Nombreux sont ceux qui, depuis l’Antiquité, n’ont cessé d’interroger nos trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob. Les réponses qu’ils nous apportent ne prétendent pas à l’originalité, mais s’affirment vigoureusement conformes à leur vie, leur comportement, leur croyance et leur originalité ; bien sûr, eux aussi, interrogeaient leurs héros ou, tout au moins, paraissaient leur poser des questions. Ils entendaient constamment élever le débat et, remontant aux sources, ils n’ont cessé de faire couler le flot de leurs commentaires dans le lit généreux de la tradition.

Né dans une période déjà haletante de modernisme, j’ai cherché à perfectionner. Il ne me suffisait plus d’interroger par la pensée pour répondre par des commentaires : c’était la parole que j’ai cherchée dans la simplicité de son authenticité. Je désirais que la question précède la réponse, forçant ainsi celle-ci à une exactitude et une précision que le commentaire n’encourage que rarement.

Ma démarche – que je crois plus efficace – se heurte cependant à des procédures délicates, comme à une rapidité d’exécution et, bien sûr, appelle le consentement du patriarche interrogé.

Isaac, des trois patriarches, est le plus affable. Ses parents, avant sa naissance, se répétaient, dans leur attente anxieuse, - « il rira ». Avant même que soit coupé le cordon ombilical, il s’appelait déjà Yitzhak (en hébreu ’il rira’).

Abraham est trop imposant, Jacob trop complexe. C’est donc par Isaac que je passerai pour i î Ab h ê d i - « Que la paix soit sur vous, cher Yitzhak ». - « La paix sur toi », me répond Isaac.

L’hébreu ne connaît pas le vouvoiement, de telle sorte que, dans la suite de ce récit, nos « tu » hébraïques seront des « vous » français, sauf erreur ou omission de ma part. - « Cette fois-ci, je voudrais que vous me par- liez de votre père Abraham, ce personnage lumi- neux qui surgit dix générations après Noé, votre ancêtre industrieux qui avait inventé un engin insubmersible pour y conserver toutes les espè- ces du genre humain, animal et végétal lors d’une montée irrémédiable des eaux ». - « Oui, dix générations, vous l’avez remar- qué et, pourtant, dans notre famille, nous comp- tions les générations à partir de Sem, l’un des trois fils de Noé ». - « Nous comptons dix générations entre Noé et votre père, puis dix générations entre celui-ci et Moïse, le célèbre porteur des Tables de la Loi ».

J’entends un petit rire, toujours spontané, puis silencieux. J’ai eu tort, certainement. Dans les interviews, il faut éviter de trop anticiper... - « Mon père a quitté le sud-est de la Mésopotamie au-delà de l’Euphrate et il s’est retrouvé au nord du Tigre avec son père, un frère et les enfants orphelins de son frère Haran : un garçon et deux filles. Peut-être conviendrait-il d’être un peu plus précis. En effet, ce déménagement d’est en ouest n’était pas totalement spontané : les conditions d l d H d CONVERSATION IMAGINAIRE AVEC ISAAC Théo Klein

- « Pouvez-vous nous donner quelques détails ? ». - « Non, ni mon père Abraham, ni Loth fils de Haran, n’en parlaient volontiers et c’est mon grand frère Ismaël qui, un jour, a évoqué devant moi une sorte de roi chasseur qui tuait les hom- mes comme le gibier ». - « Votre père va quitter sa famille et, notam- ment, son père encore vivant. Il va partir avec son neveu Loth et la sœur de celui-ci qu’il appelait ’ma petite princesse’. ’Va vers toi’, lui aurait dit une voix suprême... ». - « Cette voix, vous-même l’avez entendue, sollicitée sans doute ? ».

Un court silence et Isaac reprend : - « Nous vivions dans la nature sous toutes ses formes ; ce qui n’était pas spontanément à notre disposition résultait de notre propre travail, du soin que nous avions pris à comprendre et sai- sir ce qui nous entourait : satisfaire nos besoins naturels et, au-delà, améliorer ou même parfois embellir notre vie et celle de tous ceux qui nous entouraient, parents, alliés ou serviteurs. Dans cette gestion du quotidien, nous ne nous sen- tions pas seuls. Nos questions ne restaient pas sans réponse. Nous pouvions nous interroger les uns les autres. Mais parfois la réponse tardait à venir et, alors, seuls face à nous-mêmes, c’est bien en nous-mêmes que nous devions chercher la réponse. Et il arrivait que la réponse, nous l’en- tendions, sous la forme douce de la suggestion, parfois, plus rude l’ordre donné, nous semblait venir de l’au-delà de tout ce que nous pouvions voir, saisir et comprendre. Une voix retentissait en nous qui nous ordonnait de faire ou de ne pas faire, mais, le plus souvent, éclairait la réponse que nous trouvions alors en nous-mêmes. Cette i l’ li ’El’1 i ll i vers nous. Plus tard et pas seulement dans notre famille, on a parlé de ’El Shaddaï’, que je ne sau- rais traduire ». - « Si je peux me permettre de venir à votre rescousse, j’aimerais, cher Isaac, vous préciser que dans son excellent dictionnaire hébreu-fran- çais, mon vénéré Maître Marcus Cohn traduit ’El Shaddaï’ par ’Tout Puissant’ ». - « Nous n’étions pas les seuls, reprend Isaac. Beaucoup d’autres semblaient, comme nous, chercher un sens à leur vie et une direction à leurs actes et se référaient à ce ’Shaddaï’. Ma nais- sance elle-même, m’a-t-on dit, avait été annoncée à ma mère et à mon père par son entremise. Nous y reviendrons, si vous le désirez... ». - « Non ! Je désire en parler de suite. Je me suis fait une idée bien à moi des conditions dans lesquelles mon père et ma mère qui vivaient depuis si longtemps côte à côte dans leur forma- tion ancienne d’oncle et de nièce ou, vis-à-vis des tiers, de grand frère et de petite sœur, ont finale- ment tranché ce lien pour se conjuguer, enfin, en ma faveur. C’est, vous le savez, je vous l’ai déjà raconté, ma mère qui a proposé de couper en deux la valeur de la lettre ’yod’ (10), dernière lettre de son prénom ’Saraï’, pour deux lettres ’hey’ (5), dont l’une a transformé Abram en Abraham et l’autre Saraï en Sarah. Vous comprendrez que je revendique cette naissance assez exceptionnelle dans sa conception elle-même et que je ne la laisse pas filer dans des commentaires où inter- viendraient éventuellement d’autres facteurs ou d’autres spéculations ».

Et j’entends Isaac ajouter d’une voix encore plus faible : - « Ma mère, auprès de laquelle j’ai long- temps vécu, m’a enseigné la dignité de soi et le

*** - « Cher Isaac, il faudrait en revenir à Abraham. Lorsqu’il arrive en terre de Canaan, c’est bien pour conquérir des territoires et y ins- taller sa famille, ses fidèles et ses serviteurs ? ». - « Oui, bien sûr. Mon père avait compris qu’autour du Tigre et de l’Euphrate, s’organi- saient, petit à petit, des pouvoirs forts. Vous avez sans doute entendu parler du Code Hammourabi. Au sud, il y avait l’Égypte et déjà des Pharaons. Par contre, entre la mer et le Jourdain, en Canaan, les populations étaient peu nombreuses et inor- ganisées. Il ne s’agissait pas pour mon père de conquérir, mais d’occuper. Il ne s’agissait pas de chasser ceux qui étaient déjà en place, mais de vivre à leurs côtés ». - « Il me semble qu’Abraham, s’il n’avait pas la volonté de conquérir, avait au moins celle de dominer ». - « Sans doute, mais certainement pas par la contrainte. Par l’adhésion. Pour réussir, il lui fallait s’assurer de la neutralité bienveillante des autorités voisines et, notamment, de celles d’Égypte ainsi que de l’autorité royale qui régnait sur les côtes de la Méditerranée, celle que votre Bible appelle curieusement et par anticipation les ’Philistins’. Oui, c’est avec un sens de l’oppor- tunité extraordinaire que mon père s’est rendu presqu’immédiatement en Égypte, le grand voisin du sud, toujours inquiet de ce qui pouvait survenir sur sa frontière nord au-delà du Sinaï. Accéder au Pharaon n’était pas chose facile. C’est là que ma mère, si belle et audacieuse, a ouvert les portes du Pharaon à son oncle et pas encore conjoint et qui se présentait comme son frère. » - « Mais il ne suffisait pas d’avoir accès au Pharaon ; il fallait également le convaincre. » escorte égyptienne jusqu’à la frontière, enrichi de tout ce qui pouvait encore renforcer son groupe et ses possibilités d’action ». - « Vous parlez de l’efficacité de votre père, c’est-à-dire, sans doute, de son pouvoir de convaincre ses interlocuteurs. Beaucoup de gens ont ce pouvoir mais le problème est toujours d’ac- céder à l’interlocuteur ». - « Bien sûr, sans Saraï, il n’y a pas d’Abram face au Pharaon ». - « Excusez-moi de vous avoir interrompu ». - « Oui, je voulais immédiatement enchaîner sur le fait que mon père avait eu le désir, assez rapidement après son retour d’Égypte, d’appor- ter aux Égyptiens la preuve de son efficacité. Heureusement, quelques mois plus tard, alors que son neveu Loth s’y était déjà installé, mon père apprenait qu’un rassemblement de petits rois du nord descendait la vallée du Jourdain. C’était, à n’en pas douter, pour atteindre la frontière égyp- tienne. Non pas attaquer l’Égypte, bien sûr, car ils étaient trop faibles, mais la défier. Saisissant l’occasion de démontrer aux Égyptiens sa capa- cité d’intervention, il rassemble autour de lui et de ses troupes, celles de l’Amoréen et de ses frères Eshkol et Aner dont il avait déjà conquis l’amitié. Ensemble, ils organisent des contre-attaques en coupant les diverses forces royales les unes des autres, détruisant leur ravitaillement et favorisant la zizanie toujours naturelle entre des conqué- rants alliés dans la victoire et vindicatifs dans le partage du butin. C’est ainsi que mon père rem- porta la contre-attaque victorieuse qui le mena jusqu’aux portes de Damas. Le Pharaon pouvait être rassuré. Par cette victoire, mon père rendait aux rois de Sodome et Gomorrhe leur autorité et renforçait ainsi l’influence et l’autorité de Loth

- « Votre père en a profité pour rendre hom- mage également à Melkhitzedek, roi de Salem et autorité morale importante dont l’influence s’étendait sur de nombreuses populations éparses dans la région ». - « Oui, mon père avait déjà rencontré Melkhitzedek. Il avait trouvé en lui une force de caractère et une tranquillité morale. Ils s’étaient d’autant mieux entendus que ce roi débonnaire ne cherchait, au-delà du contrôle de sa ville, qu’à favoriser un sens de la justice qu’Abraham par- tageait ». - « N’est-ce pas à ce roi, si désintéressé, que votre père a abandonné le butin que les rois asso- ciés du nord avaient laissé après leur défaite ? » - « Mon père ne manquait pas de ruse. Il associait ainsi le roi de Salem à sa conquête d’autorité ». - « Il renforçait ainsi la validité des engage- ments réciproques pris avec le Pharaon. Restait le roi des pseudo Philistins. L’opération Abimelekh ne me semble pas avoir aussi bien réussi ». - « Vous avez raison. La tactique a été la même : on se présente aux portes de la ville ; ma mère toujours aussi belle et attrayante fait vibrer le roi Abimelekh du désir de la connaître ; elle est introduite au palais royal et commencent alors divers troubles tels qu’elle savait les provoquer. La révélation du lieu avec Abraham grâce, sans doute, aux services secrets dirigés par le général Pikol, chef d’état major d’Abimelekh. Le contact est établi mais, cette fois-ci, le charme ne prend pas : Abimelekh leur signifie qu’ils peuvent rester sur ses terres pour y séjourner, mais certainement pas pour s’y installer. » - « Un échec ? ». - « Non. Vous confondez conquête et domi- nation. Pour Abraham, il ne s’agissait pas de conquérir les territoires qui étaient sous une forte solides relations de voisinage. Il lui semblait ren- forcer, ainsi, sa propre autorité sur les territoires passés sous son contrôle ». - « Votre père, en quelque sorte, savait distin- guer entre politique intérieure et relations exté- rieures ». - « Bien sûr, mais Abraham est allé plus loin. Profitant d’un incident au cours duquel des bergers d’Abimelekh avaient cherché à s’emparer d’un de nos puits, Abraham obtint d’Abimelekh et de son général en chef Pikol, de se faire reconnaître la pleine propriété des sept puits de Beer Shevaa où, de surcroît, il planta un bouquet d’arbres, signe habituel et absolu de la présence abrahamique. C’est ainsi qu’il entendait tracer les limites de sa zone d’influence et de suzeraineté ».

En quelque sorte, Abraham, par priorité, avait cherché à tracer les lignes infranchissables en deçà desquelles il allait installer la franchise de sa marque. En l’occurrence, la circoncision. *** - « Je ne saurais l’affirmer, mais il me semble bien, en effet, que l’idée de la circoncision comme signe d’identité et de ralliement est née dans l’es- prit de mon père après qu’il ait tracé les limites de sa zone d’influence possible. Les fidèles et les ser- viteurs de mon père étaient déjà répandus entre Sishem au nord et Beer Shevaa au sud. Était-ce la voix du Shaddaï ou quelques cas de phimosis pour lesquels il avait fallu d’urgence opérer quel- ques compagnons, mais l’idée du dévoilement du prépuce comme signe d’alliance est apparue sou- dain à mon père comme signe et fondement d’une adhésion à un projet commun ».

Et moi d’ajouter : -

Après un court silence, Isaac reprend : - « Une discipline certes, mais extrêmement dure pour ces hommes soumis à la douleur d’une circoncision tardive. L’enfant ne se souvient même plus d’avoir crié lorsque, à huit jours de sa naissance, il a été circoncis. Mais mon frère Ismaël s’est souvenu longtemps d’avoir dû sou- lever le devant de son vêtement pour éviter des frottements avec son exubérance endolorie. » - « La circoncision me semble avoir été la première tentative de lier des hommes à une cause commune. Sans doute était-ce un premier engage- ment certes, mais irréversible ». - « Mon père songeait au lien, à une sorte de collectivité fraternelle consentie, plutôt qu’à une discipline imposée. Ce qu’il cherchait c’était une cohésion spontanée. Le signe le plus évident pour moi de l’autorité naturelle que mon père exerçait sur ceux qui l’approchaient ». - « Il devait y avoir non seulement de l’ad- hésion mais de l’enthousiasme dans ce consen- tement à la circoncision. Sans doute aussi dans celui de leurs épouses. Il est à noter que parmi les descendants supposés de votre père, cette adhé- sion s’est régulièrement renouvelée à ses risques et périls ». - « Sans doute, sans doute, me lance ironique Isaac ; puis, brusquement, d’une voix plus apaisée et lente : - « Oui, sans doute ». - « Grâce à vous, cher Isaac, nous avons vu se dessiner les frontières de l’autorité abrahami- que, l’adhésion collective à cette autorité, mais comment s’organise l’activité de ces hommes sur ce territoire ? » - « Je serais tenté de vous répondre : libre- ment et spontanément. Ma mère m’a dit un jour : ’ton père crée le cadre et il y envoie les hommes pour qu’ils s’y installent librement ; mais il a mes pour les cultiver et le bétail suivait l’homme qui savait creuser le puits et lui donner à boire. Au fur et à mesure, chacun s’était installé ; les uns plus au nord, les autres plus au sud, certains jus- que sur les sommets dominant la vallée du fleuve, d’autres sur ceux d’où l’on apercevait l’immen- sité tranquille des flots maritimes ». - « Mais cela ne se fait pas généralement sans trouble, sans rivalité, sans affrontements parfois ». - « La marque la plus évidente de l’attrac- tion et de l’influence émanant d’Abraham, c’est que, dans un même temps, il a présenté, expliqué, enseigné et répandu l’idée fondatrice de ’mishpat’ et ’tzedaka’, c’est-à-dire l’idée de la légalité et de la justice ». - « Peut-on parler d’un premier projet de société ? ». - « Je ne sais trop ce que veut dire cette expression. Sans doute, a-t-elle un sens pour vous, mais celui-ci m’échappe. Ce que j’ai compris moi-même – et je l’ai su très jeune – c’est que la liberté de chacun doit être protégée par des règles connues et communes, et que l’individu comme le groupe souffrent lorsque ces règles ne sont pas appliquées et respectées sous un juste arbitrage. Peut-être bien que ces idées flottaient dans l’air du temps, mais moi, lorsque je les ai comprises, vers l’âge de treize ans, c’était non seulement parce que ma mère me les rappelait quotidiennement, mais aussi parce que, confronté aux adultes, je sentais combien il était souvent facile et attractif de les contourner ou de les détourner.

Pour mon père, ce qui était valable pour l’in- dividu devait le devenir pour tous ; que l’homme soit seul ou avec ses compagnons, la discipline personnelle comme celle de la collectivité consti- tuaient un lien et un bien partagés et nécessaires.

autres. Il nous incitait à conquérir des terres encore libres, à les faire fructifier, mais sans gêner jamais ceux, proches ou lointains, qui étaient déjà installés dans le pays de Canaan. Après la mort de ma mère, il a insisté pour que je vienne avec lui aux portes de Hébron. Là, j’ai reçu une magni- fique leçon de savoir-vivre. Bien sûr, il fallait un lieu pour enterrer ma mère et il était évident que la caverne de Marpelah était le lieu le plus digne de recevoir la dépouille mortelle de ma mère comme celle à venir immanquablement de mon père et des membres de notre famille. C’était là l’occasion de respecter le strict tracé familial que Terach, mon grand-père et mon arrière-grand-père nous avaient légué. Mais mon père visait plus loin : en plaçant son mort, comme il disait, au milieu et sous la protection des enfants de H’eth. Il voulait être présent parmi eux sans imposer sa présence ou celle des siens vivants. Pour mon père, il ne fallait jamais bâtir contre, mais toujours avec et non pas seulement pour soi mais dans le respect des autres. Mon père n’avait jamais cessé d’aimer sa petite princesse, l’image la plus pure et la plus belle et même si le prix demandé pour la caverne était effronté, j’ai pensé, comme mon père, que le corps de ma mère y reposerait en paix ». - « Savaient-ils les Héthéens, alors qu’ils dis- cutaient aux portes de Hébron, qu’il s’agissait de la grande Sarah ? » - « Non, bien sûr. Mon père ne parlait que de son mort, car il craignait que, sachant qu’il s’agissait de Sarah, les ’princes’ des lieux veuillent, chacun, avoir le privilège d’accueillir sa dépouille ». - « Était-ce sa beauté qui défiait la mort ? » - « Non, elle avait tracé dans la mémoire des gens qui l’avaient croisée, le trait lumineux de sa présence ».

Était-ce bien le moment de parler à Isaac de la liaison de son père avec Agar, devenue par la suite Ketoura. Dans mes précédents entretiens avec Isaac, je n’avais senti de sa part aucune hostilité à l’égard de celle que dans notre langage courant d’aujourd’hui nous appellerions la - « maîtresse de son père ». - « Après le décès de votre mère, vous êtes allé habiter près du puits dit ’du-vivant-qui-ne- voit’ : était-ce le puits où Agar avait trouvé de quoi faire boire son fils Ismaël après que votre mère l’ait éloignée un peu brutalement ? ». - « Ma mère, qui venait de m’enfanter, n’avait plus à l’égard de Agar la neutralité complai- sante de la petite princesse d’Abraham. Dès lors qu’elle était son épouse, la mère de son enfant, elle a jugé plus convenable et plus digne de voir la maîtresse de son mari, comme vous dites, pren- dre un domicile séparé. Mon père y a d’ailleurs volontiers consenti. Pour moi, Agar était la mère de mon demi frère Ismaël et, plus tard, celle des six autres garçons qu’elle a donnés à Abraham et que celui-ci s’est empressé d’aller placer à bonne distance des deux fils qu’il tenait à privilégier : Ismaël bien sûr et moi le grand héritier. Ketoura était sans doute le nom doux que mon père, volon- tiers charmeur, avait donné à sa compagne Agar ; car c’est avec elle qu’il passait la plupart de ses nuits ». - « Cela ne vous choquait-il point ? ». - « Je ne savais pas que j’aurais pu être cho- qué ! Ma mère appelait respect et admiration ; Agar était sourires et complaisance ». - « Et vous, Isaac, l’éternel célibataire ? ». - « Tant que j’ai pu vivre auprès de ma mère, dans son halo de sérénité et de beauté, bercé par le charme de sa voix et l’élégante spontanéité de

Je n’avais pas – et je n’ai jamais eu – la sponta- néité amoureuse de mon père. Il l’a plutôt léguée à son premier fils, Ismaël, et peut-être aussi aux autres fils de Agar-Ketoura ». - « C’est après la mort de votre mère que votre père lui-même s’est inquiété de votre situa- tion de célibataire endurci ? ». - « Oui. C’est alors que mon père s’est sou- venu de la règle familiale reçue ou peut-être édic- tée par son père Terach, règle à laquelle j’ai déjà fait allusion ». - « Mais Terach n’était qu’un commerçant habile qui avait fait quelque fortune dans la vente d’idoles en pierre, en bois ou autres matières ». - « Peu importe l’homme, c’est la règle qui compte et elle était respectée. Cette règle était celle de la préférence absolue : dès lors que dans l’une des branches émanant de Terach, à un mâle disponible pouvait correspondre une femelle qui l’était également, leur mariage était obligatoire. Toute infraction entraînait le rejet de la famille. Je ne sais si mon père était très attaché à cette règle, mais en tout cas il souhaitait la respecter. C’est la raison pour laquelle il a envoyé son bras droit, Eliezer, me quérir une épouse. En l’occur- rence, la contrepartie féminine existait parmi les descendants de Milka la sœur de ma mère et de mon oncle Loth, la nièce de mon père et la petite- fille de Haran le frère d’Abraham ». - « Eliezer, comment se fait-il que nous n’avons pas évoqué son nom jusqu’à présent ? ». - « Oui, Eliezer est un mystère : toujours et partout présent mais rarement mentionné. Était-il le fils de mon père ? Pour ma part, je n’en ai jamais douté. Officiellement, il était réputé être né à Damas ; mais on n’en savait pas plus. Moi, je l’ai toujours considéré comme mon grand frère aîné. Il avait l’art d’être partout présent, toujours utile mais comme une image qui s’effaçait dès était son reflet, mais aussi son bras actif, son œil vigilant, son oreille attentive : il portait bien son nom, Eliezer (en hébreu : ’vers moi une aide’). Ismaël et moi l’appelions notre grand frère. Il vivait sous une tente discrète, entouré de son épouse et de ses enfants, mais toujours près de la tente d’Abraham, toujours discret, toujours utile, toujours efficace ». - « Aucun texte ne signale sa mort... ». - « Oh ! Les textes, il aurait fallu pouvoir les écrire nous-mêmes... ». - « C’est donc Eliezer qui est allé quérir la petite-fille de Milka, sœur de ma mère et épouse de Nakor frère de mon père. C’était la fille unique de Bathuel leur fils, comme j’étais le fils unique d’Abraham et Sarah. Nous ne pouvions, ni l’un ni l’autre, échapper à cette union. Telle était la règle de Terach, aussi bien dans les monts et vallées de Canaan qu’à Aram entre Tigre et Euphrate. Je ne m’en plains pas car j’ai fidèlement aimé mon épouse ». - « Mais n’était-ce pas dangereux de condam- ner vos fils à être les petits-neveux et petits-cou- sins de leur père ou de leur mère ? ». - « A mon époque, c’était plus simple : on était tous de la famille de Terach ». - « Comment s’est passé votre première ren- contre avec la petite-fille de Milka ? » - « Un enchantement. Je prenais le frais lors- que j’ai vu, soudain, une petite fille dégringoler de son chameau et me sauter au cou en me criant ’Yitzhak, Yitzhak !’. J’ai été subjugué, je le suis demeuré. Elle s’appelait Rivka. Mais j’en avais assez des ’a’ de la famille : les deux ’a’ d’Abra- ham, les deux ’a’ de Sarah, mon ’a’ personnel et voilà encore un ’a’ qui manque de douceur : je l’ai appelée ’Rivkélè’. Elle s’est révélée char- mante, mais intrigante et désireuse avant tout de respecter la règle de Terach et de mettre au

les futurs petits-enfants de sa grand-mère et de son grand-père ».

Je n’ai pas cru devoir insister davantage sur le sujet qui débordait largement le cadre de cet entretien.

Celui-ci allait se terminer lorsque, soudain, Yitzhak, éclatant, une fois de plus, de son rire spontané et, sans doute, souriant, me fait remarquer avec une pointe d’humour : - « Et mon sacrifice ?! ».

En vérité, il me paraissait plus discret de ne pas évoquer l’aventure incroyable de la marche silencieuse d’Abraham entouré d’Eliezer, Ismaël et Isaac, accompagnés d’un âne porteur du bois, du feu et du couteau. Pour où et pourquoi ? - « Je suis étonné, me dit Isaac, que vous ne m’ayez pas spontanément interrogé sur cette journée incroyable. C’est pendant la montée le long des sentiers du mont Moriah que j’ai saisi le tragique de la discipline que mon père s’était imposée. Le mont Moriah c’était cette colline si pure qui s’élevait au-dessus de Salem, la ville de Melkhitzedek que mon père avait si forte- ment impressionné après la victorieuse bataille de Damas. Abraham, mon père, avait passé des heures avec ce roi. Ils avaient parlé de cette voix qui venait vers eux, ce ’El Shaddaï’ qui apportait les réponses mais posait aussi les questions. Dans la nuit, mon père avait rêvé : la voix mystérieuse s’était élevée perçant d’un ton aigu au travers des nuages du sommeil ; elle l’avait interpellé : ’Serais-tu capable de sacrifier ton fils Isaac si je te le demandais ?’. Et la réponse avait été : ’oui’. Je n’étais plus un tendre adolescent, j’avais atteint et dépassé la trentaine. Je marchais près de mon est l’agneau, le bouc ou le chevreau et pour qui ce sacrifice, si c’est de cela qu’il s’agit ?’. Mon père s’était arrêté, m’avait regardé et avait dit : ’La Voix m’a parlé.’. Je lui ai répondu : ’Mais je n’ai pas encore la solution’. Nous sommes arrivés au sommet, j’ai disposé le bois et préparé le feu. Nous sommes restés là debout, silencieux, mon père avait le couteau à la main. Brusquement, le bruit d’un buisson froissé. ’Voilà le sacrifice !, cria mon père. C’était un cri de joie déchirant soudain le voile de tristesse et de disgrâce qui l’étouffait. ’Il ne faut jamais étouffer l’espérance’, me dit mon père. Depuis, le sourire d’Abraham à Moriah ne m’a plus jamais quitté ». *** Un silence s’était établi entre nous. Lui seul pouvait répondre à la forte émotion d’un fils découvrant, enfin, l’amour paternel.

C’est Isaac lui-même qui a rompu ce silence.

Je ne sais s’il souriait, mais le ton de sa voix résonnait d’une sérénité retrouvée. - « Tout ce que je vous ai dit de mon père, c’est au travers de ma mère que je l’ai découvert et compris. Ma tente était rarement éloignée de la sienne et j’adorais, bien sûr, venir déguster ses gâteaux délicieux. Mon père aimait la viande qui appelle le sacrifice des bêtes : son plat préféré était le veau à la crème comme chacun sait... ; ma mère aimait trop les animaux pour les sacrifier à son appétit ». - « Votre mère était-elle aussi belle et impres- sionnante dans sa vieillesse ? » - « Impressionnante, je ne sais pas. Je dirais plutôt lumineuse. Sa présence seule illuminait ceux qui l’entouraient. Sa voix était douce, mais chaque

surtout l’écouter. Elle me disait que chacun trouve sa place dans ce monde s’il sait l’adapter à ses capacités, que mon père était un héros, un conqué- rant, dominé par l’impatience et l’inquiétude. - « Ne cherche jamais à l’imiter car tu es réflexion et bienveillance », me disait-elle ; - « sauf que chez toi, cette bienveillance peut être ironique ou manœuvrière ». Je n’ai pas toujours saisi le sens ou la vertu des propos maternels, mais quand ils remontent en ma mémoire, comme maintenant au moment où je vous parle, ils me sourient ». - « Votre mère Sarah croyait-elle en la voix, ce Dieu... ? » Au moment où j’ai prononcé ce dernier mot, la communication s’est brusquement arrêtée...

J’espère pouvoir reprendre contact, mais il conviendra que je surveille plus attentivement mon vocabulaire.

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