PRIMO LEVI : LA TRÈVE, UN IMPOSSIBLE RETOUR ?
Anny Dayan Rosenman La Trêve est un livre étrange et fort, celui sans doute où se déploie le plus largement la palette d’écriture de Primo Levi, de la plus sombre à la plus enjouée, cernant au plus près les sentiments contradictoires ressentis au lendemain de la libération : une joie timide devant la liberté, « l’improbable, l’impossible liberté, si éloignée d’Auschwitz que nous ne la voyons qu’en rêve », écrit-il, mais aussi une sourde angoisse, la conscience du caractère destructeur, irréparable, « indélébile » de « l’offense » subie.
La Trêve1 est le récit d’un double retour. À leur sortie d’Auschwitz, c’est le retour vers leur patrie d’un groupe d’Italiens, en un itinéraire improbable qui les fait passer par la Biélorussie, l’Ukraine la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne, la Moldavie pour rejoindre leurs foyers. Une odyssée semée de rebondissements cocasses, de rencontres, de déviations, d’arrêts, de tours et de détours en fonction des voies ferrées détruites ou réparées, au gré des décisions incompréhensibles de fonctionnaires russes imprévoyants ou oublieux. Une trajectoire où il ne faut chercher aucune logique et où va s’exprimer ce que Primo Levi décrit comme « la rude bonté des Russes ». Mais le livre nous raconte aussi un autre retour, incertain, douloureux, le retour vers la vie de prisonniers qui furent confrontés au règne de la mort, la mort des autres, la leur propre, et au règne du Mal. Et en effet, que peut vouloir dire
revenir dans le monde des hommes, revenir à soi, quand on est passé par l’épreuve destructrice des camps ? Quand on a vu ce que l’on n’aurait jamais dû voir, et qu’on a éprouvé avec autant de douleur, la honte d’être un homme ? Peut-on dans l’élan, l’espoir de ce retour, désapprendre la mortelle leçon du camp ? Ou au moins tenter de le faire ? Je reviens d’au-delà de la connaissance. Il faut main- tenant désapprendre. Je vois bien qu’autrement je ne pourrais plus vivre2, écrivait Charlotte Delbo.
Le lecteur comprend alors que ce voyage interminable, ces semaines de circulation incohérente et surréaliste, sont bien, en effet, une parenthèse de disponibilité infinie3 qui aménage un espace nécessaire entre le monde de la mort et celui de la vie. C’est une trêve, qui permettra peut-être d’assumer à nouveau le poids empoisonné de la mémoire et le dur métier de vivre.
Et la force de la prose de Primo Levi réside en ceci qu’elle est capable de montrer comment se combattent désormais chez ces survivants encore stupéfiés, l’attente « d’un monde de justice », un espoir fragile mais tenace dans la vie à venir, car « la vie recommençait à couler, tumultueuse4 », et la sourde angoisse de l’irréparable.
Arrêt sur image La Trêve s’ouvre exactement au moment où se clôt Si c’est un homme, à l’intérieur du camp, dans un univers gelé, dévasté. Deux hommes, le
narrateur et son ami Charles, transportent vers la fosse commune le cadavre d’un de leurs compagnons, Somogy, mort pendant la nuit, tandis qu’arrivent devant le camp les premiers soldats russes.
Les Russes arrivèrent alors que Charles et moi étions en train de transporter Somogy à quelque distance de là. Il était très léger.
Nous renversâmes le brancard sur la neige grise. Charles ôta son calot, je regrettai de ne pas en avoir un.
Comme en un prodigieux arrêt sur image, La Trève s’ouvre sur cette même séquence, sur ces mêmes protagonistes et sur cette arrivée :
La première patrouille russe arriva en vue du camp vers midi, le 27 janvier 1945.
Charles et moi la découvrîmes avant les autres ; nous transportions à la fosse commune le corps de Somogy, le premier mort de notre chambrée. Nous renversâmes la civière sur la neige souillée car la fosse commune était pleine et l’on ne donnait pas d’autre sépulture. Charles enleva son bonnet pour saluer les vivants et les morts5.
La seconde évocation de ce moment, écrite en des termes presque similaires à ceux du premier récit, laisse cependant comprendre que le temps a passé. Dans cette seconde version, le narrateur a introduit la date de la libération, celle du 27 janvier 1945, comme une date désormais historique. Il a rétabli une chronologie disparue dans le temps mortel et disloqué du camp. Il a éprouvé le besoin d’expliquer ce qui était alors de l’ordre de l’évidence, pourquoi la civière est simplement renversée : « la fosse commune était pleine et on ne donnait pas d’autre sépulture6 », écrit-il. De
même, il précise que Charles enlève son bonnet, pour saluer les vivants et les morts, et le salut aux morts présent dans le second texte est là aussi pour témoigner que l’on est sorti de la mortelle indifférence ressentie dans le camp7. Enfin, la neige n’est pas grise comme dans la version précédente, elle est décrite comme étant souillée, première occurrence du thème de la souillure qui, on le verra, traverse l’œuvre.
Si dans La Trêve est évoquée la première rencontre entre libérés et libérateurs, c’est sous le signe d’une rencontre ratée. Il s’agit de quatre jeunes soldats russes à cheval, et ces « quatre messagers de paix aux visages rudes et puérils », restent comme pétrifiés par ce qu’ils voient, jetant des regards « pleins d’un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués » et sur les survivants. Aucune joie, aucune effusion. « Ils ne nous saluaient pas, ne nous souriaient pas », écrit Primo Levi. Deux mondes se rencontrent, mais libérateurs et libérés ne semblent pouvoir partager qu’un sentiment de honte devant le mal que « l’homme fait à l’homme ». Premier épisode de cette difficile rencontre qui ne cessera de se rejouer entre le témoin et celui qui n’a pas vécu sa mortelle expérience.
Les limbes Dans les jours qui suivent la libération, tandis que des milliers de détenus continuent de mourir, les survivants, timidement, tentent de s’inscrire dans le flux de la vie.
Pour le détenu qui a été soumis aux coups et à l’interminable torture de la faim, de la soif, du froid, son propre corps est devenu un ennemi
autant qu’un allié. Et lorsque la lutte pour la survie se relâche, ce corps est en proie à « mille douleurs », comme s’il ne trouvait plus la force de se défendre contre « la fatigue et la maladie » qui l’assaillent « comme des bêtes féroces »8, ou comme s’il était désormais en position de « se rebeller ouvertement ». Ainsi, pour Primo Levi, avant et après la libération, vont se succéder une scarlatine, une pleurite, une faiblesse qui pendant des jours et des jours le rend entièrement dépendant de ses voisins de chambrée, puis chaque nuit, pendant des mois, des accès d’une fièvre intense.
Dans ce processus de réintégration, de réconciliation avec son corps, se fait sentir l’importance d’une présence féminine salvatrice et maternelle.
Et un moment important dans La Trêve est le moment du bain donné par les infirmières russes, qui prennent les malades entre leurs bras robustes, les savonnent, les rincent, les frottent, les essuient de la tête aux pieds en un rituel rudement maternel. Un peu plus tard, c’est une autre infirmière russe, Marja Fjodorovna Prima qui donnera au narrateur les rations de glucose qui lui sont nécessaires. Dans tous les cas, cette attention et cette compassion féminine redonnent à ces hommes blessés accès à l’humanité d’un corps qui était comme « déshabité ». Les survivants ont été transportés sur un chariot de fortune de leur camp, Buna-Monowitz, au camp principal d’Auschwitz, qui est comparé par le narrateur à une « immense métropole ». Et c’est là qu’ils reçoivent ce premier bain, certes nécessaire, mais dont Primo Levi perçoit très vite la dimension symbolique, comme s’il s’agissait
de les laver de leur expérience9. Avec la répétition du verbe laver, le thème de la purification revient comme une obsession dans le texte. Le narrateur parle de ce désir profond et grave qui les assaille dès les premières heures de la libération : « Nous aurions voulu laver nos consciences de la laideur qui y régnait10 ». Un peu plus loin, il évoque Frau Vita, jeune veuve de Trieste qui, « profondément ulcérée par tout ce qu’elle avait vu et subi en une année de camp » et pendant les derniers jours « où on l’avait préposée au transport des cadavres », essaie d’exorciser les images qui la hantent. Elle tente de « s’en laver » en se lançant dans une activité tumultueuse : « elle frottait le sol et les carreaux avec une fureur sauvage, rinçait bruyamment verres et gamelles11 ». Une question est posée avec angoisse, donnant sens à ces rituels : le vécu à venir sera-t-il assez bon pour lutter contre la mémoire de l’offense ? Il semble que déjà, se dessine le pressentiment que « rien ne pouvait arriver d’assez bon et d’assez pur pour effacer » ce passé.
Après « un dernier grand coup de faux » où les malades les plus atteints expirent, ceux qui sont restés en vie comprennent qu’ils vont sans doute survivre. Primo Levi, convalescent, se retrouve dans une chambrée de vingt personnes où chacun, à sa manière, tente de reprendre pied dans l’existence. Et il analyse de façon remarquable ce qui se passe dans des consciences sur lesquelles se relâche la féroce tyrannie de la lutte pour la vie. Très vite, il s’attache à décrire les enfants survivants et les réactions des adultes face aux enfants. Car c’est bien autour de la mort et de la souffrance des enfants que se concentrent les
aspects les plus insupportables de la folie génocidaire. Et les enfants et les adolescents évoqués en des pages denses et terribles, présentent tous les stigmates visibles et invisibles de ce qu’ils ont vécu et de ce qu’on leur a infligé.
Il y a Peter Pavel, un bel enfant, blond et robuste, au visage impassible qui s’occupe de luimême, de son corps, de sa nourriture, qui n’attend rien de personne et ne donne rien à personne. Un enfant qui semble désormais sans affect et sans désir de communication.
Il y a Kleine Kiepura, un adolescent qui, à douze ans fut le protégé du Lager Kapo et la mascotte de Buna Monowitz. Même si le mot n’est pas prononcé, il s’agit d’un piepel, ce personnage que les rescapés évoquent avec tant de douleur et de réticence, un enfant abimé, perverti par son protecteur et par le système du camp, ayant absorbé « le poison d’Auschwitz », trop jeune pour pouvoir y résister ou s’en défaire. Kleine Kiepura exprime tout au long des nuits la nostalgie du monde du camp, le seul qu’il ait connu. Pour les autres malades, qui l’entendent chanter et siffler les marches du camp, vociférer en allemand, donner des ordres dans l’argot d’Auschwitz, son seul langage, il représente quelque chose d’insupportable. Pour eux, « faibles, malades mais pleins de la joie timide et inquiète de la liberté retrouvée12 », il est comme la mémoire souillée de ce qu’ils auraient voulu à jamais évacuer.
Il faudrait s’arrêter un moment sur la symbolique des noms et des prénoms chez Primo Levi.
Le nom de Kleine Kiepura associe un adjectif, kleine, qui veut dire petit et Kiepura, un nom de famille polonais mais qui ne peut que rappeler le mot de Kapara, la victime expiatoire. Et pour cet enfant fracassé, dont l’être est parti en Kapara dans l’horreur quotidienne du camp, ses
voisins ne peuvent éprouver qu’« une pitié hostile », un mélange de compassion et d’horreur. Il est comme la voix réverbérée d’Auschwitz. Ils attendent qu’il disparaisse, qu’il s’éloigne, tel, un bouc émissaire. « Sa présence blessait comme celle d’un cadavre13. » Les mots utilisés par Primo Levi sont très violents, inséparables de l’idée de souillure et d’impureté. Y a-t-il une restauration, une réhabilitation possible ? De façon voilée mais significative les termes utilisés pour décrire le lieu empruntent au vocabulaire religieux. L’espace de la chambrée est qualifié de « limbes ». Il y règne, nous dit-on, une « atmosphère de purgatoire pleine d’espoir et de pitié ». Il y a un autre enfant sur lequel se concentre l’attention de la chambrée. Primo Levi évoque sa « présence obsédante, impérieuse et fatale ». De tous ceux qui l’entourent, Hurbinek est « le plus petit, le plus désarmé, le plus innocent ». C’est un enfant d’Auschwitz, un enfant de la mort, qui n’apprit jamais à parler, à marcher et dont la souffrance silencieuse, l’acharnement à rejoindre le monde des hommes, laisse le lecteur inconsolable.
Comment, là aussi, ne pas entendre résonner dans le nom de l’enfant, le nom de la catastrophe, le Hurban, nom que les locuteurs de langue yiddish donnaient à leur propre destruction ?
Hurbinek est la victime parmi les victimes, l’essence de leur condition et l’image même du mal qui leur a été fait. Il pose autour de lui « un regard sauvage et humain, un regard d’adulte qui jugeait ». Un regard qu’aucun des adultes n’arrive à soutenir, « tant il était chargé de force et de douleur14 ».
Ce passage a souvent été commenté15 et le personnage de Hurbinek, l’infans sans paroles, a souvent été convoqué, invoqué. Sa souffrance anonyme et silencieuse suffirait à donner sens et légitimité à l’entreprise de témoignage, à prouver sa nécessité absolue. « ll ne reste rien de lui. Il témoigne à travers mes paroles » écrit Primo Levi, arrachant l’enfant à la masse anonyme des morts par la force de son écriture et par sa volonté de nomination.
Hurbinek, qui n’a pas appris à parler, émet des sons indistincts mais insistants : « Les jours suivants, nous l’écoutions tous, en silence, anxieux de comprendre.
Et il y avait parmi nous des représentants de toutes les langues d’Europe. Mais le mot d’Hurbinek resta secret16. »
Autour du lit de l’enfant s’exercent ainsi une écoute, une attention, une patience à l’Autre qui vont à l’encontre de toutes les règles apprises au camp. Si Auschwitz est bien le lieu où les liens humains sont brisés, où personne ne parle à personne (par manque de force et d’intérêt), où les tentatives de comprendre sont broyées (« ici il n’y a pas de pourquoi17 ») où les plus faibles sont impitoyablement écrasés puis oubliés, ce qui se joue, modestement dans cette chambrée est un essai de rétablir un monde qui n’obéisse plus aux lois d’Auschwitz. Cette mobilisation autour
de l’enfant le plus faible, cette écoute passionnée des adultes qui se succèdent à son chevet, apparaissent comme une tentative de rétablir l’ordre du monde et des relations humaines perverties par le lager. Autour de l’enfant se joue une pathétique tentative, muette et peut être inconsciente, de restauration presque de rédemption, où chacun tente de retrouver son humanité perdue. Entendre, comprendre le mot d’Hurbinek serait une timide victoire. Mais nous dit le narrateur : « Hurbinek mourut les premiers jours de mars 1945, libre mais non racheté18 ». Expression énigmatique. De quel rachat s’agit-il ? de celui de l’enfant ou de celui de ses compagnons ?
Significativement, l’habitant de la chambrée qui s’occupe le plus de Hurbinek, celui qui « passe ses journées auprès de lui, se montrant avec lui plus maternel que paternel » (ce qui fait œuvre de vie est féminin chez Primo Levi), celui qui le lave, lui donne à manger, s’obstine à lui apprendre à parler, et surtout qui croit entendre un mot que Hurbinek aurait prononcé est le jeune Henek, un jeune hongrois de quinze ans que Primo Levi décrit comme « un produit du camp » : un adolescent aux instincts « paisiblement sanguinaires », un jeune « carnivore vif, sagace, féroce et prudent19 ». Henek, arrivé à Auschwitz à quatorze ans, seul survivant de sa famille, a été nommé Kapo dans le block des enfants. De ce qu’il raconte au narrateur, « quand il y avait des sélections au block des enfants c’était lui qui choisissait20 ».
La rude bonté des Russes Hors de l’enceinte d’Auschwitz et de ses douleurs, commence pour le rescapé une longue aventure. Evoqués avec une tendresse, un
humour, une sympathie qui ne se démentiront pas, les Russes occupent une place privilégiée dans la mémoire de Primo Levi.
Ils sont présentés sous le signe de l’enfance.
Les premiers soldats aperçus le jour de la libération « ont un visage rude et puéril ». Les derniers à accompagner le convoi vers l’Italie sont « des soldats de dix-huit ans, des créatures candides à l’esprit naïf et doux, vifs et insouciants comme des écoliers en vacances21 ». Des soldats qui d’ailleurs passent une grande partie de leur temps à jouer à un jeu qui s’apparente aux billes avec les enfants du convoi.
Primo Levi décrit un peuple généreux, doté d’une forme d’innocence et « d’une faculté homérique de joie et d’abandon », un peuple qui fait preuve « d’une vitalité primordiale », un peuple « vigoureux et épris de vie ». Certaines de ses descriptions s’apparentent à de véritables déclarations d’amour :
Et pourtant sous ces apparences de laisser-aller et d’anarchie, il était aisé de découvrir en eux, dans chacun de ces visages rudes et francs, les hommes valeureux de la Russie ancienne et nouvelle, débonnaires en temps de paix, féroces en temps de guerre, forts d’une discipline intérieure née de la concorde, de l’amour réciproque et de l’amour de la patrie22.
Certes le narrateur ne peut pas ne pas se rendre compte de certaines caractéristiques nationales et de leurs conséquences mais elles sont alors évoquées avec une indulgence sereine. Ainsi il note un amour immodéré pour la vodka, il avoue que « les Russes étaient curieusement sensibles au charme des paperasses », et il évoque à plusieurs
reprises « l’indéchiffrable bureaucratie soviétique ». Il reconnaît qu’il n’y a pas beaucoup de logique dans les actes et les décisions de ses libérateurs, et même qu’ils semblent avoir « le génie de la désorganisation ». Mais cette désorganisation est bienveillante et Levi l’oppose à l’organisation glacée et destructrice qui règne chez les Allemands, de même qu’il oppose ce qu’il pense être une discipline intérieure des Russes « à la discipline mécanique et servile des Allemands ».
De même qu’il oppose le bain russe, un bain « à l’échelle humaine, improvisé et approximatif », au bain infligé à l’entrée dans le camp, « un bain d’humiliation grotesque, démoniaque et rituel ».
En fait les Russes semblent être à ses yeux comme une image inversée des Allemands, une image réparatrice de bonté et de générosité qui aide les rescapés à tenter de croire en l’homme, et participe à leur retour à la vie.
Un talent de conteur Pour décrire la vie à Katowice, à Bogucice, et dans les différents camps de personnes déplacées où il va séjourner, au cœur de l’Europe, puis son long périple de cinq semaines, Primo Levi donne libre cours à sa verve et à son talent de conteur.
Le texte témoigne d’un véritable élan vers la vie et d’un rapport renoué avec la nature après des mois de camp. Marchant pendant des heures dans l’air « merveilleux du matin », le narrateur dit aspirer cet air comme un « médicament ». Il sent frémir dans la terre « des germes de vie23 ».
Il se réjouit de s’allonger au soleil au milieu « de l’herbe haute et vigoureuse ». Il se promène dans les bois à la recherche de fraises et de champignons, obéissant, dit-il, au besoin impérieux de reprendre possession de son corps. Enfin, il sait à nouveau se montrer attentif à la beauté du monde.
En témoigne ce passage magnifique où, évoquant les dernières heures passées à Staryje Doroghi, Primo Levi, le citadin, décrit le chant des bergers : « Pendant notre longue veillée on entendait modulés et ténus, les chants des bergers ; l’un d’eux préludait, un second répondait à des kilomètres, puis un autre et un autre encore de tous les points de l’horizon. C’était comme si la terre même chantait24. »
Dans la tradition du conteur qu’évoquait Walter Benjamin25, il livre les portraits de personnages hauts en couleur et de type humains ciselés avec humour, dont certains sont porteurs d’une forme de sagesse, même s’ils représentent parfois des philosophies de vie contradictoires, comme Mordo Nahum, qui vit comme « un loup solitaire en guerre perpétuelle contre tous » ou comme le rayonnant, le picaresque et chaleureux Cesare, « fils du soleil ».
Ainsi se succèdent en des pages pleines d’entrain et d’une grande précision comique, une série de personnages croqués en quelques lignes : « un coiffeur aux yeux sauvages et hagards qui exerçait son métier avec une violence inconsidérée26 », une responsable du service de la cantine, qui est « une gigantesque walkyrie », capable de renverser d’un revers de main n’importe quel admirateur, « un grand vieillard parcheminé à l’ossature de dinosaure », surnommé le Maure de Vérone et bouillonnant de colère contre le monde entier, « contre le jour quand il faisait jour et
contre la nuit quand il faisait nuit27 », ou encore « un carabinier » conforme à l’image peu flatteuse qu’en ont les Italiens, bien qu’ils soit « à peine obtus ». Sont soulignés leurs traits corporels les plus saillants qui apparentent certains passages à un bestiaire : Marja, l’infirmière russe est semblable à un chat sauvage, Rovi l’administrateur ressemble à une araignée, quant à Mordo le Grec, il est comparé tantôt à « un oiseau nocturne surpris par la lumière tantôt à un poisson vorace hors de son élément naturel ».
Le texte tient tantôt du journal de voyage, tantôt du reportage ethnologique et la description de Stlousk, petit village au sud de Minsk, dessine le laboratoire d’un réjouissant melting-pot : « Il y avait des catholiques, des juifs, des orthodoxes et des musulmans. Il y avait des blancs, des jaunes et différents noirs sous l’uniforme américain ; des Allemands, des Polonais, des Français, des Grecs, des Italiens. Il y avait aussi des Allemands qui se faisaient passer pour Autrichiens, des Autrichiens qui se prétendaient Suisses, des Russes qui se déclaraient Italiens, une femme travestie en homme, et même tranchant sur cette foule en guenilles, un général magyar en grand uniforme, bariolé, querelleur et bête comme un coq28. »
Le récit porté par l’allégresse de l’écriture multiplie des anecdotes relatées avec faconde.
Il faudrait évoquer la grande bâtisse de Staryje Doroghi, la Maison Rouge, où les voyageurs passent des semaines, et qui présente une architecture si incohérente qu’il nous est précisé « qu’on ne savait pas très bien s’il s’agissait de l’œuvre de plusieurs architectes en désaccord ou d’un
seul mais fou29 ». Il faudrait encore évoquer la leçon de russe donnée par un « professeur armé d’une baïonnette » et les réactions du narrateur qui craint autant pour les pommes de terre qu’il fait cuire sur le feu que pour sa vie, car le professeur improvisé, qui décidément manque de pédagogie, brandit sa baïonnette lorsque l’élève lui donne les mauvaises réponses30. Autre morceau de bravoure : la description des séances de cinéma à Staryje Doroghi, et la projection de films qui déchaîne chez les Russes « un enthousiasme sismique31» et un engagement total aux côtés du héros innocent et persécuté. Si bien que contre la toile de l’écran vont s’écraser des cailloux, des mottes de terre, et même « une chaussure militaire lancée avec une furieuse précision entre les deux yeux haïssables de son ennemi » trônant dans un énorme premier plan. Enfin, l’arrivée d’un général russe couvert de médailles, dans une Fiat 500 dont il tente en vain de sortir car nous dit Primo Levi, « l’homme était littéralement plus gros que la voiture32 » reste l’un des points d’acmé de ces savoureux souvenirs.
Par une sorte de miracle, après des années de ravage et de destruction, c’est comme si le monde renaissait dans un chaos bon enfant et sans mémoire. Les voyageurs rescapés se contentent de vivre, au jour le jour, dans une immense et rude « colonie de vacances », dans un présent sans passé, sans avenir autre que le prochain repas ou la prochaine date de départ. Le sentiment d’être en vie semble suffire et repousser à plus loin et à plus tard toute introspection et toute question philosophique.
Ancrés dans une vision rétrospective chargée d’émotion et d’une forme de nostalgie, ces chapitres de La Trêve décrivent la coexistence pacifique et joyeuse des membres de ce que Primo Levi nomme « la caravane » et leur rencontre amicale avec les populations qu’ils apprennent à connaître et les individus qu’ils intègrent à leur convoi. Ils constituent une parenthèse désordonnée de paix, de solidarité.
Le retour ou la fin de la trêve Cependant à mesure que le train se rapproche de l’Italie, le ton va se faire plus grave, la réflexion plus mélancolique, l’angoisse plus présente. Une première fêlure a déjà ébranlé l’espoir tout neuf en un monde meilleur. Quand près de Katowice, un avocat polonais demande au déporté à peine libéré de témoigner, mais sans mentionner son identité de juif, celui-ci se sent « vieux et exsangue », il sent refluer loin de lui la vague chaude du sentiment d’être « un homme parmi les hommes ».
Au cours du long voyage, la question du pardon et de la vengeance a été abordée, au moment où le narrateur voit passer des Allemands entassés dans des wagons à bestiaux, et qu’il a du mal à démêler les sentiments que cette vue lui inspire, ou devant le spectacle de Vienne détruite. De même, à l’arrêt de Munich, il a été douloureusement confronté au déni du mal infligé. Lui et ses compagnons ont l’impression « d’avoir des choses énormes à dire à chaque Allemand », mais dans les rues détruites ils ne croisent que « des êtres sourds, aveugles, muets, retranchés dans leurs ruines comme dans une forteresse d’oubli volontaire33 ». Mais c’est comme si ces questions avaient été mises entre parenthèses jusqu’à la fin du voyage.
En ces derniers jours d’odyssée ferroviaire, la proximité de l’Italie et de « la maison » semble
ranimer ces questions qui avaient été comme mises entre parenthèses pendant le voyage. Cette proximité semble réactiver la conscience du désastre dans son ampleur et sa cruauté. Au sentiment de faire partie d’une « caravane » débrouillarde et solidaire, succède le sentiment d’appartenir à un groupe spectral et décimé. S’impose le souvenir d’un autre convoi dont il n’y a presque pas de survivants : « nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois ».
Ce qui domine désormais, c’est un sentiment de perte et d’incertitude, l’angoisse du lendemain, la peur devant le retour à une vie quotidienne qui apparait comme une épreuve insurmontable.
S’impose une prémonition, qui se révélera exacte.
Il faudra combattre, « des ennemis encore inconnus, à l’intérieur et à l’extérieur de nous-mêmes » écrit Primo Levi, qui, en effet, et jusqu’au dernier jour, n’en aura jamais fini avec ces « ennemis intérieurs ».
Nous sentions couler dans nos veines exténuées le poison d’Auschwitz34.
Le thème de l’infection qui traverse sourdement l’ensemble du récit, décliné en une série de formulations explicites ou allusives, prend ici une vigueur nouvelle. Primo Levi exprime le sentiment (qui ne le quittera jamais) que le mal auquel il a été confronté a étendu sans fin son emprise, a empoisonné les êtres et le monde. Il reste gravé dans les mémoires mais il circule aussi à l’intérieur des populations, dans leur sang et leurs veines, telle une diffusion épidémique du Mal. A ce sentiment se mêle dans les dernières pages une prémonition terrible, presque cosmique qui ne concerne pas seulement les rescapés mais l’Europe, pas seulement le passé mais l’avenir :
La sensation lourde et menaçante d’un mal irréparable et définitif, omniprésent, tapi comme une gangrène dans les viscères de l’Europe et du monde, source de mal à venir35.
Un rêve d’angoisse La dernière date de La Trêve est celle de l’arrivée à Turin, le 19 octobre 1945. C’est aussi celle où le narrateur retrouve un rêve qui ne le quittera pas. C’est un rêve d’angoisse. La terreur et le désespoir qu’il suscite semblent sans recours et constituent les derniers mots du récit.
« Puis c’est le chaos, je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble et soudain, je sais ce que tout cela signifie et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer n’étaient qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve, le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, Wstawać. »
Dans ce rêve, le narrateur n’est jamais sorti du camp. Et il ne pourra jamais en sortir. En une inversion effrayante, le seul lieu du réel est désormais celui du camp, tout le reste n’est qu’illusion.
Le lecteur s’aperçoit alors que La Trêve, récit d’un retour, est comme encadré par deux passages qui en démentent l’espoir. Il se souvient que le livre s’ouvre sur un poème, écrit en 1946, comme
une sinistre prophétie, dont la dernière strophe est une annonce du rêve : « Maintenant nous avons retrouvé notre foyer Notre ventre est rassasié, Nous avons fini notre récit.
C’est l’heure. Bientôt nous entendrons de nouveau l’ordre étranger :
Wstawać. » Dans le poème, l’utilisation du futur renforce le caractère inéluctable d’un destin qui aurait été comme suspendu pendant le temps du récit. Le récit picaresque est ainsi pris en tenaille entre ces deux textes. Les accents tragiques que l’on retrouvera dans Les Naufragés et Les Rescapés sont déjà là, dans toute leur violence et leur désespoir.
Mais le temps d’un détour, ils ont été comme voilés, assourdis par la beauté du monde et l’espoir du retour.
- ↩ Primo Levi, La Trêve, Éd. Enaudi 1963 puis Éd; Grasset, 1966 (pour la traduction française).
- ↩ Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra, Editions Gonthier, 1965.
- ↩ La Trêve, op. cit., p. 244
- ↩ op. cit., p. 25.
- ↩ op. cit., p. 14
- ↩ op. cit., p. 14
- ↩ Dans l’avant-dernier paragraphe de Si c’est un homme, où règne encore la logique du camp, le cadavre est décrit comme « un ignoble de tumulte de membres raidis, la chose Somogy ».
- ↩ « La fatigue et la maladie comme des bêtes féroces et lâches semblaient avoir épié le moment où je quittais toute défense pour m’assaillir » op. cit., p. 20.
- ↩ La Trêve, p. 22.
- ↩ La Trêve, p. 15.
- ↩ op. cit., p. 33.
- ↩ op. cit., p. 31
- ↩ op. cit., p. 31
- ↩ op. cit., p. 25
- ↩ Je renvoie au texte de Alain Finkielkraut, « Le combat avec l’ange » in Le Messager euro- péen n°4, 1990. Et au texte de Catherine Coquio, « Parler au camp, parler des camps » in Parler des camps, penser les génocides. Textes réunis par Catherine Coquio, Éditions Albin Michel, 1999.
- ↩ op. cit., p. 26
- ↩ Une des phrases inaugurales de l’éducation au camp dans Si c’est un homme.
- ↩ op. cit., p. 26.
- ↩ op. cit., p. 27.
- ↩ op. cit., p. 28.
- ↩ op. cit., p. 83.
- ↩ op. cit., p. 68.
- ↩ op. cit., p. 121.
- ↩ op. cit., p. 214
- ↩ « Le conteur imprime sa marque au récit comme le potier laisse sur la coupe d’argile la marque de ses mains ». Walter Benjamin, « Le conteur. Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov », Œuvres III, Gallimard 2000, (trad. par Maurice de Gandillac, ),
- ↩ op. cit., p. 23.
- ↩ op. cit., p. 113.
- ↩ op. cit., p. 147
- ↩ op. cit., p. 162
- ↩ op. cit., p. 188.
- ↩ op. cit., p. 195
- ↩ op. cit., p.211.
- ↩ op. cit., p. 242.
- ↩ op. cit., p. 248.
- ↩ op. cit., p. 242.