Certaines dates restent gravées dans la mémoire des gens. En dehors des anniversaires, des naissances et des décès, « un amalgame saugrenu des moments merveilleux et des emmerdements » comme Roger Martin du Gard le fait dire à l’un des personnages de son chef-d’œuvre Les Thibault. Deux événements m’ont profondément marqué. Je ne les oublierai jamais. Pour le premier, il s’agit du débarquement du 6 juin 1944 qui a marqué le début de la délivrance de l’Europe occidentale, un tournant décisif pour des centaines de millions d’êtres humains. Et pour le second, il s’agit de l’épouvantable attentat du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001, à partir de 9 h 41qui provoqua la mort atroce de 2 983 personnes dans ces deux tours, symboles de la puissance des États Unis que des fanatiques islamistes, ces kamikazes de notre temps ont assassiné sciemment.

Le 6 juin 1944, jour du débarquement allié Comment pourrais-je oublier le 6 juin 1944 ?

Ce jour-là, je vivais à Paris sous une fausse identité, celle de Raymond-Adrien Thibaud, ouvrier électricien censé demeurer à Cormeilles dans l’Eure. Je travaillais chez Pierro et Cie, 13, rue Pascal, dans le 5e arrondissement en qualité d’apprenti décorateur, pour un salaire horaire de 8 francs, et cela y compris parfois la nuit en raison des coupures de courant. Soit 50 à 55 heures par semaine après un séjour de dix mois en 1942 dans un sanatorium. Cette planque m’a sauvé la vie pour la seconde fois et m’a permis d’échapper aux rafles quotidiennes.

C’était un atelier où l’on fabriquait des cadres à l’ancienne avec des peintures de Raphaël, de Fra Angelico et autres bondieuseries. Un travail qui m’a d’ailleurs beaucoup influencé dans mon amour des peintres de la Renaissance italienne, même si je détestais ce métier imposé par les circonstances. Mais que n’aurais-je pas fait pour échapper aux flics, aux inspecteurs de police, à la milice ou à la Gestapo ?

Je partais de bon matin au travail et j’appris ainsi que le prolétariat existait, que la lutte des classes n’était pas un vain slogan. Au premier étage de l’entreprise, un contremaître italien nommé Labati m’avait enseigné les rudiments du marxisme. Il me fit lire quelques brochures clandestines éditées par les communistes. Mais la dictature du prolétariat ne m’inspirait guère confiance. Je préférais les socialistes d’autant qu’un voisin de notre « logement » (un réduit du 19e arrondissement où je vivais caché avec ma mère grâce à une ouvrière d’un de mes cousins dont la mère était concierge) un voisin de palier donc, boulanger de son état, du nom de Latourte, compléta mon éducation en me donnant d’autres lectures. Puis je m’affiliai au mouvement Libération Nord.

Dans cette « boîte », je me liais d’amitié avec Marcel Sauvaire qui avait manifesté contre le port de l’étoile jaune et avait séjourné à Drancy plusieurs semaines. Ainsi qu’avec Roland Beaugnier qui me demanda un jour d’être le parrain à l’église de sa fille qui venait de naître. Et j’avalais l’hostie en bon chrétien.

Donc, le 6 juin 1944, après une journée où plusieurs alertes sur Paris, les sirènes et la DCA

ne nous avaient pas empêchés de travailler, j’étais aux toilettes lorsqu’un apprenti comme moi cria : « Ils ont débarqué ! » Ce fut une journée extraordinaire ! Le patron nous accorda une pause d’une demi-heure. Et Labati descendit apostropher Pierro en lui parlant en français et en italien. « Tu as vu, Mussolini est mort, les Américains ont débarqué en Sicile, ils ont pris ta ville Salerne. Bientôt, nous serons libérés. Et toi, Pierro, tu collabores ! »

Revenu à la maison, ce fut une joie folle.

Maman et moi, nous allâmes le surlendemain au cinéma voir Les Misérables avec Harry Baur. Il fallait être complètement dingue d’autant qu’à la sortie du spectacle des inspecteurs vérifiaient les papiers. Nous eûmes la chance de passer au travers.

En tout cas, nous avions l’espoir de recouvrer la liberté et les deux derniers mois furent intenses sur le plan militant. J’ai tremblé chaque jour pour les Américains. Chaque jour qui s’écoulait était un jour où le désespoir et l’espoir se conjuguaient.

Je signalais l’avance ou la stagnation des Alliés face à la Wehrmacht par un signe particulier sur une carte de la France occidentale que j’avais confectionnée, m’estimant bon cartographe. Cette carte, je l’ai remise à une personne qui m’assurait que je pourrais préparer le concours d’entrée au Service Géographique de l’Armée (actuellement l’IGN). Je n’ai jamais revu cette personne, ni ma carte qui me faisait bomber le torse tellement j’en étais fier.

A la fin de juillet 44, l’offensive des Alliés fut couronnée de succès. À partir du 18 août, je participai quelque peu à la libération de Paris. Le 24 août, j’occupai une boutique du PPF doriotiste pour y créer et y installer la 19e section des Jeunesses socialistes SFIO. Le 25, la division Leclerc pénétra dans la capitale. Quelques semaines plus tard, sur les conseils de mon ami Samy Zoberman, je montais au 110, rue Vieille du Temple, au local de la grande famille du Bund, et devins socialiste juif. Depuis l’automne 1944, elle est ma « paroisse ».

Le 11 septembre 2001 Si le 6 juin 1944 est resté gravé dans ma mémoire, le 11 septembre 2001 fut un coup de tonnerre. Ce jour-là mes amis américains, les Baronoff étaient venus à Paris, chez nous, passer leurs vacances. Elle, d’origine française et lui natif de New York et qui avait effectué son service militaire à Orléans. Nous étions amis depuis un bon demi-siècle. Tous deux juifs.

Ils étaient partis se promener. Entretemps, nous apprîmes ce qui s’était passé. Avant leur retour, nous fûmes prévenus par leurs deux fils, censés travailler dans les tours jumelles, qu’ils étaient sains et saufs. Quand mes amis revinrent, ils ne savaient rien. Ils furent informés puis rassurés.

Dix ans se sont écoulés mais les pensées que j’exprime aujourd’hui ne sont pas différentes de celles que j’exprimais il y a dix ans :

Je dois la vie aux GIs qui débarquèrent le 6 juin 1944 inaugurant un premier terme à la Seconde Guerre mondiale. Je pense aux Américains et à ceux qui sont morts pour nous délivrer. Je n’oublierai jamais l’entrée des chars américains à la suite des blindés de la 2e division Leclerc à Paris, pas plus que l’aide fournie par le Joint et le Jewish Labor Committee à notre communauté mutilée et en détresse. Je n’oublierai jamais mon cousin américain. En dépit des désordres financiers que nombre de spéculateurs américains infligent au monde, et en dépit d’une crise sans précédent, pas même en 1929, ma reconnaissance pour les Américains est sans limite.

Je suis allé au Trocadéro le 11 septembre 2011 pour communier avec la foule devant deux cubes hauts de 25 m où étaient inscrits les mots suivants : French will never forget. Cet événement

illumine mon existence. D’abord mon adolescence, et puis, aujourd’hui, ma vieillesse.

Mais cette hécatombe reste gravée en moi : des enfants, des parents, des conjoints, des amis qui ne verront plus jamais le jour. Des centaines de visages et de sourires, la chair de notre peuple.

Puisse l’oubli ne pas nous envahir.

Désormais, Ground Zero est recouvert de 400 chênes plantés sur 6,5 ha entourant deux immenses fontaines carrées de 10 m de profondeur, qui symbolisent les « empreintes » du World Trade Center. Il sera entouré de plusieurs tours encore en construction, et dont la principale se dressera à 541 m (1776 pieds, référence à la date d’indépendance américaine) sur 102 étages, à la fin de l’année 2012. Le tout sera achevé en 2016.

Si je vis encore à cette date, je me promets d’aller aux États-Unis me recueillir à nouveau sur ce lieu.

De même que, pour l’inauguration du Musée des Juifs de Pologne, je compte me rendre à Varsovie, en avril 2013, date du 65e anniversaire du soulèvement d’une poignée d’hommes et de femmes contre l’armée la plus puissante de l’époque.

Mais ceci est une autre affaire et en tout cas, je me sens solidaire à la fois des morts de New York et des combattants juifs du lieu de naissance de mes parents et de ma famille.

Que dire encore ?

J’en reviens à mon traumatisme personnel.

Mon frère et mon fils m’ont tout récemment adressé une liste des membres de ma famille disparus en Pologne, à Varsovie, Lvov (Lviv) durant la Seconde Guerre mondiale. Plus d’une trentaine, qui sont morts dans les ghettos, à Auschwitz, à Treblinka, morts de faim ou gazés. Quels furent leurs derniers instants. Je ne le saurai jamais.

Que dire encore ? Que puis-je ajouter à ces lignes ? Pour la situation actuelle, je ne suis guère optimiste. Les islamistes de tout acabit vont étrangler petit à petit ce soi-disant « printemps arabe » et il me semble que la démocratie dans ces régions du monde n’est pas pour demain.

Le 20e siècle s’est achevé en 1989 avec la chute du mur de Berlin. Le 21e siècle a débuté avec la chute des deux tours jumelles de New York en 2001.. .

Y a-t-il des raisons d’espérer ?

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