La publication de Bleter fun mayn lebn [Pages de ma vie], l’autobiographie d’Abe Caban, s’échelonne de 1926 à 1931. Les cinq tomes des mémoires du rédacteur du Forverts sont publiés en yiddish par la Forverts Association à New York et ne paraîtront en anglais que beaucoup plus tardivement (1969), remaniés et réduits, sous le titre de The Education of Abraham Cahan1.

Au moment où il publie ses mémoires, Abraham Cahan est le tout-puissant directeur du Forverts, le Jewish Daily Forward, le quotidien yiddish le plus influent dans le contexte américain (et bien audelà), dont le lectorat atteint à cette époque environ 250 000 lecteurs et dont le courrier des lecteurs, le Bintel Brief est devenu une véritable institution, miroir de l’immigration et de l’adaptation au nouveau monde2. Mais c’est aussi l’un des pionniers de 1. Abraham Cahan, Bleter fun mayn lebn, 5 B., New-York, Forverts Association, 1926-1931 [The Education of Abraham Cahan Philadelphia, Leo Stein, 1969].

60 ans de lettres d’immigrés juifs en Amérique, traduit de l’anglais, annoté et postfacé par Henri Raczymow, Paris, Seuil, 2007. Pour une vision très négative de Cahan et de l’influence du Forverts, on pourra consulter New-Yorkaises, de Lamed Shapiro, traduit du yiddish par Delphine Bechtel, Carole Ksiazenicer et Jacques Mandelbaum, Paris, Julliard, 1993, p. 173-174 ainsi que de nombreux passages de l’œuvre d’Isaac Bashevis Singer, collaborateur permanent, comme son frère Israël Joshua, du journal new-yorkais, dans lequel parurent leurs œuvres en feuilleton. la social-démocratie juive américaine, un agitateur politique et un dirigeant communautaire influent par le biais de la presse, un intellectuel entre deux mondes et un écrivain reconnu, tant dans la littérature immigrante en yiddish que dans le contexte de l’école réaliste américaine, en partie liée aux muc- krackers, ces journalistes avides de sensationnel, sillonnant les quartiers immigrants pour donner une autre vision du « rêve américain ».

Figure majeure de l’East Side dès les premières années de l’immigration juive d’Europe de l’Est, Abraham Cahan est né dans un shtetl des environs de Vilna (Vilnius) en 1860. Son père dirigeait une petite école religieuse (heder), mais des difficultés matérielles nécessitèrent l’installation de la famille à Vilna, la reconversion dans le petit commerce et pour le jeune Cahan l’adaptation aux courants émancipateurs de la grande ville. L’apprentissage du russe, une éducation sécularisée et bientôt la fréquentation des cercles révolutionnaires vont marquer cette évolution. Des problèmes de sécurité personnelle (démêlés avec la conscription, activités clandestines de propagande au moment où les forces de police enquêtent sur l’assassinat du Tsar Alexandre II), ainsi qu’un engagement militant dans la mouvance d’Am Olam (groupe révolutionnaire organisant une émigration collective vers les Etats-Unis dans le but d’y fonder des communautés communistes agricoles), le poussent à émigrer.

Il arrive à New York en juin 1882 au beau milieu des premières vagues d’émigration massive des juifs de l’Est fuyant la menace des pogroms et les difficultés économiques.

Après un premier tome consacré à la Russie, le deuxième volume intitulé « Mes huit premières années en Amérique », est dédié aux problèmes de l’adaptation immédiate aux nouvelles formes d’exis-

tence, lutte pour de meilleures conditions matériel les, passage de l’anarchisme au socialisme, découverte de la vie politique américaine. Le troisième volume (« Sept années d’activité dans la communauté ») couvre la période qui sépare la fondation de l’Arbeter Tseitung (1890) de celle du Forverts, le Jewish Daily Forward (1897). On y trouve un récit détaillé des voyages en Europe, lorsqu’il se rend aux congrès socialistes de Bruxelles (1891) et de Zurich (1893) en tant que représentant de la section juive du Parti Socialiste américain. L’accent est mis en particulier sur les problèmes posés par la création d’une presse populaire et socialiste en yiddish.

Le quatrième volume (« Les années de maturité ») évoque les débuts de la carrière littéraire en anglais, ainsi qu’une période de cinq années qu’il passe à « découvrir le monde », c’est-à-dire à être reporter en anglais pour différents journaux américains.

C’est une vie nouvelle, loin du monde juif et loin du Forverts, qu’il a contribué à créer, mais dont il a abandonné la rédaction quelques mois plus tard, ne réussissant pas alors à imposer ses vues. Lorsqu’en 1902 il est rappelé à la direction du journal par ses anciens collaborateurs incapables d’en assurer le succès, c’est avec les pleins pouvoirs et libre d’introduire les réformes qu’il juge nécessaires. Sa vie personnelle va désormais se confondre avec la vie du journal qu’il dirigera pratiquement jusqu’à sa mort, en 1951.

Le cinquième volume retrace cette évolution jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, le succès grandissant du Forverts, les oppositions rencontrées, la longue parenthèse d’un nouveau voyage en Europe. La deuxième partie est nettement séparée de l’ensemble, brisant le fil de la narration chronologique, et constitue l’exposé minutieux d’une affaire d’antisémitisme à laquelle Cahan prit part de manière tout à fait directe et émotionnelle, l’Affaire Frank semblant bien être son « Affaire Dreyfus ». Faussement accusé de meurtre, Leo Frank sera finalement lynché à Atlanta en 1915 et Cahan, au-delà de sa conviction personnelle et de ses liens avec l’accusé qu’il a rencontré et interviewé, semble utiliser cette histoire, déjà ancienne au moment où il écrit, dans un but polémique directement lié au climat d’antisémitisme grandissant en ce début des années 1930.

Un médiateur entre plusieurs mondes Parmi les multiples facettes d’un personnage et d’une œuvre de témoignage, on peut choisir de mettre en lumière les problèmes d’adaptation de l’immigrant à la société d’accueil et les dimensions culturelles d’une activité multiforme au sein de la communauté juive du Lower East Side, soulignant ce que cet activisme indomptable a contribué à former, en continuité ou en rupture par rapport à la collectivité3. Intermédiaire culturel entre deux mondes, Abe Cahan a pu mesurer l’évolution de la société juive américaine, l’a peut-être incarnée avec toutes ses contradictions et sa richesse. Il a choisi d’en mesurer le destin à l’aune de l’adaptabilité au monde environnant, et sans doute en dernier ressort à l’assimilation.

Ses ambitions intérieures le poussaient à rechercher la confrontation avec une forme d’universalité (littérature, révolution, matérialisme) qui semble s’incarner dans sa participation à l’école littéraire réaliste américaine ou à la campagne pour l’élection de Henri George au Congrès en 1886. D’une démarche de tension vers l’Autre, on 3. Les dimensions de cet article ne nous permettent pas d’aborder la carrière littéraire d’Abe Cahan, auteur entre autres, en yiddish et en anglais, de Yekl (repris au cinéma sous le titre de Hester Street), de recueils de nouvelles liées à la vie du ghetto (The Imported Bridegroom and other stories) et du roman The Rise of David Levinsky (1917).

aurait tendance cependant à retenir plutôt ce qui est création d’une culture autonome dans les limites de la créativité du groupe ethnique, frappante par ses capacités d’élaboration collective. Encore faut-il évaluer le rôle de l’intellectuel dans ses rapports complexes avec la classe ouvrière juive américaine, considérant la période qui va de 1882 à 1910 environ. Dans quelle mesure Abe Cahan est-il représentatif de ces intellectuels juifs que leur éducation et leur idéal révolutionnaire ont éloignés de la société juive traditionnelle et que l’émigration, le brouillage des conditions sociales qui se produit alors (dans les premiers temps tout au moins) et l’idéologie radicale vont replonger au sein des masses dont le yiddish est la langue de communication quotidienne ? Comment mesurer l’ensemble plus ou moins homogène de leur désir d’émancipation ? Comment en déceler les contradictions ? Comment évaluer la dialectique dehors-dedans qui dans le cas de Cahan finit par produire le Forverts, miroir de la communauté, recueil de voix collectives en partie filtrées par l’instance intellectuelle, instrument d’adaptation, voire d’assimilation (mais en yiddish) ?

Ce questionnement global est en outre lié au statut d’écrivain (bilingue) et de journaliste de Cahan. En 1889, il publie en anglais un article intitulé « Réalisme » dans le Workmen’s Advocate, immédiatement suivi d’un autre, « Remèdes sociaux », qui définit bien l’ordre de ses prédilections idéologiques. Rien de bien nouveau dans l’élaboration théorique du jeune émigrant nourri de matérialisme marxiste, de darwinisme et d’économie politique. Ses modèles en littérature viennent de l’école russe, de Tolstoï avant tout. Cependant, il rencontre en ce sens tout un courant de la littérature américaine de son époque, qui se définira autour de W. D. Howells, Stephen Crane, Hamlin Garland.

C’est un état d’esprit dont il ne se départira jamais mais qui, au moment où il le formule, apparaît comme novateur. Ces préoccupations se retrouvent dans ses autres domaines d’activité, dans le journalisme en particulier où, comme pour la littérature, il partage certaines des idées contemporaines et fréquente les hommes qui les incarnent : tel Jacob Riis, journaliste qu’il rencontre dans les quartiers de police où il enquête comme reporter, auteur lui aussi de reportages sur l’East Side, publiés sous le titre très polémique de How the other half lives, Hutchins Hapgood qu’il introduira dans les cercles juifs, auteur quant à lui d’un livre sur le Lower East Side, The spirit of the Ghetto (1902), et enfin Lincoln Steffens, rédacteur au Commercial Advertiser, sous la direction duquel il travaillera pendant plusieurs années, auteur du même genre d’enquêtes dénon- çant les conditions de vie de l’Amérique des immigrés et des taudis. Préoccupations sociales, qui étaient loin de refléter l’état d’esprit de la majorité des journalistes américains, mais qui ont leur pendant dans le mouvement de l’University Settlement prônant l’installation d’intellectuels américains dans les quartiers défavorisés de New-York et la création d’îlots culturels où puissent être éduqués les enfants des immigrés (Lilian Wald, Charles B.

Stover devinrent des figures bien connues de l’East Side et y passèrent de longues années)4.

Parmi ces différents courants pas toujours dénués de paternalisme, Abe Cahan parle au nom du réalisme doctrinal, mais aussi, et c’est lié, de l’East Side, et sert souvent de trait d’union entre les réformateurs américains et la population du ghetto.

Peut-on en déduire que l’impératif de vulgarisation scientifique qu’il met en œuvre tout au long de sa vie est aussi un avatar de son identité au carrefour des cultures ? Cahan s’est toujours pensé comme un éducateur, un héritier des populistes russes qui, à la même époque, prônent le retour au peuple et la prise en charge de son « élévation morale » par les intellectuels. Les nombreuses conférences sur l’œuvre de Marx, la traduction du livre I du Capital en yiddish et sa publication dans le Forverts, le projet d’étude théorique sur les rapports entre darwinisme et socialisme, les recherches en anthropologie participent davantage du travail d’éducation de l’intellectuel militant que de l’ambition de formuler une pensée personnelle.

Or pour Cahan, les masses sont pratiquement incarnées dans la population juive du Lower East Side. Ayant participé à la création du premier syndicat juif en 1884, membre du parti socialiste, agitateur politique, directeur d’un journal où venaient se répercuter (et parfois se financer) les grandes grèves du textile, il est directement plongé dans les revendications politiques et sociales de son groupe d’origine. Son réformisme politique croissant est-il le reflet d’une courbe d’ascension sociale globale de la communauté juive ?

C’est possible mais dans les limites temporelles de l’autobiographie, c’est inexact ; en 1910, la population juive de l’East Side est encore très largement prolétarisée. Il faut ajouter que cet impératif de maintenir le lien avec le peuple n’est pas seulement, chez Cahan, une caractéristique liée au groupe ethnique. Comme reporter, il a sillonné tous les quartiers immigrés de New York et sem ble avant tout passionné par le sentiment intense de vie qui émane des différentes communautés :

Je passais beaucoup de temps dans le quartier juif et dans le quartier italien, ainsi que dans le quartier grec qui commençait à se développer ; de même dans les quartiers arménien, suédois, syrien, tchèque. Et par- fois dans le quartier polonais de Brooklyn. Je m’y promenais, je fréquentais les cafés, les magasins, j’engageais des conversations avec toutes sortes de gens. Je n’avais pas spécialement de but ; c’est l’intérêt pour la vie colorée et multiple de New-York qui m’y poussait » 5 (IV, 240). De cet intérêt pour les hommes semble découler l’intérêt pour la langue qui constitue l’expression vivante d’un groupe, la conscience de son identité collective. Garder le contact avec la langue du peuple, c’est pour Cahan renouer un rapport profond et complexe au yiddish, langue de la majorité des travailleurs de l’East Side. C’est donc la suivre dans ses transformations au contact de la langue nouvelle, l’anglais, en épouser l’évolution interne et la renvoyer aux hommes d’où elle émane par le biais de la langue du Forverts. Il est dès lors difficile de mesurer les facteurs d’interaction ; ainsi les détracteurs du Forverts pourront-ils accuser le journal de corrompre la langue, alors qu’il n’a peut-être fait qu’en enregistrer les transformations. La préface des Bleter est presque entièrement consacrée à ce problème de la langue, au sein de l’écriture autobiographique, et il est intéressant de noter que Cahan justifie la différence de langue utilisée dans le premier tome et dans les autres en mettant en avant la différence de 5. Les traductions du yiddish sont faites par moi.

contexte. Sans doute les possibilités de contrôle sont-elles limitées à l’emploi ou non des américanismes. Mais l’exemple est assez frappant en ce que la langue est conçue comme directement en prise avec une réalité sociologique et même géographique. Finalement, le yiddish est surtout vu comme une langue de classe, qui peut servir d’instrument d’adaptation à la société extérieure, médium de l’éducation et peut-être inévitablement de l’assimilation.

La conscience de ce caractère transitionnel et périssable de la langue n’apparait pas tout à fait explicitement dans l’autobiographie. On peut supposer que Cahan avait trop de farouches opposants sur ce terrain pour qu’il ait éprouvé le besoin de formuler clairement ce qui après tout désigne la conscience qu’un groupe ethnique peut avoir de sa propre disparition. Mais nous savons par d’autres sources que les années 1930 virent justement s’affronter dans la communauté yiddishophone les courants opposés de l’assimilation et d’une autonomie culturelle maintenue grâce à la promotion du yiddish, et en particulier grâce à l’apprentissage de cette langue par les enfants de la seconde génération dans les écoles juives de l’Arbeter Ring (bundiste), des socialistes-territorialistes ou du Poale-Zion (sionistes de gauche).

Le débat, naturellement, eut lieu dans les colonnes du Forverts où Cahan posa explicitement la question : « Peut-on promouvoir une langue par des moyens artificiels ? ». Farouche adversaire de ce qu’il dénonçait comme un « fanatisme sectaire » visant à faire des enfants juifs des inadaptés, il prit alors tout à fait nettement position en faveur de l’assimilation, « honorable en Amérique », alors qu’elle ne l’était pas en Russie parce que contrainte et forcée.

De l’autobiographie, nous pouvons clairement dégager le mouvement de tension vers le monde extérieur, autre pôle de cette dialectique qui le porte simultanément vers les masses pro létarisées et loin d’elles, vers la littérature en anglais, l’acte de création personnelle qui par ailleurs (est-ce vraiment un paradoxe ?), veut donner à l’Amérique et à sa littérature une image du ghetto. Parallèlement il tente de faire entrer le monde dans l’horizon culturel des immigrants, à travers le Forverts, et porté par le souci constant d’évaluer les productions culturelles juives selon les critères de la littérature universelle. Ainsi faitil avec les « classiques » de la littérature yiddish, avec le théâtre yiddish… Ecrire en anglais d’autre part participe clairement pour lui d’un rêve ancien, qu’il fait remonter aux tout premiers temps de son séjour en Amérique et qui sera d’abord concrétisé dans les projets de journalisme américain : « Je rêvais d’être un écrivain en anglais et le Sun était au tout premier plan de mes espoirs ». Cette remarque est située en1887 (T. II, p. 326). Par la suite, l’écriture de fiction en anglais est associée à la constatation des limitations internes à toute littérature minoritaire, lorsqu’une discussion avec les délégués bulgares et roumains au Congrès de Zurich le convainc de la communauté des problèmes de l’écrivain yiddish et des écrivains d’Europe centrale. Les paroles qu’il attribue au délégué bulgare ne sont peutêtre alors que le reflet de sa propre pensée : « Pour nous, Bulgares, la littérature russe est presque notre littérature. Nous avons nous aussi des hommes de talent. Mais la langue bulgare n’a aucune portée dans le monde, les écrivains ne sont pas connus dans le reste du monde, aussi nous rattachons-nous aux littératures des grands pays… » (IV, 20). Au terme du récit de l’entretien, Cahan conclut : « Quand je parle donc de mes ambitions en littérature, je veux parler du désir d’écrire des histoires en anglais ».

Mais il ajoute : « ainsi pensions-nous à l’époque », semblant laisser entrevoir d’autres potenti-

alités en gestation, c est à dire le développement ultérieur d’une littérature en yiddish. Il semble ainsi suggérer qu’au moment où il choisit l’anglais comme langue littéraire, rien ne laissait encore prévoir la richesse et les possibilités de la littérature yiddish à venir, lui-même ne disposant pas alors d’une langue pouvant servir d’instrument à la création artistique. Il choisit donc de changer de terrain mais nous présente ce choix comme nécessité par les circonstances et l’époque. Il y a quelque chose du traître en Cahan (et peut-être a-t-il été vu ainsi à son époque), et le choix de la langue littéraire, de même que celui du réalisme, le situent à l’opposé de la figure du révolté, si fréquente dans la littérature yiddish, de l’écrivain optant avec obstination pour le yiddish, travaillant et contestant de l’intérieur les pouvoirs d’expression de sa propre langue.

A travers cette ébauche de portrait, nous pouvons voir se dessiner les tendances qui relient Cahan à son temps. On peut voir également ce qu’apporte de spécifique l’appartenance à la communauté juive de l’East Side qui constitue son ambiance la plus naturelle, au sein de laquelle il vit, pense et combat.

New-Yorkaises Une part importante de l’autobiographie est consacrée à l’environnement new-yorkais, dès l’évocation de sa première promenade, dictionnaire à la main pour déchiffrer les panneaux.

Repère temporel précieux pour le lecteur : le métro aérien (elevated) pour aller à Brooklyn n’était pas encore construit.

Les premières impressions du « ghetto » sont associées à un sentiment de familiarité qui montre bien les limites de l’immersion de l’arrivant dans le « chaudron » américain. East Broadway, l’aprèsmidi, tel que le voit Cahan, est peuplé de vieux juifs avec des calottes et des barbes blanches, assis sur les paliers des maisons : « Je me suis senti comme à la maison », confie-t-il (II, 72).

Les limites du quartier juif de 1882 sont beaucoup plus étroites que celles du Lower East Side en 19266. L’évaluation du temps qui passe, des transformations de la ville et de la communauté juive est signalée par la géographie du quartier qui enregistre les différentes vagues de l’émigration et garde la trace des différents groupes ethniques qui s’y installent.

Les rues ont une relative spécialisation :

Hester Street est le lieu des « sweat shops », les ateliers de couture où sont embauchés les nouveaux arrivants. Les colporteurs vendent leur bric-à-brac dans Canal Street et East-Broadway, le « khazir mark » (le Marché aux cochons) est la place où les travailleurs non qualifiés peuvent trouver des « contrats ». La Bowery et les rues alentour (Forsyth, Christee, Allen Street) sont connues comme les bas-fonds, boulevard du crime, lieu de prostitution, zone de cabarets et de théâtres tout à la fois.

Ce qui frappe l’observateur, c’est l’aspect encore hétérogène du quartier, le relatif mélange des différents groupes ethniques. Les juifs de l’Est sont regroupés sur une surface très restreinte, quelques blocs autour d’East Broadway, Grand Street, Suffolk et Allen Street d’un côté, et Bayard, Mott et Elizabeth Street de l’autre. Cahan 6. A cet égard, une comparaison avec le recueil de Lamed Shapiro New-Yorkaises qui date précisément de cette période à la fin des années 20 est éclairante, par les différences d’extension et de sociologie urbaine du quartier juif, ainsi que par l’arc dessiné entre utopie des commencements et sentiment du déclin, caractéristique de la littérature yiddish américaine. Voir l’article de Daniel Oppenheim dans ce même numéro.

énumère les rues alentour qui feront ensuite partie du quartier juif et qui, à l’époque de son arrivée, sont encore peuplées d’Allemands, d’Irlandais ou d’Américains.

Les Allemands se partagent la Deuxième Avenue et Houston Street, mais ils ont également un café sur Canal Street, les Irlandais se regroupent près d’East River, mais sont également très nombreux du côté de la Bowery. Les Italiens ne sont pas encore arrivés et les Yahudim (juifs allemands) peuvent encore se trouver dans le quartier juif, petits commerçants ou petits patrons pour la plupart, bien qu’un grand nombre parmi eux se soit déjà déplacé vers des quartiers plus riches (uptown).

Cahan souligne également les aspects d’une époque encore peu modernisée et remarque que le capitalisme américain n’en est qu’à ses débuts.

Les bâtiments ne font guère plus de huit étages, la ville mesure le tiers de ce qu’elle est à l’époque où il écrit. Il n’y a ni métro, ni cinéma, ni voitures. Le pont de Brooklyn n’est pas encore ouvert et il n’y a aucun autre pont sur East River. Cependant la ville apparaît énorme et étouffante aux « Grine », à ceux qui arrivent tout juste d’un shtetl ou même d’une grande ville polonaise.

Le choc culturel est inévitable dans un espace aussi replié sur ses différents groupes. Même au sein de la population juive de l’Est, les différences sociales et culturelles sont patentes.

La grande masse des immigrés est constituée de « proste yidn », de juifs du peuple. Parmi eux se trouve aussi une couche d’érudits, spécialistes du Talmud, dotés de prestige en Europe mais confrontés à de nouvelles et dures conditions économiques en Amérique.

Enfin les heurts sont nombreux lorsqu’arrivent les jeunes intellectuels russifiés qui veulent divulguer le socialisme et le « progrès », contre « l’obscurantisme » religieux des juifs orthodoxes.

De toute façon, l adaptation à la vie nouvelle va provoquer des bouleversements incalculables dans l’espace des valeurs traditionnelles, et l’on peut dire qu’au terme de quelques années, la communauté du Lower East Side sera une communauté sécularisée.

Les conflits de génération deviennent aussi plus visibles, la distance culturelle entre parents et enfants va se creuser à mesure que les enfants reçoivent une éducation plus moderne. Les problèmes ne sont pas encore ceux de la deuxième génération, les enfants reçoivent généralement une éducation en anglais assez sommaire, s’arrêtant à la fin de la public school. Très peu d’entre eux ont accès à City College qui sera par la suite fréquenté presque exclusivement par les enfants d’immigrants juifs. Le travail ou le « business », nous dit Cahan, est la voie qui les attend au sortir de l’école. Il n’y a pas encore, note-t-il, cette soif de savoir et cette volonté d’ascension sociale qui caractériseront plus tard la jeunesse juive.

Mais pour le nouvel immigrant qui, comme Cahan et comme la grande majorité des travailleurs de l’East Side, est lié à un certain nombre d’idéaux politiques, la découverte de l’Amérique est inséparable d’expériences tout à fait bouleversantes : découverte de la liberté de la presse et de réunion, sujet d’étonnement infini pour cette génération imprégnée de romantisme révolutionnaire et d’habitudes de clandestinité. Le quotidien socialiste allemand d’Alexander Jonas, le Volkszeitung, fait partie de ces instruments d’adaptation au nouveau monde. En plus de l’apprentissage de l’allemand, nous dit Cahan, le journal « nous donnait chaque jour des leçons pratiques de socialisme ».

Ainsi on peut dire que l’ambiance radicale de l’East Side et les multiples structures du socialisme des immigrés européens créèrent une sorte de milieu intermédiaire sécularisé, facilitant en grande partie l’adaptation à l’Amérique.

On peut voir l importance de ce milieu comme structure d’accueil en examinant ce que Cahan nous décrit de son itinéraire personnel. Arrivé aux Etats-Unis pour participer à la fondation des colonies agricoles, il se détourne très rapidement de ce projet, attiré qu’il est par la grande ville et l’activité au sein du mouvement ouvrier naissant. La fièvre des réunions publiques, des débats où il peut écouter en russe ou en allemand Sergueï Schevitch et Alexander Jonas, des meetings où les anarchistes tentent d’expliquer aux nouveaux arrivants qu’ils ne doivent pas servir de briseurs de grève en se faisant recruter sur le port pour des salaires de misère, cette excitation presque palpable, ce climat anxieux et porteur d’espoir, tout cela saisit le jeune homme et le pousse à rester dans le quartier juif : « Je ne comprenais pas complètement les discours en allemand. Mais je saisissais leur sens général. Et je ne peux trouver de mots pour évoquer l’impression qu’ils me firent. Je restais assis à les écouter, dans un état d’enthousiasme fébrile » (II, 89).

L’autobiographie aide à comprendre la spécificité de cette époque qui voit naître les grands courants du socialisme américain, et nous frappe par son caractère foisonnant et idéaliste. Les limites entre les différents mouvements sont encore indécises, les cercles anarchistes et socialistes encore très proches, ayant en commun la faiblesse organisationnelle, le refus du réformisme et du modèle des syndicats américains. Cahan, lorsqu’il écrit ces pages, ne se prive pas de souligner le caractère romantique de cette génération, son manque de sens pratique, ses illusions révolutionnaires. Il décrit l’échec du mouvement des colonies communistes, en analyse les causes : manque d’expérience et projets chimériques venus se heurter aux effroyables difficultés matérielles.

Seule la communauté de la Nouvelle Odessa réussira à se maintenir pendant un certain temps, puis ses membres se disperseront peu à peu.

Il nous livre également ses impressions de jeune homme, éperdu d’admiration devant des personnalités que rétrospectivement il juge plus sévèrement. Il décrit alors une atmosphère intellectuelle éclectique où viennent se fondre toutes sortes de tendances encore mal définies, issues du XIXe siècle européen et portées par l’énergie charismatique de grands prêtres illuminés et matérialistes : tels William Frey, végétarien, tolstoïen, positiviste et communiste à la manière des premiers utopistes mais opposé à toute revendication syndicale et à l’emploi de la violence révolutionnaire, ou Félix Adler, prêchant un mélange de religiosité et d’athéisme, faisant des sermons laïques auxquels Cahan assiste pour prendre des cours de langue… Les références religieuses sont explicitement amenées par Cahan et il compare les personnalités des premiers temps du socialisme à celles des rabbis hassidiques entourés de la vénération de leurs sectateurs.

L’autobiographie constitue également un témoignage sur les conditions d’existence matérielle des immigrants.

La préoccupation quasi exclusive des nouveaux arrivants était, nous dit Cahan, de trouver des moyens d’existence : la preuve en est le néologisme immédiatement passé dans la langue courante « makhn a lebn « (gagner sa vie), directement calqué sur l’anglais, que l’on entend partout dans le quartier juif.

Nous pouvons voir comment fonctionnait le système d’embauche et comment les fabricants, souvent membres de comités d’entraide, employaient, pour quelques semaines, les nouveaux arrivants. Ainsi Cahan se retrouve-t-il dans une fabrique de cigares possédée par un juif de Pologne, élevé en Posnanie et parlant allemand : « Il était toujours tiré à quatre épingles comme un dandy et je me le rappelle, avec le « derby » bas et de couleur claire, qui était le chapeau à la mode

cet été là ». Toute l ambiguïté de ce système, mélange d’entraide communautaire et d’exploitation, est ainsi retracée à travers ce personnage esquissé rapidement.

Cahan décrit également la dureté du travail physique qui va de pair, pour les intellectuels, avec un sentiment aigu d’impuissance, de déchéance même, lié au brusque changement de statut social.

Cependant, parmi les immigrés « politisés », le travail manuel est considéré comme le seul acceptable, le commerce et le commerce ambulant étant dès l’abord rejetés et dévalorisés.

Il est lui-même rebelle à l’automatisme des gestes, au système de surveillance, à la longueur des journées de travail. Lorsqu’il change d’emploi et se retrouve attelé à une machine dont doivent sortir des couvercles de boîtes de conserve, il apprend à connaître la dure loi du machinisme qu’il n’avait encore appréhendée que par les livres et se sent lui aussi comme un « outil sans vie » dont on se sert et dont on abuse. C’est cependant dans ce milieu qu’il fait la connaissance des futurs dirigeants des syndicats juifs et de l’A.F.L. :

Bernard Weinstein et Samuel Gompers, tous deux employés en même temps que lui à la fabrique de cigares.

Les conditions de logement ne sont pas forcément meilleures. Sa première chambre, près de Castle Garden, n’est qu’un de ces abris provisoires que le Bureau d’aide aux immigrants fournit aux nouveaux arrivants ; ils seront quatre à y habiter pendant une semaine. Ensuite il loge comme locataire (« boarder ») dans une famille de juifs américanisés, payant son loyer en leçons d’hébreu aux enfants. Sa première véritable demeure sera située dans Clinton Street, au moment où son salaire de professeur d’anglais dans une école du soir lui permettra d’avoir une chambre à lui.

Le mal du pays et les premières difficultés d’adaptation sont, pour Cahan, liés dans le souvenir à certains lieux, certains gestes, certains tracés de rues. Il garde en mémoire les grandes chaleurs de l’été new-yorkais qui accompagnent ses premiers mois américains. Le trajet parcouru pour se rendre au travail, la succession des rues, le territoire qui délimite le champ d’action encore restreint du « greenhorn » (nouvel immigrant) sont pour lui les repères associés à cette nouvelle vie : « L’enseigne d’une boulangerie dans Canal Street à côté de Mott Street, les omnibus de Broadway et les calèches de la Bowery, c’est tout cela que je revois quand je me rappelle la nostalgie et les espoirs qui emplissaient alors mon être » (II, 114).

Le dépaysement, s’il est brutal, se mesure à des signes ténus : habitudes de vie, comportements, mélodies urbaines. Beurrer des tartines, boire du café, se tenir dans la rue, autant de gestes qui diffèrent des manières russes. L’indéniable confort matériel le laisse indifférent ou le gêne.

Cependant l’adaptation se dessine, derrière ces plaintes. L’attrait puissant d’un monde « neuf », où l’air même lui semble plus libre, l’énergie, les potentialités, le tempo propre à la vie américaine le saisissent et l’enivrent. Un désir intense de connaissance, d’expérience et finalement d’adaptation s’empare du jeune homme, semblant annoncer et justifier la réussite future.

Au terme de ce premier récit qui retrace les expériences du nouveau venu, on peut évidemment se demander quelle est la part des clichés communs à tout récit d’émigration.

Cahan lui même voit en ses huit premières années américaines une période de formation mais il n’envisage guère les transformations sous l’angle des bouleversements intérieurs, des révélations ou de la conversion. Bien que cette période le voie renoncer aux idéaux anarchisants de ses jeunes années, l’écriture nous transmet une image plutôt plate des débats intérieurs ou des crises qui

jalonnent cette évolution. En ce sens, on échappe aussi aux conventions du genre autobiographique et aux mises en scène de l’identité auxquelles nous a habitués la tradition européenne du genre.

Entre les langues Il est intéressant de répertorier les différentes langues auxquelles est confronté Cahan et de voir quelle signification il accorde à chacune d’elles.

L’anglais est à ce moment de sa vie la langue à apprendre, celle dont il faut s’imprégner le plus rapidement possible. Toutes les structures de la vie quotidienne lui sont utiles pour s’y adapter. Il l’apprend au contact de la famille de juifs américanisés qui le logent, dans les magasins, dans la rue, dans une école primaire pour enfants américains où, pendant trois mois, il passe ses journées à écouter et retenir les mots et les phrases des écoliers. La nuit, il travaille méthodiquement les leçons d’un livre scolaire, conçu pour des Allemands qui veulent apprendre l’anglais. Son désir d’adaptation le distingue de ses compagnons plus lents, plus nostalgiques dans leur apprentissage de la langue : il fait des efforts particuliers pour prononcer correctement, à l’américaine, et travaille avec acharnement. Il lui faut trois mois pour lire couramment les journaux et progressivement il est en mesure d’enseigner le soir aux autres immigrants ce que lui-même apprend pendant la journée.

Pendant cette toute première période, il gagne sa vie en donnant des leçons d’anglais jusqu’au moment où, en 1887, il est renvoyé de la yeshiva où il enseigne. Ce n’est qu’à partir de cette date qu’il s’oriente vers les journaux et le travail de pigiste.

Le russe est pour lui essentiellement la langue de culture, la langue de la pensée, du moi « intellectuel ». C’est également la langue d’une élite intellectuelle jouissant, dans la communauté d’Europe de l Est, d un statut social supérieur. C est la langue qu’il a emportée avec lui, celle qu’il parlait le plus souvent au moment où il a émigré. Langue des révolutionnaires, elle désigne le jeune juif comme un partisan des Lumières, contre « l’obscurantisme » de la société traditionnelle, comme un partisan de l’émancipation sociale contre les agitateurs nationalistes juifs, comme un intellectuel épris de culture européenne parmi ses collègues journalistes américains.

Mais pour la majorité des immigrants issus du peuple, le russe est avant tout la langue des persécuteurs de l’ancien monde et le jeune intellectuel russifié est violemment pris à partie par de vieilles gens du quartier lorsqu’il s’obstine à parler russe dans le ghetto new-yorkais.

Cahan dit lui-même qu’en Russie il avait peu à peu remplacé le yiddish par le russe. Le processus inverse semble s’amorcer en Amérique.

Le yiddish va être de plus en plus porteur des nouvelles potentialités de la vie américaine.

Il est en un premier temps lié à l’exil, mais le russe l’est également avec ses chansons nostalgiques évoquant le pays natal. Le yiddish est lié aux parents, c’est la langue que l’on parle « à la maison » et lorsqu’il pense à son père, des bribes de vieilles mélodies lui viennent aux lèvres pour peupler sa solitude d’immigrant. Il déclare lui-même écrire pour la première fois de sa vie d’aussi longues lettres en yiddish, lettres où il décrit pour ses parents ses premières impressions américaines, enjolivant la réalité plutôt pénible des premiers mois.

Il retrouve quelque chose de ce yiddish-là en parlant avec ses lantslayt, ses compatriotes, les gens de la région de Vilna qui prononcent les mots avec le même accent que lui.

Il fréquente, parallèlement aux cercles russes, des cercles de « maskilim » parlant yiddish, des gens dotés de cet état d’esprit d’émancipation,

de sécularisation, de modernisation de la société juive, mais qui aux Etats-Unis se retrouvent ouvriers dans le textile ou travailleurs à domicile, artisans possédant une pièce dont ils se servent à la fois comme atelier, appartement et lieu de réunion. Dans la hiérarchie sociale, ils se situent bien plus bas que l’intelligentsia russe dont il a été question auparavant.

Est-ce au cours de ces interminables conversations que Cahan retrouve progressivement un attachement d’ordre sentimental et affectif à la langue maternelle ?

J’ai toujours parlé le yiddish, comme tous les juifs, et j’ai toujours aimé la langue telle que la parlent « nos mères », combattant bien souvent pour elle. Certains parmi mes amis russes la considéraient avec mépris, et je polémiquais ardemment avec eux, invo- quant la saveur et la force de notre langue maternelle, son pouvoir d’exprimer les nuan- ces les plus fines et les plus belles d’une pen- sée (II, 194). Or le yiddish qui est parlé dans l’East Side tend de plus en plus à s’éloigner de cette langue « maternelle ». Au contact de l’anglais, le yiddish populaire s’américanise, accueille un grand nombre de mots ou d’expressions tirés de l’expérience immédiate des immigrants : « potatoes », « window », « room », « all right » deviennent des mots couramment entendus en yiddish. Le jeune Cahan est choqué de ces intrusions grossières qui lui paraissent symboliser le caractère chaotique et brutal de ses premières expériences d’immigrant. Les mots nouveaux lui semblent « étrangers », « ridicules », lui écorchent les oreilles et le font bien souvent tressaillir d’impatience. Purisme que pour sa part il ne maintiendra pas bien longtemps, comme nous avons pu le constater à la lecture de la préface.

Dès lors, le yiddish prend de l importance pour Cahan dans sa fonction de langue de classe, médium de propagande, de communication avec les masses, ciment d’une classe ouvrière juive encore informe.

C’est Cahan, semble-t-il, qui prononça le premier discours de propagande en yiddish en Amérique (c’est ainsi du moins que l’autobiographie le raconte). Assistant à un meeting en russe, un mois environ après son arrivée, il prend la parole de manière quasiment instinctive (nous dit-il), bouillant encore d’impatience au souvenir de ses camarades de Russie restés en prison. Son ardeur se communique à la foule, et enhardi, il pose aux organisateurs le problème de la langue : pourquoi parler en russe ou en allemand alors que tout le monde parle et comprend le yiddish ? Devant l’incrédulité de tous, il propose une deuxième réunion en yiddish où effectivement il exposera dans cette langue et pendant plus de deux heures la théorie de la plus-value chez Marx ! Réunion suivie d’un troisième meeting… début d’une longue carrière de conférencier et d’agitateur politique.

Etait-ce vraiment la première fois qu’un meeting se tenait en yiddish ? Peut-être, après tout, l’important étant surtout la position du problème.

Pour les membres des organisations politiques, le yiddish est la langue du heder, du marché ou de la maison, la langue de la vie traditionnelle ou privée, alors que Cahan comprend immédiatement que le yiddish est en train de devenir tout simplement la langue parlée par la majorité des travailleurs juifs en Amérique.

On retrouve cette position dans sa tentative de créer un journal radical en yiddish. Dès 1886, il tente de donner un écho dans cette langue aux luttes ouvrières et aux premières tentatives d’organisation des syndicats juifs.

Cahan sera par ailleurs lié personnellement aux « poètes prolétariens » qui font du yiddish la

langue la plus propre à exprimer les incertitudes de la vie quotidienne, les rythmes inhumains des machines, les souffrances des hommes au travail. Faut-il le croire quand il dit être le premier à avoir encouragé Morris Rosenfeld à écrire ? Luimême fait quelques tentatives poétiques, tenant, reconnaît-il lui-même, plus de la propagande que de l’œuvre d’art, mais dont les paroles et les airs adaptés d’Eliakum Tsunser (un « badkhn », poète et chansonnier populaire) se fredonnent partout dans les rues et les ateliers.

La perspective temporelle manque pour donner un tableau dynamique de ce problème des langues. Dans la suite de l’autobiographie, on relève quelques indices permettant de comprendre l’évolution des différentes positions. Il apparaît par exemple au détour d’une remarque beaucoup plus tardive que Cahan parlait anglais en compagnie de sa femme, elle aussi d’origine russe.

Mais cela ne semble-t-il pas naturel après quelque trente ans de vie en Amérique ? Le russe semble perdre progressivement de l’importance pour lui, sauf lorsqu’il est amené à rencontrer de nouveaux arrivants de Russie, souvent des militants venus récolter des fonds et faire de la propagande pour les mouvements révolutionnaires.

Transferts culturels C’est le yiddish encore qui fait le lien avec le théâtre dont l’autobiographie retrace les débuts héroïques (ou exécrables selon les points de vue).

La découverte du théâtre yiddish se rattache pour Cahan à l’élargissement de ses centres d’intérêt en Amérique. Sa sensibilisation au théâtre yiddish, généralement objet du mépris et des sarcasmes de la plupart des intellectuels juifs, vient également de son amour déjà ancien pour les mélodies tirées des pièces de Goldfaden (fondateur du théâtre yiddish en Europe quelques années auparavant). De plus, une circonstance tout à fait fortuite l’amène, au cours de l’hiver 1882, à être locataire chez la mère de Boris Tomachevsky, futur acteur bien connu de la scène yiddish et qui, âgé de seize ans à l’époque, jouait les rôles féminins au théâtre de la Bowery. En 1884, Cahan est témoin de l’arrivée à New-York d’une troupe plus professionnelle d’acteurs venus de Russie et de Roumanie, sous la direction de Karp. Ils mettent en scène une pièce de Goldfaden, Di Kischefmakherin (La Magicienne), qui connaît un grand succès. A partir de 1886 s’effectue un processus de maturation, dont Cahan cependant rend compte de manière très négative, jugeant cette époque comme la plus sombre dans l’histoire du théâtre juif aux Etats-Unis. Il reconnaît l’apport essentiel d’acteurs de grand talent qui commencent à cette époque à quitter la Russie, où le théâtre yiddish est interdit : Mogulesco qui deviendra le plus grand acteur comique, David Kessler qui connaît un immense succès populaire, incarnant à merveille les juifs du peuple. A cette époque arrive aussi de Londres Jacob Adler (« l’Aigle »), personnage baroque dans la vie comme sur la scène, spécialiste des rôles shakespeariens. I1 est accompagné de Madame Liptzin qui aura pendant longtemps le monopole du rôle de Mirele Efros (héroïne d’une pièce de Gordin). Suivront d’autres actrices, la belle Bertha Kalisch, et la future femme d’Adler, Sarah. Tomachevsky est alors au faîte de sa gloire de jeune premier, il a vingt deux ans et passe pour le grand rival de Kessler.

Si Cahan admire les acteurs, il déplore qu’à cette époque où les dramaturges comme Horowitz et Lateiner bâclent des pièces à la journée, leur jeu ne puisse donner sa pleine mesure et soit limité par la mauvaise qualité des textes, « opéras historiques », plagiats du répertoire européen ou grossières comédies de mœurs. Il faudra attendre, dit Cahan, l’arrivée de Jacob Gordin et sa mise en scène de Sibir (Sibérie) en 1891 pour que les

acteurs trouvent des rôles à leur mesure, dont la force puisse donner aux spectateurs le sentiment de la vie (ce qu’il nomme, lui, réalisme), débarrassé de l’emphase grossière et « invraisemblable » des déclamations antérieures.

L’attitude de Cahan est caractéristique, jusque dans son ambiguïté, de positions courantes parmi l’élite intellectuelle juive. On peut dire cependant qu’aux Etats-Unis le théâtre yiddish trouve un public où les réserves de classe sont balayées par la confusion des positions sociales, le besoin de se divertir, de se retrouver à l’occasion de manifestations collectives. Exprimer la vitalité créatrice de la communauté, sa cohésion et aussi donner aux individus quelque chose de « la joie du Shabbat », telle est la fonction de ce premier théâtre yiddish, aussi grossier qu’il puisse sembler à l’intellectuel raffiné qu’est Cahan. Ses critères en ce domaine restent ceux du réalisme dont on peut se demander s’ils sont susceptibles de rendre compte du besoin propre aux immigrants de dépasser les limites étroites de la vie quotidienne, par les illusions et les outrances de la scène.

Avant d’aborder le récit de la création du Forverts, Cahan prend la peine de faire un panorama de la littérature yiddish telle qu’elle apparaît à l’observateur des années 1890. Cahan situe au niveau du travail sur la langue (sans compter bien sûr la volonté populiste d’éduquer les masses) la continuité de l’écriture journalistique et de l’entreprise des premiers écrivains yiddish. La langue telle qu il la reçoit de la tradition littéraire, telle qu’elle est utilisée dans les journaux ou sur la scène du théâtre, est truffée de germanismes, artificiels et empruntés. L’influence de l’allemand aux Etats-Unis se renforce du poids du socialisme allemand. De plus persiste le vieux préjugé selon lequel une langue « germanisée » serait plus noble, plus proche de l’idéal européen des Lumières.

D’où le besoin de créer une langue nouvelle, moins connotée, plus « populaire ». Attitude qui n’a rien à voir avec le purisme du grammairien, puisque la langue qu’il veut contribuer à faire naître à travers les pages des journaux yiddish, c’est à ses yeux la langue du peuple, entité assez mal définie qui est tantôt le yiddish « maternel », tantôt celui des masses déjà américanisées.

Quels sont finalement les facteurs personnels qui poussent Cahan à participer avec fièvre, enthousiasme et énergie à ces entreprises, à un moment où il avait déjà envisagé de devenir reporter ou écrivain en anglais pour des journaux américains ? Il semble que ce soit justement cette double compétence (familiarité avec l’esprit et les techniques de la presse américaine, connaissance profonde et intime du milieu immigrant) qui ait constitué ses atouts, sa réussite et donc son investissement personnel intense dans la création d’un journalisme juif américain en langue yiddish, dont le Forverts sera la plus importante et la plus durable incarnation.


  1. On trouvera des exemples de ce courrier des lecteurs dans l’ouvrage d’Isaac Metzker, « Esti- mable rédacteur en chef ».
  2. Pour plus d’information, on se reportera à l’ouvrage classique d’Irving Howe, Le Monde de nos pères. L’extraordinaire Odyssée des Juifs d’Europe en Amérique, traduit de l’américain par Cécile Bloc- Rodot et Henriette Michaud, Paris, éditions Michalon, 1997 ; Ronald Sanders, The Downtown Jews. Portraits of an Immigrant Generation, New-York, Evanston and London, Harper & Row, Publishers, 1969 ; Milton Doroshkin, Yiddish in America, Social and Cultural Foundations, Rutherford, Madison, Teaneck, Fairleigh Dickinson University Press, 1969 ; Rachel Ertel, Le Roman juif américain. Une écriture minoritaire, Paris, Payot, 1980.
← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 16