Il y a quelques années, un journaliste américain, John Hersey, faisait publier un roman : « La Muraille » dont le sujet était le ghetto de Varsovie. Ceux qui ont lu ce livre, et en particulier les rescapés du ghetto, peuvent témoigner de son authenticité. Or, John Hersey n’est pas juif, n’a pas connu la persécution raciale en Pologne, n’a pas été enfermé dans le ghetto de Varsovie. En bon journaliste, il s’est simplement rendu sur les lieux, les a étudiés, il a scruté les ruines, interrogé les survivants, consulté tous les documents auxquels il pouvait avoir accès. Puis il a écrit « La Muraille », reflet fidèle d’une réalité que l’auteur n’a pas connue. Est-ce là une chose étrange ? Sans doute pas plus que les descriptions étonnamment véridiques, faites par des écrivains de pays où ils n’ont jamais mis les pieds. Mais « La Muraille » se réfère à une réalité autrement susceptible, à des faits gravés au fer rouge dans la mémoire des hommes et qu’il serait indécent de travestir à des fins littéraires ou autres. Un auteur peut arbitrairement choisir ses héros, les faire agir selon une psychologie qui n’aura d’autre servitude que celle d’être vraisemblable, leur donner à son gré tel trait de caractère plutôt que tel autre, mais il lui est interdit d’altérer des évènements, causes de la mort de six millions d’hommes. Il est libre de traiter comme il l’entend ses drames personnels, mais il ne peut disposer d’une tragédie collective dont il ne saurait parler, à partir du moment où il a décidé d’en parler, qu’avec le plus grand scrupule et une indéfectible rigueur, c’est à dire avec les qualités mêmes qui font la valeur du livre de John Cependant le respect que montre le journaliste américain envers une certaine vérité historique, n’explique pas, selon moi, la présence de cette vérité dans son récit, encore moins l’admirable précision avec laquelle il la traduit.

La sincérité de ses intentions ne rend pas compte de sa réussite. Il ne suffit pas d’être sincère pour être vrai. Hersey, faute d’avoir été un témoin direct - il y supplée par une documentation méticuleuse et une grande réceptivité - se trouve de ce fait placé à une suffisante distance des évènements qu’il décrit pour qu’ils apparaissent dans leur perspective la plus exacte, exempts des déformations dues au manque de recul. En vérité, Hersey jouit naturellement d’une position de recul.

Je crois que plus une réalité est horrible, plus une situation est anormale, plus la distance doit être grande, qui permet de la comprendre dans sa vérité. Autrement, seuls les documents bruts, quels qu’il soient, le journal, tel celui d’Anne Franck, qui gardent l’empreinte de la plus immédiate réalité, peuvent nous atteindre.

Mais le roman ? Il convient de ne pas oublier qu’un roman est une œuvre littéraire, et que la littérature est le plan d’intersection entre le monde extérieur et l’écrivain. Si ce monde est celui de la souffrance et de la détresse de tout un peuple, il reste à l’écrivain, pour atteindre son but, à se faire oublier.

Ici, il importe d’être modeste. La seule ambition que peut avoir le romancier est de restituer DE LA DIFFICULTÉ POUR UN ÉCRIVAIN DE TRADUIRE PAR LA FICTION LA TRAGÉDIE JUIVE Anna Langfus

pas à amplifier les faits qu’il rapporte mais à leur ménager, humblement, une place entre les mots afin qu’ils vivent.

Il doit tenir la bride à ses sentiments, à son indignation, à sa colère - l’horreur a son propre langage - et la voix d’un homme sera toujours trop faible pour la rendre.

Souvent le cri ne peut être traduit que par le silence. Il faut qu’il y ait beaucoup de silence dans de tels livres, alors les plaintes des victimes, leur révolte, leur peur seront entendues. On sera reconnaissant au romancier de ne pas se mettre comme un écran devant ce qu’il décrit. Qu’il comprenne qu’il est négligeable. Que sa passion soit contenue, sa sincérité objective.

Au plus haut point lui est nécessaire cette qualité que l’on prête aux classiques français : la mesure. Ce dont il parle se trouve si loin de la compréhension humaine, est tellement excessif, qu’à chaque instant, s’il n’y prend garde, il risque de tomber dans l’outrance. Or l’outrance, ici, est déjà dans les faits. Il n’a pas à surenchérir. Le lecteur ne pardonne pas à la fiction ce qu’il admet dans la réalité. La réalité a droit au mauvais goût.

La fiction, non. La rhétorique du romancier devra se borner à l’utilisation de l’euphémisme, de la réticence et de l’ellipse. Il en dira d’autant plus qu’il en ajoutera moins.

Ceux qui n’ont pas parcouru les terres de la douleur et du désespoir, jusqu’à leurs ultimes frontières, jusqu’à s’y perdre, ont tendance à croire qu’on vit dans un état permanent de paroxysme.

Rien n’est plus faux. On s’y fatigue vite. La voix se casse à force de hurler. C’est, sans doute là, la chose la plus difficile à faire comprendre, cet engourdissement, cette insensibilité qui saisit l’être au delà d’une certaine limite. On plonge alors dans une stupeur proche de l’indifférence et qui ressemble étrangement à une fuite hors de la On a coupé le contact. Désormais, on vit dans un pays crépusculaire, où les autres passent comme des ombres, où plus rien n’arrive - où surtout plus rien ne saurait vous arriver, vous atteindre. On est hors-jeu. C’est ça l’au-delà de la souffrance. Les mots peuvent difficilement le traduire.

Enfin, une des pires tentations qui guettent le romancier, lorsqu’il s’agit de la tragédie juive, est le manichéisme : les bons, les persécutés d’un côté, les mauvais de l’autre. Une telle attitude suscite, immanquablement l’incrédulité du lecteur. Un homme qui souffre n’est pas, forcément un saint. Il est un homme qui souffre, c’est tout. Sa souffrance ne se justifie pas, mais on n’a pas à idéaliser les victimes pour qu’elles soient pitoyables. On n’a pas persécuté les Juifs parce qu’ils étaient méchants ou bons, mais parce qu’ils étaient des Juifs.

On a voulu les rayer de l’humanité - on ne saurait rendre le tragique de leur condition en les privant de leur part d’imperfection humaine.

Texte paru dans Information Juive, n° 127-Février 1961.

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