Cet ouvrage, fruit de longs entretiens que mène Séverine Nikel, rédactrice en chef à L’Histoire, avec Annette Wieviorka, n’est pas le sempiternel et complaisant dialogue destiné à valoriser l’œuvre et la vie d’un auteur. Informée et exigeante, Séverine Nikel pose des questions qui devraient intéresser tous ceux qui ont eu « le souci » de la mémoire du génocide et de son évolution multiforme depuis une trentaine d’années.

Annette Wieviorka retrace cet itinéraire avec précision, elle qui a su épouser ce mouvement, en devenir l’analyste et le témoin. Ses réponses sont visiblement très travaillées, ce qui rend la lecture de ce livre captivante.

Annette Wieviorka rappelle d’abord, et à juste titre, que la mémoire, au seuil des années 1980, n’était pas encore ce qu’elle est devenue depuis quelques années, un parcours institutionnel obligé. Son premier ouvrage Les Livres du Souvenir. Mémoriaux juifs de Pologne (paru dès 1983 en collaboration avec Yitskhok Niborski), plaide au contraire pour un recours à la source mémorielle aussi pertinent que l’archive administrative. Elle rappelle que le dernier livre de Christopher Browning s’appuie principalement sur des témoignages. Cela permet d’apprécier l’évolution fondamentale de la source « témoignage », si souvent récusée par un nombre important d’historiens au nom de son caractère peu fiable.

Autre sujet abordé par l’auteur : comment décliner la Résistance communiste juive ?

Question relativement délicate puisqu’elle s’adresse à des identités fluctuantes. Ces résistants étaient d’abord communistes mais ils n’ont « jamais essayé de s’en prendre aux trains de déportés ». Cinquante ans après, l’effondrement du système communiste aidant, c’est leur judéité qui affleure dans une tristesse amère : « Quand le souvenir de leurs morts à Auschwitz est devenu obsédant, parce que les jeunes gens d’alors étaient désormais grands-parents, quand la présence du génocide est devenue insistante dans l’espace public, certains ont exprimé des regrets, voire des remords ou de la culpabilité de n’avoir pas mis leur courage au service du sauvetage des leurs ». En quelques phrases, l’essentiel est dit.

La première génération de communistes juifs et Juifs communistes – toutes les nuances s’imposent – n’existe plus, leurs inimitables accents non plus. La deuxième génération, celle qui est née en France et qui parlait le français avec « l’accent un peu gouailleur et traînant de titi parisien mâtiné de tournures venues du yiddish » – Henri Krasucki en est l’exemple même –, celle qui confondait Juif et communiste, non plus. Reste la troisième génération, absente du livre d’Annette Wieviorka, analysée, rappelons-le, par Hélène Gluckmann-Oppenheim et Daniel Oppenheim il y a quelques années déjàǤ Bien sûr la troisième génération parle le français sans accent et est surdiplômée par rapport aux précédentes. C’est une autre histoire.

Reviennent aussi dans L’heure d’exactitude les débats qui ont marqué la génération d’Annette Wieviorka, notamment celui qui opposa les historiens « fonctionnalistes » aux historiens « intentionnalistes » ou encore la question du témoignage, des témoins. L’auteure examine les apports des grands historiens de la Shoah (Hilberg, Friedländer notamment), leur évolution (L’Allemagne nazie et les Juifs de Friedländer est vu par elle « comme un chef-d’œuvre d’écriture de l’histoire »). Annette Wieviorka rappelle

l’évolution de la question complexe du témoignage – dont elle est devenue une spécialiste reconnue – qui court depuis la constitution des archives dans le ghetto de Varsovie par Emanuel Ringelblum jusqu’à la formation de l’immense fonds dit « Spielberg » (52 000 témoignages recueillis jusqu’à aujourd’hui). S’agissant de ces témoignages effectués dans les années 1990, il a beaucoup été dit qu’ils ne pouvaient être fiables (tardifs, trop normés), mais Annette Wieviorka avance une thèse plus nuancée, à savoir que ceux de ces récits qui ne sont pas parasités par d’autres sources (lectures, films) sont comme encapsulés, intacts. « Ceux-là intéressent particulièrement l’historien » La question du témoignage est donc multiforme, elle continue même à vivre comme l’a montré la polémique entre Claude Lanzmann et l’écrivain Yannick Haenel.

Il n’est guère possible d’évoquer tous les thèmes de ce livre qui ont jalonné la mémoire juive. En voici quelques autres : la découverte du fichier juif, la commission Mattéoli, le musée d’Auschwitz. On peut ne pas être d’accord avec certaines idées, par exemple celle que les comptes de la Shoah seraient apurés « du triple point de vue judiciaire (avec les procès Touvier et Papon), symbolique avec le discours de Jacques Chirac et matériel ». Certes, ces propos visent les politiques publiques, mais, tant qu’un rescapé sera encore en vie, il aura le droit de les récuser, et nous avec lui.

Il n’est du pouvoir de personne d’affirmer que ces mesures sont satisfaisantes, d’autant que toutes ces réparations ont été tardives.

Ce qui compte, c’est les réflexions que suscite ce livre d’histoire et de mémoire, d’histoire de la mémoire.

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