Freud n’est allé qu’une seule fois en Amérique, en 1909, invité à la Clark University pour une série de conférences. Celles-ci furent le point de départ de l’essor de la psychanalyse en Amérique.

Dans Ma vie et la psychanalyse1, Freud décrit son séjour en Amérique et les rapports à ses collègues américains en des termes enthousiastes, même s’il se montre critique sur le devenir de la psychanalyse en Amérique : « En 1909, Jung et moi avons été appelés par G. Stanley Hall en Amérique, afin d’y faire pendant une semaine des conférences en allemand à la Clark University… Hall était à juste titre un psychologue et un pédagogue en vue qui, depuis des années, avait fait entrer la psychanalyse dans l’enseignement ; il avait quelque chose du « Kingmaker » (faiseur de rois) Nous rencontrâmes là J. Putnam, le neurologue de Harvard, qui malgré son âge s’enthousiasma pour la psychanalyse et prit fait et cause pour sa valeur culturelle et la pureté de ses intentions… J’avais alors 53 ans, je me sentais jeune et bien portant… Lorsque je gravis l’estrade à Worcester afin d’y faire mes Cinq conférences sur la psychanalyse2, il me sembla que se réalisait un incroyable rêve diurne. La psychanalyse n’était donc plus une production délirante, elle était devenue une partie précieuse de la réalité. Elle n’a pas perdu du terrain en Amérique depuis notre visite, elle jouit dans le public d’une popularité peu commune et 1. S. Freud, Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1950, p. 64-66 2. S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, Payot, 2001 est reconnue par beaucoup de psychiatres officiels comme une partie importante de l’enseignement médical. Malheureusement, là-bas aussi, il y a été mêlé beaucoup d’eau. Plus d’un abus, avec qui elle n’a rien à faire, emprunte son nom ; la possibilité y manque de former à fond des analystes quant à la technique et à la théorie. Elle se heurte aussi en Amérique au « behaviourisme » qui se vante dans sa naïveté d’avoir entièrement éliminé le problème psychologique ».

Les rapports de Freud avec l’Amérique ont toujours été très ambivalents et réticents. Et si l’essor de la psychanalyse y fut « fulgurant », le discours psychanalytique occupant peu à peu une place prépondérante parmi les professionnels, mais aussi le grand public, ce fut au prix d’un éclectisme et d’un mélange des modèles et des références dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.

Freud et les Américains Le voyage de Freud en Amérique, auquel il convia aussi Ferenczi, fut marqué par de nombreuses réticences et celles-ci ont persisté tout au long de sa vie3. Ses conférences ont marqué un tournant dans l’histoire de la psychanalyse 3. Sur les rapports de Freud à l’Amérique et sur le développement de la psychanalyse aux USA de l’origine à nos jours, on peut consulter :

Nathan Hale, Freud et les Américains, Paris, Les empêcheurs de penser en Rond, 2002, et The rise and crisis of psychoanalysis in the United States,

aux Etats Unis. Pourtant, il accepta cette invita tion avec perplexité et méfiance et celles-ci ne se dissipèrent pas, même après avoir reçu le titre de Docteur Honoris Causa avec Jung invité en même temps que lui.

Comme le rappelle Mady Jeannet-Hasler, la famille de Freud avait émigré en Autriche pour des raisons économiques, et une partie de celle-ci vivait en Angleterre. Freud, avait, dans les années 1885-90, envisagé d’émigrer aux Etats-Unis. Il avait renoncé à ce projet car « hélas, cela a si bien marché à Vienne que je me suis décidé à rester »4.

Freud hésita à accepter l’invitation de Stanley Hall et dans un premier temps il la refusa « parce que la date proposée aurait occasionné une grande perte matérielle »5. Le 10 Janvier 1909, il écrit à Ferenczi : « Je trouve que l’exigence de sacrifier tant d’argent à cette occasion pour y New York, Oxford University Press, 1995 (seul le premier tome a été traduit en français) ; Correspondance Freud, Ferenczi, T 1 et 3, Paris, Calmann-Levy, 1992 et 2000 ; E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, T 2, Paris, PUF, 1979 ; M Jeannet-Hasler : Freud, Jung, Rank, Ferenczi et l’Amérique, Topique, 2002/3, 80, p 23-32 ; Nathan Hale (eds) : L’introduction de la psycha- nalyse aux Etats-Unis, Paris, Gallimard, 1978 (correspondance de Putnam avec Freud, Jones, Ferenczi, William James et Morton Prince)

En 1920, Ferenczi envisage d’émigrer à cause de la crise économique et de la montée du fascisme et de l’antisémitisme en Hongrie : il a perdu son poste –la Chaire Universitaire de Psychanalyse– et il a été exclu de l’Association des Médecins Hongrois. Voir Correspondance Freud-Ferenczi, T III, p. 11-13 (lettre de Ferenczi du 20 Mars 1920).

55 faire des conférences est par trop « américaine ».

L’Amérique doit rapporter, non coûter de l‘argent.

Du reste, nous devrions très vite être mis à l’index là-bas, dès qu’ils tomberont sur les soubassements sexuels de notre psychologie »6. Le report de la date proposée pour les conférences et l’augmentation de la contribution financière pour ces conférences et ce voyage7 permirent à Freud de finalement accepter l’invitation. La Correspondance Freud-Ferenczi fourmille de détails sur l’organisation pratique du voyage. Ferenczi apprit l’anglais et commanda des livres sur l’Amérique. Il recevra par la suite de nombreux patients américains en analyse, soit lors de son voyage en 1926 soit en Hongrie, et ceux-ci contribueront, comme pour Freud, à lui assurer une certaine assise financière dont ils vont se féliciter l’un et l’autre.

L’ambivalence de Freud par rapport à ce voyage se traduisit aussi par le fait que seules les traces de la présence européenne et de l’antiquité grecque dans ce pays semblaient l’intéresser. Il écrit à Ferenczi en août 1909 : « Je me déclare définitivement inapte aux préparatifs pour l’Amérique. Je n’ai rien lu d’autre qu’un ouvrage d’archéologie sur Chypre ; cela se rattache à New-York dans la mesure où la plus grande collection d’antiquités chypriotes se trouve actuellement dans cette ville où j’espère bien l’admirer. Vous voyez, c’est une bonne illustration des profondes paroles de la Flûte Enchantée : « Je ne puis te contraindre à m’aimer «. L’Amérique ne me dit rien, mais je me 6. Correspondance Freud-Ferenczi, T I, p. 40.

Comme nous le verrons plus loin, le soubassement sexuel des théories psychanalytiques fut l’une des raisons de l’accueil triomphal de la psychanalyse aux Etats-Unis où existait une crise des références morales qui avaient jusqu’ici prévalues.

réjouis beaucoup de notre voyage en commun. » .

Il ne prépara aucune conférence, disant qu’il s’en occuperait sur le bateau9. En fait, il semble les avoir préparées lors de ses marches matinales10 et il les improvisa. Après avoir beaucoup hésité, il présenta un survol de ses théories, la première métapsychologie. Celle-ci va rester pendant longtemps la référence majeure aux Etats-Unis malgré les évolutions de la théorie freudienne.

Lors de la remise des diplômes honoris causa le 10 septembre 1909, Freud sembla, selon certains témoignages, décalé par rapport à ses interlocuteurs. Emma Goldman, la célèbre anarchiste et militante des droits sexuels, y assista, au premier rang. Elle le décrit ainsi : « Vêtu sans prétention, presque tassé sur lui-même… dans cette spectaculaire rangée de professeurs en tenue, aussi raide que présomptueux sous la robe et le chapeau de rigueur, Freud avait l’air d’un géant perdu chez les pygmées »11.

La méfiance et les préjugés de Freud vis-à-vis des Américains ne se dissipèrent pas malgré l’accueil qui lui fut réservé et l’impact de ses conférences dans les cercles professionnels et dans la société, les liens personnels et professionnels forts qu’il noua avec Stanley Hall et J.J. Putnam, entre autres, son admiration pour l’attitude de William James face à une maladie que ce dernier savait mortelle, et son vif intérêt pour le développement de la psychanalyse aux Etats-Unis. Putnam, professeur de neurologie à Harvard, devint l’un des piliers de la psychanalyse aux Etats-Unis. Depuis 1895, il travaillait sur les désordres fonctionnels du système nerveux (les maladies du système ner- 8. Correspondance Freud-Ferenczi, TI, p 81.

William James, figure centrale de la psychologie américaine, accueillit avec plus de réserve les conférences faites à la Clark University.

A propos des réticences de Freud vis-à-vis de l’Amérique, Ernst Jones écrit, dans La vie et l’œu- vre de Freud : « Malgré sa gratitude pour l’amicale réception qui lui fut faite (…) Freud ne garda pas une impression très favorable de l’Amérique.

Pour l’atténuer un tant soit peu, de longues années d’intimité avec les Américains qui venaient le voir à Vienne furent nécessaires… Freud lui-même attribuait son aversion pour les Etats-Unis à de persistants troubles intestinaux dus, affirmait-il d’une manière certes bien peu convaincante, à la cuisine américaine… ». En fait Freud eut durant son séjour des douleurs abdominales qui l’empêchèrent de profiter pleinement de son voyage et de son séjour dans le ranch de Putnam. Il eut aussi des problèmes de prostate qu’il attribua aux « aménagements américains » (la difficulté à trouver des toilettes facilement accessibles lors de son séjour). « Pendant de longues années, écrit Jones, c’est à ce voyage en Amérique que Freud continua à attribuer ces maux. Il alla même jusqu’à m’assurer que son écriture s’y était détériorée… ». Et Jones poursuit : « Freud, en un moment de verve, prédit l’extinction de la race blanche dans quelques millénaires

au profit de la race noire. Il ajouta en plaisantant : « L’Amérique est déjà menacée par les Noirs, et c’est bien fait pour elle. Il n’y a même pas de fraises des bois !…. »12. Freud avait du mal à s’adapter au style et aux manières de vivre des Américains qu’il jugeait « désinvoltes et sans gêne »13.

Les préjugés de Freud vis-à-vis de l’Amérique étaient liés, entre autres, au regard pessimiste qu’il portait sur ses origines juives à cause de l’antisémitisme régnant en Autriche et plus largement en Europe et sur sa carrière, et à la crainte, souvent justifiée, surtout lors de la crise économique qui a sévi en Allemagne et en Europe Centrale dans les années 1920, d’être confronté à des problèmes financiers. Ainsi, en février 1910, après avoir annoncé à Ferenczi la publication aux Etats-Unis de ses conférences, il écrit : « Quelques trouvailles et idées m’ont amené maintenant à chercher à exhumer des trésors qui ne sont pas du genre de ceux de D.(una) P.(entele). Science et rumination morbide se rapprochent l’une de l’autre et de leurs équivalents. Au total, je ne suis quand même qu’une machine à gagner de l’argent et je m’épuise au travail ces dernières semaines.

Un jeune Russe riche14 que j’ai pris à cause d’une passion amoureuse compulsive m’a fait l’aveu, après la première séance, des transferts suivants : 12. Jones, op. cit., p 63 13. Jones, ibid.

En 1926, en plein débat sur l’analyse profane (ou laïenanalyse)16, mais aussi en pleine crise économique, Freud écrit à Ferenczi qui préparait son voyage aux Etats-Unis : « Cette maudite Amérique !

Donc vous y partez… »17. Et quelques jours plus tard : « Pour l’Amérique, vous vous êtes composés un lourd programme. Ne vous laissez pas épuiser.

Vous connaissez l’exploitation à l’américaine, le système Taylor »18. Et le 19 septembre 1926 : « Avant de vous confier à la mer pour aller visiter le pays des barbares dollars… »19.

Le développement de la psychanalyse aux Etats-Unis Au-delà de sa problématique personnelle, Freud avait-il des raisons de douter de l’Amérique ?

Sa venue en Amérique coïncidait avec un moment de crise et le désir de changement dans la société, la culture, les milieux professionnels un moment où la psychanalyse pouvait apparaître comme une réponse à cette crise qui concernait, d’une part, la morale sexuelle, les valeurs puritaines et l’ordre moral qui existaient dans la société, et, d’autre part, l’approche somatique du traitement des maladies neurologiques (qui à l’ époque incluaient l’hystérie) et psychiatriques qui avait montré ses impasses.

Après les conférences à la Clarck University, et bien que les propos de la quatrième conférence 15. Correspondance Freud-Ferenczi, T I, op. cit., p 148-49 16. Sur les enjeux de ce débat en Europe et aux Etats-Unis, voir la seconde partie de cet article 17. Correspondance Freud-Ferenczi T III, op. cit, p 293 18. Ibid. p 298 19. Ibid. p 307

qui portait sur la sexualité des enfants aient scan dalisè de nombreux congressistes et aient été banalisés par les journaux qui en rendaient compte, la psychanalyse se répandit comme une « traînée de poudre sans équivalent dans la diffusion des idées neuves aux Etats-Unis »20 parmi les milieux professionnels et le grand public.

Cette diffusion était complexe et ambiguë. En effet, la psychiatrie et le grand public – les liens étaient nombreux entre la culture professionnelle et la culture populaire – s’emparèrent non pas de la psychanalyse mais des théories psychanalytiques qui les intéressaient. Ils voulaient ainsi répondre aux impasses et aux crises auxquelles ils étaient confrontés, améliorer la pratique psychiatrique ou psychothérapeutique, mais sans renoncer à l’éclectisme et au pragmatisme qui les caractérisaient. Les Américains étaient intéressés par les applications de la psychanalyse à la psychiatrie et aux problèmes sociaux. Des théories psychanalytiques revisitées eurent ainsi un impact majeur sur l’hygiène mentale qui commençait à se développer aux USA, le travail social, la criminologie, les approches psychothérapeutiques, l’attitude des Américains par rapport à la morale et aux comportements sexuels. Au sein même des associations de psychanalystes, des personnalités de premier plan comme Hall, Meyer ou Obendorff ne renoncèrent jamais à leur éclectisme.

Comment expliquer les formes prises par le développement de la psychanalyse aux Etats- Unis ?

Les psychiatres (et les neurologues) étaient confrontés à de multiples impasses thérapeutiques en utilisant une approche organique des troubles fonctionnels neurologiques et des troubles mentaux, mais aussi des techniques psychothérapeutiques, le repos, les massages, les bonnes paroles.

Ils étaient à la recherche de nouvelles théories.

Dans une perspective évolutionniste, ils s’étaient intéressés à la psychologie de l’enfant pour mieux comprendre la nature humaine. La formule : « les premières années décident de tout » faisait déjà figure de lieu commun aux USA dans les années 190021. Les médecins avaient, bien avant l’arrivée de Freud, tenté de cerner ce qu’étaient le subconscient et l’inconscient. Ils étaient réceptifs aux idées préfreudiennes développées en Europe par Janet par exemple qui avait fait deux voyages en Amérique en 1904 et 1906. Compte tenu des impasses thérapeutiques de l’approche somatique des troubles nerveux et psychiques, certains neurologues pratiquaient la psychothérapie. Ils se préoccupaient, comme leurs homologues européens, et ce avant que les élaborations de Freud soient connues, des traumatismes, des souvenirs enfouis, du subconscient, des « complexes ».

Au début du XXe siècle, les fondateurs de la psychologie américaine s’étaient par ailleurs impliqués dans le combat contre « la répression puritaine de la joie et du plaisir »22. Dans une société en crise par rapport à ses valeurs morales, familiales et sexuelles, les psychiatres et les psychologues, élargissant le champ de leur pratique, s’attelèrent à la rénovation de l’hygiène sexuelle et morale qu’il convenait de développer dans la société, dans une optique de prophylaxie des troubles mentaux et des névroses. L’engagement de la psychanalyse dans le combat pour la prophylaxie des névroses et pour la création d’un « homme nouveau » était aussi prôné par Freud, comme le montrent plusieurs de ses textes23. La théorie freudienne de l’inconscient, 21. Ibid p196-97 22. Ibid. p 40 23. « L’avenir de la thérapeutique psychanalytique » (1910) et « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytiques » (1918)

de la sexualité, du refoulement allait cristalliser les mouvements, les réflexions, les intuitions souvent éparses qui existaient parmi les professionnels de la santé mentale et dans la société américaine.

Il ne s’agissait pas de rompre avec la psychiatrie et la neurologie, mais plutôt de créer un nouveau modèle neuropsychiatrique à l’aide de la psychanalyse24. La laïenanalyse, ou analyse profane, c’està-dire la possibilité que des non-médecins puissent devenir analystes, rencontra une vive opposition en Amérique. La Société Psychanalytique de New-York, comme l’Association américaine, n’admettaient en leur sein que des médecins, sans obligation en ce qui concerne l’Association américaine, d’avoir « subi une psychanalyse satisfaisante »25. Des accusations de mauvais traitement contre Théodore Reik, qui n’était pas médecin, par un Américain, suscitèrent le débat sur la pratique de la psychanalyse par des non-médecins. Freud défendit Théodore Reik et ses positions trouvèrent beaucoup d’écho chez Ferenczi qui mena un débat très âpre avec les Américains lors de son second voyage aux Etats-Unis. La Société Psychanalytique de New-York insista sur le fait que la formation des non-médecins par l’analyse devait uniquement leur permettre d’exercer dans des champs non thérapeutiques telles l’anthropologie ou la théologie. Elle apporta son soutien aux projets de loi qui rendaient illégale la pratique des psychothérapies et de la psychanalyse par les non médecins.

D’où l’importance de Jung et des tests d’association qu’il proposait avec ses collègues suisses dans l’introduction de la psychanalyse aux E.-U. vers 1905 et l’impact de ses théories après sa rupture avec Freud.

Celles-ci, en effet, se voulaient scientifiques et sans rupture avec la pratique médicale. Ceci n’était pas le cas de la psychanalyse freudienne, qui se situait dans une logique de rupture avec ses origines neurologiques, même si Freud n’était pas dénué d’ambivalence et de positions contradictoires par rapport au statut scientifique de la psychanalyse.

Impliqués dans la crise des valeurs morales et familiales, militant pour une nouvelle morale et une nouvelle hygiène sexuelle, pris dans les implicites de la culture américaine, assistant au remaniement des modèles familiaux, les psychiatres et les neurologues se focalisèrent plutôt dans leur interprétation de la psychanalyse sur les relations d’amour et de haine au sein de la famille et sur l’influence de l’environnement. Ils laissèrent de côté le pulsionnel (entre autres, la pulsion sexuelle et la pulsion de mort). Ils utilisèrent surtout les éléments adaptatifs et pédagogiques présents dans certains textes de Freud.

Avec la Première Guerre mondiale, l’importance des névroses traumatiques et les questions 26. cf. la constitution de la neuropsychanalyse, les travaux de Fonagy et de Widlocher, les critiques méthodologiques adressées à la psychanalyse 27. cf., entre autres, Lynda Marinelli et Andreas Mayer : Dreaming by the book, New York, 0ther Press, 2003.

théoriques et cliniques qu elles posaient, donnè rent du poids aux conceptions freudiennes. Les impasses thérapeutiques auxquelles les psychiatres étaient confrontés avec les soldats permirent une confirmation des théories freudiennes, mais toujours avec la même approche éclectique.

Par ailleurs, après la guerre de 14-18, « la nouvelle psychiatrie américaine, un mélange éclectique de l’approche psychobiologique d’A.Meyer et de diverses écoles psychanalytiques, trouva une puissante force d’appui chez les travailleurs sociaux en psychiatrie pour lesquels, à cause de la guerre, avait été créées d’importantes formations »28. Ces travailleurs sociaux, très présents dans les combats pour l’hygiène mentale et la nouvelle morale sexuelle qui traversaient la société américaine dans les années 20, contribuèrent à la diffusion du discours psychanalytique dans l’éducation, la pédagogie, la criminologie. Cette diffusion de concepts, plutôt du type folk psycho- logy (psychologie populaire), s’accompagna d’une extension des demandes adressées non pas à la psychanalyse, mais à une nouvelle psychologie et pédagogie psychanalytiques. Dans des centres de consultation pour enfants, les mères consultaient désormais pour inquiétude, mauvais résultats scolaires des enfants, le sentiment d’être malheureux, et elles demandaient aide et avis. L’extension du champ de la psychanalyse était sans doute liée à la fois au modèle psychanalytique qui introduisait un continuum entre normalité et maladie mentale et au développement de l’hygiène mentale dans les années 1917-1940 aux E.-U.

L’impact que prirent les théories psychanalytiques dans la société après la venue de Freud aux Etats-Unis était aussi dû au très grand succès, entre 1904 et 1910, d’un courant populaire, porté par 28. Nathan Hale : Crisis of psychoanalysis in the United State, op. cit., p 23. C’est moi qui traduis. des groupes de psychothérapie religieuse, comme le mouvement Emmanuel, La Science Chrétienne ou la Pensée Nouvelle. Ces associations mêlaient l’hypnose, la suggestion et la guérison par l’esprit.

La même ferveur populaire qui avait permis le développement de ces mouvements s’empara des théories psychanalytiques. La presse grand public joua un rôle non négligeable dans ce phénomène.

Elle voulut faire de Freud un nouveau « leader charismatique »29. Un journaliste décrit ainsi Freud : « D’emblée, on voit qu’il s’agit d’un être raffiné, dont la vigueur intellectuelle a tiré le meilleur parti d’une éducation éclectique. Ses yeux bons et limpides portent le regard perçant du docteur, son front altier, la bosse de l’observation. On ne peut qu’admirer ses mains débordantes d’énergie »30.

Freud condamna pourtant publiquement la psychothérapie populaire et le mouvement Emmanuel quand il fut interviewé. Répondant aux questions d’un journaliste, il dit : « Quand je pense aux nombreux médecins qui, après des années d’initiation aux techniques de la psychothérapie moderne, ne la pratiquent encore qu’avec la plus extrême prudence, je me dis que cette initiative d’individus dont la formation médicale est inexistante ou presque est pour le moins discutable. Je comprends que ce genre d’Eglise psychothérapeutique séduise le public toujours friand de mystère et de surnaturel.

Sans doute est-ce cette zone d’ombre qu’il subodore derrière la psychothérapie. Mais notre science à nous n’a rien, absolument rien de mystérieux »31.

En 1909, lorsqu’il contre les mouvements de psychothérapie populaire et religieux, la psychanalyse 29. Nathan Hale : Freud et les Américains, op. cit, p 269. 30. Nathan Hale, op. cit., p 261. Cf.aussi l’importance de la notion d’éclectisme pour les américains, qualité ici attribuée à Freud. 31. Ibid.

est pour Freud une discipline scientifique et médi cale. Le débat sur la laïenanalyse ou psychanalyse pratiquée par les non-médecins aura lieu quatorze ans plus tard.

La psychothérapie populaire, voire religieuse, qui s’empara de la psychanalyse donnait une place centrale à l’environnement dans la genèse du mal-être et des troubles mentaux. Le mouve- ment Emmanuel voulait aussi s’adresser aux plus démunis qui avaient déserté l’Eglise et il ouvrit un service médicosocial avec hébergement en 1907.

Les traitements proposés alliaient psychothérapie, prières, hymnes et méditations32.

La psychanalyse populaire supplanta toutes les autres méthodes de psychothérapie dans les journaux grand public en quelques années. En 1911, on ne parlait plus du mouvement Emmanuel.

Elle n’avait cependant pas rompu avec ce qui l’avait promu : « le culte de la guérison par l’esprit » et la croyance en une « dimension miraculeuse » de la psychothérapie. L’inconscient freudien était « assimilé à « l’entité mystérieuse « du mouvement Emmanuel pour en faire le lieu 32. A partir de 1910, la psychanalyse, sous l’impulsion de Freud, fut prise dans un idéal militant : s’étendre dans la société, être la référence principale de la psychiatrie et de la médecine, grâce au traitement et à la prophylaxie des névroses, permettre l’amélioration de l’individu et de la société, voire de la civilisation. Ces prises de position motivèrent, entre autres, la nécessité d’étendre les indications de la cure-type et d’adapter les modalités de traitement. Freud, comme d’autres analystes, était pris dans les idéaux qui traversaient les sociétés européennes de l’époque (« L’homme nouveau »).

A-t-il aussi été influencé par ses contacts avec les Américains qui utilisèrent la psychanalyse pour transformer les pratiques sociales et développer une politique d’hygiène mentale ? de toutes les étrangetés rêves, souvenirs enfouis, relations mediumniques, télépathies, dédoublements de personnalités… »33.

Le mouvement d’émancipation par rapport à l’ordre moral et puritain qui régnait aux E.-U. s’empara aussi de la psychanalyse. Celle-ci modifia un certain nombre de représentations populaires : l’environnement et les conséquences de la vie moderne étaient, surtout par leurs aspects répressifs, l’une des causes des névroses, mais il en existait d’autres : le traumatisme psychique dans la petite enfance et les désirs refoulés. Après 1915, la presse d’opinion invoquait les théories sexuelles freudiennes dans tous les débats sur les valeurs et la culture américaine34. En même temps, la psychanalyse servit à développer ce que Nathan Hale a appelé « une éthique du bonheur ».

Elle devint le support de toutes les quêtes populaires, un « guide moral, un nouveau type de morale, voire un ersatz de religion »35. Ce raz-de-marée et les confusions de la psychanalyse populaire plongèrent Freud dans la consternation.

Face au dévoiement de sa théorie, il confia un jour à Jones : « L’Amérique est une erreur. Une erreur gigantesque, mais une erreur »36. 33. Nathan Hale, op. cit., p 444-55.

A noter que Freud s’est intéressé à la télépathie, ainsi que Ferenczi, et qu’une partie de leur correspondance dans les années 1909 aborde cette question. Mais, la psychanalyse s’est créée en rupture avec l’hypnose, l’une de ses origines. Très tôt (1909), Ferenczi, dans « Transfert et introjection », élabore une théorie des mécanismes d’aliénation sous-jacents aux pratiques hypnotiques dont il veut se démarquer. 34. Nathan Hale, op. cit. 35. Op. cit. 36. Jones, dans la Vie et l’œuvre de Freud, cite cette phrase, mais hors de tout contexte temporel.

Celui-ci est explicité par Nathan Hale, op. cit.


  1. Correspondance Freud-Jung, Gallimard, 1992.
  2. Correspondance Freud-Ferenczi, T I, p.
  3. Trois mille marks
  4. Ibid, 25 Juillet 1909 10. Freud et les Américains, p 21.
  5. Emma Goldman, Living my life, New-York, Knopf ed, 1931, TI, p 455, cité par Nathan Hale, Freud et les Américains, op. cit, p 41. veux qu on ne pouvait pas attribuer à une cause organique et qui semblaient plutôt d’origine psychologique). Lorsqu’il rencontra Freud, il devint un ardent défenseur de la psychanalyse aux Etats- Unis. Bien qu’il « adressât souvent à Freud des objections proches de Jung, Adler ou d’autres néofreudiens », il lui resta toujours fidèle ainsi qu’à ce qu’ils appelaient l’un et l’autre « La Cause ». Ce terme met en évidence la part d’idéologie, d’idéal et d’engagement militant qui s’investissait dans la psychanalyse. Durant le séjour de Freud aux Etats- Unis, Putnam l’invita à passer quelques jours dans son ranch situé dans les monts Adirondack.
  6. L’homme aux loups. Après la révolution russe, L’homme aux loups, ruiné, reçut de l’argent de Freud puis du mouvement psychanalytique pour subvenir à ses besoins. Voir L’homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, textes réunis et présentés par Muriel Gardiner, Paris, Gallimard, 1981 et Karin Obholzer Entretiens avec l’homme aux loups, Paris, Gallimard, 1981. juif, escroc, il aimerait me prendre par derrière et me chier sur la tête »15.
  7. N. Hale, op. cit., p 35.
  8. La création d’un nouveau modèle psychiatrique grâce à la psychanalyse fut aussi une préoccupation de Freud avec laquelle il ne rompit jamais vraiment malgré ses positions sur la laïenanalyse (voir « Psychanalyse et théorie de la libido », in Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, p 51-77, écrit en 1923, trois ans avant le texte sur l’analyse profane)
  9. Ibid. p 365 Dans ce contexte, des questions sur la scien tificité de la psychanalyse, les possibilités de la confirmer par des méthodes expérimentales, d’avoir des cas reproductibles, questions toujours actuelles aussi bien aux E.-U. qu’en Europe26 – et qui ont existé aussi en Europe dès la naissance de la psychanalyse27–, prirent ici une acuité particulière.
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