La Pologne, pays où le judaïsme ashkénaze connut sa plus grande expansion avant la Shoah (sait-on qu’il y avait plus de trois cents synagogues en 1939 à Varsovie et qu’il n’en reste qu’une aujourd’hui, non détruite car les Allemands l’avaient transformée en écurie ?), n’en finit pas de se pencher sur son passé juif.
Après Les Voisins1 (2000), c’est un deuxième ouvrage marquant qu’a signé l’historien américain Jan Gross2, Strach3 (2008), publié au début de 2008, ouvrage qui a provoqué d’emblée une polémique non moins virulente que la précédente.
Au plan de la connaissance historique, l’ouvrage, aux dires mêmes de l’auteur, n’apporte pas de faits nouveaux, moins que Les Voisins qui avaient posé la question de la participation de la population polonaise au meurtre des Juifs à travers le massacre de la population juive de la bourgade de Jedwabne (Pologne orientale). Le livre Les Voisins 1 Jan Gross, Sasiedzi. Historia zaglady zydowskiego miasteczka (Les Voisins. Histoire de l’extermination d’une bourgade juive), éd. Sejny, 2000, version fran- çaise : Les Voisins. 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne, Fayard, 2002.
Avec Strach, Gross s’est lancé moins dans une démonstration que dans une interprétation de l’antisémitisme pendant et après la guerre en Pologne. Il pose comme hypothèse que l’antisémitisme développé en Pologne sous l’Occupation et mentionné notamment dans les rapports au gouvernement polonais de différents émissaires, dont Jan Karski, le fameux « courrier » du ghetto – présent dans le film Shoah de Claude Lanzmann –, ou dans les messages du chef d’état-major de l’AK (Armée du Pays, principale formation militaire de l’État polonais clandestin), Stefan Rowecki, a « travaillé » la société polonaise. Il est intrigué par ces « petits faits » de l’Occupation que certains historiens répugnent parfois à poser en objets et qui constituent pour lui des motifs d’interrogation. Il se demande ainsi pourquoi Jean-Charles Szurek
nombreuses histoires ou faits de résistance ou dans les chansons créées pendant la guerre – ne concerne jamais les Justes, jamais l’acte de sauver les Juifs, ni de les cacher. Un autre élément a également attiré son attention, rapporté dans de nombreux témoignages de rescapés juifs : comment expliquer le fait que, après la guerre, les personnes qui ont sauvé ou caché des Juifs répugnent à venir témoigner devant les Commissions historiques, gênées que leur nom pût être invoqué dans l’espace public. Pourquoi ces actes devraient-ils être passés sous silence ? « Il est de ma patrie … mais je ne l’aime pas » – tel est le titre d’un texte de Gross paru en 1998 et moins connu du public4. Ce titre faisait référence à un ouvrage de Wladyslaw Bartoszewski, l’un des fondateurs de Zegota (réseau d’aide aux Juifs) qui, à la fin des années 1960, réunit des centaines de témoignages de Justes polonais. « Si les Polonais avaient aidé les Juifs avec le même élan qu’ils ont pratiqué la clandestinité, le risque de les aider aurait été considérablement réduit », écrit Gross5.
Strach (La Peur), quoique prenant pour objet les actes antisémites d'après guerre (notamment le pogrom de Kielce), apporte de nouveaux éclairages sur les relations judéopolonaises sous l’Occupation. S’interrogeant sur la facilité avec laquelle des crimes antijuifs sont perpétrés entre 1944 et 1947 – plusieurs pogroms dans l’immédiat après-guerre, 4 Jan Gross, Upiorna dekada, Trzy eseje o stereotypach na temat Zydow, Polakow, Niemcow i komunistow 1939- 1948 (Une terrible décennie, trois essais sur les stéréotypes concernant les Juifs, les Polonais, les Allemands et les communistes 1939-1948) éd Universitas 1998 sans équivalent, même en comparaison avec l’entre-deux-guerres – Gross formule l’hypothèse que cette permissivité reposerait à la fois sur un consensus social et sur l’évolution des relations judéo-polonaises pendant la guerre. Principalement sur le fait que les biens juifs (maisons, échoppes, etc.) avaient été accaparés par les concitoyens polonais – le chiffre est évalué à 500 000 – et que ces derniers n’avaient nullement l’intention de les restituer. Cela expliquerait la participation intéressée de citoyens polonais aux crimes commis par les Allemands, l’assassinat de Juifs par des Polonais pendant l’Occupation et, après guerre, une sorte d’épuration ethnique confortée par la généralisation des postures antijuives en vigueur pendant le conflit. En 1945, la vie des Juifs a d’autant moins de valeur qu’une partie importante des élites politiques polonaises persiste à vouloir appliquer des programmes politiques qui leur contestent toute place légitime en Pologne.
Rappelons, par exemple, ce propos célèbre d’un militant du principal parti politique d'après guerre, le Parti Paysan Polonais (PSL), fort d’un million de membres, qui déclare en 1946 : « Nous avions trois questions à régler : la réforme agraire ; la polonisation [souligné par moi] de nos villes ; l’industrialisation de notre pays. La réforme agraire et la polonisation des villes ont déjà été partiellement réalisées »6. Il y aurait donc, à propos du drame juif, une connivence entre les principaux acteurs polonais. Satisfaction d’une partie des forces politiques de voir le problème réglé par l’occupant allemand, satisfaction d’une partie des couches populaires d’avoir
été généralisé dans l’après-guerre, ce qui expliquerait la violence inouïe du pogrom de Kielce.
Et c’est ce qui, selon Gross, expliquerait le malaise des Justes. Car il y avait, dans l’opinion publique, une corrélation entre ceux qui cachaient les Juifs et leur possibilité de s’enrichir. Que la personne qui cache un Juif le fasse par conviction morale ou pour en tirer un revenu, ou pour ces deux raisons, il y avait toujours pour l’entourage cette association des « Juifs et de l’argent ».
C’est un enchâssement de corrélations qui permet d’expliquer les comportements des Justes après la guerre : se dévoiler peut laisser croire que l’on s’est enrichi ; inversement, toute manifestation d’aisance économique peut laisser soupçonner que l’on a caché des Juifs, que l’on est peut-être soi-même un Juif, et que l’on peut être, quoi qu’il en soit, menacé de taxation. La protection armée dont certains Justes entourent les Juifs qu’ils ont sauvés en 1945 montre qu’ils sont conscients d’être en proie à une véritable « économie politique de guerre »7. Dès lors, on comprend mieux ce propos d’Irène Sendler, l’un des membres les plus importants de Zegota, qui a sauvé des milliers d’enfants juifs du ghetto de Varsovie : « Il faut se souvenir que, de toutes les formes de clandestinité, la question de l’aide aux Juifs était des plus difficiles et des plus dangereuses »8. Les Justes, conclut 7 Voir le témoignage des frères Weit sur Stanislaw Pagos, Yad Vashem 03/2020.
Strach propose une interprétation de l’antisémitisme pendant et après l’Occupation.
L’auteur a été violemment pris à partie par des historiens qui lui reprochent son ton, sa volonté d’en découdre, notamment avec l’Église, sa surexposition du fait juif – hors contexte, selon eux. Objet, pensent-ils, davantage appréhendé sous l’angle de l’essayisme que de la démonstration scientifique9. Mais leur lecture des faits n’est qu’une autre interprétation. Nous sommes dans le domaine du vraisemblable et il importe de convoquer des explications qui collent au plus près des comportements humains – les plus difficiles à cerner à soixante années de distance. Parmi les critiques, je retiendrai celle de l’historien Pawel Machcewicz, coresponsable, avec Krzysztof Persak, de Autour de Jedwabne, pour qui l’explication de Gross pêche par sa monocausalité. Il serait réducteur, écrit-il, « d’adopter la perspective de l’auteur de Strach, selon laquelle la société polonaise a participé à l’Holocauste pendant la guerre et a par la suite, après le départ des Allemands, achevé la purification ethnique radicale que ces-derniers avaient initiée »10. Il faut ajouter, indique-t-il, d’autres facteurs : l’antijudaïsme chrétien, l’antisémitisme économique, la polique la protection des Juifs était passible de la peine de mort. Les occupants assassinaient souvent des familles entières pour ce “délit” ».
[judéocommunisme]. Qui n’y souscrirait ?
Mais ces « facteurs » demeurent cependant également trop généraux11. N’y avait-il pas parmi les Justes des gens peu favorables aux Juifs, à commencer par la principale responsable de Zegota, Zofia Kossak-Szczucka ?
Dans l’ordre des explications généralistes et vraisemblables, existe aussi celle de l’une des principales intellectuelles polonaises, Maria Janion. S’inspirant de Daniel Goldhagen, Maria Janion s’interroge elle aussi sur l’articulation des différentes formes d’antisémitisme en Pologne. Pour elle, il y a un lien entre « l’antisémitisme de déportation » répandu dans l’opinion polonaise d’avant-guerre et « l’antisémitisme d’élimination » incarné par le massacre de Jedwabne. « La réception du livre de Goldhagen en Pologne, dit Maria Janion, nous impose de savoir si ‘l’antisémitisme de déportation’ équivaut à ‘l’antisémitisme d’élimination’ »12. 11 Ibid., p. 156-157.
Il n’en reste pas moins que l’examen des faits, auquel il invite, mérite d’être développé.
C’est ce à quoi s’emploie une nouvelle génération d’historiens polonais d’aujourd’hui qui multiplient les investigations sur les pages noires de la Pologne.
- ↩ Professeur à l’Université de Princeton, Jan Gross a quitté la Pologne en 1969.
- ↩ Jan Gross, Strach. Antysemityzm w Polsce tuz po wojnie. Historia moralnej zapasci (La Peur. L’antisémitisme en Pologne dans l’immédiat après-guerre. Histoire d’une faillite morale), éd. Znak, 2008. La première version de ce livre a été publiée en 2006 sous le posait au moins deux questions nouvelles, liées. La première était celle que les récits des Juifs rescapés, déposés à Yad Vashem ou à Varsovie, laissaient entrevoir, à savoir la participation de Polonais à l’entreprise nazie, mais sur une base non idéologique. Pour la première fois, cette question a été évoquée de façon aussi ample, provoquant une mise en cause d’un mythe polonais essentiel, celui d’un pays martyr et résistant (ce qu’il a bien été par ailleurs). La deuxième question, plus épistémologique, tendait à souligner que le rôle du témoignage du survivant juif, si imparfait fût-il, devait occuper un espace prépondérant dans le raisonnement historique.
- ↩ Cf. le récit d’Irena Sendler (« Jolanta »), in Wladyslaw Bartoszewski, Ten jest z ojczyzny mojej (Il est de ma patrie) Varsovie 2e édition Cracovie Znak par leurs concitoyens car ils brisent le pacte des conduites tacites adoptées à l’égard des Juifs pendant la guerre. Évidemment, comment évaluer une « conduite tacite » ?
- ↩ Cf. Pawel Machcewicz, « Odcienie czerni » (Teintes de noir), in Mariusz Gadek (dir.), Wokol strachu. Dyskusja o ksiazce Jana T Grossa (Autour de la Peur
- ↩ Maria Janion, Do Europy, tak ale z naszymi umar- lymi (Vers l’Europe, oui, mais avec nos morts), éd. Sic, 2000, p. 139. lien concret entre les faits et leur interprétation. C’est davantage le haut degré de vraisemblance que son ton accusateur – Gross n’a rien d’un Goldhagen, il n’annonce aucune nouvelle prophétique – qui rend convaincante sa tentative d’explication (un essai d’interprétation historique, comme il l’écrit lui-même).