LE RETOUR DE YAEL BARTANA EN POLOGNE Jean-Charles Szurek Dans la catégorie « Retours », celui-ci est singulier.

Yael Bartana est une réalisatrice israélienne, née en 1970, qui a vécu son enfance et son adolescence dans le mochav Kfar Yehezkel fondé en 1921 dans le nord d’Israël. Après son service militaire, elle termine en 1996 la Bezalel Academy of Arts and Design de Jérusalem puis étudie à New York et à Amsterdam.

Elle a réalisé en Pologne, après d’autres, trois films étonnants qui forment une trilogie politique (Mary Koszmary, Un Mur et une Tour, L’assassinat) dont le but est de prôner aux Juifs polonais de revenir en Pologne. Un peu à la façon de l’Opération Shylock, ce roman de Philip Roth où le romancier fait dire à son principal personnage, son double : « L’heure est venue de retourner en Europe qui fut pendant des siècles, et qui est encore aujourd’hui, la patrie la plus authentiquement juive qui ait jamais existé, le berceau du judaïsme rabbinique, du judaïsme hassidique, du judaïsme laïque, du socialisme, etc. Et aussi, bien sûr, le berceau du sionisme »1. Pour le héros de Roth, « le rôle historique du sionisme est terminé »2. Roth, qui a écrit son roman au début des années 1990, va même très loin, mettant en œuvre ce retour par l’intermédiaire, notamment, de Lech Walesa, acquis à cette cause, et du pape Jean-Paul II. « Il est sûr, poursuit le même personnage, que le pape verra dans le diasporisme, non seulement

le moyen de résoudre le conflit israélo-palestinien, mais aussi l’instrument de la réhabilitation morale et du réveil spirituel de l’Europe ».3 Et de continuer : « Mieux vaut être des névrosés, marginaux, des assimilationnistes angoissés et tout le reste de ce que les sionistes détestent, mieux vaut perdre l’État que se perdre moralement en déclenchant une guerre nucléaire »4. C’est la thèse, bien sûr, du héros de Roth, de son double même : Roth ne semble pas défendre ces idées.

Le « diasporisme », assimilé à un « retour » vers l’Europe, reste cantonné chez lui à une idée politique de roman. Mais Yael Bartana semble vivre le diasporisme très concrètement, elle qui, Israélienne, a représenté la Pologne à la Biennale de Venise 2011.

Le premier film de sa trilogie, Mary Koszmary (Cauchemar nocturne), met en scène dans le stade de Varsovie, entièrement vide, un jeune homme en cravate qui s’adresse « aux trois millions de Juifs polonais » : « Juifs, revenez ! Revenez dans votre, notre pays ! On a besoin de vous ! Vous guérirez nos blessures et guérirez les vôtres. Nous serons ensemble. Revenez et nous deviendrons enfin des Européens ». On peut lire une immense banderole dans ce stade : « 3 300 000 peuvent changer la vie de 40 millions de Polonais ». Ce jeune homme, de son vrai nom Slawomir Sierakowski, crée dès lors un mouvement, le JRMIP (The Jewish Renaissance Movement in Poland, c.-àd. « le Mouvement de la Renaissance Juive en

Pologne ») que l’on retrouve dans le second film de Bartana, Un Mur et une Tour, aussi surréaliste que le premier. Dans ce film, de jeunes Israéliens édifient dans le centre de Varsovie, en face du monument de Nathan Rappoport, érigé à la gloire des héros du ghetto de Varsovie en 1948, un kibboutz (c’était avant la construction définitive, sur le même lieu, du Musée d’Histoire des Juifs de Pologne). Le responsable de ces jeunes Israéliens fait savoir aux jeunes kibboutzniks, en hébreu, que « les Juifs retournent en Pologne ». Ces jeunes kibboutzniks apprennent le polonais, ils arborent des brassards qui montrent une étoile de David imbriquée dans l’aigle polonais. C’est l’emblème du Mouvement de la Renaissance Juive en Pologne. A la fin du film, une fois l’édifice réalisé, Slawomir Sierakowski, radieux, apporte le drapeau du mouvement (toujours l’étoile de David imbriquée dans l’aigle) qui est hissé au sommet du kibboutz. Voilà pour la mise en scène. Les passants, les vrais, regardent. La presse de Varsovie, photos à l’appui, a mentionné l’existence d’un kibboutz en plein centre de la capitale. Il paraît que des habitants du quartier, médusés, auraient dit : « N’essayez pas de les déloger, ils sont certainement armés, vous voyez comment ils traitent les Palestiniens… ». Au bout de quelque temps, le kibboutz a été démantelé.

Dans le troisième film, Zamach (L’assassinat), Slawomir Sierakowski, le leader du mouvement JRMIP, est assassiné, on ne sait par qui, peut-être par l’extrême droite polonaise.

Ses funérailles sont impressionnantes. De nombreux partisans du mouvement, jeunes et vieux, sont rassemblés. Une très grande statue, à son effigie, est présente, laissant entrevoir un léger culte de personnalité en perspective. Des personnalités polonaises et israéliennes défilent devant son cercueil. Certains prononcent un discours.

Deux messages opposés émergent. Un jeune res- ponsable du JRMIP invite tous les individus de bonne volonté à les rejoindre, élargissant le cadre judéo-polonais : « On accepte tous les persécutés, dit-il, rejoignez-nous et l’Europe sera stupéfaite ». Un Israélien lui répond indirectement : « La diaspora est morte à Auschwitz. La place des Juifs est en Israël, où l’État et Tsahal constituent pour eux une garantie ».

Le film est « dédié à la mémoire de Juliano Mer-Khamis (1958-2011), assassiné à Jénine par un membre des brigades Al-Aqsa la semaine même du tournage de Zamach ». Juliano Mer- Khamis était directeur du Théâtre de la Liberté de Jénine, fils d’une Juive israélienne et de Saliba Khamis, un Arabe chrétien israélien qui fut l’un des dirigeants du Parti communiste israélien dans les années 1960. Juliano Mer-Khamis était luimême un militant actif pour la défense des droits des Palestiniens.

La trilogie de Bartana est déroutante. In fine, après les élans initiaux vers le retour polonais des deux premiers films, le doute s’installe faisant place à une nouvelle errance. Ainsi va la fiction, le rêve éveillé de l’auteure.

Mais ce n’est pas qu’une fiction. Le JRMIP – The Jewish Renaissance Movement in Poland – existe, il dispose d’un site internet (www. jrmip.org) en version anglaise et polonaise. Yael Bartana a impulsé ce mouvement dès 2007, d’autres Israéliens l’ont rejoint, dont Galit Eilat, fondatrice et directrice du Israeli Center for Digital Art de Holon. Des milieux artistiques polonais aussi. Et, surtout, la revue Krytyka Polityczna (Critique Politique) de Varsovie dont Slawomir Sierakowski est précisément le directeur. La revue bénéficie d’un local appelé Nowy Wspanialy Swiat (Nouveau Monde Magnifique), sis au centre de Varsovie où se déroulent débats

et projections diverses. Krytyka Polityczna5 est un milieu politique qui s’affirme de gauche antilibérale et altermondialiste. Il prend une importance croissante en Pologne où des antennes de la revue naissent dans des villes de province. Aussi bien le Mouvement de Renaissance Juive en Pologne que Krytyka Polityczna sont un fait de génération. De génération politique et d’âge. Le système soviétique paraît loin.

Quant au sionisme, il subit aussi une sérieuse attaque. Le manifeste du Jewish Renaissance Movement in Poland affirme carrément : « Nous voulons revenir ! Il ne s’agit plus d’Ouganda, d’Argentine ou de Madagascar.

Ni même plus de Palestine. Nous avons la nostalgie de la Pologne, terre de nos pères et de nos grands-parents. En rêve ou éveillés, nous pensons toujours à la Pologne. Nous voulons voir comment naissent de nouveaux ensembles au-dessus des squares de Varsovie, Lodz et Cracovie. Nous construirons des écoles et des hôpitaux à côté des cimetières.

Nous planterons des arbres, nous construirons de nouvelles routes et des ponts. Nous voulons guérir vos traumatismes et les nôtres.

Une fois pour toutes. Nous croyons qu’il est écrit que nous pourrons habiter ici, fonder des familles, mourir, mettre en terre les cendres de nos proches. Nous exhumons la fantasmagorie sioniste. Nous puisons dans le passé – un monde de migrations, de déplacements politico-géographiques, de la désagrégation de la réalité que l’on connaît – pour construire un nouvel avenir. C’est notre proposition pour des temps d’épuisement des croyances, de crise, d’affaissement des vieilles utopies.

L’optimisme s’éteint. Les paradis promis ont été privatisés. Les pommes et les pastèques

des kibboutz ne sont plus aussi belles. Nous souhaitons accueillir de nouveaux colons […] Nous nous mesurons à l’un des nombreux avenirs potentiels que nous pouvons expérimenter en abandonnant notre monde sûr, connu, unidimensionnel. Notre appel n’est pas dirigé uniquement vers les Juifs. Nous accueillerons dans nos rangs tous ceux qui n’auront pas trouvé de place dans leurs patries – exclus, persécutés. Il n’y aura pas de discrimination dans notre mouvement. Nous ne fouillerons pas dans vos biographies, nous ne vérifierons pas vos cartes de séjour ni votre statut de réfugiés. Nous serons forts par notre faiblesse. Frères et sœurs polonais ! Nous ne planifions pas d’invasion. Ce sera plutôt une marche de fantômes, le retour des anciens voisins qui vous visitent dans vos rêves, ceux qu’il ne vous a peut-être jamais été donné de connaître. Nous parlerons à haute voix de toutes ces choses mauvaises qui se sont passées entre Nous et Vous ».

Le premier congrès du Jewish Renaissance Movement in Poland est annoncé pour l’été 2012.

Il se tiendra au sein de la 7e Biennale de Berlin, dont l’artiste polonais Artur Zmijewski est actuellement le directeur. La renaissance juive, selon les organisateurs, sera non seulement polonaise mais européenne. Les membres de Plurielles, de l’AJHL, ainsi que tous les Juifs de Paris et de Navarre y sont cordialement invités. Et, bien sûr, tous les « hommes de bonne volonté ».

Plusieurs aspects doivent être soulignés dans ce message artistico-politique postulant la « renaissance juive en Pologne ». L’utopie sous-jacente qui la caractérise me rappelle cette phrase célèbre de 1968 : « Soyez réalistes, deman-

dez l’impossible ». Un double désenchantement caractérise cette génération, saisie dans une transversalité polono-israélienne : des Israéliens comme Yael Bartana affichent de toute évidence un post-sionisme qui ne prône même plus une place – pour eux, donc pour tous – en Israël, les jeunes intellectuels polonais réunis autour de Krytyka Polityczna sont loin des règlements de compte avec le communisme qui ont caractérisé la scène polonaise depuis 1989. L’effondrement du rêve sioniste, tel qu’il se présente dans le manifeste du JRMIP, impose à la Pologne et à l’Europe un examen des passés traumatiques destiné à construire, à partir de leur reconnaissance, du bien, du lien social, de l’accueil pour persécutés.

On n’ose parler « d’Homme nouveau », mais il n’est peut-être pas si loin… Ces propositions sont fragiles. Le message politique du Jewish Renaissance Movement in Poland est d’ailleurs beaucoup plus tourné vers des certitudes que les films de Bartana ne le lais- sent entendre. Dans ces derniers, il y a un clin d’œil sur le culte de la personnalité naissante du nouveau héros Sierakowski et il y a un refus, chez certains Israéliens, de quitter leur État-nation.

Bref, tout ceci n’est peut-être pas très sérieux, une histoire d’artistes6, de jeunes néo-gauchistes.

C’est une option qui efface peut-être, à sa manière, un peu rapidement le passé juif en Pologne7 et le destin de l’État hébreu. Mais ce croisement de combats divers, antilibéral et anticlérical en Pologne, post-sioniste en Israël, servis par des partis pris artistiques imaginatifs et provocants, constitue un symptôme de notre temps.

Un retour symptomatique.


  1. Roth, Opération Shylock. Une confession. Gallimard folio, 1995, p. 44.
  2. Ibid.
  3. Ibid., p. 251.
  4. Ibid., p. 255.
  5. www.krytykapolityczna.pl
  6. Yael Bartana a tout de même obtenu de multiples prix (à Montréal et Amsterdam notamment) et elle a été présente à plusieurs reprises au Centre Pompidou.
  7. Cf. Jean-Charles Szurek, La Pologne, les Juifs et le communisme, éd. Michel Houdiard, 2010.
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