gner sa vie, qu’on écrit pour s’exprimer et pour exprimer sa douleur ou éventuellement sa joie, son utopie ou son désir. C’est là que le deuil de moi père me renvoie inconsciemment à la perte du père, une perte que j’ai vécue, en fait, sans souffrance ni douleur. C’était un fait : mon père avait été déporté. Il n’y avait pas eu de réflexion.

D’ailleurs, il faisait partie d’un ensemble. C’est ce qui a sauvé les enfants de déportés. On n’avait pas perdu son père, on était les enfants de cette foule, des six millions. Quand il y en a six millions, on ne va pas se mettre à pleurer sur un en particulier.

Il m’a fallu longtemps avant de compter que, sur six millions, il y avait eu entre un million et un million cinq cent mille enfants. Et puis, je savais que le père de mon père avait été déporté et je savais qu’il était aveugle quand il avait été arrêté.

Un jour, je me suis demandé si mon père s’était retrouvé à Drancy avec son père, ce qui est le cas, mais surtout s’ils étaient partis ensemble dans le même train. Grâce au livre de Klarsfeld 1, j’ai découvert que mon père était parti deux mois avant de Drancy et qu’il n’avait donc pas à eu assister son père pendant le voyage et à l’arrivée. Et ça m’a soulagé. C’est affreux à dire. J’avais imaginé ce voyage avec son père aveugle. Quand je pense maintenant à mon grand-père seul dans le wagon, aveugle… Tout cela m’est tombé dessus quand j’ai été moi-même menacé de cécité. En ce sens, j’ai attendu que les choses m’adviennent. La perte d’un enfant me renvoie à une autre perte et aussi à l’image d’un père… Je le dis dans un de mes livres, je considérais mon père comme un homme hésitant. Je savais d’après ma mère qu’il avait eu des papiers pour partir en zone libre et qu’au dernier moment il s’était dégonflé. Plus tard, je le replace au centre d’une vie familiale – il a un père aveugle qu’il ne peut pas emmener, sa mère est malade, il a une femme et deux enfants – il ne sait plus quoi faire. Partir seul est une décision qu’il ne prend pas. Il a fallu du temps pour que je le comprenne. Heureusement, on ne comprend pas tout d’un coup, on n’éprouve pas tout d’un coup.

Jean-Claude Grumberg : J’ai fait des pièces, écrit des récits. Les huit ans de psychanalyse m’ont permis de surmonter la dépression qui était profonde. L’analyse ne vous sort pas du trou mais ça vous donne une sorte de main courante. Si vous vous cramponnez, si vous avez de l’énergie, vous pouvez en sortir.

Plurielles: Il y a beaucoup de personnages d’enfants dans vos textes. Vous parlez souvent de vous même comme d’un enfant à qui vous donnez le nom de « Pleurnichard ».

Jean-Claude Grumberg : « Pleurnichard », c’est l’enfant qui raconte sa vie d’enfant mais qui participe aussi à ma vie d’adulte et même de vieux.

Il y a toujours « Pleurnichard » qui est là, à côté.

Je mets les choses désagréables sur le compte de « Pleurnichard ». On est deux à affronter les récits. Je suis resté ce pleurnichard, cet enfant perdu dans un conflit, dans une histoire.

Plurielles: Est-ce qu’on reste, toute sa vie, davantage enfant quand on a perdu son père dans ces circonstances ?

Jean-Claude Grumberg : Comme je n’ai vécu que ma vie, je ne sais pas comment vivent les autres… C’est évident qu’il faut que je fasse un effort pour comprendre que j’ai soixante-dix ans,

rience professionnelle. Pas dans la vie. Je n’ai pas l’impression d’avoir du savoir faire dans la vie de famille, par exemple. Comme père avec ma fille, je n’ai pas du tout l’impression de savoir comment m’y prendre, ce qu’elle attend de moi ou ce que j’attends d’elle. Sur le plan des émotions, je suis resté très enfant et même avec des pudeurs… Je suis étonné du monde dans lequel je vis, je suis resté comme dans les années cinquante.

Plurielles: Dans une de vos nouvelles, vous vous identifiez à une petite fille qui est assise à côté de vous dans l’avion et qui pleure parce qu’elle voyage seule.

Jean-Claude Grumberg : A ce moment là - c’était l’effet de l’analyse -, j’étais en pleine régression.

Pour consoler la petite fille, j’avais envie de lui dire : « moi aussi, je suis sans papa-maman et je ne pleure pas. » Tous les gens qui sont en analyse sont renvoyés à l’enfance. Gombrowicz décrit très bien cet état d’enfance perpétuel. L’un de ses héros, dans Ferdyduke, est condamné, à l’âge de trente ou quarante ans, à retourner au collège.

C’est un grand monsieur mais il est traité comme un collégien, humilié.

Plurielles: On n’a pas de modèle pour être père quand on a soi-même perdu son père, enfant ?

Jean-Claude Grumberg : Au delà du modèle, je n’ai pas subi l’autorité paternelle. Je ne sais pas négocier. Je pouvais être en désaccord avec mon frère aîné, qui a été un substitut du père pendant toute la guerre, mais il n’avait que huit ans. J’en avais quatre. On en venait aux poings. Donc, je me suis toujours ressenti sans limites, capable de dire n’importe quoi à n’importe qui dans n’importe quelle situation. Est-ce que c’est l’absence du père ? J’aurais pu aussi avoir un père démissionnaire. Je pense que ce sans limites court les rues aujourd’hui, malgré la présence des pères.

Plurielles: Il s’agit plus précisément de perdre son père dans ces conditions là, d’être l’enfant vre, Pleurnichard 2, je soulève le problème de la vengeance. On a tué nos pères et on ne s’est pas vengé. On ne savait pas sur qui se venger. C’est particulier de vivre avec un désir de vengeance enfoui et inavoué, avec cette impossibilité. En plus, on a vécu dans le pays où la police a arrêté nos parents. J’ai longtemps vécu dans une sorte de conflit entre les institutions et moi. Plus tard, la reconnaissance, les honneurs, ont été difficiles à gérer. Normalement, j’aurais dû refuser la Légion d’honneur. Mais je me disais : « ça aurait fait plaisir à ma mère, et sans doute à mon père ».

Pour quelqu’un qui arrivait de Roumanie, avoir un fils qui a la Légion d’honneur... Et en même temps, c’est ridicule. On est dans des situations gombrowicziennes, merdeuses ! Comme si je me retrouvais malgré moi de l’autre côté. Ce désir de vengeance qui, chez moi, est aujourd’hui conscient, je ne saurais plus où le mettre. Je participe à cette vie, bien sûr on n’est plus sous l’Occupation, mais en fin de compte… Il y a un historien qui était contre la Révolution française, contre Robespierre. Un jour, on lui a demandé pourquoi. Il a répondu que quand il s’était présenté à l’école de peinture, le modèle à peindre était la Révolution française. Il ne restait plus qu’une place dans la classe, et celle-ci se trouvait derrière la guillotine. « Je regardais donc le modèle à travers les bois de la guillotine » a-t-il raconté.

Eh bien moi, et je pense que, comme beaucoup d’autres, on regarde la vie à travers la déportation, à travers Vichy. On fait des associations sans cesse. Quand on me parle de Giraudoux, qu’on me dit que c’est un auteur magnifique, moi, je sais ce qu’il a écrit contre moi, contre les juifs.

Je ne peux pas m’en débarrasser. On me parle de Bernanos. Je sais qu’il a écrit La grande peur des bien-pensants et que ce texte est un hommage au directeur de la Libre Parole. Je conçois bien que ce n’est pas naturel, que les autres n’ont pas à être comme moi. Mais moi, de la place où je suis, je vois à travers les bois de la guillotine. Et les bois de la guillotine, c’est deux gendarmes qui cassent la porte, qui rentrent et qui emmènent mon père.

Je pense qu’il n’y pas de solution à cela. Ceux qui ont voulu échapper à cette histoire sont rattrapés. Je ne connais personne qui a connu ça dans l’enfance et qui ne se retrouve pas, à un moment, comme s’il avait un rendez-vous avec son passé.

Plurielles : De votre désir de vengeance, vous avez fait des livres tout de même, des pièces de théâtre.

Jean-Claude Grumberg : Oui, mais toujours avec de l’humour. On ne se venge pas en riant. La vengeance, c’est physique. L’idée de la vengeance c’est de tuer. C’est la vendetta, la vengeance. On peut sublimer la vengeance et écrire des ouvrages. Mais moi, je ne l’ai pas choisi, le rire est au cœur de ce que j’écris. Est-ce que c’est une vraie vengeance que de faire rire les gens, de les faire rire avec ma vie ? C’est plutôt une vengeance contre moi. En général, je ris de moi.

Plurielles : Vous avez écrit une pièce dans laquelle on ne rit pas beaucoup, Vers toi Terre promise 3. Jean-Claude Grumberg : Certains rient beaucoup.

Mais on a le droit de rire comme on a le droit de ne pas rire. Dans cette pièce, il est question de la mort d’un enfant. Et c’est le plus insupportable.

S’il existe une hiérarchie dans la douleur, cellelà est la pire. Ma mère, inconsciemment, l’avait compris. Le dentiste, où elle me conduisait quand j’étais enfant, avait perdu une fille et elle disait : « il a tellement souffert pendant la guerre ». Lui, il avait plus souffert qu’elle ou que nous qui avions perdu notre père.

Entretien réalisé par Nadine Vasseur 3 Jean-Claude Grumberg, Vers toi Terre promise. Tragédie dentaire, Actes Sud, 2006.


  1. Serge Klarsfeld La Shoah en France Volume 1 Plurielles: Vous avez souvent parlé de l’image de votre père comme de quelqu’un qui ne ressemblait pas à un héros Jean-Claude Grumberg : Personne ne le valorisait dans les récits familiaux. Il était joueur. A l’époque, être joueur c’était terrible. Ma mère m’a dit que si elle avait su qu’il était joueur, elle ne se serait jamais mariée avec lui. En plus, il était roumain ! Les roumains, parmi les juifs, avaient mauvaise réputation. Ils étaient joueurs, exubérants… Plurielles: Qu’est-ce que vous avez fait de toutes ces images, de tous ces récits ?
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