REVENIR VIVRE EN ALLEMAGNE APRÈS LA SHOAH Sandra H. Lustig Certains Juifs Allemands qui avaient pu quitter l’Allemagne avant ou durant la période nazie y sont revenus après 1945. Qui sont, qui étaient ces gens et pourquoi sont-ils revenus ? Comment ont-ils ressenti le fait de vivre à nouveau en Allemagne ? Pour certains Juifs vivant ailleurs, l’Allemagne (comme la Pologne et l’Autriche) était et reste un pays « tabou » : ils refusent d’y voyager ou d’acheter des produits en provenance de ce pays. Beaucoup de gens ont du mal à comprendre pourquoi des Juifs iraient vivre en Allemagne après la Shoah, et pourquoi des Juifs qui ont eu assez de chance pour quitter l’Allemagne vivants, feraient le choix de revenir justement là, parmi tous les autres endroits possibles.

Ma propre famille a été de celles qui sont retournées en Allemagne après avoir émigré, et j’ai passé la plus grande partie de ma vie dans ce pays.

Bien que je ne me propose pas de parler de l’histoire de ma famille, cette histoire est en arrière-plan d’une grande partie de ma réflexion. Après tout, c’est l’une des questions qui ont dominé ma vie. Et je pense néanmoins qu’une approche pragmatique des raisons pour lesquelles les Juifs sont revenus en Allemagne éclairerait notre compréhension. Après tout, nous devons tous prendre des décisions, parfois des décisions d’une très grande importance, sans le bénéfice du recul, en essayant de faire la part des besoins et des désirs, des sentiments et des nécessités – les nôtres et celles de nos familles.

Je ne connais qu’une étude sur la population des Juifs qui sont revenus en Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale. Harry Mazr a consa- cré un chapitre de sa thèse aux communautés juives en Allemagne et il l’a terminée en 1960 en étudiant ceux qui y étaient revenus1. Dans mon article je vais d’abord résumer ses recherches. Je ne connais pas d’autre travail, dans les cinquante dernières années, qui ait examiné cette population comme un ensemble. C’est pourquoi je m’appuie sur des témoignages personnels, sur des conversations informelles avec d’autres Juifs dont les familles sont retournées en Allemagne ou qui y sont revenus eux-mêmes, aussi bien que sur ma propre expérience.

J’ai toujours été frappée par le fait que les histoires de vie des survivants de la Shoah – je considère ceux qui ont émigré aussi comme des survivants – sont très complexes. Même un bref résumé de leur biographie présente, dans des situations de vie ou de mort, des coïncidences qui semblent incroyables et des décisions qui peuvent paraître étranges aujourd’hui, mais qui semblaient raisonnables, ou au moins assez bonnes, à l’époque. Les personnes qui ont choisi de revenir en Allemagne constituaient un groupe très divers – par leurs professions, leur rapport à la politique, la manière dont elles ont quitté l’Allemagne, Je voudrais remercier le Dr Jael Geis, Roger Lustig, Catherine Lustig-Radt et Alexander Radziewski pour leur réflexion constructive et leurs commentaires stimulants.

par leurs vies en exil. Il n’est donc pas étonnant que leurs raisons de revenir en Allemagne (leurs attentes, leurs sentiments concernant le fait de vivre dans le pays qu’elles avaient fui pour sauver leur vie) soient aussi très diverses.

Dans sa thèse intitulée La reconstruction des communautés juives en Allemagne depuis 1945, Harry Mazr a étudié le groupe de ceux qui étaient revenus en Allemagne comme un des nombreux groupes de Juifs vivant dans ce pays. Il est important de se souvenir qu’il s’est centré sur ceux qui faisaient partie des communautés juives organisées et qu’il n’a pas étudié les autres. On ne peut que faire des hypothèses sur leur nombre, leurs caractéristiques et leurs points de vue alors et maintenant.

Le travail de Mazr ayant été terminé en 1960, il est limité aux quinze premières années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Les Juifs allemands qui étaient partis et revenus étaient, en 1959, au nombre de 9 000 pour une communauté de 25 000, soit 36 %. Et ils étaient moins de 4 % des 270 000 juifs qui avaient émigré2. Les deux tiers des Juifs d’Allemagne vivaient dans les principales villes, bien qu’il n’y ait pas eu moins de 80 communautés éparpillées dans tout le pays, pour certaines très petites. La majorité des Juifs allemands qui sont rentrés se sont aussi installés dans les grandes villes. Dans les sept premières années, 70 % d’entre eux étaient installés dans cinq communautés : Berlin et Hambourg, où ils constituaient environ 10 % de la communauté, Dusseldorf et Cologne (28 %), Saarbruck (88 %). Dans les sept années suivantes, environ 7 000 Juifs de plus sont rentrés. On ne sait pas combien de Juifs sont revenus dans les villes où ils avaient vécu avant la guerre ni combien ont choisi de s’établir ailleurs.

Certains sont revenus dans leur ville d’origine, d’autres se sont installés ailleurs. L’une des raisons de ce choix était la tentative d’éviter le souvenir de ce qui leur était arrivé. Certains sont revenus dans des villes plus grandes par peur d’attirer l’attention comme Juifs ou comme étrangers dans des villes plus petites. Pour d’autres, la raison du choix du lieu était la présence d’une maison de retraite juive pour les personnes âgées. En tout, les Juifs sont revenus de 36 pays dans lesquels ils avaient émigré. Beaucoup étaient vieux, et il y avait peu d’enfants et de jeunes parmi eux. Beaucoup étaient libéraux dans leurs options religieuses et la vie religieuse ne jouait pas un grand rôle pour eux. Il était assez fréquent que leur conjoint ne soit pas juif.

L’Association des réfugiés allemands de Shangaï représentait environ 7 000 personnes, sur lesquelles 2 500 souhaitaient revenir en Allemagne. Ils insistaient sur le fait qu’en tant que victimes reconnues du fascisme, ils avaient le droit de revenir dans leur pays. Ce ne fut qu’après beaucoup de démarches que les autorités les autorisèrent à rentrer, en 1947 (par la suite, certains d’entre eux ont à nouveau quitté l’Allemagne).

Ce fut le seul groupe de réfugiés à revenir en Allemagne en tant que groupe et à se considérer comme tel après leur retour, même s’ils vivaient dans des endroits différents. La plupart de ceux qui rentraient ne se considéraient pas comme faisant partie d’un « mouvement » avec une idéologie ou un but communs. Dans ces conditions, quelles étaient alors les raisons de leur retour ?

Il est probable que les raisons personnelles étaient dominantes, et elles étaient différentes pour chacun. Comme je l’ai dit précédemment, beaucoup d’entre eux étaient âgés et ils retournaient en Allemagne pour y passer leur retraite.

Pour eux, aller en Allemagne ne constituait pas un « nouveau départ ». Des raisons financières

jouaient un rôle important, en particulier pour ceux qui avaient perdu la plus grande partie ou la totalité de leurs biens, ou qui avaient des difficultés à vivre, quelle qu’en soit la raison, et qui ne pouvaient pas compter sur l’aide d’autres membres de leur famille – pour autant que ceuxci aient survécu. Les pensions qu’ils recevaient leur permettaient d’avoir financièrement une vie meilleure en Allemagne. En 1956, l’amendement de l’Acte Fédéral pour la Compensation des Victimes du Nazisme accordait 6 000 Marks (l’équivalent de plusieurs mois de salaire) comme aide immédiate aux Juifs qui s’établissaient en Allemagne (cette somme a été payée rétroactivement à ceux revenus avant 1956). Des avocats sont rentrés en Allemagne pour travailler dans le domaine des compensations. Un petit nombre de Juifs sont aussi venus en Allemagne avec des organisations d’aide, tout de suite après la guerre, afin d’aider d’autres Juifs. Mazr a noté que dans les nombreux entretiens conduits avec ceux qui étaient revenus en Allemagne, il n’y avait pas trace de déception ou d’amertume qui aurait pu être interprétée comme la cause de leur retour, et, en conséquence, ils n’avaient pas de grands espoirs ou de grandes attentes. Il a observé cependant, que ceux qui revenaie nt d’Israël, en particulier, essayaient de rationaliser leur décision.

Même si certains de ceux qui sont rentrés, comme ceux de Shanghai, insistaient sur leur droit au retour, et même si un acteur et metteur en scène comme Fritz Korner est censé avoir fait la déclaration suivante : « Quand les causes de mon exil ont cessé d’exister, je suis revenu de mon exil », beaucoup de ces Juifs de retour étaient ambivalents par rapport au fait de vivre en Allemagne après la Shoah. Certains d’entre eux ne considéraient pas leur retour comme définitif (et ils sont d’ailleurs à nouveau partis d’Allemagne). L’opinion publique juive à l’étranger était fortement opposée à ce retour et au fait que des Juifs puissent vivre en Allemagne. Il y eut des conflits dans les familles et des amitiés rompues à cause de cette question, et certains de ceux qui y retournaient, faisaient le voyage vers l’Allemagne sans dire à leurs proches leur intention d’y rester.

Il est probable que certains d’entre eux ont fait un voyage en Allemagne pour une courte période, pour voir si le fait d’y rester était une option réaliste. Ils retardaient le fait de prendre une décision plus définitive.

Les organisations juives de l’étranger considéraient l’Allemagne comme un pays « tabou » et le retour comme un sacrilège. Certaines pensaient même qu’il ne fallait pas avoir des liens sociaux avec des Allemands. Cette position, largement diffusée dans les médias, était majoritaire parmi Juifs. C’est pourquoi ceux qui décidaient de revenir en Allemagne ne pouvaient pas compter sur le soutien des Juifs de l’extérieur. De plus, la communauté juive d’Allemagne était à l’époque très occupée, voire débordée, par l’aide aux Juifs qui avaient survécu et qui restaient en Allemagne.

La vision de l’Allemagne comme lieu du diable fut transférée sur les Juifs qui y vivaient, ceux-ci étant parfois qualifiés de « Nazis » par les autres Juifs.

Certains Juifs furent accueillis chaleureusement dans les premières années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et ils furent soutenus par des non-Juifs. Quelques années plus tard, l’état d’esprit avait changé, l’accueil fut moins chaleureux et il y eut moins de soutien. Si une petite partie des Allemands était peinée par ce que le peuple allemand avait fait, et tentait de faire amende honorable, la majorité ne montrait pas du tout d’intérêt pour les Juifs et pour leur réinstallation.

Mayr conclut son étude en 1960 sur l’observation que le retour des Juifs en Allemagne c’était visiblement interrompu.

Que pouvons-nous dire cinquante ans plus tard ?

Excepté le travail de Mazr, les recherches sur les Juifs qui sont revenus en Allemagne après la Shoah, se sont centrées sur des individus ou des groupes particuliers, surtout des étudiants, des écrivains, des artistes, des politiciens et des personnes de ce type3. Une histoire approfondie de ceux qui n’étaient pas des hommes publics reste à écrire4. Je n’ai pas trouvé de statistiques sur le nombre de Juifs qui sont revenus en Allemagne après 1960, je ne peux donc pas confirmer les principales observations de Mazr.

Les recherches sur les raisons du retour des Juifs en Allemagne ont montré qu’elles étaient avant tout personnelles. Les raisons suivantes

Aschkenas-Zeitschrift für Geschichte und Kultur der Juden 5/1995, issue 1, pp. 47-77 ; Marita Krauss (2001). Heimkehr in ein fremdes Land. Geschichte der Remigration nach 1945.Munich : Beck.

Munich : Beck, p. 10.

ont été mentionnées : mauvaise santé, vieillesse, problème de langues, manque de famille ayant survécu à l’étranger, mariages mixtes, difficultés à s’installer ailleurs, raisons financières, professionnelles, politiques, et finalement un sentiment de nostalgie5. Les trois premières sont les plus importantes. Ceci correspond aux résultats de Mazr mais j’aimerais explorer ces raisons et en rajouter quelques-unes.

Le fait d’émigrer dans un autre pays – même dans les meilleures conditions, sans être persécuté, sans danger pour sa vie, sans difficulté économique – le simple fait d’émigrer, crée un tournant majeur dans la vie. Les émigrants doivent décider où s’installer, trouver une maison et un emploi.

S’ils partent avec leur compagne ou leur compagnon ou leur famille, ceux-ci doivent aussi trouver un emploi dans la même ville, il faut trouver des écoles pour les enfants, et tout ceci doit être géré dans une langue étrangère. Il y a en outre les problèmes administratifs : il faut obtenir un visa d’entrée, un permis de résidence, des papiers pour travailler, une assurance-santé, il faut faire reconnaître ses diplômes et ses qualifications professionnelles, pour ne parler que des plus importantes. L’émigration peut certainement ouvrir de nouvelles opportunités, mais dans tous les cas, c’est aussi un défi. Même dans de bonnes conditions, certains émigrés trouvent la vie dans un nouveau pays difficile. Les choses ne se déroulent pas comme espérées, et après un certain temps, certains retournent chez eux. S’ils le font, c’est pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leur propre vie ou leur émigration : par exemple, pour prendre soin d’un parent âgé ou d’un membre de la famille.

Maintenant, comparons la situation de ceux qui sont revenus en Allemagne à cette situation

« idéale » d’immigration. Ils n’ont choisi ni de partir ni le moment de partir, ils ont été forcés de le faire pour protéger leurs vies. Certains ont été arrêtés, emprisonnés ou torturés. Beaucoup n’ont pas pu emporter grand-chose. Nombreux sont ceux sont partis avec les vêtements qu’ils portaient et dépourvus de documents administratifs. Beaucoup n’ont pas pu vraiment choisir où ils voulaient aller.

Ils allaient là où ils pouvaient avoir un visa ou entrer illégalement. Dans tous les cas, la plupart d’entre eux devaient apprendre une nouvelle langue - ceci inclut ceux qui sont partis dans des pays anglo-saxons, car avant-guerre l’anglais n’était pas couramment enseigné dans les écoles allemandes.

Les pays qui ont accepté les Juifs ne les ont pas accueillis à bras ouverts. On ne leur accordait que des certificats de résidence et de travail temporaires, ce qui rendait plus difficile le fait de construire une nouvelle vie. Comment fonder une affaire dans un pays quand on sait qu’on devra peut-être le quitter quelques années plus tard et, sans doute, qu’on sera obligé de laisser cette affaire derrière soi ? Et même sans ces obstacles administratifs, quel était l’accueil de la société en général pour ces réfugiés ?

Représentons-nous la situation d’un réfugié juif dans un autre pays. La vie ne va pas comme il le voudrait, pour une raison ou une autre, et il envisage de quitter le pays. Où aller ?

Une considération importante : quel pays le ou la laissera entrer ? Même après la Seconde Guerre mondiale, la Suisse, par exemple, avait une politique qui consistait à ne donner aux réfugiés juifs que des permis de séjour temporaires, et à les soumettre à d’autres restrictions encore.6 Les quelques Juifs qui avaient reçu l’autorisation

d’entrer dans le pays étaient supposés le quitter après un certain temps. Bien évidemment, émigrer vers un pays qui pratiquait une telle politique n’était pas une option attractive. De telles politiques d’accueil qui étaient moins que bienveillantes reflétaient sans doute le sentiment général de la société envers les réfugiés juifs.

De plus, une grande partie de l’Europe était en ruines après la Deuxième Guerre mondiale.

Même un pays comme l’Angleterre, qui n’avait pas été occupé par l’Allemagne nazie, avait à reconstruire les villes touchées et même dévastées par des bombardements pendant la guerre. En particulier pendant les premières années de l’aprèsguerre ces pays ne pouvaient pas être considérés comme des places attractives. Et là aussi, les Juifs qui souhaitaient s’établir auraient à vivre à nouveau toute l’expérience de l’émigration, y compris celle d’apprendre une nouvelle langue.

En ce temps-là, certains pays d’Europe occidentale étaient dirigés par des dictateurs.

Par exemple, l’Espagne se trouvait sous la loi de Franco, et le Portugal sous celle de Salazar : encore une autre raison pour ne pas émigrer vers ces pays – outre le fait que n’y résidaient depuis des siècles que de très petites populations juives.

L’Europe de l’Est, outre le fait d’avoir été ravagée par la Seconde Guerre mondiale et par la Shoah, était sous l’influence de l’URSS et de Staline. Seuls des communistes purs et durs auraient pu envisager d’y aller. Et on ne doit pas oublier qu’il y a eu des pogromes, en Pologne par exemple, dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ainsi que dans les années soixante.

Ceci nous ramène à une autre question : l’Allemagne n’a pas été le seul pays européen à avoir persécuté les Juifs. Bien sûr : le point de départ de la Shoah est venu d’Allemagne, et c’est le gouvernement nazi qui a planifié et coordonné les innombrables politiques et les mesures qui ont permis de

priver les Juifs de leurs droits de citoyens, de voler leurs propriétés, de les expulser, de les emprisonner, de les torturer, de les violer et de les tuer à une échelle de masse. Cependant la Shoah, dont le but était « non seulement » de tuer les Juifs, mais d’exterminer le peuple juif en tant qu’entité, n’aurait pas pu atteindre à ce point ses objectifs – et elle fut très près d’atteindre son but dans de nombreux lieux – s’il n’y avait pas eu une collaboration active et même enthousiaste des populations et des gouvernements d’autres pays d’Europe.

Par exemple, les Pays-Bas ont la réputation d’être un pays d’esprit ouvert et libéral, en partie à cause de ce qu’une sociologue et journaliste hollandaise, Wanya F. Kruyer a appelé « le mythe d’Anne Franck »7 – le mythe selon lequel le peuple hollandais a héroïquement caché et protégé les Juifs des occupants allemands du pays.

Le problème avec ce mythe c’est qu’il a négligé de raconter la fin de l’histoire d’Anne Franck : ce sont aussi des Hollandais qui ont trahi la place où elle se cachait, conduisant ainsi à sa capture et à sa déportation au camp où elle mourut. Du point de vue d’un Juif allemand qui avait émigré vers un pays différent, cela aurait-il fait des Pays-Bas une place attirante où aller ?

Qu’en est-il d’Israël comme alternative ?

Certains Juifs étaient, en effet, attirés par Israël et ils s’y établirent. Mais d’autres ne souscrivaient pas à cette option. D’autres encore essayèrent la vie en Israël et retournèrent ensuite en Allemagne.

Il faut se rappeler qu’Israël est un pays en guerre

Berghahn Books, pp. 119-146.

depuis qu’il a été fondé en 1948. Le pays a dû être construit, quasiment au sens littéral, et la vie y était difficile, spécialement dans les premières années.

Comme c’est souvent le cas, une blague peut être révélatrice des réalités de la vie juive : Un jour de chaleur étouffante, à Tel-Aviv, en 1950, un passager s’évanouit dans un autobus. Aussitôt, il est entouré par une douzaine de passagers – tous des médecins. Le conducteur du bus arrête le moteur, se retourne vers eux et déclare, « Messieurs, dans mon bus, c’est moi qui traite les patients ».

À part le fait que des professionnels et des intellectuels ont dû pratiquer de métiers bien en dessous de leur niveau d’éducation, cette blague nous rappelle aussi que quelques Juifs ne purent pas supporter la chaleur du climat, et que certains sont revenus en Allemagne pour cette raison.

Si la vie en Israël était difficile, imaginez la situation dans les pays du Tiers-Monde où des Juifs d’Allemagne se sont trouvés, des pays allant de la Bolivie au Tadjikistan. Comparée aux conditions politiques, sociales, économiques là-bas, l’Allemagne a bien pu sembler une alternative raisonnable.

Il est rare qu’un pays ou qu’une société fasse bon accueil à des réfugiés – à l’époque comme à présent. À part les difficultés bureaucratiques, les réfugiés doivent faire face au fait que partout où ils vont, ils ne sont pas – par définition – des locaux et ne font pas partie des réseaux d’« anciens élèves ».

Il arrive qu’ils ne puissent pas comprendre les subtilités culturelles du lieu ou qu’ils ne soient pas capables de jouer le « jeu » nécessaire pour avancer professionnellement ou socialement.

Avec cette vie dans les autres pays qui était loin d’être parfaite, certains Juifs ont envisagé de revenir en Allemagne. Leurs raisons de le faire furent variées (et sont présentées ici sans ordre particulier) :

Le mal du pays. Malgré tout ce qui était arrivé, de nombreux Juifs allemands se sentaient chez eux en Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale et la Shoah. La langue, la culture, la nourriture, le paysage et de nombreux autres éléments leur étaient familiers. Il n’est pas rare pour des migrants et des réfugiés d’avoir le mal du pays, et cela a certainement été un aspect de ce qu’ont ressenti les réfugiés juifs allemands à l’étranger.

Le désir de ne pas laisser le dernier mot au nazisme. Certains de ceux qui sont revenus pensaient que Hitler ne devait pas l’emporter : l’Allemagne ne devait pas devenir « Judenrein » (nettoyée de ses Juifs).

Le besoin d’avoir un œil sur les Allemands. Certains ont pensé qu’après les horreurs de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale, surveiller étroitement les Allemands était le seul moyen de s’assurer qu’ils ne commettraient jamais plus de telles atrocités. Cette surveillance n’était pas possible à partir de l’étranger.

Le bien-être social et le système de santé.

La République Fédérale a été fondée comme un pays avec une économie sociale de marché, et son système de protection de la santé couvrait toute la population – un contraste radical avec de nombreux autres pays dans le monde. Pour des réfugiés qui souffraient de maladies et ne pouvaient pas se payer des traitements médicaux ou une assurance-maladie, cela a été une puissante incitation à revenir en Allemagne. Une maladie physique ou mentale pouvait survenir, déclenchée ou exacerbée par le stress de la persécution, de la torture, de l’incarcération, et par l’émigration aussi bien que par d’autres causes.

Des membres de la famille vivant en Allemagne. On conçoit que des membres de la famille qui étaient partis dans d’autres pays soient revenus en Allemagne pour être près de leurs proches qui y vivaient. Même après la Seconde Guerre mondiale, les Juifs qui se trouvaient en Allemagne (pour quelque raison que ce soit) ne pouvaient pas émigrer librement vers le pays de leur choix. Les États Unis, par exemple, faisaient passer des examens médicaux aux Juifs qui voulaient y aller et renvoyaient chez eux les personnes qui avaient certaines maladies – même s’il s’agissait d’une tuberculose qu’ils avaient contractée dans un camp de concentration. D’autres membres de la famille en Allemagne étaient trop âgés ou trop fragiles pour émigrer ailleurs. Pratiquement tous les Juifs allemands avaient perdu des membres de leur famille dans la Shoah, et rester près de ceux qui avaient survécu – ou même tenter d’établir qui avait survécu – était une priorité.

Les mariages mixtes entre un Juif et un partenaire non-juif n’étaient pas rares dans l’Allemagne d’avant-guerre. De tels couples avaient des parents non-juifs en Allemagne, et il est imaginable qu’ils soient revenus en Allemagne pour être près d’eux. Il est également possible que ces parents aient été en situation d’aider ceux qui sont revenus à s’établir, par exemple en les aidant à trouver un travail, ou en les employant dans une entreprise familiale.

Dans ce contexte il faut se souvenir que les voyages et les communications internationaux, même les appels téléphoniques, étaient beaucoup plus difficiles et plus coûteux qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les lettres ne pouvaient pas remplacer le contact personnel même pour les gens qui prenaient plaisir à les écrire fréquemment.

L’espoir d’obtenir plus facilement la Wiedergut -machung (les indemnisations). Réclamer une propriété, obtenir une restitution ou une compensation était un processus difficile, et quelques-uns de ceux qui étaient revenus espéraient qu’ils réussiraient mieux en étant en Allemagne qu’en étant à l’étranger.

Le désir d’aider à reconstruire une meilleure Allemagne. Quelques Juifs qui retournèrent en Allemagne de l’Est voulaient reconstruire une meilleure Allemagne en tant que pays socialiste.

D’autres souhaitaient contribuer à ce que l’Allemagne de l’Ouest devienne une vraie démocratie. En effet, quelques-uns parmi ceux qui sont revenus se sont engagés dans l’activité politique et ont occupé des postes politiques importants, d’autres furent également actifs, mais de façon moins marquante.

Des occasions professionnelles. Grâce au Plan Marshall, l’Allemagne était devenue le moteur économique de l’Europe. Les opportunités professionnelles y étaient meilleures que dans d’autres parties du monde, et certains de ceux qui étaient revenus avaient reçu leur formation en Allemagne et étaient familiers du système allemand.

Qu’ont-ils trouvé à leur retour ? Une analyse complète ou même une description de la variété des relations entre Allemands juifs et non-juifs depuis 1945 remplirait plusieurs volumes.

Pour dire les choses rapidement : jusqu’à aujourd’hui, les relations entre juifs et non-juifs en Allemagne ne sont pas « normales » (quel que soit le sens donné à ce mot), « et chaque génération donne un nouveau tour à celles-ci. Du côté non-juif il y a souvent des sentiments de culpabilité, le trauma de leurs propres pertes, de la méfiance, un antisémitisme résiduel – et souvent inconscient. Il y a le déni de l’existence même de difficultés – mais il y a aussi chez certains un réel désir de faire amende honorable. Tout cela existe dans un contexte d’extrême « non-familiarité » avec les Juifs et le judaïsme : la plupart des Allemands nés après la Seconde Guerre mondiale n’ont jamais parlé à un Juif et ne connaissent pra- tiquement rien du judaïsme. Il en résulte qu’ils reçoivent leurs images mentales des Juifs soit filtrées à travers les médias et les livres d’histoire, soit non-filtrées par les enseignants et les sources familiales qui ont vécu durant la période nazie. Les thèmes dominants en sont la Shoah, les personnages des films de Woody Allen, les images des ultra-orthodoxes, et les clichés à propos d’Israël. (…) L’Allemagne et les Allemands sont de temps en temps encore considérés avec méfiance par les autres États et peuples européens, pas uniquement par les Juifs, et certains Allemands supportent mal de devoir affronter ce soupçon. La plupart des Juifs en Allemagne doivent faire avec le trauma dans leur propre vie ou la vie de leur famille, avec des sentiments qui incluent le chagrin, le ressentiment, la méfiance, le désir de vengeance (qui reste un tabou), la peur, la tristesse, et une forme d’engourdissement.

« Qu’on le veuille ou non, du fait qu’ils vivent parmi une population qui inclut les bourreaux et leurs descendants, comme camarades de classe, ou comme collègues, voisins, et ainsi de suite, ils doivent développer le moyen de faire face à cette situation sur une base de vie quotidienne. (…) Les Juifs en Allemagne, particulièrement ceux qui vivent ici depuis des décennies, sont particulièrement sensibles à ces questions, comme si, traversant un lac gelé, ils ne pouvaient jamais connaître l’épaisseur de la glace sous leurs pieds. On ne peut jamais savoir quand l’antisémitisme peut surgir dans des situations quotidiennes ou quand les gens qu’on ne pensait pas être antisémites vont de façon inattendue, exprimer ce sentiment. Malgré tout, il est nécessaire de souligner qu’il y a à l’évidence des Allemands non-juifs dont les

attitudes et le comportement montrent de la sensibilité envers les Juifs. »8.

Bien qu’il y ait eu des essais pour mettre en œuvre une éducation à propos de la Shoah, et pour s’attaquer à l’antisémitisme, ils n’ont été que partiellement couronnés de succès.

De temps en temps éclatent des débats publics au sujet des Juifs, de la Shoah et de l’antisémitisme (par exemple, le débat sur les historiens en 1986/87 et le débat Walser-Bubis de 1998/99), au cours desquels l’antisémitisme s’exprime ouvertement.

Alors que certains Juifs disent qu’ils n’ont jamais souffert d’antisémitisme affiché au cours des décennies qui ont suivi leur retour en Allemagne, d’autres ont été moins chanceux. À cause du temps qui s’est écoulé, il reste peu de personnes qui aient pu être des exécuteurs de la Shoah et qui soient encore vivantes. Mais beaucoup plus nombreuses étaient les personnes présentes, particulièrement dans l’immédiat aprèsguerre - de même que d’autres personnes de leur génération qui furent des sympathisants ou des témoins passifs, des gens qui non seulement n’ont pas aidé les Juifs, mais qui ont profité de leur persécution. Il n’était pas rare que des partisans du régime nazi aient continué leur carrière sans entrave. Par contre, pas une seule université en Allemagne n’a tendu la main à tous les professeurs juifs qui en avaient été bannis pour les réintégrer dans leurs emplois.

La réaction émotionnelle à ce retour en Allemagne est sûrement une des questions les plus difficiles. De ce point de vue aussi ils constituent un groupe de gens très divers, et ils ont eu un vécu différent en Allemagne aussi bien qu’en exil.

Introduction. op. cit., pp. 1-23 ; citation : pp. 17-19.

Et ils avaient toute une variété d’attentes liées à leur retour en Allemagne. Beaucoup d’entre eux appartenaient à une génération et à une culture où l’on ne parlait pas beaucoup des questions personnelles, et certainement pas avec des étrangers.

L’Allemagne qu’ils retrouvèrent à leur retour n’était plus le pays qu’ils avaient quitté – l’Allemagne nazie – et ce n’était pas non plus le pays d’avant dont ils se souvenaient, l’Allemagne des années 1920 et du début des années 1930, avec des aspects progressistes (p. ex. le Bauhaus) et des aspects antisémites et réactionnaires, ceux qui allaient conduire à la montée des nazis. Quand ils y sont revenus, ils ne pouvaient pas prévoir comment l’Allemagne se développerait.

Beaucoup de ceux qui sont revenus se sont sentis profondément partagés au sujet de leur retour. De nombreuses interviews furent conduites avec eux. Cependant je crois qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce qu’ils ont dit. Comme c’est le cas pour d’autres questions personnelles, spécialement celles qui sont difficiles, les gens ont une « vraie » histoire au sujet de laquelle ils parlent avec ceux qui leurs sont proches, s’il en ont, et ils ont une autre version qu’ils évoquent en public si c’est nécessaire.

Nombreux parmi ceux qui sont revenus étaient sans doute conscients qu’ils parlaient à un public qui n’était pas entièrement bien disposé à leur égard. Une autre raison pour présenter une certaine image.

Comme Mazr l’a expliqué, la plupart des Juifs qui sont revenus en Allemagne et qui étaient membres des communautés juives n’étaient pas particulièrement pratiquants. Ceux qui n’étaient pas membres des communautés juives, ne l’étaient probablement pas non plus, mais cela ne signifie pas qu’ils ne se « sentaient » pas Juifs ou bien qu’ils n’étaient pas actifs dans la vie juive. Eux tous

(membres des communautés ou extérieurs à cellesci) et leurs enfants qui grandirent en Allemagne, ou qui du moins y passèrent une partie de leur enfance ou de leur adolescence, ont contribué au développement de ce qui est maintenant appelé « l’espace juif ». L’espace juif « semble marquer l’espace dans la société où des thèmes juifs – au sens le plus large, transcendant de loin les aspects religieux – sont présents. Il inclut tout (…) depuis le dialogue interreligieux jusqu’aux cours de danses folkloriques israéliennes, depuis des programmes d’études juives dans les universités jusqu’aux bagels (…).

Cet espace n’est pas peuplé uniquement par des Juifs ; en effet, il peut exister en l’absence totale de Juifs. » En gros, depuis 1980, l’espace juif en Allemagne s’est significativement agrandi. La vie juive comme nous la connaissons aujourd’hui, avec un grand nombre d’événements et d’organisations, n’existait pas dans les premières décades après la Seconde Guerre mondiale, et ce que nous avons à présent n’est pas né de rien. Ce sont les diverses activités des Juifs d’Allemagne, y compris de ceux qui y sont revenus, qui en ont jeté les bases, qu’elles aient été reconnues ou non en ce temps ou dans ce contexte. Ils ont recherché ce qui était arrivé à leurs familles et à leurs connaissances pendant la Shoah, ils se sont engagés dans le dialogue judéochrétien, ils ont établi de nouveaux minyanim et d’autres groupes juifs, ils se sont battus pour des réparations, ils ont documenté la vie juive d’avant la guerre, et ils ont pris part aux débats concernant la poursuite judiciaire des crimes nazis. Les Juifs dont les racines étaient allemandes ont joué un rôle important, car ils étaient ceux qui avaient un intérêt particulier pour la vie juive en Allemagne avantguerre (contrairement à ce qui s’est passé pour la vie juive d’avant-guerre en Pologne ou en Russie, par exemple). Ils ont reconstitué nos bibliothèques : en redécouvrant les écrivains et les savants juifs qui écrivirent en allemand.

Au cours des décennies récentes, avec la multitude des activités dans l’espace juif en Allemagne, le pays (ou au moins les principales villes) a mis à l’ordre du jour des sujets qui intéressent ceux qui sont revenus et leurs familles. Dans beaucoup de villes allemandes, on peut assister à de nombreuses conférences publiques, à des projections de films ou à d’autres activités traitant de la vie et de la mort des Juifs en Allemagne – et ce n’est pas le cas dans la plupart des pays dans le monde. Cela fait de l’Allemagne un pays intéressant où vivre pour les Juifs, en particulier pour ceux qui ont des racines familiales en Allemagne – malgré les difficultés présentes pour les mêmes raisons.

La décision de s’établir en Allemagne – que les Juifs ou leur famille aient ressenti ou non que c’était un retour – a été un choix de vie extrêmement complexe. Les raisons de ce choix ont certainement été aussi différentes que les individus ou les familles elles-mêmes. Cela a vraisemblablement été une combinaison de diverses raisons, quelquefois conflictuelles, pour chaque individu ou famille. Souvent, il n’y avait tout simplement pas d’alternative « parfaite ». Que cela ait été ou non une bonne décision, la réponse ne peut venir que des individus eux-mêmes.

(Traduction par Hélène Oppenheim-Gluckman et Izio Rosenman)


  1. Harry Mayr : Über den Wiederaufbau der jüdischen Gemeinden in Deutschland seit 1945, doctoral dissertation, University of Mainz, Germany, 1961.
  2. Mazr 1960 : 32.
  3. Par exemple, Doris Kuschner (1977) : Die jüdi- sche Minderheit in der Bundesrepublik Deutsch- land. Eine Analyse. Doctoral dissertation ; Claus- Dieter Krohn, Erwin Rotermund, Lutz Winckler and Wulf Koepke (eds. on behalf of the Society for Exile Studies) (1991). Exilforschung. Ein interna- tionales Jahrbuch, Vol. 9, Exil und Remigration. Munich : edition text + kritik ; Ulrike Offenberg (1998). «Seid vorsichtig gegen die Machthaber. Die jüdischen Gemeinden in der SBZ und der DDR 1945-1990. Berlin : Aufbau-Verlag ; Irmela von der Lühe, Axel Schildt and Stefanie Schüler-Springorum (eds.) (2008). «Auch in Deutschland waren wir nicht wirklich zu Hause» Jüdische Remigration nach 1945. Göttingen : Wallstein-Verlag ; Ronald Webster (1995) : Jüdische Rückkehrer in der BRD nach 1945 : Ihre Motive, ihre Erfahrungen, in :
  4. Marita Krauss (2001). Heimkehr in ein frem- des Land. Geschichte der Remigration nach 1945.
  5. Ronald Webster (1995 : 49), with reference to Kuschner 1977
  6. Madeleine Lerf (2010) : «Buchenwaldkinder» – eine Schweizer Hilfsaktion : humanitäres Engagement, politisches Kalkül und individuelle Erfahrung. Zurich : Chronos.
  7. Sandra Lustig (ed.) (2006/2008) : Left Over – Living after the Shoah : (Re-)building Jewish Life in Europe. A Panel Discussion. in : Sandra Lustig, Ian Leveson (eds.) Turning the Kaleidoscope. Per- spectives on European Jewry. Oxford/New York :
  8. Sandra Lustig and Ian Leveson (2006/2008) :
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