par Ben Yehouda, un processus improbable mais victorieux, dont Gérard Haddad nous livre l’analyse.
La littérature est riche de ces mouvements qui font naître en l’individu un désir de retour : visions utopiques quand il s’agit d’imaginer l’Amérique, visions nostalgiques quand l’émigrant imagine son retour au shtetl dont il est issu, c’est bien là la trame d’un certain nombre des nouvelles de I. J. Singer étudiées par Carole Ksiazenicer-Matheron. Parfois, il s’agit plutôt de l’imagination d’un monde non connu et disparu, comme celui que campe Charles Lewinski dans Melnitz, analysé par Fleur Kuhn.
Dans le cas d’Edmond Fleg ou d’André Spire, étudié par Catherine Fhima, ce désir peut concerner un retour vers l’identité ou la culture du groupe dont on est issu et dont l’héritage n’a pas été transmis, ou encore un retour vers la langue de ses ancêtres berbères comme dans le cas de l’écrivaine franco-algérienne Assia Djebar, dont Martine Leibovici analyse la trajectoire.
La question du retour se pose du côté des traumas individuels ou collectifs produits par le XXe siècle, en particulier par les camps. À travers les textes de Jorge Semprun et de Boris Pahor, Daniel Oppenheim montre que le rescapé a du mal à se retrouver en lui-même et à retrouver un monde où il a difficilement sa place. Anny Dayan Rosenman, relisant le récit de retour de Primo Levi, y repère les alternances d’espoir en un monde de justice et le pressentiment du caractère destructeur et irréparable de l’offense subie. Dans Les Disparus Daniel Mendelsohn tente à travers une longue enquête de retisser les liens avec les morts notamment avec des membres de sa famille victimes de la Shoah (Daniel Oppenheim et Hélène Oppenheim-Gluckman). Alain Kleinberger, analyse le film d’Axel Corti, Welcome in Vienna, et la manière dont à son retour dans Vienne, sa ville d’origine, un jeune soldat juif américain découvre l’absence de ses anciens habitants juifs, et la présence de nazis habilement reconvertis.
La diversité de ces modalités et de ces désirs de retour est illustrée par quatre cas assez typiques. Celui des Juifs qui, après la libération, partirent pour la Palestine mandataire, et Michal Gans montre que si pour les uns, c’étaient des retrouvailles avec le pays rêvé, pour les autres c’était le signe qu’ils avaient perdu leur pays d’origine. Un deuxième cas est celui des Juifs qui retournèrent en Allemagne, à la fois leur pays d’origine et le pays de leurs bourreaux, et Sandra Lustig cerne la complexité de leurs motivations.
Tandis que Jean-Charles Szurek évoque le cas étonnant d’une jeune cinéaste juive, née en Israël, Yaël Bartana, qui décida de s’établir en Pologne, en y créant un mouvement de Juifs pour le retour.
Enfin, et c’est le cas de Jean-Claude, interviewé par Hélène Oppenheim-Gluckman, pour certains, la pratique religieuse remplace en quelque sorte le retour impossible au pays d’origine, en recréant un lien avec les générations précédentes.
Si le traumatisme de la Shoah a engendré après la guerre, une vague de changements de noms, certains, bien plus tard, sont revenus à leur nom d’origine, comme le montre Céline Masson.
Enfin Henri Minczeles fait un retour mémoriel sur le 6 juin 1945 et le 11 septembre 2001 L’actualité politique reste présente avec deux textes. L’un celui de Marius Schattner décrit la vision israélienne des « printemps arabes » et le mouvement de contestation sociale engagé par la société civile israélienne, l’autre, celui de Philippe Velilla, propose une analyse des rapports d’Israël avec l’« internationale progressiste ».
Retrouver, réparer, renouer, nous avons interrogé les réalités et les illusions du retour.
- ↩ Quelquefois, il s’agit de retrouver un lieu, d’autres fois, en une expérience plus intérieure, de retrouver un temps, celui qui s’est inexorablement écoulé ; comme si nous pouvions arrêter notre vie, ou encore revenir en arrière, retrouver ceux que nous aimions ou qui nous ont aimés. Un rêve que chacun poursuit sans l’atteindre. Le temps s’est écoulé, les personnes ont disparu, ou sont simplement parties. Le lieu a lui aussi changé, parfois il a totalement disparu. Tels ces cités, ces quartiers, ces ghettos ou shtetls où ont vécu des membres de notre famille, lieux balayés par les pogroms, les guerres, les émigrations.