Aujourd’hui, les Juifs aux États-Unis ne représentent que 2 % de la population américaine, c’est-à-dire un peu plus de cinq millions de personnes. Du point de vue sociologique, il faut se représenter un groupe aux frontières poreuses étant donné que le taux d’exogamie dépasse les 52 % et que, dans l’ensemble, au lieu de « persécuter les Juifs, on les épouse », pour reprendre les termes du célèbre avocat américain et juif, Alan Dershowitz1. En fait, les dirigeants communautaires s’inquiètent surtout de l’avenir de la communauté juive qui est très hétéroclite et assimilée et dont la plupart des membres ne sont pas affiliés. C’est pourquoi ils sont plus américains que juifs, hormis les 10 % d’orthodoxes, qu’ils soient « modern » ou « ultra » A l’exception de ce groupe, lui-même hétérogène, les Américains Juifs ont un taux de fertilité inférieur à la moyenne, et sociologues et politologues s’accordent à penser qu’en dessous du seuil actuel de 2 %, la communauté juive n’aurait plus l’influence politique et culturelle qu’elle a aujourd’hui. Peut-on encore considérer qu’elle jouit d’un âge d’or ? Les 250 ans de la présence juive aux États-Unis ont été célébrés en grande fanfare en 2004 par les diverses communautés juives des Etats-Unis. Telle une aventure riche en périples, les trois principales vagues d’immigration ont été illustrées dans diverses expositions sur le plan national : l’immigration sépharade, puis l’immigration allemande et celle des Juifs d’Europe de l’Est.
Cette division commode (mais approximative) pour la période de 1654 à 1939 permet de dire que la première « vague » de sépharades (en majorité) comprend vingt-trois juifs pauvres (hommes, femmes et enfants) qui, en 1654 se sont embarqués sur le Sainte-Catherine pour fuir la colonie hollandaise de Recife, au Brésil, conquise par les Portugais qui maintiennent les Juifs sous le joug de l’Inquisition.
C’est en septembre 1654 que cette petite communauté marrane qui a tout perdu atteint l’île de Manhattan et aborde au port de New Amsterdam (quartier général de la colonie hollandaise des Pays-Bas) qui deviendra New York avec l’arrivée des Anglais qui chasseront les Hollandais. A la fin du XVIIème siècle, les Juifs de New York forment environ 2,5 % de la population de la colonie. Ils bénéficient de la liberté de conscience accordée par le duc d’York à tous les membres de la colonie.
Au moment de la Guerre d’Indépendance, la population juive se situe entre 1 000 et 2 500 personnes au sein d’une population globale d’environ quatre millions. En 1820, ils en comptent 4 000.
A partir de 1830, une immigration juive de masse vient bouleverser la vie de la communauté juive. La deuxième vague d’immigration juive (ashkénaze) constituée par les judéo-allemands, en majorité.
Ils viennent essentiellement d’Europe Centrale et s’identifient au judaïsme réformé. La population juive passe de 15 000 en 1840 à 250 000 en 1880.
Les motivations de ce mouvement migratoire relèvent de l’histoire de l’immigration aux Etats-Unis, avec le développement du transport maritime. Plus particulièrement, les manifestations anti-juives en Bavière ont déclenché la première immigration des TRANSFORMATIONS IDENTITAIRES ET SOCIALES Francoise S. Ouzan
Juifs de Bavière en 1836, tandis que la loi allemande limitait le nombre de mariages juifs et que pour passer devant le maire, il fallait débourser une forte somme. Pour terminer de brosser ce tableau trop rapide, rappelons la troisième vague d’immigration constituée de Juifs d’Europe de l’Est. Celle-ci fait l’effet d’une déferlante dès 1881, année de l’assassinat d’Alexandre II, précédée et suivie de pogromes sanglants. Cette vague accompagne une autre vague, encore plus puissante d’immigrants de toutes confessions, provenant surtout de l’empire tsariste et d’Italie. En 1900, un demi-million d’immigrants juifs d’Europe orientale changent le paysage du judaïsme américain et apportent une autre culture. La Première Guerre mondiale bloque cette déferlante mais dès l’armistice signé, le flot d’immigrants reprend : en 1921, 120 000 Juifs atteignent les rivages américains avant que les lois des quotas de 1921 et 1924 ne leur opposent un barrage infranchissable. En somme, les Juifs d’Europe de l’Est ont laissé une forte empreinte sur le judaïsme américain : ils ont apporté davantage de fidélité à la loi mosaïque que leurs prédécesseurs.
Or, au fil des années, la tradition juive et les entorses qu’on a pu lui faire au nom de l’américanisation a alimenté de nombreuses controverses au sein de la communauté juive organisée.
Depuis le milieu des années 1980, le débat est régulièrement relancé sur la place des Juifs aux États-Unis et sur le maintien d’une identité capable d’assurer une transmission de génération en génération. En 1988, le célèbre sociologue américain Nathan Glazer s’interrogeait en ces termes sur le devenir du judaïsme américain : « Quand je passe en revue les alternatives qui s’offrent au judaïsme américain, il me semble que les premières projections des sociologues américains sur l’avenir des Juifs aux Etats-Unis contiennent une grande part de vérité : les Juifs, pour la plupart, s’assimileront.
Cette assimilation ne prendra pas la forme d une disparition de l’identité juive : une identité sans beaucoup de contenu se perpétuera. Mais ni la religion, au sens traditionnel – l’orthodoxie — ni la religion évoluée dont les thèmes majeurs sont la survie et le libéralisme, ne me semblent assez fortes, assez appropriées à nos conditions de vie, pour soutenir la grande communauté juive américaine d’aujourd’hui. »2 Dans quelle mesure cette interrogation est-elle encore pertinente aujourd’hui ?
Le judaïsme américain est souvent considéré comme un exemple par les autres diasporas, mais au-delà de l’impression première, s’agit-il d’une communauté confortablement installée ou en état de survie ? Quel est l’impact des pratiques changeantes et des choix de cette communauté fragmentée ? Comment rendre compte de son degré actuel d’acceptation, voire de son « confort » et en quoi celui-ci est-il menacé ?
Une communauté confortablement installée ou en état de survie ?
La convergence des identités juives américaines et nationales Rappelons que Jefferson, dans son discours inaugural avait revendiqué le besoin du soutien de “l’Être Suprême”, exprimant la volonté de faire de l’Amérique une nouvelle Jérusalem, idée reprise d’ailleurs par l’évangélisme. Mais ce n’est qu’un élément de cette rencontre identitaire qui permet d’expliquer en partie le sentiment actuel de convergence entre les sympathies pour l’État d’Israël et l’intérêt national, à la fois dans l’opi- 2. Nathan Glazer, « Sous la bannière étoilée », Les Nouveaux Cahiers, automne 1988, p. 14.
Nous entendons le terme « communauté » au sens large et pas seulement organisationnel.
nion américaine, au sein du Congrès et, dans une moindre mesure aujourd’hui, de la présidence.
Une perspective historique permet de conduire une analyse des points communs entre la culture juive et la culture américaine et d’élaborer deux conclusions principales. La première réside dans le constat de la façon remarquable dont la « minorité » juive a réussi à s’intégrer dans la société américaine et à y préserver son identité.
Si l’intégration a été réussie au point que certains dirigeants de la communauté juive pensent qu’elle menace aujourd’hui l’identité, celle-ci semble avoir été généralement préservée par le biais de deux facteurs : d’un côté, l’antisémitisme et de l’autre, la prise de conscience de l’universalité de l’expérience juive dans les années 1960. Cette prise de conscience a été engendrée par la cassure des liens avec la communauté noire qu’elle avait longtemps soutenue et intensifiée par la pénétration de la mémoire de la Shoah dans la sphère publique à la suite du procès Eichmann en 19613.
Et c’est avec la guerre des Six Jours en 1967 qu’il s’est produit un transfert sur Israël du sentiment de vulnérabilité que cette mémoire de la Shoah a ravivé. Cette constatation touche à un deuxième point : la relation privilégiée entre expérience américaine, culture juive et projet israélien4.
On remarque, d’une part, que si les Juifs ont trouvé en Amérique un véritable foyer et que les États-Unis se sont enrichis de leur culture, la 3. Sur le soutien des Etats-Unis américain apporté à la mémoire de la Shoah et sur ses enjeux politiques, nous nous permettons de renvoyer à Fran- çoise S. Ouzan, Histoire des Américains juifs, de la marge à l’influence, André Versaille éditeur, 2008, pp. 144-160.
D’autre part, il est important de relever que l’expérience américaine et l’expérience israélienne comportent une communauté d’intérêts : deux nations de « pionniers » qui, depuis le 11 septembre sont toutes deux confrontées au terrorisme islamiste.
Cette adéquation entre l’identité juive américaine (laïque et religieuse) et l’identité nationale est instable car elle dépend de la conjoncture. Les attentats du 11 septembre ont eu deux effets majeurs par rapport au judaïsme américain : ils ont provisoirement entraîné une plus forte identification à Israël et ont consolidé une identité nationale en crise.
Une génération auparavant, la population américaine était constituée en majorité de Blancs dont l’origine ethnique était européenne, (essentiellement chrétiens) et de Noirs, également chrétiens, dont les racines étaient américaines.
En conséquence, ils possédaient une culture de base sur le judaïsme et l’histoire juive, de sorte que les préoccupations juives entraient dans leur cadre de référence. Or, les changements de composition de la population américaine dus à l’immigration, amoindrissent désormais la pertinence de ces convergences entre identité nationale américaine et identités juives américaines. Des groupes venant d’Asie, des Hispaniques et d’autres groupes non-européens ont surgi sur la scène politique. Ils ont peu conscience des priorités du judaïsme américain. C’est aussi le cas des groupes non occidentaux tels que les Bouddhistes, les Hindous et les Musulmans américains dont l’in- 5. Peter Novick, L’Holocauste dans la vie américaine, Gallimard, 2001
fluence politique est en hausse . C est pourquoi il est légitime de poser une des questions inquiétantes pour les dirigeants du judaïsme américain organisé : quels alliés les Juifs trouveront-ils ?
Cependant, avant de chercher des alliés, il faut déterminer qui est l’ennemi. D’aucuns ont repéré l’ennemi dans les rangs des Américains juifs, pour lesquels, hormis les orthodoxes, l’identité américaine prévaut. Mais la réponse n’est pas simple. Elle sous-entend d’autres questions dont celle portant sur la baisse d’intensité du lien à Israël chez les jeunes générations. « L’ennemi : c’est nous7 » En 2010, David Harris, Directeur exécutif de l’American Jewish Committee a formulé à plusieurs reprises un changement majeur : la communauté juive américaine dont l’AJC était, selon lui, le porte-parole il y a quarante ans, était à la fois réduite et forte. Forte, selon lui, parce que la grande majorité des Juifs épousaient des coreligionnaires et élevaient leurs enfants dans le respect de la tradition. Les identifications, religieuses ou laïques étaient alors renforcées par la mémoire de la Shoah et la création de l’Etat d’Israël, puis par la mémoire de la Guerre des Six-Jours et du mouvement en faveur des Juifs d’URSS. C’est ainsi que le sentiment de solidarité du peuple juif (peoplehood) était entretenu.
La question du mariage mixte est non seulement celle qui a fait couler le plus d’encre, 6. Leur groupe de pression s’est calqué sur l’AIPAC. (voir Histoire des Américains juifs, op. cit., pp. 171-179)
D’autres considèrent que l’exogamie restera le produit du mode de vie et du code culturel américain, voire juif américain. Pour les partisans de ce mode de pensée, tous les efforts devraient se porter sur les couples mixtes et encourager leur implication dans la vie communautaire. Il s’agit aussi d’augmenter le pourcentage de ceux qui dispensent une éducation juive (religieuse) à leurs enfants.
Le XXIe siècle a donc vu apparaître un cortège de doutes, portant ombrage à l’optimisme dominant sur l’avenir du judaïsme américain. Le sentiment d’identité de groupe a largement laissé place à des identités privées, des identifications choisies qui correspondent aux concepts ambiants de « réalisation de soi », que ces notions soient ou non inspirées par le judaïsme8. D’autre part, le mariage mixte correspondant à un des idéaux américains, en conséquence il est de plus en plus difficile pour des parents prêchant la tolérance d’influencer leurs enfants. Ce qui fait problème est que seule une minorité d’enfants issus de ces mariages s’identifie au judaïsme.
La fragmentation de la communauté juive et ses luttes intestines ne facilitent pas non plus le phénomène d’identification des Juifs aux Etats- Unis. D’autre part, l’identification à Israël est rendue plus difficile pour ceux qui n’ont pas de connaissances suffisantes sur le pays et qui sont 8. On pense ici à d’autres influences spirituelles, comme celles qui ont marqué les BudJews ; les Juifs de Buddha.
tributaires de sa couverture médiatique. C est ce qui fait dire au journaliste Jeremy J. Goldberg que « l’ennemi c’est nous ».
Les Juifs dans les medias : un point de vue controverse La relation entre les Juifs et les médias fait partie des domaines où le mythe du « pouvoir juif » est sans doute le plus présent. Depuis le pamphlet des Protocoles des Sages de Sion, le mythe est vivace selon lequel une conspiration juive mondiale s’appuierait sur une manipulation par la presse. Cette vision biaisée a été répandue aux États-Unis dans les années 1920 par le célèbre industriel Henry Ford, patron du journal The Dearborn Independent. Elle a été étendue au domaine du théâtre et du cinéma, où les Juifs ont trouvé un créneau, puisque des fiefs fermés n’avaient pas encore été constitués. Dans le lexique de l’antisémitisme, le contrôle des médias est un des stéréotypes les plus efficaces, surtout s’il s’intègre au mythe relayé par les pays arabes d’une « conspiration juive mondiale ».
Au risque d’être schématique, résumons ce qui ressemble à un phénomène de perception : pour les non-Juifs, la presse est un bastion juif ; pour les Juifs, en particulier ceux affiliés à une communauté, la presse véhicule des préjugés antisémites. Or, comme l’affirme le journaliste américain Jonathan Jeremy Goldberg, ces deux vues opposées contiennent chacune une part de vérité. Environ 5 % de Juifs travaillent dans les médias américains, et notamment dans les quatre grands quotidiens : le New York Times, le Los Angeles Times, le Washington Post, et le Wall Street Journal. Ce sentiment de « sur-représentation » étant donné leur faible pourcentage dans la population américaine, est accru par l’existence d’une élite dans le monde des médias et en particulier dans le monde du spectacle hollywoodien.
Or, les Juifs affiliés à une communauté s’accordent à dire que le traitement de l’information aujourd’hui n’est guère favorable à Israël. Depuis un quart de siècle, les activistes engagés dans les diverses communautés juives américaines s’évertuent à dénoncer la tendance de la presse à se focaliser sur les faiblesses de l’État d’Israël, sans considérer les tragédies qu’engendre le terrorisme. L’ironie veut en effet que l’État refuge des Juifs de la diaspora soit le seul où l’on est tué du seul fait d’être juif.
Selon le journaliste Morley Safer de CBS News’ 60 Minutes, « le problème que rencontrent certains journalistes est que dans l’atlas de leur esprit, Israël est quelque part dans le Westchester et non pas au Levant. Ils utilisent donc les critè- res propres au Westchester et non ceux du monde byzantin […]. Le problème, c’est qu’on parvient à une sorte de curieuse double échelle d’évalua- tion. »9 C’est également l’avis d’une large partie de la communauté juive américaine, aussi fragmentée soit-elle. Dans un sondage de 1994, 54 % des personnes interrogées (Américains d’origine juive) s’accordent à dire que les médias américains jugent plus durement Israël que les pays arabes. En 1989, alors que l’Intifada faisait l’objet de reportages à travers le monde, 79 % des Juifs aux États-Unis ressentaient ce manque de mesure. Ce phénomène semble accentué par la diffusion des publications de l’American-Arab Anti-Discrimination Committee (ADC) qui consacrent un grand nombre de leurs articles aux atteintes aux droits de l’homme commis par les Israéliens, ne mentionnant que rarement les ques- 9. J.J. Goldberg, Jewish Power, op. cit., p. 279- 280 ; Morley Safer, CBS News, p. 280-281. Ce passage s’inspire de l’ouvrage Histoire des Américains juifs, pp 179-181.
tions de manquements aux droits de l homme et de mépris de la démocratie dans les pays arabes.
Une question mérite ici d’être posée : les médias peuvent-ils à la fois être dominés par des Juifs et exprimer un préjugé anti-israélien ?
Première remarque : les Juifs qui travaillent au sein des médias viennent essentiellement des secteurs de la communauté les plus assimilés, comme d’ailleurs la plupart des Juifs influents. En outre, le journalisme requiert une distance et, certains exagèrent ce recul pour ne pas courir le risque d’être accusés de partialité. Des journalistes célèbres comme Anthony Lewis et Thomas Friedman du New York Times – une des institutions américaines les plus juives – ou comme Mike Wallace de CBS News, reconnaissent que c’est précisément leur attachement à l’État hébreu qui les incite à se focaliser sur ses failles. Wallace, dont les reportages ont fait un tollé dans la communauté juive américaine, admet qu’il est à l’affût d’histoires sur fond d’injustice. Il avoue ne jamais avoir souffert d’antisémitisme mais devient furieux lorsqu’il se voit traité de « Juif honteux ». Divers entretiens auprès de journalistes juifs montrent que Wallace appartient à une minorité d’entre eux. À l’instar de Richard Roth de CNN, la plupart affirment ne pas mettre en relation le fait d’être journaliste et juif10.
Pourtant, il va sans dire que le type du lien à l’Etat hébreu n’est pas anodin.
Quel type de lien à Israël ?
La proximité entre les Etats-Unis et le jeune Etat hébreu s’est nettement intensifiée avec la guerre des Six jours en 1967 qui pour beaucoup a fait resurgir le spectre de l’anéantissement d’un peuple. Or, aujourd’hui, certains sociologues et dirigeants communautaires avertissent : l’attache- 10 J.J. Goldberg, Jewish Power, op. cit., p. 282. ment à Israël est devenu ténu. Il est vrai que les jeunes qui n’ont pas de souvenirs de Juin 1967 présentent moins de chances d’éprouver un lien fort pour l’Etat hébreu. Selon un sondage de 2008, seulement 49 pour cent de Juifs non orthodoxes en dessous de trente-cinq ans considèrent qu’une « destruction potentielle de l’Etat d’Israël serait un drame personnel alors que ce pourcentage est très élevé chez les dirigeants communautaires qui s’identifient beaucoup plus au sort de l’Etat, ayant une mémoire plus récente de la Shoah, de l’antisémitisme et de la création de l’Etat hébreu11.
Quelles sont les questions majeures que se posent les Juifs aux Etats-Unis en rapport à Israël ?
L’avenir d’Israël en tant que seule démocratie du Proche-Orient et l’avenir du processus de paix12.
La deuxième question prend souvent le pas sur la première. Cependant depuis l’échec des accords d’Oslo, d’aucuns ont des doutes sur le désir d’un accord de paix du côté palestinien, tandis que d’autres sont critiques vis à d’Israël.
L’année 2008 a vu la création d’un nouveau groupe de pression juif : J Street, plus à gauche que l’AIPAC. Jusque-là, la communauté juive était dominée depuis une dizaine d’années par des organisations situées plutôt à droite du centre (en particulier AIPAC et la Conférence des Présidents des principales organisations juives américaines) qui épousaient les positions israéliennes. Or, environ deux tiers des membres de la communauté juive américaine étant démocrates, les positions d’AIPAC (créé en 1954 au sein du conseil sioniste américain) ne représentaient pas la majorité des Juifs.
J. Street se veut un lobby « libéral », « pro Israel et pro-paix ». Comme l’AIPAC, il dispose en tant que lobby d’un « Political Action Committee » (PAC) pour financer les campagnes. Pour l’heure, 11. Steven Cohen JCPA 12. Bayme ; conf Viewpoints
J. Street est loin de pouvoir concurrencer AIPAC qui jouit d’une influence et d’un rayonnement quasi hollywoodien au Capitole depuis plus de cinquante ans, d’un réseau de contacts bien tissés et de techniques de lobbying qui ont fait leurs preuves. Son personnel, son journal d’information, son budget (environ 75 millions de dollars, contre 3 pour J.
Street) lui permettent encore de s’assurer le soutien du Congrès13. AIPAC, qui siège à Washington, possède des filiales à New York, San Francisco et Austin (Texas). Au milieu des années 1960, ce groupe de pression réussit à convaincre le Congrès d’accorder une aide militaire et stratégique à Israël et de considérer l’État hébreu comme un allié stratégique. Certes, les parlementaires juifs sensibles à la cause du jeune État ont été autant de maillons pour renforcer l’influence d’AIPAC. L’ancien fondateur d’AIPAC (Si Kenen), a su répondre au besoin d’information du Congrès en créant le Near Eastern Report, bulletin distribué à 30 000 exemplaires et reflet des positions du gouvernement israélien. Cette publication se concentre sur l’actualité des relations entre les deux nations et informe ses abonnés sur les résultats obtenus, en particulier sur les projets de loi relatifs à Israël, votés par les membres du Congrès.
Le budget d’AIPAC provient exclusivement des cotisations de ses adhérents : environ 55 000 au milieu des années 1980. Outre la puissance financière provenant de sa large base, AIPAC peut compter sur une équipe d’experts nombreuse. La force de ce groupe de pression relève aussi du réseau qu’il a élaboré, dans le monde des affaires et dans le monde politique, et ce, de manière bipartisane. Son influence est renforcée par deux alliés : la « Conference of Presidents of Major American 13. Au cours de l’opération « Plomb durci », J. Street n’est pas parvenu à éroder le soutien quasiment unanime des deux Chambres à la riposte d’Israël comme suite aux missiles lancés sur le pays.
Organizations » (créée dans les années 1950 et qui parle au nom d’une cinquantaine d’organisations et d’institutions) et le Jewish Council for Public Affairs (Conseil Juif pour les Affaires Publiques).
Ses bonnes relations avec d’autres lobbies non juifs comme les syndicats et les Chrétiens fondamentalistes, renforcent son impact. Jusqu’à la présidence d’Obama, le pouvoir politique trouvait son compte à une représentation quasi unique de la communauté juive organisée dans la mesure où le point de vue d’AIPAC résumait celui des soutiens d’Israël aux Etats-Unis.
Le soutien des Sionistes chrétiens, des millions de protestants fondamentalistes qui per- çoivent Israël comme essentiel à la survie spirituelle de l’Amérique est un pilier important pour AIPAC. Nombre d’entre eux considèrent le peuple juif comme le Peuple Elu, mettant en exergue le fait que la création de l’État d’Israël est inscrite dans la Bible. Chez les Millénaristes, la recréation du Grand Israël, est interprétée comme le signe annonciateur de la « Deuxième Venue du Christ ».
Pour des raisons religieuses, environ cinquante millions de fondamentalistes, dont trente millions d’évangéliques épousent donc les thèses sionistes. D’ailleurs, pour son soutien à l’État hébreu, Jerry Falwell, un des chefs de file du mouvement évangélique a reçu une décoration de Menahem Begin, alors au gouvernement israélien. Mais, à terme, n’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter du soutien des Millénaristes à l’État hébreu ?
Même si J. Street, le nouveau contrepoids d’AIPAC ne peut pas encore rivaliser avec autant d’appuis politiques et de techniques de lobbying rodées, selon ses détracteurs, le récent lobby menace l’unité fragile de la communauté juive organisée dans la mesure où il revendique le droit de critiquer la politique israélienne. Or, un nouveau contexte lié à « l’affaire Walt-Mearsheimer » a permis d’entendre les voix divergentes qui s’élèvent au sein de la
discréditent les positions israéliennes. En ce sens, J Street donne aux Juifs libéraux la possibilité d’être représentés à Washington et s’avère un allié appréciable pour le président Obama qui peut ainsi faire accepter avec moins de heurts ses positions critiques à l’égard d’Israël. A l’inverse, J Street bénéficie de la nouvelle route tracée par la nouvelle présidence pour affirmer ses positions, au risque de discréditer totalement l’attitude israélienne14.
Dès le début de son mandat, Obama a rompu avec la grande proximité idéologique de l’administration Bush avec le parti au pouvoir en Israël, tout en affirmant le maintien de la « relation spéciale » qui lie les Etats-Unis à l’Etat hébreu. Il semble que la polémique qui a éclaté au sujet du rapport Mearsheimer et Walt intitulé The Israel Lobby and US Foreign Policy, accusant le « lobby pro-israélien » (c’est-à-dire l’AIPAC) de tenir la politique américaine au Proche-Orient en otage et de ce fait de desservir les intérêts américains, ait eu pour effet de faire accepter l’idée que les Etats- Unis ne devaient pas demeurer les défenseurs inconditionnels de l’Etat hébreu, même si ce rapport a été condamné en raison d’erreurs factuelles, de raisonnements parfois erronés, et critiqué pour ses points de vue quasiment anti-juifs15.
Leur rapport de 83 pages a été mis en ligne en mars 2006 sur le site de l’Université de Harvard et publié simultanément par la London Review of Books. Universitaires spécialistes des relations internationales, John Mearsheimer (professeur à l’université de Chicago) et Stephen Walt (pro- 14. A la première conférence nationale de J. Street à Washington (du 25 au 28 oct. 2009), qui devait répondre à celle organisée (en grand) au printemps par AIPAC, on comptait environ 1 500 personnes.
The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy. New York : Farrar, Straus and Giroux. l université de Harvard) ont suscité une très vive controverse. Précisons que le centre auquel Walt appartient a pour fonction de former de hauts fonctionnaires. Tentant d’expliquer la relation spéciale qui lie l’Amérique à Israël, Mearsheimer et Walt ont fait renaître la polémique autour du rôle du « lobby pro-israélien » dans la politique étrangère américaine au Proche et au Moyen Orient, dans une étude répondant apparemment aux critères du sérieux académique. De façon très argumentée, ils ont déploré les choix pro-israéliens faits depuis plus d’une vingtaine d’années, au nom des désavantages que ceux-ci comporteraient pour leur pays.
Selon eux, ce mauvais choix diplomatique aurait été imposé au Congrès par AIPAC qui tranche en faveur d’un Israël armé et puissant. C’est en raison de cette position que ce groupe de pression se trouve en porte-à-faux avec la majorité des Juifs aux Etats-Unis qui votent pour le parti démocrate (78 % d’entre eux ont voté pour Obama en 2008) et qui ne sont pas convaincus de la nécessité de poursuivre la colonisation dans les territoires disputés, même s’ils soutiennent l’Etat hébreu. Cependant, en tant que lobby ethnique, AIPAC demeure bien un acteur majeur de la politique américaine au même titre que les autres groupes de pression ethniques.
Critiquer son influence comme une anomalie allant à l’encontre de « l’intérêt national » témoigne d’un refus de tenir compte de la complexité de l’élaboration des intérêts nationaux dans une démocratie pluraliste comme celle des Etats-Unis.
Dans ce contexte, les Juifs sont plus que jamais partagés sur la politique israélienne. Outre le processus de paix, une autre question se pose aux dirigeants communautaires : la perception d’Israël comme une démocratie. En effet, le sentiment d’un monopole des orthodoxes sur certaines législations les inquiète. La question du pluralisme religieux et de sa place dans la société israélienne est cruciale dans le renforcement ou au contraire l’affai-
inquiétudes doivent être replacées dans le contexte à la fois de l’assimilation et du renouveau juif dans la société américaine.
En éclatant dans l’espace public américain, l’affaire Walt-Mersheimer a montré que les critiques radicales d’Israël et les campagnes antisionistes qui s’étaient exprimées quelques années auparavant sur les campus universitaires au cours d’une vague d’appels au « divestment » provenant de la gauche américaine (désinvestissement économique de l’Etat hébreu) gagnaient aussi la sphère publique.
Pour ne citer qu’un exemple, Noam Chomsky, linguiste et intellectuel internationalement connu pour sa critique de la politique américaine a appelé, en mai 2002, les universités américaines à vendre les actions d’entreprises travaillant avec Israël et en particulier le réputé Massachussets Institute of Technology (MIT).
Les campagnes antisionistes se poursuivent aujourd’hui dans des universités prestigieuses et leur violence inquiète la communauté juive organisée. Il s’agit d’une communauté dont le nombre d’affiliés a beaucoup baissé depuis l’après-guerre mais dont les dénominations religieuses persistent.
Fragmentation de la communauté juive et dénominations religieuses Au cours des deux derniers siècles, la vie religieuse s’est articulée autour des dénominations principales. En revanche, le XXIe siècle a ouvert un débat portant sur leur pertinence aujourd’hui.
Un éthos « post-dénomination » a cependant vu le jour dès les années 1970 avec la publication des volumes du « Jewish Catalog ». Ces volumes constituent une sorte de guide ou de « prêt à l’emploi « du mode de vie juif américain tel qu’il était pratiqué dans les années 1970 et enrichi par le mouvement de la « counterculture » (la contreculture) et les mouvements Havurah, qui ont per- Pour les auteurs de ces volumes, les mouvements religieux ont perdu leur raison d’être.
Cependant, au XXIe siècle, les exhortations communautaires incitent à se conduire en juif » (« Do Jewish ») en évitant les querelles entre les dénominations. Ainsi, ces dernières ne sont pas tombées en désuétude. Quelque 73 % de la communauté se répartissent soit chez les Orthodoxes (modernes et plus stricts), les Conservateurs, les réformés et les reconstructionnistes. Les querelles entre les diverses tendances ne sont pourtant pas triviales : elles se réfèrent à la définition du Juif, à la question du mariage mixte, à la conversion, et à la façon de lire et d’interpréter la Torah. Ce sont les diverses dénominations qui créent les institutions et les camps de jeunesse nécessaires à la transmission de l’identité juive. Car l’enjeu est bien l’engagement communautaire avec toute la passion qu’il requiert.
Dans le tableau général d’une plus grande assimilation et d’une certaine homogénéisation des groupes non orthodoxes, le regain de l’orthodoxie peut se lire comme un courant contradictoire. Sur le plan démographique, la courbe est nettement ascendante au sein d’une communauté active. Selon les prédictions du sociologue Steven M. Cohen, si les Juifs orthodoxes poursuivent leur croissance démographique, ils constitueront environ un quart de la population juive américaine dans une quarantaine d’années et s’ils continuent à se montrer très actifs sur le plan communautaire, il est fort probable qu’ils représentent la moitié des activistes communautaires à la prochaine génération. Dans la mesure où pour le reste de la communauté juive américaine la question est de savoir s’ils auront des petits-enfants juifs, il apparaît que la continuité juive sera incarnée et assurée par l’orthodoxie. Certains dirigeants communautaires sont catégoriques : c’est par son biais que l’enseignement juif devrait être sauvegardé et que le renforcement des liens et de l’identification à
Israël devraient être assurés . Toutefois, un retour vers l’orthodoxie va souvent de pair avec une préférence pour la droite politique et peut conduire à des positions éloignées de la modération. Les efforts pour réduire le nombre de conversions sontt un cas notoire. Finalement, demeure en suspens la question du monopole d’Israël en matière de décision rabbinique (Chief Rabbinate) quant à la définition du Juif et du converti et relativement aux droits des rabbins non-orthodoxes d’officier au cours des événements majeurs qui rythment la vie juive. La grande majorité des Américains juifs se montre outrée des tentatives faites par les orthodoxes pour délégitimer les libéraux.
Conclusions Le XXIe siècle a vu éclore de nouvelles attitudes et priorités au sein de la communauté juive.
Le mariage mixte, l’antisémitisme (essentiellement circonscrit dans les campus universitaires, mais plus insidieux ailleurs), les campagnes entreprises pour miner la légitimité d’Israël motivent encore les dirigeants plus âgés (en particulier les babyboomers nés après 1945), mais intéressent moins les jeunes. Cette remarque s’applique en particulier à ceux qui sont engagés dans des activités novatrices hors des institutions juives américaines traditionnelles. En effet, les nouvelles questions qui inquiètent aujourd’hui les dirigeants communautaires doivent se lire dans le contexte d’une assimilation importante mais aussi d’un renouveau juif.
Face aux nombreuses incertitudes auxquelles les Américains juifs sont confrontés, il existe, au sein de ce laboratoire d’expériences que sont les États-Unis, d’extraordinaires forces de renouveau, sur le plan culturel, sociologique, politique et religieux que nous avons seulement évoquées 16. Bayme et HAJ dans cet espace compté. Comme le remarque un éminent sociologue américain, la nouvelle génération pousse encore plus loin la notion de « moi souverain » (« sovereign self ») que la génération précédente, se sentant libérée des contraintes sociales respectées par ses pères17.
En effet, de nouvelles expressions culturelles sont apparues. A New York, des « minyans » indépendants ont surgi, attirant le shabbat (samedi) matin jusqu’à deux cents personnes, phénomène amorcé dès le début des années 2000. Culture juive liée à l’internet, aussi bien que YOU TUBE, permettent à des dizaines de milliers de clips musicaux, de films humoristiques ou pédagogiques de susciter l’intérêt, voire de renforcer une identité défaillante. Dans la chanson américaine, des jeunes tels que Matisyahou, (chanteur au look orthodoxe) inaugurent avec bonheur le mariage du rap et de certains aspects de la culture juive américanisée.
De nouveaux journaux ont fleuri sous la plume de jeunes journalistes, tels que le récent TABLET MAGAZINE, qui se targue de présenter « une nouvelle approche de la vie juive », sans mentionner ou presque l’irrévérencieux HEEB, qui vise surtout les jeunes… Autant de modalités de l’être juif qui se déclinent et se réinventent sans cesse avec plus ou moins de bonheur, souvent avec le soutien de philanthropes désireux de sauvegarder à tout prix le judaïsme du Nouveau Monde. L’intérêt renouvelé pour la spiritualité du judaïsme va de pair avec un regain de la spiritualité aux Etats-Unis, comme en témoignent l’attrait de la spiritualité juive chez les stars de Hollywood et le succès du site web AISH. COM, qui allie étude des textes bibliques, spiritualité et entraide. Qui a dit qu’un « Mensh », cela n’existe plus ?
Le texte ici présenté sous le titre « Rien de neuf » met en scène la correspondance et le décalage entre deux amis juifs, l’un resté en Europe et l’autre immigré aux Etats-Unis. Ce texte est une adapta- tion en français de la première partie de « Nishto kayn nayes », nouvelle écrite par Sholem Aleikhem en 1907 et parue dans la série « Ale verk fun Sholem Aleikhem » (New York, Folksfond Oysgabe, Band 17, « Lekoved yontef », Ershter bukh, 1921). Cette adaptation en français ne contient pas la traduction du lexique anglais yiddish qui accompagne l’original en yiddish. Elle est parue en 2009 dans un cahier illustré et séparé, joint au n° 689 de la revue Regards (9 juin 2009). La traduction est de Arthur Langerman
- ↩ Alan Dershowitz, the Vanishing American Jew in Search of Identity for the Next Century, New York, Simon & Schuster, 1997.
- ↩ Sur cette convergence culturelle et identitaire, voir Histoire des Américains juifs, op. cit., pp. 160-169. mémoire de la Shoah a été « américanisée » . En effet, elle véhicule à travers divers musées et en particulier au United States Holocaust Memorial Museum de Washington les valeurs d’universalisme et de liberté chères à la démocratie américaine.
- ↩ J. J. Goldberg, Jewish Power, Inside the American Jewish Establishment, Reading, Addison- Wesley, 1996. mais aussi celle qui divise le plus les Juifs aux Etats-Unis. Certains perçoivent le mariage mixte comme l’effondrement des valeurs familiales et y voient la plus grande menace à la « continuité juive ». Selon eux, il y a un rôle de prévention à jouer pour éviter l’exogamie et, dans le cas contraire, la conversion est attendue.
- ↩ Mearsheimer, John and Walt, Stephen (2007).
- ↩ Steven Cohen ; Arnold, the Jew Within, et entretien avec Steven Cohen et Chaim Waxman.