LE RELIGIEUX COMME PASSERELLE Entretien avec Jean-Claude réalisé par Hélène Oppenheim-Gluckman Quels peuvent être les effets sur les choix des enfants du retour impossible dans le pays d’origine des parents ? L’entretien qui suit en illustre l’une des modalités possibles. Jean-Claude, 77 ans, est né en France avant la seconde guerre mondiale de parents Juifs venus de Pologne. Il a accepté de parler avec moi de ce que signifie pour lui le « retour » par rapport au pays d’origine de ses parents.
Jean-Claude (JC) : Le choix du mot « retour » pose un certain nombre de questions car c’est un mot qui peut avoir des entrées et des sorties multiples. Je dis les choses comme elles me viennent à l’esprit, comment j’ai ressenti les origines. Moi je suis né à Paris, mais mes parents venaient de Pologne. Mon père est arrivé à Paris en 1920, très tôt, et ma mère l’a rejoint en 1925. La famille s’est constituée à ce moment-là. J’étais le dernier.
Le premier contact que j’ai eu avec le pays d’origine de mes parents, c’est la venue à Paris de la plus jeune sœur de ma mère. Elle avait 17 ans, elle est venue en 38 pour aider mes parents.
Mon père avait une affaire de fabrique de chapeaux qui était mitoyenne à l’appartement et ma mère l’aidait. C’était une proposition qui avait dû être négociée. J’avais à peu près cinq ou six ans. Rencontrer cette jeune tante a été vraiment une révélation pour moi. Elle parlait à peine le français. Elle parlait le yiddish ou le polonais. Et donc, elle parlait du « shtetl » qu’elle venait de quitter, de mon grand-père maternel. Elle racontait comment la vie se passait. C’est les premiers souvenirs que j’ai.
Hélène Oppenheim (HO) : Et qu’est-ce qu’elle racontait ?
JC : C’était une famille de juifs très pratiquants. Ils vivaient de manière pauvre. Mes parents envoyaient régulièrement un mandat.
Elle racontait que le jour probable où le facteur devait arriver, mon grand-père attendait à la porte.
C’était une bourgade… je ne sais pas très bien sous quelle forme cela arrivait… Elle racontait aussi que mon grand-père, qui avait une majorité de filles, mettait avant le Shabbat un produit collant sur leurs cheveux pour qu’elles ne se coiffent pas. Il faisait coudre un mouchoir à sa poche pour ne pas avoir à le porter le shabbat. Il préparait le vin du Kiddoush avec des raisins secs (rojinkès).
HO : Quelle impression cela vous faisait quand vous étiez enfant d’entendre ces récits ?
JC : C’était un monde que je ne connaissais pas. Même si la famille me disait qu’il était rétrograde, il me fascinait dans son étrangeté Mes parents n’étaient pas du tout pratiquants, uniquement traditionalistes, ils faisaient Pessah, Kippour et Rosh Hashanah, à peine. Les juifs étaient très assimilés en France à cette époque. J’avais une relation très affectueuse et très tendre avec cette tante qui s’occupait beaucoup de nous, les enfants.
Cela, c’est le premier souvenir que j’ai du pays de mes ancêtres. Il y avait une correspondance importante entre ma tante et sa mère, elle écrivait beaucoup à ses parents et elle recevait beaucoup de lettres d’eux, et moi je gardais les timbres. A un moment donné, il y a eu la guerre, l’exode, on est parti de Paris… Et quand on est revenus à Paris, ma
tante, qui continuait à leur écrire, m’a montré que les timbres avaient changé. Ce n’était plus marqué pareil. C’était marqué « le gouvernement allemand de… ». L’endroit où ils habitaient faisait partie d’un protectorat allemand. Il y a eu une correspondance encore en 1940, puis le courrier s’est arrêté.
C’est le deuxième souvenir que j’ai.
HO : Et quand le courrier s’est arrêté ?
JC : On se posait des questions, mais on n’avait pas d’information sur ce qui se passait en Pologne. Ensuite, c’est à la Libération qu’on en a eu. On était préoccupés pendant la guerre par notre propre survie… On a tous survécu… Mon père était le frère aîné de sa famille… Il a fait venir beaucoup de sa famille de Pologne… Ma tante a failli plusieurs fois être arrêtée car elle était étrangère, mais elle a survécu. Mes parents étaient naturalisés français… Ma tante a été assignée à résidence comme étrangère… Mon père est intervenu pour l’aider… On lui a fait des faux papiers… Toute la famille en France a survécu sauf des cousins qui ont été déportés qui habitaient en face de nous… C’était assez brutal… Il y avait les parents et le fils qui était un de mes copains… et la fille… Ils sont morts à Auschwitz… Quand on est revenus après ces pérégrinations en France, il y a eu beaucoup de contacts. Beaucoup de gens étaient hébergés par mes parents… Petit à petit on a appris des nouvelles de Pologne, de la tragédie qui a eu lieu… Il y avait tout un deuil à faire de gens que je n’avais jamais connus… Il n’y avait plus personne… J’avais une grande famille en Pologne… Ils étaient pas loin de Kielce où il y a eu ensuite des pogroms après la guerre… On a appris les exactions qui avaient été commises et, à partir de 1947, que la Pologne sous régime communiste n’était pas toujours très bienveillante à l’égard des juifs. Donc un certain nombre sont venus en France et on a eu beaucoup de nou- velles à ce moment-là. Il y a eu pour moi toute une période de mon existence où ce qui concernait le retour vers l’endroit de mes origines a été pour ainsi dire refoulé et déplacé peut-être vers un attrait pour la campagne française. Quelque chose qui avait trait à mes origines sans que j’y mette autre chose… J’ai fait mon parcours professionnel, je suis devenu psychiatre, j’ai fait une analyse. Pendant un certain temps, j’étais assez assimilé. Je faisais partie des juifs qui pensaient que moins on parlait des problèmes qu’avaient les juifs, mieux cela valait, qu’il convenait pour être accepté de faire ce que l’autre souhaitait qu’on fasse. Et petit à petit, vers la quarantaine, il y a eu Mai 68, l’expulsion de Cohn-Bendit de France, la guerre des Six jours où on avait le fantasme d’une nouvelle extermination possible, quelques années après l’attentat de la rue Copernic où j’ai eu la surprise qu’un patient annule une séance pour aller à la manifestation. Et puis dans le mouvement psychanalytique que je fréquentais, en marge de l’institution, il y a eu la création d’un séminaire « Psychanalyse et Thora ». Je me suis aperçu que les Juifs connaissaient mal les textes traditionnels et j’ai donc essayé de me perfectionner. Cela m’a aussi ouvert et j’ai commencé à lire, à essayer de voir ce qu’était cette Pologne de mes ancêtres où était gommé le fait qu’il y avait une histoire juive. Dans les années 1970-80, la Pologne était polonaise, il n’y avait pas de Pologne avec une minorité juive. Bober avait d’ailleurs fait un film sur Radom. Il interviewait des vieux Polonais sur la grande place et il leur demandait s’il y avait eu des juifs ici. Ils répondaient que jamais il n’y en avait eu, et en même temps il projetait des photos où on voyait que le marché de Radom était quasiment un marché juif. Il y a eu bien sûr aussi le film Shoah. J’ai donc fait tout un parcours… Ensuite, dans les années 1980, avec ma tante, encore sous le régime communiste, on a fait un voyage
en Pologne, pour voir Auschwitz, mais aussi le « Shtetl » de nos origines. On a donc passé vingtquatre heures à Pinczow. C’était assez extraordinaire, cela m’a beaucoup touché. Il n’y avait plus un seul juif à Pinczow. Avec ma tante on va dans l’auberge de la bourgade. Ma tante me dit : « ici, avant, c’était tenu par un juif qui s’appelait Untel, presque tous les commerces étaient tenus par des Juifs. » Entendre le nom du commerçant disparu et voir la boutique… Et tout était comme ça. On est allés à la mairie. Ma tante se rappelait une de ses enseignantes de l’école communale, elle se rappelait son nom et elle a demandé si cette dame existait encore. On nous a envoyés chez l’historien local qui la connaissait bien. Accompagnés de ce monsieur, on est allés chez cette dame qui était l’ancienne enseignante de ma tante. Elle nous a ouvert la porte. Elle était étonnée. Ma tante lui dit quelques mots en polonais, et cette dame répond : « ah, oui, je me souviens de toi, tu ne ressemblais pas à une juive ». Voilà l’accueil… et tout le monde nous regardait avec méfiance… ils avaient peur qu’on récupère quelque chose… HO : Vous dites que vous avez été très touché.
JC : J’ai été très touché. Ma tante m’a montré la maison où habitaient mes grands-parents.
C’était un lieu qui était dépouillé de cette présence que je n’ai pas connue. Dans l’absence, il y avait quand même quelque chose. En plus, après, j’ai interrogé plusieurs personnes de mon entourage. Mon frère, très assimilé, avait fait en 1931, avant ma naissance, un voyage avec ma mère pour retourner à Pinczow. Il ne m’en avait jamais parlé.
Je lui ai demandé de me raconter ce voyage, ce qu’il a fait. Il y avait 48 heures de train, ma mère, très organisée, avait préparé des sandwichs et des boissons, pour qu’ils ne meurent pas de faim.
Mon frère m’a raconté que mon grand-père était très content de le voir et il se rappelait très bien la promenade faite avec mon grand-père dans le jardin public dont je lui ai montré des photos. C’est donc un peu ça, le souvenir de mes origines.
HO : C’est à la suite de ce voyage que vous êtes devenu pratiquant ?
JC : Je suis devenu pratiquant très lentement.
Il ya eu le témoignage d’un rescapé de Pinczow.
Les juifs de Pinczow ont été regroupés dans le ghetto de Kielce avant de partir pour Treblinka.
Il m’a raconté que les Allemands s’amusaient à travestir mon grand-père avec ses vêtements rituels et ses Téfilins, et que lui essayait de demeurer imperturbable. Il y a eu aussi un travail intellectuel. Dans les années 1980, je suis allé au département d’Études Juives à la Sorbonne. Après je me suis mis un peu plus à étudier. Le mystère des Tefilins, je ne savais pas ce que c’était. J’avais pourtant fait ma Bar-Mitzvah. Je me suis renseigné. Et puis j’ai appris à manier les Tefilins que je ne mettais pas tous les jours à ce moment-là.
L’autre chose, c’est au niveau de mes descendants. Ma femme (je suis divorcé) n’était pas juive. Sous plusieurs influences, en particulier celle de ma mère, ma fille, à six ans, disait qu’elle voulait être juive. J’ai essayé de lui donner une éducation juive, même si cela posait un problème par rapport au milieu orthodoxe. Mais elle voulait suivre la filière « normale ». Elle a choisi de partir en Israël quand elle avait dix-sept ans. Là-bas elle a continué ses études et elle était avec les sionistes religieux. Elle était comme un « poisson dans l’eau », elle s’est mariée. Ils sont maintenant en France. Pendant qu’ils vivaient en Israël, j’y suis allé plusieurs fois, et à ma retraite, j’ai vécu en Israël pendant neuf ans. En étant à Jérusalem, j’ai découvert que la vie juive était finalement la reproduction, avec d’autres problèmes, de la vie juive en Pologne. Il y avait encore à Jérusalem des gens qui avaient été sauvés, qui avaient connu
la Pologne et avec lesquels on pouvait parler yiddish. J’avais un peu l’impression qu’en allant dans une communauté, on se retrouvait un peu comme en Pologne. Et je me disais même que ce qui reste du judaïsme, c’est plus en Israël (et peutêtre aux États-Unis mais je ne connais pas bien) qu’en Pologne. En Pologne, depuis les années 90, la nouvelle génération a découvert ce qui avait été gommé par la génération précédente, qu’il y avait une communauté juive en Pologne qui oscillait entre 10 et 20 % de la population, ce qui est quand même énorme. Je ne suis jamais retourné en Pologne, mais en lisant des livres, car il y en a beaucoup actuellement sur ce sujet, j’ai eu l’impression que la Pologne était soit un musée, soit un cimetière. Ce n’est pas un endroit où il y a une vie, où c’est vivant. Si on veut que ce soit vivant, c’est peut-être un peu en France, mais pas beaucoup, et peut-être dans des pays comme Israël ou d’autres endroits, je ne sais pas.
HO : Vous dites que vos parents étaient traditionalistes. Ils avaient rompu avec les traditions de la famille ?
JC : Les juifs en Pologne au début du vingtième siècle, d’après ce que je sais, je ne sais pas si c’est exact, n’ont rien à voir avec ce que sont les juifs d’aujourd’hui. D’après ce que disait mon père et les amis de mon père, ils ont quitté la Pologne parce qu’il y avait une double oppression : la misère et l’antisémitisme et aussi le fait que dans des petites communautés la vie juive empêchait de faire beaucoup de choses. Donc on partait et on voulait aller aux États-Unis. Mais comme les juifs qui partaient n’avaient pas un sou, il fallait plusieurs étapes. Ils restaient un petit peu en Allemagne, puis, ensuite, en France. Et comme beaucoup, mon père y est resté. Je crois qu’il y avait une influence sur la communauté des idées socialistes. Donc, mes parents étaient traditionalistes, ma mère plus que mon père. Ils respectaient les grandes fêtes.
HO : Et vous pensez que si vous aviez pu trouver autre chose qu’un cimetière ou un musée en Pologne vous auriez été pratiquant de la même façon ?
JC : Je ne sais pas. Je pense que la pratique que j’ai, c’est quelque chose qui n’est pas très orthodoxe. Dans cette pratique, je retrouve le mode d’emploi du judaïsme. Il y a une telle assimilation en France que si on veut avoir des contacts et être accepté dans une communauté religieuse, il faut au moins connaître ses manières d’être. Et, de plus, on finit par adopter ces manières d’être dans la mesure où elles résonnent en soi. On a l’impression que c’est comme une plante desséchée dont quelques feuilles arrivent à revivre. C’est peutêtre comme ça que quelque chose qu’on pensait entièrement perdu revit. Peut-être que cela permet de retrouver un lien par rapport à des générations.
En me comparant à la génération de mes parents, je pense que si mon père avait été vivant, il aurait souri de me voir revenir au religieux. Lui, comme les gens de sa génération, l’avait laissé de côté pour survivre.
HO : Avez-vous quelque chose à ajouter qui vous semble important ?
JC : Je ne sais pas ce que demain sera. Il y a un retour du religieux, certains disent que cela donne une proximité avec les temps messianiques, peut-être. Peut-être aussi que c’est un moment. Il y a un point commun entre les juifs laïques et religieux, c’est qu’ils pensent qu’il y a quelque chose à garder…