Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra : une Education sentimentale algérienne ? Élu en 2008 meilleur livre de l’année par la rédaction du magazine Lire, lauréat du prix France Télévisions, Ce que le jour doit à la nuit peut se lire, trois ans après sa parution, c’est-àdire à la lumière des actuelles révolutions du monde arabe, comme une illustration romanesque de ce que Benjamin Stora nomme « l’épuisement de la mémoire «ancienne combattante» » : « L’important toutefois est que, quarante ans après, la mémoire «ancienne combattante», celle qui veut toujours vivre avec, rejouer toujours la guerre, s’épuise. Ceux et celles qui vont devoir faire et font déjà l’Algérie et la France de demain n’ont aucune responsabilité dans l’affrontement d’hier. La majorité des jeunes considèrent l’indépendance de l’Algérie comme un fait inévitable, nécessaire, normal. Le drame franco-algérien ne devient qu’une page de leur histoire. Ils veulent lire cette page avec méthode, loin du bruit et de la fureur longtemps entretenus par leurs aînés, acteurs de cette histoire. Ils entendent sortir de l’enfermement du traumatisme colonial, sortir des litanies de l’ancienne victime et des autojustifications aveugles de l’ancien agresseur, pour forger des valeurs d’égalité sur les ruines du mépris, de la haine. »
Sans exclure les « litanies » des uns et les « autojustifications aveugles » des autres, le roman de Yasmina Khadra est l’évocation désenchantée d’une aventure bientôt confisquée : à la veille du 5 juillet, jour de l’indépendance, le héros ne choisit pas la liesse de la rue mais préfère aller « sur le port voir partir les bannis. Les quais étaient submergés de passagers, de bagages, de mouchoirs d’adieu. Des paquebots attendaient de lever l’ancre, vacillant sous le chagrin des expa- triés. Je restais penché sur le port jusqu au lever du jour, incapable de me résoudre à l’idée que ce qui n’avait pas vraiment commencé était bel et bien fini. »
S’agit-il d’un tournant dans l’œuvre de Yasmina Khadra ? Cet auteur algérien de langue française compte parmi les plus connus en France pour des romans1 dont le thème de prédilection est l’engrenage de la violence terroriste dans lequel s’embarquent ses héros. On peut à ce sujet lui reprocher un discours peu clair, en particulier quand il attribue le choix de l’action terroriste à des facteurs uniquement exogènes sans interroger réellement les causes internes du terrorisme dans les sociétés musulmanes.
Or dans Ce que le jour doit à la nuit, le héros est un homme qui précisément ne passe pas à l’action.
Younès, le narrateur et personnage principal du roman, est le fils d’un cultivateur ruiné par l’incendie de sa récolte au début des années 1930 ; il doit donc quitter le monde rural, et part avec sa famille s’installer dans les bas-fonds d’Oran ; par suite de la déchéance de son père, il quitte seul Oran pour le petit village de Rio Salado. Confié à un oncle plus fortuné grâce auquel il peut faire des études, il devient pharmacien au moment où commence la guerre d’indépendance.
On découvre ainsi, au fil de ce très bon roman, la société algérienne urbaine et rurale à travers une foule de personnages extrêmement bien choisis et décrits, appartenant à diverses couches sociales et aux différentes communautés.
Jean Christophe Lamy, Fabrice Scaramoni, Dédé Jimenez Sosa ou Simon Benyamin : les noms de la bande de copains de Younès adolescent, disent
assez la richesse de cette Algérie pluri commu nautaire où se formaient des amitiés dépassant les identités : « On nous appelait les doigts de la fourche. Nous étions inséparables. »2
Mais au déclenchement de la guerre d’indépendance, les choix divergent : Jelloul prend le maquis, Lamy s’engage dans les rangs de l’OAS ; seul Younès ne parvient pas à agir. Pareil au Docteur Jivago enlevé et fait prisonnier par les Rouges pour devenir leur médecin, il devient nolens volens le pharmacien des maquisards, celui qui reçoit dans sa boîte aux lettres des listes de médicaments à préparer pour les insurgés. Il ne les rejoint pas, et ce malgré les remontrances de Jelloul qui prend le maquis : « Tu n’es qu’un lâche. Ce qui se passe dans nos villages bombardés au napalm, dans les prisons où l’on guillotine nos héros, dans les maquis où l’on ramasse nos morts à la petite cuillère, dans les camps où croupissent nos militants, tu ne le vois pas. »
Ni victime ni acteur, le héros de Yasmina Khadra est très exactement comme le Frédéric Moreau de L’Éducation Sentimentale3 : ailleurs, à l’écart, tant sur le plan de l’action politique que sur le plan sentimental. Chez les deux personnages, les regrets et le rêve remplacent une réalité dont ils ne savent pas se saisir. La passion de Younès pour Émilie traverse tout le roman, mais se solde par un échec permanent comme le montre la dernière lettre qu’elle lui adresse. La femme aimée est dans les deux romans une chimère idéalisée et inaccessible ; l’action comme le désir sont mis en échec au profit d’une rêverie douloureuse et désenchantée.
L’histoire va vite et ses répétitions aussi : dira-t-on bientôt de ces printemps arabes que « ce qui n’avait pas vraiment commencé était bel et bien fini. » ?4
- ↩ Les hirondelles de Kaboul, Les sirènes de Bag- dad, A quoi rêvent les loups, Les agneaux du Sei- gneur, L’attentat.
- ↩ Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit, Edition Pocket, page 151.
- ↩ Flaubert, L’Education Sentimentale, 1872, Le Livre de Poche.
- ↩ Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit, Edition Pocket, page 395.