Longtemps je n’ai guère aimé la guerre d’Espagne. « Anciens d’Espagne » : c’est ainsi que les volontaires des Brigades Internationales en Espagne se nommaient entre eux, se nomment encore, se reconnaissaient. Mon père, Aleksander Szurek (« Alek »), avait été l’adjudant du général polonais Karol Walter-Swierczewski, l’un de ceux qui, envoyés par Moscou, avait commandé la XIVème Brigade Internationale (« la Marseillaise ») puis la 35e division. De Karol Swierczewski, mon parrain, dont je porte le prénom Karol/Charles, je n’ai aucun souvenir puisqu’il est mort un mois après ma naissance. « L’homme qui ne pliait pas devant les balles », comme l’écrivait la propagande communiste en Pologne, a été fauché en 1947 dans une embuscade ukrainienne1. L’une des principales artères de Varsovie a longtemps porté son nom, elle est devenue depuis 1990 Aleja Solidarnosci (« Allée de Solidarité »). A propos de Karol Swierczewski, mon père disait qu’il avait « un cœur d’or ». Tous les Anciens d’Espagne avaient « un cœur d’or ».
Cette expression m’a longtemps agacé et, adolescent, j’ai souvent essayé d’imaginer ce que représentait pour lui un tel cœur. Je n’essayais pas de voir qu’une telle expression pouvait appartenir au langage de l’époque.
Malgré la répression qu’ils connurent durant la période stalinienne – Moscou se méfiait de ces combattants qui avaient connu l’Occident et qui avaient su montrer une certaine indépendance – et leur mise à l’écart lors de la campagne antisémite1
Je n’aimais point - nous sommes dans les années 1960 - ces publications, écrites dans une solide langue de bois et qui ne montraient que des héros « au cœur d’or ». Je n’adhérais pas à cette geste d’adultes, d’anciens combattants qui se penchaient avec délectation sur leur jeunesse espagnole et qui percevaient si peu à quel point leurs enfants étaient révoltés contre la grisaille socialiste et claustrophobe qu’ils avaient construite, sensibles aux bruits du monde, aux Beatles, au grand large.
J’avais pris la guerre d’Espagne en grippe. *** Mes parents quittèrent la Pologne en 1969, après le « pogrom à sec » que connurent les Juifs polonais entre 1967 et 1969. Mon père s’arrêta à Vienne, seul, durant quelques mois, laissant partir les siens vers la France. Il était interdit de territoire français depuis qu’un arrêté d’expulsion l’avait expédié vers la Pologne en 1950. Il était venu en France avant la guerre, fuyant la police polonaise qui LA GUERRE D’ESPAGNE, MON PÈRE ET MOI Jean-Charles Szurek
Paris, il épousa Berthe Szpilman, une Juive roumaine dont il eut une fille, Hélène. Contrairement à ces historiens qui affirment que le Komintern avait levé une armée de militants disciplinés, voire de mercenaires, pour aider l’Espagne républicaine, la décision de s’y rendre fut prise, pour nombre d’entre eux, en toute autonomie. Ce fut le cas d’Alek et de bien d’autres que j’ai connus. La décision d’abandonner femme et enfant fut-elle facile ? Je ne sais, je ne le pense pas. L’aventure politique qui se dessinait transcendait tout, surtout pour un jeune communiste, un « bon camarade » comme l’indiquait sa « bio », que j’ai retrouvée dans les archives des Brigades Internationales à Moscou, en 1993, et qui laissait à montrer qu’il avait été « courageux » et « digne de confiance ».
Après la guerre d’Espagne, il fut interné au camp de Gurs comme de nombreux interbrigadistes.
Ce qui sauva Alek, c’est qu’il put adopter la citoyenneté soviétique en 1941 : quand il fut arrêté à Paris en 1942 il fut envoyé dans une forteresse allemande comme prisonnier de guerre soviétique et non dans un camp comme Juif. Berthe n’eut pas cette chance : déboussolée par l’absence d’Alek – c’est ce que j’ai pu reconstituer par des lettres de la petite Hélène retrouvées récemment dans une boîte que je n’avais jamais voulu ouvrir - elle fut arrêtée avec sa fille, déambulant dans les rues de Paris en dehors des heures autorisées par l’occupant. Elles figurent au convoi de Drancy du 30 mai 1944.
Quand Alek revint de Wülzburg in Bayern, il sut très vite qu’il ne les reverrait pas. Il rencontra Jeannine, ma mère. Ma sœur, née en 1950, s’appelle aussi Hélène. Entre 1945 et 1950, il travailla à l’ambassade de Pologne à Paris se chargeant, entre autres, d’inciter les mineurs de fonds polonais à rejoindre la nouvelle Pologne. Il était aussi secrétaire de la cellule du Parti de l’ambassade (il i i é l i î En 1950, dans le contexte de la guerre froide, un groupe de diplomates polonais, dont Alek, fut expulsé à la suite de l’arrestation de diplomates français en Pologne.
Au cours des années staliniennes, il ne sut trop comment se repérer, du moins c’est ce qu’il me semble. Il était stalinien mais son intuition le poussa à éviter l’appareil de sécurité, la police politique où nombre de communistes juifs se portaient pour « défendre le socialisme ». Il travailla certes pour Trybuna Ludu, l’organe du Parti, mais pour y patronner la Course de la Paix, cette épreuve sportive reine des pays socialistes. Une partie importante de son temps fut alors consacrée à la rédaction de ses souvenirs d’Espagne, écrits en polonais. A vrai dire, en langage socialiste.
A l’époque il n’en connaissait pas d’autre. Ces textes constituent la structure de ses Mémoires, qu’il rédigea principalement entre 1974 et le 2 mars 1978, date de son décès. Ils furent traduits en anglais par des Anciens d’Espagne américains et publiés aux Etats-Unis sous le titre The Shat- tered Dream2, grâce à l’aide d’un autre Ancien d’Espagne, Gabriel Ersler, alias G. E. Sichon.
The Shattered Dream est un ouvrage de mémoires inhabituel car s’y croisent deux écritures très différentes, la première datant des années 1950-1954, la seconde des années 1974-1978. Sous certains aspects, la seconde, faite d’un récit autobiographique authentique et de diverses incursions, revisite la première, l’homme âgé n’ayant plus la même appréciation des événements et des individus.
Dans le texte final, inachevé, s’emboîtent ainsi des descriptions très vivantes du théâtre de la guerre civile espagnole – mais aussi des aperçus qui intègrent les événements de 1956, de 1968 - et un regard sur le communisme bien distancié. ****
Tout bascula pour mon père en 1956. Les révélations du rapport Khrouchtchev provoquèrent en lui une cassure définitive. Il en perdit le sommeil et ses ennuis cardiaques commencèrent. Nous étions alors à Vienne, en Autriche. Il représentait la Pologne à la Fédération Internationale de la Résistance (FIR), dont il était secrétaire général adjoint. C’était une organisation antifasciste dominée par Moscou, de cet antifascisme d’aprèsguerre qui servait à légitimer la politique soviétique. Le secrétaire général était un communiste français, André Leroy. Les noms des héros de la résistance communiste m’étaient alors familiers, ces noms que je trouverais plus tard dans certaines municipalités en France, Marcel Paul, le colonel Manhès… Alek fut fidèle à l’Etat polonais jusqu’en 1960, date de son rappel à Varsovie. Il lui fut fidèle encore après, bien que, en butte aux attaques antisémites du groupe Moczar qui avait pris le pouvoir, il se retrouvât dans la pire des situations en régime socialiste : au chômage. Le socialisme avait prévu le plein emploi, mais pas pour les indésirables. C’est ce qu’Alek était devenu après avoir été « secrétaire général adjoint de la FIR » à Vienne pendant six ans. Il tourna ainsi en rond pendant deux ans, de 1960 à 1962, vivant des économies glanées en Autriche. Je ne me souviens pas qu’il retournât à ses Mémoires au cours de cette période. En 1957, il visita Israël, retrouvant ses frères qui s’y étaient installés, l’un en 1942 (déserteur de l’armée Anders en Palestine, comme la plupart des Juifs de cette armée), l’autre en 1953. Je crois qu’il fut troublé par ce voyage qu’il annota dans un petit carnet. Que le rêve sioniste, qui n’avait pas été le sien, pût receler autant de socialisme – les kibboutz surtout – l’avait impressionné. Au même moment, les kolkhozes polonais di l i L d l’O b l i nion, à Varsovie, toute en ébullition, des Anciens d’Espagne devant l’avancée des tanks soviétiques sur Varsovie (Khrouchtchev avait envisagé un temps une réponse militaire aux changements politiques de la capitale polonaise). Lors de cette réunion, il a été indiqué que les unités du KBW (Corps de la Sécurité Intérieure), dirigées par le général Hibner, autre Ancien d’Espagne, avaient été déployées pour s’opposer aux troupes soviétiques, motivant peut-être un changement d’attitude de Khrouchtchev. A partir de 1956 donc, pour Alek, le temps des doutes et des retours était survenu. S’il n’avait été « en poste » à Vienne, peut-être aurait-il rejoint Israël, mais il était à ses yeux inconcevable qu’un Juif trahît. Il tenait tant à paraître assimilé à la Pologne qu’il s’obstinait à me parler polonais alors que je fréquentais le Lycée français de Vienne et que le français, la langue de ma mère, était celle de notre famille. Je lui répondais en français. **** De retour à Paris après une absence de 19 ans (je dus batailler ferme pour que la DST lève son interdiction, moi-même je n’étais en France que depuis trois ans), Alek retrouva quelques Anciens d’Espagne. Je trouvai vains et ridicules leurs efforts pour préserver la mémoire de leurs combats d’antan, alors que, depuis, la guerre, Auschwitz, le stalinisme avaient ravagé l’époque et en avaient détruits plus d’un parmi eux. N’avaient-ils pas connu l’exaltation et les épreuves de la Résistance (Gabriel Ersler), la déportation à Auschwitz (Emmanuel Mink), les geôles staliniennes (Wacek Komar) ? Au cours de ces années 1970, j’étais, pour ma part, saisi par le gauchisme ambiant, peu généreux envers les Anciens combattants…Je me souviens tout au plus d’une rencontre d’Anciens d’E i dé l à Fl
d’Espagne, un général polonais du nom de Franciszek Ksiezarczyk qui s’était rallié à Moczar en 1968. L’adhésion aux Brigades internationales ne vaccinait contre rien.
De nombreux interbrigadistes se déplacèrent aux funérailles d’Alek le 4 mars 1978. Je l’avais trouvé dans la salle de bain de notre maison de campagne briarde (maison de ma mère), nous étions partis ensemble quelques jours plus tôt, lui pour continuer ses Mémoires, moi pour rédiger ma thèse. Nous nous étions rapprochés et nos rapports, déconstruits, étaient devenus authentiques, dégagés de la culpabilité si caractéristique de cette génération. Occupé par le futur Shattered Dream, il avait cessé de se mêler, en père juif possessif, de ma vie, j’étais devenu son fils adulte. Et moi j’observais avec émerveillement cette énergie mise au service du bilan. C’est un Ancien d’Espagne, Benoît Chanot (Kochanowicz), qui prononça le discours funèbre. Une délégation d’Anciens combattants était venue, drapeau français en tête.
Je dis le kaddish.
**** Quelle mouche me piqua ce jour de 1985 où, à la tribune du Sénat, je m’adressai aux Anciens d’Espagne présents dans la salle pour les exhorter : «Laissez-nous vos mémoires, vos souvenirs, ne nous laissez pas orphelins de ce moment unique du XXème siècle ! ». Une commémoration avait été organisée ce jour là en l’honneur des Brigades Internationales et les organisateurs avaient voulu « qu’un jeune » prît la parole. Je me prêtai à cette proposition, si contraire à tout ce que j’avais pensé jusque là. L’époque avait changé, Mai 68 était loin, on était entrés dans l’ère de la mémoire, Pierre Nora avait commencé un ouvrage collectif2, Shoah de Claude Lanzmann était sorti dans les salles. J’étais devenu un acteur du « devoir de mémoire », si dénigré aujourd’hui, si doctement remplacé par le très ricoeurien « travail de mémoire ». Je comprends le glissement voulu par Ricœur mais je reste fidèle au « devoir de mémoire », n’épousant pas cet opprobre dont le couvrent tant de spécialistes de la mémoire qui ont rejeté l’enfant qu’ils avaient créé. J’avais donc changé et les Anciens d’Espagne aussi avaient changé. Ils étaient âgés, grands-parents, sociauxdémocrates, sionistes, anticommunistes viscéraux.
Je compris alors que leur fraternité espagnole, même pervertie par le stalinisme, constituait un moment unique de l’histoire de la solidarité. Et je pressentis que peu de leurs souvenirs seraient conservés. Aujourd’hui, combien de Mémoires de Brigadistes, de documents authentiques ? Au cours de trois étés (1985-1987), je m’appliquai à moi-même le devoir de mémoire, enregistrant les souvenirs de Gabriel Ersler qui, après la retirada, avait créé un réseau de résistance en France, puis avait rejoint, en 1944, l’URSS pour n’en revenir qu’en 1956 après avoir passé douze ans dans les prisons soviétiques. Une histoire à la Trepper que j’espère bien publier un jour. Non, le devoir de mémoire ne me fait pas honte. Je repense avec émotion à cette réunion du Sénat : je n’aurais jamais imaginé que la République pût mettre à la disposition des brigadistas un de ses palais et j’ai encore en mémoire la fierté qu’ils en ont tirée, obscurs Juifs polonais devenus des héros. Je n’ai pas peur du mot.
Je ne reculai plus désormais. En 1996, j’accompagnai, à Madrid, Gabriel Ersler aux commémorations du 60e anniversaire de la création des Brigades internationales, ressentant comme é t l é é i i é l
héritiers des communistes espagnols. Plusieurs centaines de Brigadistes étaient venus que j’accompagnais fièrement aux Cortes où l’Etat espagnol les accueillait ! On parlait français, espagnol, polonais, anglais, allemand, serbo-croate. Les plus impressionnants étaient les Cubains : petits, bérets vissés sur des têtes blanchies, cigares à la bouche. Les débats étaient menés dans une langue communiste légèrement désuète. Il était difficile, à ces transnationaux, d’en pratiquer un autre.
C’était le langage de cette expérience unique qui fut la leur, de cette expérience – je m’en rendis compte rétrospectivement – qui obsédait leurs nuits et leurs rêves, la seule expérience qui valait le coup d’être vécue. Leur parler du POUM, des trotskistes, des conseillers soviétiques ? Ils n’en avaient cure, n’ayant appris ces réalités que bien après. Leur expérience des Brigades ne les a pas confrontés à ces problèmes, qu’il s’agisse d’Alek, d’Ersler, de Chanot ou de Hibner. Mais à d’autres.
Alek raconte de façon sibylline comment il a conduit un déserteur ukrainien, membre des Brigades au peloton d’exécution. Il ne dit pas s’il l’a exécuté lui même, il y a doute. Il écrit que le supplicié pleurait à chaudes larmes. Pourquoi Alek a-t-il ressenti le besoin d’écrire ce détail ? Je ne pus l’interroger, ne lisant ce passage qu’après sa mort. Je m’en ouvris auprès de Gabriel Ersler qui m’invita à éviter les chausse-trappes de l’anachronisme, et me rappela que la guerre d’Espagne était quand même une guerre, avec ses lois, donc ses déserteurs. Si Alek a évoqué ces chaudes larmes, c’est que rien n’allait de soi.
En 1997, parut Le Livre Noir du Communisme, comprenant un article sur les Brigades internationales, signé de Stéphane Courtois et Jean-Louis Panné. Il ne retenait de l’épopée espagnole que les crimes, incontestables, commis par les servifactuel, n’apportait rien de neuf, comme insultant pour tous ceux qui s’étaient portés au secours de la République espagnole. Ces auteurs s’inspiraient des analyses d’Annie Kriegel sans voir que ce n’était pas la plus convaincante des approches de l’historienne, capable de saisir le communisme autrement plus finement (cf. Les procès de Mos- cou par exemple). J’y répondis indirectement par un texte intitulé « La guerre d’Espagne et le stalinisme – un regard subjectif »3, paru dans un ouvrage collectif dans lequel je m’adressai sans détour à l’adhésion au stalinisme des Anciens d’Espagne. Je montrai que de leurs rangs étaient issus, certes, des Ksiezarczyk ou d’autres hommes de pouvoir (le général Korczynski par exemple, qui réprima dans le sang les manifestations et émeutes des ouvriers de la Baltique en 1970), mais aussi, sinon surtout, des individus comme Frantisek Kriegel, figure lumineuse du Printemps de Prague, porte-parole de la Charte 77, persécuté par le régime communiste tchécoslovaque. Les Anciens d’Espagne burent le stalinisme jusqu’à la lie : en Hongrie, l’ancien brigadiste Laszlo Rajk fut arrêté et exécuté, en Tchécoslovaquie Artur London fut emprisonné ainsi que Waclaw Komar en Pologne. « Le stalinisme, quant à lui, - ces lignes écrites il y a quelques années ne me paraissent pas vieillies – saisit bien le parti symbolique qu’il pouvait tirer de cette aventure collective, d’un côté statufiant les Brigades internationales, emprisonnant une partie de leurs protagonistes de l’autre. Ne disposant d’aucun autre langage politique que celui du stalinisme – et pour cause : ils avaient aussi été des militants communistes de la première heure – les interbrigadistes eux-mêmes contribuèrent à se « statufier », traçant une ligne directe entre leur engagement espagnol et l’édi-3
fication du socialisme. Posture compréhensible.
Certains ne s’en départirent jamais, ternissant le message de leur engagement initial. Mais d’autres parvinrent, au contraire, à trouver les formes politiques d’un regard renouvelé sur l’expérience espagnole. […] Il est loisible d’assimiler la naissance des Brigades internationales à l’antichambre du stalinisme, mais c’est sous peine de n’y voir ni l’élan de l’antifranquisme, ni la résistance antifasciste, ni un certain combat pour la liberté.
En somme, de n’y point voir l’essentiel»4. **** Il reste encore un point à écrire sur Alek.
En juin 2009, j’eus accès à son « dossier », à Varsovie, à l’Institut de la Mémoire Nationale, cette institution qui recèle les archives de la Police politique du régime communiste. J’en avais fait la demande deux ans plus tôt. Que vas-tu chercher dans ces archives ? m’avait demandé un ami psychanalyste de Plurielles. La question supposait qu’il y aurait quelque indélicatesse à fouiller dans le passé de son père. Je lui donnai raison, ayant toujours professé qu’une génération ne devait pas juger sa devancière, surtout à l’aune de l’archive policière, cette bombe léguée par le régime communiste et dont usent, abusent, les combattants de la 25e heure, journalistes et historiens en mal de sujet, politiciens divers (le camp des frères Kaczynski y excelle). L’archive policière, source Ibid., p. 253. inouïe de pollution et de dégâts humains étendus, a déjà servi en Pologne à salir Lech Walesa, Jacek Kuron et bien d’autres dirigeants de l’ancienne opposition démocratique.
En fait, c’est davantage la curiosité sociologique qui me motivait – j’avais moi même eu accès à mon propre dossier et à d’autres dans le cadre de mes recherches – que la crainte de découvrir Alek en informateur de la police. Mais, comme chacun sait, tout est possible. Par ailleurs, la situation de confident recouvre une palette de situations et de comportements très variés. Certains, coincés par « leurs » officiers traitants, craquaient, d’autres menaient des Kriegspiel sophistiqués, d’autres encore « parlaient » puis s’arrêtaient net.
Le dossier de mon père avait été établi à son retour d’Autriche. Des amis viennois étaient venus lui rendre visite en 1962, provoquant par leur présence une enquête policière. La surveillance dont Alek fut alors l’objet peut être suivie pas à pas pendant quelques années.
Le dossier était vide : Alek n’a jamais été un informateur. En mon for intérieur, je me pavanais : un Ancien d’Espagne, passé par la Résistance et les prisons allemandes, ne craque pas devant les menaces de la police communiste. En mon for intérieur seulement, bien sûr, car je savais à quel point un tel raisonnement était idiot et que cette police stalinienne en avait brisé plus d’un. Probablement même parmi les Anciens d’Espagne.
Je respirai malgré tout.
- ↩ Des maquis nationalistes ukrainiens ont poursuivi de 1967-1968 (beaucoup étaient juifs), les Anciens d’Espagne ont toujours constitué dans l’imaginaire communiste polonais un référent noble, digne d’être montré en exemple. « Pour notre et votre liberté », telle avait été la devise de la brigade Dabrowski (Dombrowski) en Espagne, brigade à majorité polonaise. Cette devise avait été celle de toutes les insurrections polonaises du XIXe siècle et du général Jaroslaw Dabrowski qui avait payé de sa vie la défense de la Commune de Paris. Mon lycée, à Varsovie, portait le nom de ce général que j’avais assimilé à un vague héros communiste.
- ↩ Jean-Charles Szurek, « La guerre d’Espagne et le stalinisme – un regard subjectif » in Roger Bourderon