De Philip Roth à Woody Allen, on a souvent évoqué les mères juives, on les a évoquées jusqu’à la caricature, jusqu’à en faire un stéréotype qui alimente blagues juives et non juives. On s’est moins interrogé sur les pères juifs et sur leurs particularités, leurs contradictions.
On sait combien les Juifs sont entrés tard dans la laïcité, et combien les Lumières ont provoqué de crises d’identités chez eux, ce qui explique aussi le poids et la prégnance de la tradition religieuse même chez les Juifs laïques. Dans les textes de la tradition religieuse, dont nous sommes culturellement les héritiers que nous soyons croyants ou non, les figures de père sont à la fois des figures prégnantes, mythiques et d’une grande variété : Adam, père de Caïn et d’Abel, les Patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, mais aussi à l’autre bout du temps biblique, Job, figure d’une paternité endeuillée.
Chacun de ces pères est souvent un personnage complexe. Ainsi Abraham est le père d’Isaac, mais aussi le père d’Ismaël, et il a avec ses deux fils des comportements très différents. La même chose est vraie d’Isaac, donnant sa bénédiction à Jacob au détriment d’Esaü ou de Jacob lui-même favorisant Joseph aux dépens de ses frères et suscitant ainsi leur jalousie.
Les pères juifs, comme d’ailleurs le peuple juif, sont inscrits dans l’Histoire, une longue histoire de minoritaires qui, même si elle n’est pas uniquement une vallée de larmes, histoire de persécutions, de migrations, d’expulsions, de massacres subis. Et cela ne peut pas ne pas avoir eu des conséquences sur la figure du père juif, sur la constitution d’une paternité inquiète, traversée de la crainte des lendemains, de l’angoisse de l’imprévu, de la culpabilité due à l’impossibilité de protéger son enfant dans les situations de violence si souvent rencontrées.
A la fois prégnante et cachée, tutélaire ou contestée, figure d’identification autant qu’objet de révolte, cette figure, si elle permet l’inscription générationnelle, et la transmission d’une d’identité à la fois personnelle et collective, inspire aussi crainte et soumission ; elle est une figure ambivalente par excellence, objet d’amour et de haine. Mais le père, au XXe siècle est de plus en plus un personnage absent que l’écrivain tente de retrouver, de reconstruire.
Ce numéro de Plurielles s’ouvre sur trois contributions très personnelles. L’une de Jean- Claude Grumberg, qui évoque la manière dont la mort de son père dans la Shoah et sa douleur d’enfant ont radicalement modifié sa vie, et sont à l’origine de son travail d’écrivain. De même l’évocation des pères de Jean-Charles Szurek et de Michel Grojnowski, militants communistes et combattants républicains dans la Guerre d’Espagne ou résistants en France, avec les déceptions qui ont suivi, montrent à quel point ces destins ont marqué leur vie à
entrer par la voix des fils dans les drames et les tragédies du XXe siècle.
La littérature explore elle aussi cette place du père perdu, introuvable, réinventé, transformé, retrouvé dans l’écriture. On lira les textes de Carole Ksiazenicer-Matheron, d’Anny Dayan Rosenman, de Pierre Pachet et de Daniel Oppenheim consacrés respectivement à Paul Auster et Patrick Modiano, à Romain Gary, à Bruno Schultz, aux œuvres d’Elie Wiesel et d’Imre Kertesz.
Dans notre société qu’en est-il du père dans les familles juives qui adoptent un enfant ? Sophie Nizard, tente de répondre à cette question à travers une enquête psychosociologique.
Comment Sigmund Freud, le père fondateur de la psychanalyse, a-t-il joué son propre rôle de père, dans sa famille ? C’est la question à laquelle Sylvie Sésé-Léger tente de répondre.
Quel rôle Freud a-t-il attribué au père dans la naissance de notre civilisation ? Hélène Gluckman-Oppenheim nous introduit à la théorie freudienne du « meurtre du père » : meurtre du père primitif par la horde des fils, suivi de rites expiatoires et de cultes religieux ayant pour objet de soulager une culpabilité fondatrice de la civilisation humaine.
La société juive au moins traditionnelle est marquée à l’instar des autres par la question récurrente de la transmission de l’identité, de l’appartenance, et de la filiation. C’est dans cette perspective que Mireille Hadas- Lebel examine les sources et l’origine historique de la matrilinéarité qui règne depuis mille huit cent ans dans la religion juive.
Remontant dans une fiction à nos origines Théo Klein juif laïque mais enraciné une conversation imaginaire avec notre ancêtre Isaac au sujet de son père, le Patriarche Abraham.
Enfin la recension par Chantal Steinberg du beau et courageux roman de Boualem Sansal, Le village de l’Allemand, montre à quel point il s’agit là aussi d’une histoire de père.
Toujours dans le domaine littéraire, est évoquée ici une écrivaine juive majeure de l’après-Guerre, oubliée de beaucoup, Anna Langfus dont la vie et l’œuvre nous sont présentées par Jean-Yves Potel.
En dehors de notre dossier, ce numéro de Plurielles présente des textes plus politiques.
L’essai de Samuel Ghiles Meilhac qui évoque son travail sur la gestion de la mémoire d’Auschwitz dans l’action du Crif.
L’étude de Philippe Velilla sur Barak Obama, les Juifs et Israël, qui nous éclaire sur les modifications en cours concernant la place des Juifs dans la politique américaine Enfin un échange sur l’actualité mais aussi les sources du plus long conflit du siècle, le conflit israélo-palestinien, qui a réuni autour d’une table ronde que j’animais, Elie Barnavi, Denis Charbit et Ilan Greilsammer.