Jacques Burko nous a quittés en pleine force créatrice bien qu’il vécût dans plusieurs langues qu’il maîtrisait parfaitement (polonais, russe, français, anglais, yiddish). Et cependant il ne se sentait chez lui que dans la langue polonaise, même s’il pensait et rêvait en français.

Après une vie riche en réalisations concrètes, une vie d’ingénieur, au cours de laquelle il avait, m’avait-il dit, construit une bonne centaine d’usines à travers le monde, il avait décidé de changer de vie.

Jacques était donc devenu un passeur entre ces langues qu’il dominait et ces cultures qu’il aimait.

D’abord traducteur littéraire, du polonais et du russe vers le français, travail pour lequel il avait été récompensé par un prix de traduction, il avait ensuite ouvert chez Bûchet- Chastel une collection de poésie du monde : des livres de petit format, qu’on peut aisément garder dans la poche. De petits bijoux glanés dans de multiples langues, triés et choisis avec amour avant d’arriver dans la nôtre.

Je l’ai mieux connu depuis une dizaine d’années, depuis qu’il faisait partie du comité de rédaction de PLURIELLES, tout en animant Diasporiques avec d’autres Nous  avons  beaucoup  bénéficié  de  ses vastes connaissances des mondes, des cultures et des langues polonaise, russe et yiddish.

Jacques était un créateur exigeant autant Pour vous faire comprendre la complexité de Jacques dans son rapport à la langue et à la culture, je voudrais vous lire quelques passages d’un article qu’il avait confié à PLURIELLES, paru en 1996 : un sorte d’autobiographie Être de nulle part.

N’étant de nulle part, j’étais chez moi partout, disponible pour m’intégrer dans tout milieu qui ne me rejetait pas sans me donner la chance d’en être. Et donc, chez moi en France. Des années je jouis de l’accueil fran- çais ; je voulus être comme ceux qui m’entouraient, simplement l’un d’eux.

Les années passant, le syndrome qu’on prétend classique du pays natal me rattrape.

J’ai perdu l’authentique ; bonnes gens, plaignez-moi.

Je suis né à Varsovie, en 1933. Fils unique de parents Juifs plutôt que juifs : la religion ne jouait aucun rôle que j’aie mémorisé dans ce foyer. Foyer polonophone – à un point qui à présent m’étonne lorsque je tente de le scruter.

Dans la vie quotidienne, la cuisine était l’affaire de la bonne polonaise ; mais on ne mangeait pas de porc. Nous n’étions pas des Polonais de confession mosaïque, nous étions des Juifs polonais laïques HOMMAGE À JACQUES BURKO Izio Rosenman

conscience d’avoir rencontré un seul Polonais durant cette enfance.

Ma langue, ma culture, ma conscience étaient polonaises.

Lorsque, à seize ans, je quittai la Pologne, un an avant le bac, j’avais réussi à m’en imprégner irréversiblement.

Les Polonais firent beaucoup pour que je haïsse et oublie cette langue et cet univers.

Un jour, ils, les Polonais n’en voulurent plus (des Juifs) : un Juif resterait un Juif, quelle que soit sa langue ; c’était dans les gènes, expliquaient-ils. Ils nous voulaient dehors – tous dehors, les assimilés comme les autres. Ils firent ce qu'il fallait pour nous y mettre, vague après vague, nous, les survivants du génocide.

Mieux vaut être dehors que mort.

Beaucoup de Juifs sont morts en Pologne.

Je ne me doutais pas en partant quel fil à la patte j’avais. Des années durant, je crus finir Français d’origine étrangère comme il est des Parisiens d’extraction provinciale. Aucune chance. Même pas de déchirement : je ne suis pas d’ici. Le français est la langue que je manie le mieux. C’est la seule dans laquelle je pourrais exprimer convenablement cette réflexion.

La culture française – je comprends tout, j’apprécie, je sens. Chaque finesse m’est une fête.

Mais je ne suis pas ici à la maison.

Comment ne pas comprendre la colère que j’ai contre ceux qui m’ont mis hors de chez moi ? Qui m’ont refusé mes racines, qui ont nié notre part de “leur” littérature, de “leur” poésie, de “leur” vie. Non, ce serait trop simple Je refuse ce refus Retour à l’en cités du monde entier, sans éclat, sans bruit, souvent dans le bien-être. Nos bibliothèques finissent dans les poubelles, privées de sens pour nos enfants qui ont leur propre destin, qui se sont trouvé une langue natale. Nous sommes une erreur de l’histoire. Mais nous sommes, et ça fait mal. Voici pourquoi je suis en colère. Une colère irrémédiable, obtuse – comme ma douleur.

Tous ces groupes humains qui, comme le mien, furent chassés, qui sont chassés chaque jour de chez eux… Souvent plus nombreux, plus visibles. Rarement juifs ces temps-ci, mais tout aussi dignes de compassion. On parle peu d’eux ; quand on les mentionne c’est plutôt pour vanter leur adaptation, leur bon esprit d’intégration. On plaint les conditions dramatiques de leur départ, la précarité de leurs débuts ailleurs. La tentation est plus rare de parler de leurs maux cachés ; et que peut-on à leur mal du pays perdu ? Croyant, je réciterais le kaddish pour nous tous. Je ne suis pas croyant ; ces mots à la place. Pour l’exil matériel et pour l’exil de l’esprit. Les individus survivent un temps, mais le groupe meurt. Il est des drames plus visibles, plus remédiables. En est-il de plus cruels ? __________ Jaques va nous manquer.

À Berthe, qui formait avec Jacques un couple à bien des égards exemplaire, à Judith et à toute sa famille nous disons : nous sommes avec vous.

← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 14