RETISSER LE LIEN ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS. « Les disparus » de Daniel Mendelsohn, Flammarion, 2007 Daniel Oppenheim et Hélène Oppenheim-Gluckman Juif américain, dont les grands-parents sont venus de Pologne, Daniel Mendelsohn a été troublé depuis sa petite enfance par des réactions étranges et inadaptées de son grand-père ainsi que par l’insistance de ses proches à lui trouver une ressemblance physique avec un de ses grandsoncles. Ce dernier avait quitté les États-Unis avant la Seconde Guerre mondiale pour retourner dans la ville de Pologne où sa famille avait vécu pendant des siècles. Il y fut exterminé avec sa femme et ses enfants. N’obtenant que des informations partielles sur les circonstances de leur disparition, il entreprend des recherches qui l’ont conduit bien au-delà de ce qu’il avait imaginé. La vérité qu’il poursuivait, pour sa famille aussi, ne cessait de reculer et sa quête d’évoluer. À la question initiale – comment sont-ils morts ? –, bien d’autres se sont ajoutées : pourquoi est-il retourné en Pologne ?
Pourquoi ses frères n’ont-ils pu le faire revenir aux États-Unis ? Qui étaient ses filles, et sa femme, et lui-même ? Pourquoi les voisins ne les ont-ils pas protégés et, pour beaucoup, ont contribué à l’extermination des Juifs de la ville ?
Les témoins que Daniel Mendelsohn était si heureux d’avoir enfin trouvés se révélaient souvent des colporteurs de rumeurs, même quand ils étaient sincèrement persuadés d’avoir été présents sur les lieux du drame. Les récits qu’ils avaient reconstitués les avaient aidés à supporter la mémoire fragmentaire des événements terribles dont ils avaient été si proches et pourtant si loin à cause de la frontière radicale qui sépare ceux qui vont mourir de ceux qui continueront de vivre.
Ces témoins étaient bien souvent contredits par d’autres, et chaque témoignage, y compris celui qui se révélait erroné, contribuait à construire une image plus complexe de ce grand-oncle et poussait Daniel Mendelsohn plus avant, vers un but qu’il ne pouvait définir mais qu’il savait, sans aucune hésitation, ne pas encore avoir atteint.
Sa question initiale était progressivement remplacée par un questionnement opaque et complexe.
Poussé par une exigence qu’il ne comprenait pas toujours mais à laquelle il ne se refusait pas, il avançait et en était profondément transformé.
D’autres questions surgissaient : qu’ai-je de commun avec mon grand-oncle, au-delà de notre ressemblance physique ? Pourquoi ma famille a-telle insisté sur elle comme s’il fallait que je fasse exister, même dans l’illusion, la personne dont elle gardait la culpabilité d’un oncle ? Qui est-il pour moi, et qui suis-je pour ma famille ? Quel est le sens de ce qui s’est passé, en Pologne pour lui et aux États-Unis pour ses proches ? Il ne suffisait plus de dire qu’ils avaient été victimes de la barbarie nazie, il lui fallait aussi s’interroger sur la rivalité fraternelle entre son grand-père adoré et son grand-oncle, dont la responsabilité d’incarner l’image lui avait été attribuée, et sur ses terribles conséquences.
Il avançait dans deux directions opposées, indissociables : vers la scène du massacre et vers sa famille. La banale rivalité fraternelle entre son grand-père et son grand-oncle avait eu, à cause de la Shoah, des conséquences tragiques.
Les frères pouvaient-ils les anticiper ? Non. En étaient-ils moins coupables ? Il percevait bien que sa relation à son propre frère comportait une
semblable rivalité. La pensée qu’elle pourrait avoir de semblables conséquences le terrifiait. Il chercha l’apaisement dans un passé mythique : cette rivalité, aussi ancienne que l’humanité est présente en tout homme et il est illusoire de vouloir l’extirper ou de s’en considérer indemne.
Quelle exigence l’a poussé dans cette quête ? Sans doute celle de connaître et comprendre l’histoire de sa famille, d’y trouver sa juste place, entre passé et présent, entre événements exceptionnels et relations familiales banales et, en fin de compte, d’assumer ce qui lui a été transmis et ce qu’à son tour il transmettra. La quête qu’il a menée a ressemblé au travail de l’interprétation du rêve que fait avec son patient le psychanalyste : poussé à l’extrême, le désir de savoir risquait d’arriver à une arborescence infinie de questions-réponses, d’hypothèses et de certitudes, dans laquelle la question originelle se perdait1. L’attirance vers ce gouffre peut être un moteur encore plus puissant que le désir de connaître la vérité historique.
Pulsions de vie et de mort y sont intriquées, et la quête fascinée peut, à tout moment, basculer dangereusement vers la déliaison et la dispersion, vers la folie et la mort. Il faut savoir garder le cap : rester disponible à toute surprise, toute information, mais pas sans limite, se déprendre de la question initiale mais ne pas l’oublier, pas plus que le présent, faute de quoi seul le passé mythique imposerait sa loi. Cette quête ne doit pas non plus oublier la préoccupation de l’avenir, et il faut faire confiance à sa venue et à sa valeur.
Yitskhok Katzenelson, mort à Auschwitz, le criait : « Le commencement n’est pas tout, je veux savoir la fin »2. Pour l’imaginer, s’y préparer ou
en empêcher la venue, la connaissance suffisante de son histoire, individuelle ou collective, et de son mal-être, apparaît certes nécessaire. Mais il n’y a pas d’origine unique, du mal-être ou de l’histoire, seulement un entrelacs d’éléments de valeurs diverses qui ne produisent leurs effets que dans leurs relations. Il faut savoir mettre un coup d’arrêt à la quête et dire : « j’en sais assez pour construire le récit que je reconnais être mon histoire et celle de ma famille. Il me convient et je puis sans mal-être ni trahison le transmettre à mes descendants ou à mes contemporains ».
Daniel Mendelsohn découvre enfin le lieu exact du meurtre : dans un champ, semblable à tous les autres, où la nature a repris ses droits. Entre les deux branches de l’arbre qui y a poussé, il pose le caillou que les Juifs, suivant la tradition, déposent sur les tombes. Double hommage rendu à ceux avec lesquels il a voulu retisser les liens brisés : « je sais où vous êtes morts et je vous ai réintégrés dans mon histoire et dans notre famille. Je vous ai retrouvés, je vous ai rendu votre place et votre consistance humaine, et vous m’avez transformé.
Je ne me sens plus coupable ni en dette envers vous. Nous sommes quittes, égaux. » Ce n’est pas ce savoir seul, accepté comme suffisante vérité, qui clôt le voyage mais aussi ce qui retisse le lien entre les vivants et les morts, entre lui-même et son histoire, ainsi que l’acceptation lucide de ne pas en savoir plus. Il est bon que les morts comme les vivants gardent leur part d’opacité.