Le sel et le soufre, roman paru en 1960, a été écrit en France et en français par une jeune juive polonaise. Rescapée in extremis du ghetto de Lublin, d’une prison nazie et de la torture, elle s’est cachée sous une fausse identité « aryenne » et a été quelques mois, agent de liaison de la résistance.
Revenue dans sa ville natale, elle s’est exilée en France en 1946. Elle y est morte à l’âge de 46 ans.
C’était en 1966.
Ce livre n’est pas un simple témoignage. Aux journalistes qui voulaient savoir si elle avait vraiment vécu ces épreuves, qui la harcelaient de questions indiscrètes, elle répondait toujours avec pudeur et fermeté, se revendiquant auteur d’une construction romanesque et non d’un document.
Cette distinction était pour elle capitale. Non qu’elle voulût cacher quoique ce fût. Elle admettait la référence à ce qui a été vécu : « Il faut cette présence derrière les mots, pour que le livre ait sa propre vie », disait-elle, par exemple, à Pierre Dumayet.
Elle revendiquait un recul sans lequel elle n’aurait pu construire un monde, c’est-à-dire un roman. Car la littérature, confia-t-elle une autre fois, était le seul moyen « pour traduire par des mots l’horreur de la condition juive durant la guerre. » Ce livre met en scène le périple singulier d’une jeune femme prise par la guerre, qui en revient blessée et souffrante à jamais, il exprime cette souffrance qui ne trouve pas d’issue. C’est une reconstruction du passé. Tout en s’appuyant sur l’expérience vécue, il exprime une quête personnelle qui va bien au-delà d’un récit de guerre. Anna Langfus écrit à la première personne tout en affichant une L’analyse littéraire a montré comment cette architecture d’un pseudo roman d’apprentissage, habillée d’une écriture froide, fonctionne « comme une nécessité protectrice, un mécanisme de défense. (…) Elle est parmi les premiers écrivains dont la fiction a trait à la Shoah, à rendre compte du combat qui consiste à trouver les mots et le ton propres à communiquer au monde extérieur le paysage intérieur torturé d’un survivant. En tant qu’auteur, Anna Langfus s’abstrait assez de l’événement pour être à même de le transposer en fiction et, en tant que critique, elle se distancie de sa propre écriture, commentant avec pénétration ce procès même. » L’étude historique que nous esquissons ici, en confrontant le parcours d’Anna à celui de son double Maria, confirme cette distanciation. Nous disposons de suffisamment de traces (archives et témoignages directs) pour reconstituer l’essentiel de ce qui est arrivé à Anna et à ses proches, et pour mettre en évidence le travail fictionnel de la romancière.
Ce qui ne laisse aucun soupçon sur la vérité de ce qui est rapporté, au contraire. Cela nous renseigne sur le processus d’écriture de ce roman et des suivants, et nous ouvre une perspective nouvelle sur l’œuvre et le destin particulier d’Anna Langfus. * * * La jeune Anna n’était évidemment pas préparée à ce genre de destinée. Ses parents voulaient faire d’elle une dirigeante d’entreprise industrielle.
Innocente et rêveuse, elle est emportée en 1939, dans cinq années de violences, de ghettos, d’emprisonnements, de tortures, d’assassinats ; elle est ANNA LANGFUS ET SON DOUBLE Jean-Yves Potel
la guerre. Or, Le sel et le soufre nous parle d’une jeune femme juive détachée du monde, qui tient par égoïsme et amour de ses proches, qui survit non par héroïsme ou conviction politique, mais presque malgré elle. Outre des récits impitoyables, le livre nous présente une jeune fille gâtée, cruelle, un être mélancolique qui, dit-elle encore, a « perdu le contact avec les vivants ». « Cela vaut-il aussi pour vous ? » lui demande, en 1962, Pierre Dumayet. « Oui, un peu », souritelle. Cet « un peu » gagne à être médité. Il définit l’écart entre l’auteur et son personnage, les limites d’une confusion. Car Maria éperdue entre dans la littérature française comme le type même de la rescapée, blessée à jamais, incapable de reprendre vie malgré ses multiples tentatives. Condamnée.
L’auteur, non. Du moins, en est-elle persuadée.
Elle tente de se sauver par l’écriture, en construisant une vie tournée vers « les vivants ». A 27 ans, elle quitte la Pologne pour Paris, change de langue et se remarie, elle fonde une famille en donnant naissance à une fille, elle écrit des pièces de théâtre dont cinq sont montées, et surtout trois romans que publie Gallimard. Elle trouve immédiatement un public. Prix Goncourt en 1962, elle semble sortir de cette guerre qui l’a brisée.
La limite que cet « un peu » suggère, n’est pas immédiatement perceptible. Il n’est pas certain qu’Anna en ait conscience, probablement a-t-elle lutté toute sa vie pour la repousser. C’est sa blessure. Une souffrance qui s’est installée en elle et dans son corps, dès que la catastrophe lui est tombée dessus. Quand son enfance a été détruite.
Que savons-nous de cet avant catastrophe idéalisé dans le roman ? Elle l’évoque comme un âge d’or, en se concentrant sur quelques images inti- Lublin (Pologne), Anna-Regina Szternfinkiel est la fille unique d’une famille juive de marchands. Ils résident dans le nouveau quartier juif de Lublin, dans une maison élégante achetée deux générations plus tôt, par des grands-parents sans doute assez religieux et traditionnels. Leur maison donne sur une grande rue commerçante où vit une population majoritairement juive de toutes conditions. Non loin de chez elle, un tsaddik tient sa cour, se trouvent l’hôpital juif, la grande yeshiva des Sages de Lublin et la Maison de la culture juive du Bund.
Anna y vit une enfance protégée, avec des parents assez âgés pour l’époque (35 et 31 ans à sa naissance), élevée par une nourrice polonaise qu’elle appelle Nounou. Dans ses livres et déclarations, Anna se donne une enfance bourgeoise, pourtant, sa famille est plus modeste.
Mosze, son père, est un petit commerçant, époux de Marja, née Wajnberg, un peu plus riche. Certes, ils partagent avec leurs grandes familles la propriété de trois immeubles contigus, mais leurs revenus sont limités, et s’ils veulent s’embourgeoiser et s’émanciper de cette tradition, c’est en investissant sur l’avenir de leur fille unique. Ils la font étudier dans le meilleur établissement public polonais de la ville, ils la marient avec un jeune homme plus riche, et l’envoient faire des études d’ingénieur à l’étranger. Pourtant, ils connaissent des difficultés économiques dès le début des années trente, et une vraie déchéance sociale (ils hypothèquent leurs biens, et leurs revenus s’effondrent).
L’auteur Anna Langfus imagine donc son personnage à partir de la promesse (ou des rêves) de son enfance, moins de sa réalité sociale. Elle ne conserve qu’un souvenir émerveillé, très sélectif.
De la même manière, elle n’évoque jamais l’environnement juif et la misère de ces rues qu’elle
quartier qui ne pouvait qu’émerveiller ou intriguer une jeune fille.
Or, dans les textes d’Anna Langfus ce quartier n’existe pas. Elle n’en parle jamais. Elle ne le montre pas. Les Juifs ont disparu. Elle n’a conservé que l’atmosphère familiale d’un vaste appartement au parquet grinçant, un « petit univers clos. » Quant à l’adolescente, elle est beaucoup plus brillante et mâture que ne le laisse supposer le portrait de Maria en oie blanche violée par la guerre.
La lycéenne, par exemple, se distingue par ses qualités littéraires et publie même quelques textes. Ses résultats scolaires sont brillants. Elle sait le français très tôt, alors que, devenue auteur primée, elle a cultivé la légende de la jeune Polonaise débarquant en France sans savoir la langue. Tous les témoins consultés confirment les archives scolaires : elle possédait avant guerre une parfaite connaissance du français.
En 1936, elle rencontre Jakub Rajs, de quelques mois son aîné. C’est le fils d’un plus riche marchand, copropriétaire d’une boutique d’accessoires de couture. Ils sont voisins et ils commencent à se fréquenter régulièrement. Ils se marient le 9 octobre 1938, puis partent immédiatement à Verviers, en Belgique, pour suivre des études d’ingénieur à l’Ecole supérieure des textiles. « Nous voulions tous les deux devenir ingénieurs des textiles pour mieux diriger l’usine textile que nous destinaient nos parents. » Là aussi Anna, unique jeune fille de sa promotion, se distingue par son dynamisme et d’excellents résultats, elle est même la meilleure de la classe en mécanique et physique, et parmi les meilleurs en mathématiques.
Après avoir réussi leurs examens de première année, les deux jeunes époux rentrent à Lublin pour des vacances, en... août 1939 ! Ils sont pris par la guerre. Alors commence le long calvaire * * * Les bombardements de la ville et l’arrivée des Allemands sont évoqués dans le premier chapitre du livre. Le 18 septembre, les troupes allemandes pénètrent « dans la ville, sans bruit, s’installent au milieu du sommeil des hommes. » Le mari de la Maria du roman est pris comme otage en pleine nuit, comme environ deux mille habitants polonais et juifs le furent à cette date-là, puis relâchés. En novembre, les rues du centre ville sont interdites aux Juifs, et les boutiques juives marquées d’une étoile de David ; en décembre, c’est le tour des personnes qui doivent porter la même étoile d’abord sur le buste, puis sur un brassard. Le premier camp de travail est ouvert par les nazis fin décembre.
En 1940, Jakub Rajs est employé par la poste du Judenrat, et jusqu’au printemps 1941, les Szternfinkiel restent dans leur appartement. Puis, les Allemands forment un ghetto « ouvert » dont le côté impair de la rue où habite Anna délimite la frontière. Les conditions de vie y sont aussi difficiles qu’à Varsovie ou Lodz (le taux de mortalité pour d’autres raisons que des exécutions, atteint 12%), une épidémie de typhus se déclenche fin 1941. La famille Szternfinkiel est officiellement expropriée de son appartement en mai, et se déplace dans le ghetto. Selon le roman, on leur attribue un logement de deux pièces, puis d’une seule : Nounou doit les quitter.
Au milieu de la nuit du 16 au 17 mars 1942, commencent les déportations massives vers Belzec des Juifs du ghetto. Jusqu’au 31 mars. sur 26 000 Juifs déportés, 25 000 sont gazés immédiatement, tandis que le nombre de personnes exécutées sur place est évalué à 2500. Les 108 enfants de l’orphelinat juif de Lublin, âgés de 2 à 8 ans, sont abattus le 24 mars avec leurs enseignantes dans les faubourgs
Les 17-19 avril les nazis déplacent les Juifs restant vers un nouveau quartier, à Majdan Tatarski dont ils ont expulsé 5 à 6000 Polonais. Seuls les titulaires d’un « J-Ausweiss » sont autorisés à s’y rendre. Officiellement, cela concerne 3000 personnes, en fait 7000 s’installent dans ce que les nazis présentent comme un « ghetto modèle ». D’après un témoin « tout le monde cachait quelqu’un : sa vieille mère, son vieux père, des enfants orphelins de leurs frères ou sœurs déjà assassinés. » Sur une liste établie par les Allemands en août 1942 nous trouvons des proches d’Anna parmi les Juifs « travailleurs » de Majdan Tatarski : la mère et les deux jeunes sœurs de son mari Jakub. Nous trouvons également Aron Langfus, le futur second mari d’Anna, qui est en fait un ami du frère aîné de Jakub. Né en 1911, ingénieur formé à Prague, il est fils d’une famille juive laïque influente à Lublin. Il figure sur la liste avec sa première épouse, Chaja Langfus, (qui ne survivra pas) et son père Chaim Dawid Langfus (qui mourra à Majdanek). Est-ce qu’Anna et Jakub étaient avec eux ? Nous ne le savons pas.
Anna a déclaré avoir fait un court séjour au camp de Majdanek, il se peut qu’elle ait travaillé quelque temps dans une annexe du camp.
Les contrôles des Allemands se multiplient dans des conditions tragiques plusieurs fois évoquées dans Le sel et le soufre. Est-ce à ce moment, ou plus tôt lors de la liquidation du ghetto, qu’Anna perd plusieurs membres de sa famille ? Les archives sont incomplètes : il est avéré que fin avril 1942, la sœur de son père est déportée à Majdanek où elle est morte en 1943, que ses enfants, cinq cousins d’Anna, sont fusillés le 30 avril 1942, et que le père d’Anna, Mosze Szternfinkiel est mort à Lublin le 30 avril 1942. Cette date et ce lieu de disparition du père ne sont guère contestables, ils ne correspondent donc pas à celle du père de Maria, le A cette époque les familles Szternfinkiel, Rajs et sans doute Langfus, décident de quitter Lublin, vers Varsovie jugée plus sûre. Il est difficile d’établir à quelle date exactement, qui part et comment.
C’est au plus tard à l’automne 1942. Il est probable qu’ils bénéficient de l’aide de Polonais non juifs.
Ils se sont peut-être cachés, un temps, à la campagne (la mère de Jakub n’arrive à Varsovie qu’en mai 1943). Le frère de Jakub semble avoir joué un rôle logistique essentiel, notamment pour l’obtention de faux papiers « aryens ».
On voit donc que l’expérience du ghetto, vécue par Anna, couvre au moins 18 mois à Lublin, auxquels il faut ajouter les premiers mois d’occupation. Dans Le sel et le soufre, elle évoque surtout le ghetto de Varsovie et les déportations de l’été 1942.
Son personnage est sauvé in extremis sur l’Ums- chlagsplatz par un ancien camarade de Verviers, Mojsze Rakower, devenu membre de la police juive (elle décrit plus avant la mort de cet homme comme celle d’un insurgé d’avril 1943.) Il n’est pourtant pas avéré qu’Anna ait séjourné dans le ghetto de Varsovie. Plusieurs scènes du livre peuvent aussi bien se dérouler dans celui de Lublin. L’auteur condense à l’évidence plusieurs situations vécues.
Maria se cache du côté aryen, elle est victime avec sa famille des szmalcownik (« maîtres chanteurs »).
Puis, elle entre en contact avec la « résistance ».
Elle bénéficie de faux papiers et devient pendant quelques mois agent de liaison.
Tout porte à croire qu’Anna et Jakub Rajs se sont effectivement cachés du côté aryen à Varsovie et qu’Anna a travaillé avec l’Armée de l’intérieur (AK) pendant au moins quelques mois. En 1957, dans une lettre à Michel Polac, elle écrit : « J’entrais dans un réseau de résistance. Cette activité me fit parcourir la Pologne dans tous les sens, et m’obligea aussi à me cacher des mois durant dans des
évoque ces missions dans son roman et les situe jusqu’en avril 1943. Dans les CV qu’elle dépose après la guerre pour obtenir la nationalité française, elle écrit toujours : « 1941-1944 : dans la résistance en Pologne ». Le courage exigé pour cette activité de « courrier » est souligné par Jan Karski qui rend hommage dans son livre, à ces jeunes femmes dont les « allées et venues étaient de nature à éveiller des soupçons », « la “vie” moyenne d’une femme agent de liaison ne dépassait pas quelques mois. » Nous savons par exemple qu’Anna a échappé de justesse à une exécution à Lwów, durant l’hiver 1942-1943, grâce à l’aide d’un officier italien.
En avril 1943, le couple Rajs se cache non loin du ghetto de Varsovie, rue Sienna. Plusieurs témoignages l’attestent, dont le sien : elle dit avoir été non loin du ghetto lors de sa destruction par les nazis. Celui d’Aron Langfus, déposé après la guerre devant le tribunal de Lublin, est plus précis. Il dit avoir habité avec le frère ainé de Jakub, et appris comment, en mai 1943, ont été tué les parents Rajs. Suite à une dénonciation, « la Gestapo a débarqué pendant la nuit dans la maison, tous les Juifs ont été fusillés dans la cour. » Aron précise : « Ainsi sont morts Bajla Perla Rajs et son mari. Jakub Rajs a réussi à s’échapper. Je sais tout cela par le frère de Jakub avec qui j’habitais. Il est allé le jour suivant voir ce qui se passait avec ses parents, et les voisins lui ont dit qu’ils avaient été tués. » Nous n’avons aucune information sur le sort de la mère d’Anna à Varsovie. Dans le roman, celle de Maria refuse de se séparer de son mari et retourne dans le ghetto, or nous savons que Mosze Szternfinkiel était déjà mort à Lublin. Le décès de Maria Szternfinkiel est enregistré par l’état civil en 1946, à la date du 31mai 1943 à Varsovie. vant. Nous n’avons aucune indication précise sur les activités d’Anna entre la liquidation du ghetto de Varsovie (avril-mai 1943) et peu avant l’insurrection de la ville, en août-septembre 1944, sinon qu’elle n’a pas participé aux combats. Le témoignage déjà cité d’Aron Langfus, se termine toutefois sur deux informations précieuses : « Jakub Rajs et sa femme ont séjourné jusqu’en 1944 à Legionowo, où ils ont été arrêtés et mis en prison. Jakub Rajs a été tué le 27 décembre 1944, sa femme a survécu et me l’a raconté. » Ce qui correspond au déroulement du roman : l’errance décrite dans le chapitre 5 au moment de l’insurrection de Varsovie, peut se situer dans cette zone de forêts de l’autre côté de la Vistule, près de Legionowo. Ensuite, l’arrestation et les tortures par la Gestapo se situent à Nowy Dwór, non loin de là. C’est dans cette prison que Jacques, le mari de Maria, est fusillé, selon le roman. Ce qui correspond au témoignage d’Anna sur la mort de Jakub, que rapporte Aron en 1946. La date du 27 décembre laisse supposer qu’Anna n’est transférée à Płońsk que fin 1944. Selon ses déclarations, elle y est restée jusqu’à l’arrivée des Russes en janvier 1945. Elle écrit : « A part une jeune paysanne, j’étais la seule survivante. Tous les autres prisonniers avaient été exécutés. » Après l’arrivée de l’Armée Rouge, il n’est pas avéré qu’Anna se soit retrouvée, comme la Maria du roman, à Torun. Il est en revanche probable qu’elle ait traversé à pied le pays dévasté pour rentrer à Lublin.
Qui a-t-elle retrouvé dans sa ville natale et où a-t-elle habité ? La fin du roman montre Maria repoussée par les nouveaux habitants polonais de sa maison familiale. Cette situation était très courante. La romancière la condense avec l’image saisissante d’une malle vide retrouvée dans la cave,
antisémite perceptible au sortir de la guerre. Mais ce n’est pas exactement ce qu’a vécu Anna.
Quand elle arrive, sa maison est occupée par des rescapés juifs. Elle retrouve Aron Langfus qui revient au même moment d’un autre périple, et elle s’installe chez lui. Il est probable qu’ils se rapprochent l’un de l’autre pendant cette période (même si Aron déclare officiellement, en 1946, une autre adresse) C’est du moins la conviction de Henryka Heinzdorf, la nièce d’Aron, qui les a côtoyés à ce moment. Elle pense que son oncle « est tombé amoureux d’Anna, et qu’il l’a suivie quand elle a décidé de partir en France.» Anna obtient, en mai 1946, un « visa de transit » délivré par le consulat français à Varsovie, qui lui permet de gagner la France. Et Aron, après un séjour de trois mois dans plusieurs camps de personnes déplacées, en Autriche et en Allemagne, entre à son tour « clandestinement », le 25 décembre 1946. * * * Le sel et le soufre, nous présente donc un récit différent en plusieurs points du cours des événements endurés par Anna, ce qui ne l’empêche pas d’être très proche de ce qui a été vécu. Il est aisé, en s’en tenant ici à la structure, de détecter le travail de la romancière. Elle conserve l’essence de l’expérience, et l’évoque dans un enchaînement romanesque que scandent les titres de chapitres et qui s’apparente à un parcours initiatique vers les territoires de la mort. Une descente vers un monde étranger et malade.
Dès lors, l’œuvre d’Anna Langfus nous met en contact intime avec ce personnage qui hante notre siècle, que l’on évite, que l’on ne veut pas voir, le rescapé. Celui des multiples guerres modernes, d d b h i d t i ti t d victime par excellence, avec les enfants, de ces dernières guerres. Elle met en scène ce rescapé dans sa nudité et son isolement, au milieu d’une société qui regorge de violences, de cupidités, d’hypocrisies ou de traîtrises. Un rescapé certainement invisible, qu’on écoute au mieux comme témoin du crime, rarement comme être blessé, toujours souffrant.
Moins qu’à un autoportrait, nous avons à faire à une relation douloureuse de l’écrivain à ce personnage central, l’autre « je », son double. Cette relation structure l’ensemble de l’œuvre. La rescapée Anna Langfus tente de s’en sortir par l’écriture.
Elle en fait un acte certes responsable vis-à-vis de ses semblables, de ceux qui ont subi le même sort qu’elle et qui ne sont pas revenus, pourtant elle cherche d’abord un salut, « une libération » dit-elle.
Encore faudrait-il modérer cet apaisement supposé.
Une souffrance naît de cette tension. L’écriture et la remémoration qu’elle s’impose sont à l’évidence de grandes douleurs, morales et physiques. L’écrivain incarne sa mémoire, en souffre dans son corps.
Anna Langfus nous conduit dans ce monde rugueux et insouciant, tel qu’elle l’a vécu, sans se lancer dans de grandes théories, sans généraliser, sans même tout dire parce que trop de détails, tuent le détail. Elle se demande comment et pourquoi survivre, sans répondre, et elle nous laisse là, avec une sorte d’ironie, un détachement de soi très perturbant pour le lecteur. Oui, la narratrice Anna Langfus peut être cruelle avec son lecteur autant qu’avec elle-même.