SURVIVRE OU REVIVRE DANS L’APRÈS HURBAN ?

Quelques réflexions sur les composantes « temps - espace - mémoire et société »

dans le parcours de vie des enfants rescapés de la Shoah en Israël Michal Gans Pour les rares enfants juifs d’Europe de l’Est ayant survécu à la Shoah1, il n’y a pas pu avoir de retour au sens que l’on donne couramment à ce terme : « revenir d’où l’on est parti ».

Dans l’immense majorité des cas, l’endroit du retour n’existait plus : maisons détruites ou occupées par les anciens voisins, synagogues et cimetières démantelés, et le silence des mots d’avant, avaient transformé cet endroit en territoire de l’in-existence. Ces jeunes durent faire l’expérience d’« ailleurs » temporaires : camps de personnes déplacées (DP camps), sanatoriums, foyers, familles d’accueil, etc. Ces étapes de nonretour eurent le caractère d’un temps suspendu, d’un ancrage aléatoire et d’un remaillage social où la précarité, l’étrangeté à la langue et aux usages étaient la règle.

Relativement nombreux furent ceux qui, après ces migrations, poursuivirent leur itinéraire jusqu’en Israël. Pour eux le mot retour allait faire sens dans une démarche aux multiples strates : le retour au quotidien (ordinaire) « iberleiben » et Terme hébreu et yiddish signifiant destruction totale.

Son emploi (avant la Shoah) était généralement associé à la destruction du temple à Jérusalem par les Romains en 70 de l’ére chrétienne. Au lendemain de la Guerre ce fut le premier vocable utilisé avant que le mot Shoah n’entre dans l’usage commun. Dans la suite du texte nous utiliserons les deux expressions comme ayant un sens équivalent,

un million d’enfants à la veille de la Guerre) le nombre d’enfants juifs encore vivants au lendemain de la Shoah.

le Retour au sens où l’entend le sionisme (et la tradition juive), c est-à-dire le retour sur le lieu des origines. Tout cela s’inscrivait dans une étape généralement considérée comme malaisée de la formation de chaque individu, l’adolescence.

Comment ces composantes furent-elles combinées ? De quelle manière les deux projets, le projet individuel (retour à la vie et reconstruction personnelle) et le projet collectif (reconstruction du pays et sentiment d’insertion dans une dynamique globale) s’articulèrent-ils à ce moment de survenue de l’âge adulte ? Quels rapports entretinrent-ils ? Y eut-il résonance ? Heurts ?

Telles sont les questions qui sous-tendent les réflexions qui suivent. Elles prennent appui sur les nombreux entretiens que j’ai eus avec des « jeunes d’alors », aujourd’hui grands-parents, dans le cadre de la préparation du livre Survivre, les Enfants dans la Shoah2.

Ces entretiens ne constituent pas ce que les sociologues définissent comme « échantillon représentatif » ; cependant, leur nombre et leur diversité m’ont paru suffisamment significatifs pour proposer quelques pistes de réflexion.

Celles-ci pourraient éclairer et compléter certaines notions comme la résilience, décrite en particulier (en relation avec la notion de retour) par Boris Cyrulnik dans Je me souviens3. Elles pourraient nous aider à mieux comprendre quel fut

France, collection Histoire, juin 2011.

l’impact du « lieu de retour », en tant qu’élément ethno-social, dans la vie retrouvée de ces enfants qui ont survécu à la Shoah.

Le groupe des personnes que j’ai interrogées partage un ensemble de références communes qui, malgré les différences individuelles, lui confère une cohérence interne : la région d’origine (Europe de l’Est), l’âge au début du conflit (entre 10 et 13 ans) et pour la plupart, le yiddish comme langue identitaire, et entre 1945 et 1948, l’arrivée en « Palestine/Israël » à l’âge de l’adolescence.

De plus, à la fin du conflit, tous ces jeunes étaient orphelins, ou du moins le croyaient-ils : un d’entre eux a retrouvé en effet la trace de sa mère – rescapée du camp de Stutthof – grâce aux organismes de recherche mis en place au lendemain de la guerre.

Ces « particularités » ont eu une profonde influence sur leur démarche une fois qu’ils ont été « libres ». Adolescents, se qualifiant eux-mêmes de « sauvageons », ils avaient à réapprendre la convivialité sociale dont ils avaient été dépouillés pendant leurs années d’adolescence « volée » (expression de Stanislas Tomkiewicz4 reprise par de nombreux témoins5). Dans la mesure où tous, sans exception, avaient été des miraculés de la dernière heure (typhus, tuberculose ou maladies associées à une sous-alimentation prolongée), le premier acte qui suivit leur convalescence fut de tenter le retour là où, pour la dernière fois, ils avaient le souvenir que s’était déroulée leur vie ordinaire, c est-à-dire leur enfance.

Paris, Calmann-Lévy, 1999

Ida Grynspan qui dit : « je n’ai jamais eu quinze ans… on m’a volé une partie de mon adolescence » dans Karine Habif, Le Jour d’après, éd. Patrick Banon Paris 1955, p. 111.

Ce qui les attendait était une triple destruction : topographique, individuelle et collective.

« Puis, pour nous toutes, l’urgent fut ensuite de retourner à la maison ! Mais ce n’était pas si facile. Les lignes étaient coupées, les trains bondés, les prisonniers sur les routes. De train en train, nous avons atteint Bratislava, puis, grâce aux Joint6, nous sommes arrivés à Budapest. Là, on nous a mis dans un foyer pour réfugiés. J’avais toujours l’espoir que quelqu’un de ma famille serait vivant. De tous ceux qui furent déportés j’étais la seule survivante. Assassinés : mon père, ma mère, Elie mon grand frère, David, Yehuda, Jérémie mes petits frères et assassinées aussi mes deux jeunes sœurs, Rachel et Esther. La plupart de mes cousins avaient subi le même sort. De mon âge, personne n’avait survécu ».

« Le retour à Khust fut bref. Notre maison était occupée par une autre famille ; mais surtout le bruit circulait que les Soviétiques allaient fermer les frontières et que nous serions coincés dans une souricière.7 » Ce sont des témoignages de ce type qui reviennent, avec quelques variantes, dans tous les entretiens. Le lieu est dévasté, le tissu familial anéanti, la langue disparue et l’environnement social franchement hostile, voire dangereux. En d’autres termes, le «lieu du retour n’est qu’un lieu de non-retour » qui ravive le trauma et accentue l’immensité de la perte.

François Mauriac écrivait en évoquant sa ville natale de Bordeaux : « Impossible de revivre dans cette ville ; toutes les rues sont bloquées par mes chagrins d’enfant, par les souvenirs de mes joies

pires que ceux de mes tristesses8 ». On imagine sans peine l’ampleur de « l’impossible » qui a dû étreindre les jeunes survivants dans leur quête d’une éventuelle passerelle, jetée « par-dessus » le gouffre (iberleiben), dans lequel on les avait plongés, et qui les rattacherait à la vie d’avant, c est-àdire à la vie tout court. Cette quête était, par nature, irrémédiablement vouée à l’échec. Le gouffre – la Shoah – était au-delà du génocide9. C’était l’engloutissement d’un monde. Ils n’étaient donc pas seulement orphelins de leur famille, ils étaient les survivants d’un continent englouti.

En Europe de l’Ouest, les rescapés purent le plus souvent « rentrer à la maison ». Non que le retour fût festif, la maison était vide et l’incompréhension généralisée ; mais, pour prendre l’exemple de la France, malgré la douleur, un certain avenir était envisageable.

« Une seule visite au bureau de Pologne, où brillaient les mêmes regards chargés de haine qu’autrefois, suffit à nous persuader que rien n’avait changé… et à nous dissuader définitivement de retourner chez nous » se souvient Adam Wexler, à Vienne, en 194510. Ida Grynspan, déportée de France, confie à Karine Habif11 :

par Lemkin, juriste juif de Varsovie réfugié aux Etats Unis pendant la Seconde guerre mondiale. Le terme fut employé pour la première fois lors du procès des crimi- nels nazis à Nuremberg en 1946. Il fut officiellement entériné comme concept de droit international par la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948 par les 58 membres qui composaient alors l’As- semblée générale de L’Organisation des Nations Unies.

Paris, L’Harmattan, 2004.

« Je crois qu’il y a deux sortes de déportés. Il y a le déporté qui rentre 12 et a la chance de retrouver sa famille : il se refait, il s’adapte. Et puis il y le déporté qui rentre sans famille… Ce dont j’ai souffert… c’est que tout le monde était heureux… et puis je me suis retrouvée, comme ça, sans pouvoir partager la joie du retour… ». Ida décrit avec justesse les sentiments qui furent, pour beaucoup, ceux du retour en France, elle les évoque comme se produisant dans un processus de retour considéré comme « allant de soi ».

La plupart des jeunes dont Survivre retrace le parcours furent privés de cette option. Quels qu’aient été leurs parcours de reconstruction personnelle au fil des années, ils ont été tous affectés par ce paramètre du non-retour, perçu pour chacun d’entre eux comme une donnée inéluctable.

Cette adolescence, improbable cadeau de circonstances, de volonté personnelle et de hasard, ces jeunes survivants doivent non seulement en découvrir les marques, mais en inventer les modes d’être. L’essentiel, après le constat de rupture, sera de se tourner vers l’avenir, indispensable comme projet de survie.

« Il me faudra toujours aller de l’avant, ne jamais pleurer, jamais me plaindre, ne pas me retourner. » « Ça a été jusqu’à présent ma stratégie de survie, comme tous ceux qui enclenchent un processus de résilience13 ».

Il y eut ceux qui optèrent pour un ailleurs radical : puisque le retour était exclu, autant s’en défaire de façon chirurgicale. Le Canada, les États- Unis, l’Australie écartaient l’idée même de retour.

Là-bas devenait synonyme d’une magnifique page sur laquelle, dans une nouvelle langue, sur

un nouveau continent, dans une nouvelle société, on pourrait écrire un avenir sans passé. Qu’au fil du temps ce bel optimisme ait été fortement altéré n’entre pas dans cadre de nos réflexions. Mais que cette démarche ait indubitablement constitué une des issues pour surmonter le trauma de l’absolu « non-retour » doit être mentionné.

Pourquoi ceux qui choisirent de partir pour Israël furent-ils nombreux ? Les réponses sont diverses. Pour certains, c’était la continuation naturelle d’une formation sioniste d’avant la catastrophe ; pour d’autres, il y avait l’existence d’un parent proche ou lointain installé en Palestine mandataire entre les deux guerres ; pour d’autres encore, la fin d’une errance était liée au sentiment – moins idéologique que culturel – que le seul « foyer » possible était désormais « le pays des Juifs », et parfois, enfin, il y eut les hasards d’une rencontre.

« Des rumeurs circulaient. [Pour ceux qui s’y intéressaient] le plus sûr moyen d’acquérir la nationalité américaine, disait-on, était de s’engager dans l’armée US qui recrutait pour aller combattre au Japon. Un jour, un homme surgit dans le camp : grand, beau, des cheveux clairs, une peau bronzée, un sourire radieux, portant un bel uniforme britannique avec l’insigne de la Jewish Brigade.

L’apparition nous cloua sur place. C’était un soldat d’Eretz Israël, un Juif comme nous, mais qui ne nous ressemblait pas.14 » Quelle fut alors la situation de ceux qui avaient décidé de retourner dans ce qui était alors la Palestine mandataire ? Tout d’abord, une partie d’entre eux se retrouva, une fois encore, derrière les barbelés avant même d’avoir pu mettre le pied

dans leur nouveau « foyer15 ». Ils durent attendre à Chypre la proclamation de l’indépendance de l’État d’Israël. Cette attente, bien que restée très présente dans les souvenirs des personnes interrogées, ne semble pas avoir eu un impact significatif sur la manière dont elles rendent compte, aujourd’hui, de leurs premières années d’installation. Peut-être parce que le temps passé à Chypre reste inscrit dans leur mémoire comme un maillon dans le chaînon des topographies du provisoire, il sert pour plusieurs d’entre elles à raviver, par contraste, le sentiment de bonheur qui fut le leur lorsqu’elles abordèrent – enfin – les côtes d’Israël à Haïfa.

Que devinrent, après leur arrivée en Israël, la vingtaine de personnes qui ont bien voulu me confier leur histoire ? Tous retraités aujourd’hui, ils furent les « Monsieur et Madame tout le monde » qui contribuèrent à la construction du nouvel État : membres de kibboutz, employés de bureau, ingénieurs, fonctionnaires ou enseignants, chef de service dans un hôpital, une couturière, un artiste devenu professeur de lithographie. Leur groupe forme une sorte de panorama assez fidèle des composantes ordinaires de la société israélienne. N’y figurent que peu ou pas de femmes au foyer ; les « kiboutzniks » y sont par contre surreprésentés puisqu’ils constituent un tiers environ des personnes interrogées. Mais cette proportion, si elle ne reflète pas la carte démographique d’Israël16, rend compte cependant de l’importance

hébreu « Bayt » lui-même assez proche des expressions anglaise « home » (Déclaration Balfour) et allemand « Heimat ». En français, le mot « maison » ne lui cor- respond que dans l’expression « revenir à la maison ».

kibboutz – toutes tendances réunies – constituaient environ 7 % de la population totale d’Israël.

des kibboutz comme structure d’accueil dans les années formatrices de l’État17.

À quelques exceptions près, chacun d’entre eux a une mémoire difficile des premiers temps dans le lieu du retour. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il semble que l’accueil dans les foyers/internats de l’Agence Juive ait généré des souvenirs plus négatifs que celui des kibboutz, même pour les personnes qui n’y restèrent pas par la suite.

On peut faire l’hypothèse que, dans les kibboutz, plusieurs facteurs ont eu un rôle positif dans l’élaboration de cette mémoire. D’une part, il y avait une impression de stabilité, après les errances de l’après-guerre, qui ne se retrouvait pas nécessairement dans les difficultés d’adaptation à la vie urbaine ; d’autre part, il y avait un sentiment fort de retour du sens donné à la vie, sous l’influence du credo de l’idéologie pionnière. Le collectif et la reconstruction d’un pays tout entier, occupé à re-naître, faisait écho à l’impératif de renaissance – en tant qu’individus – qui habitait en général les jeunes rescapés de la Shoah. Le collectif joua aussi un autre rôle : il réduisait la différence, omniprésente en ville, entre ceux qui avaient une famille et les autres. Le kibboutz était cette famille. Que ces principes soient intériorisés (pour les anciens des mouvements de jeunesse sioniste) ou regardés avec scepticisme, ils jouèrent dans la plupart des cas un rôle fort dans la première période de l’arrivée en Israël. Ce n’est que plus tard, lorsque ces mêmes jeunes deviendront à leur tour parents, que le collectif sera vécu de façon contraignante et même négative. S’ajoutait aussi une considération matérielle : aussi démunis

jusque dans les années 1960, avaient été pris en charge par la branche « Jeunes » de l’Agence juive, l’Alyat Hanoar (immigration des jeunes).

que fussent économiquement les kibboutz dans les années cinquante, leur système garantissait à chacun un toit et un couvert, modestes mais assurés. En revanche, certains des survivants arrivés « en individuel », comme le peintre Yehuda Bacon, se souviennent d’avoir eu « presque aussi faim » que dans certaines des années de guerre.

Pour Yehuda Bacon, cette difficulté fut compensée par le fait qu’il lui avait été possible, grâce à certaines solidarités, de réaliser son rêve : être admis à Bezalel, l’équivalent de l’école des Beaux Arts, à Jérusalem.

Pour les personnes s’étant installées en ville, la période de vie active est généralement relatée de manière assez brève, comme pour souligner l’accès acquis à la normalité. Ce qui est mis en exergue dans le récit mémoriel, ce sont les débuts et la période actuelle, celle de la parole libérée et du bilan.

Dans les témoignages, on trouve également – surtout dans la mémoire des premières années suivant l’arrivée – la trace de blessures encore vives aujourd’hui. Celles relatives en particulier liées à l’attitude du Yishouv18 qui voyait dans les nouveaux arrivants des représentants d’un monde dont on voulait à tout prix se démarquer. Dans ce domaine les kibboutz ne firent pas exception.

Comment faut-il, aujourd’hui, décoder ces souvenirs ?

Les réponses – plurielles – renvoient à la question du non-retour ou plutôt à la perception qu’ont pu en avoir les survivants non plus dans l’immédiateté du trauma mais au fil de leur parcours de

organisée en Palestine mandataire avant l’indépen- dance d’Israël. Par extension, le mot désigne la com- munauté des Juifs installés depuis la fin du XIXe siècle, les anciens, considérés d’une certaine manière comme les « Founding Fathers » du Mayflower aux Etats-Unis

vie. Le « non-retour » étant intimement associé au trauma, sa mémoire participe d’une mémoire traumatique (la Shoah ou Hurban) amplifiée de ce point d’orgue paroxystique, la double déchirure.

Sous le vocable de « retour à la vie » ce qui va se mettre en place, est non seulement la déchirure du vécu de la Shoah elle-même, mais encore celle du retour au rien, fragment insécable du tissu intime et social de chacun. Selon Boris Cyrulnik « Sur le coup on souffre, on est hébété, on a peur, on n’a pas peur, on se défend, on se débat comme on peut.

Mais dans l’après-coup, quand la représentation est possible, quand le milieu familial ou culturel permet de faire ce travail de représentation ; on cherche alors des mots, on tente de convaincre, on élabore des stratégies psychologiques pour que le trauma ne revienne plus.19 »

En Israël, malgré les immenses difficultés liées à l’élaboration des stratégies de résilience des personnes que j’ai écoutées, on peut dire que se dégagent deux tendances. La majorité évoque ces difficultés comme faisant partie du « prix à payer ». Dans leur cas, le « retour à la vie » individuel et le « retour en Israël », aussi imparfaits soient-ils, en s’articulant mutuellement, ont permis à la « chaîne brisée » de reprendre forme. Pour une minorité, la reconstruction n’est que la façade trompeuse d’un édifice à jamais lézardé. Cependant ces personnes ne pensent pas qu’ailleurs, elles auraient pu faire mieux.

Tous ont voulu conclure leur récit sur des accents positifs. Trois hypothèses peuvent permettre d’interpréter cette attitude : l’âge actuel des interviewés, tous grands-parents (et parfois

arrière-grands-parents), l’acte de parole qui a fait œuvre de leur récit, et enfin le fait d’avoir, au moment de l’adolescence, été associés à la renaissance, sur « Le Lieu du Retour », du peuple juif, alors qu’ils avaient été les témoins de sa tentative d’anéantissement..

Leur statut de « source des générations futures » leur permet une réappropriation du temps et une réinscription dans une continuité reconquise : « En souriant à mon deuxième arrièrepetit-fils je mêle dans la chaîne de la vie, l’histoire de notre famille décimée, la chance d’avoir survécu et l’espoir que son avenir sera, lui, placé sous le signe de la Paix.20 » La mise en récit à travers la parole ne permet pas seulement de se distancer et, en communiquant, « de ne plus être seul avec son fracas intérieur, sa blessure invraisemblable ». Elle est de fait une recréation, celle d’un véritable lieu d’une mémoire de substitution, retour enfin rendu possible parce que « dédié ». C’est l’une des fonctions du témoignage, rarement étudiée. Destinée aux enfants, aux autres, à l’avenir, elle permet au locuteur, parce qu’elle fait sens, de se réapproprier autrement les lieux qui ne sont plus.

Si les deux premiers éléments ne sont pas nécessairement l’apanage des rescapés vivant en Israël, le troisième les distingue sans aucun doute de ceux de leurs semblables ayant fait d’autres choix. Le sentiment profond, même lorsqu’il est accompagné de critiques, d’avoir fait œuvre de bâtisseurs, semble avoir contribué à renouer de manière acceptable les fils brisés du non-retour.


  1. Pour la Pologne, on estime à moins de dix mille (sur
  2. Survivre les enfants dans la Shoah, Ed. Ouest-
  3. Boris Cyrulnik, Je me souviens, Paris, Odile Jacob,
  4. Voir Stanislas Tomkiewicz, L’adolescence volée,
  5. Voir en particulier l’entretien de Karine Habif avec
  6. Comité international d’aide aux Juifs, américain.
  7. Témoignage de Ruth Ben Moshe, Survivre, p 105.
  8. Cité par Boris Cyrulnik, Je me souviens, op. cit.
  9. La définition du mot génocide fut créée en 1943
  10. Adam Wexler, J’étais cet enfant juif polonais,
  11. Karine Habif, Le jour d’après, Paris éd. Patrick
  12. C’est nous qui soulignons.
  13. Boris Cyrulnik, op. cit., p 49.
  14. Adam Wexler, op cit., p. 283.
  15. J’emploie le mot foyer pour transcrire le mot
  16. Au moment où ils étaient le plus populaires, les
  17. La majorité des adolescents arrivant en Israël
  18. Yishouv est le vocable désignant la communauté
  19. Boris Cyrulnik, op. cit., p.
  20. Survivre, op cit. p. 111.
  21. (c’est moi qui sou-
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