Ma belle amie Joëlle, dont la voix lorsqu’elle chante insuffle à la langue une densité, une matière, ma belle amie Joëlle me recommande de lire une traduction du Dibouk d’An ski. J’enseigne le Dom Juan de Molière. Les scènes finales, dans les mises en scènes de Daniel Mesguich, lui ont semblé se correspondre. Je vais alors vers Le Dibouk. Il me parle.
Je me souviens aussi du posthume dans mon travail de Thèse sur les différentes voix dans le livre de Virginia Woolf The Waves. Mais la résonance va bien au-delà d’un texte, de ce texte, en moi. Elle me rappelle un autre récit.
Je relis parallèlement les deux livres. Je passe d’une pièce à l’autre, d’un lieu à un autre, d’une voix errante, disant son émoi avec les mots du Cantique des cantiques, à l’extravagance inouïe mais tout aussi étrange de Dom Juan.
Je prends alors mon courage à deux mains. Jamais je n’ai autant rechigné devant la parole. J’ai peur.
On raconte dans ma famille l’histoire de mes grands-pères. On raconte qu’ils se rencontrèrent sur le front de la guerre de 14-18.
Je repense à la profession de foi de Dom Juan : « Je crois que deux et deux sont qua- tre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit… » Leçon de tolérance et de diversité que supporte ici le verbe être. Arborescence de singularités additionnables à l’infini. De même alors : un et un sont, seraient deux ; un grand père paternel et un grand père maternel ne faire qu’un. Illusion parfaite. Comme on est loin de l’arithmétique… On raconte que pour en réchapper, de la mort, mon grand-père paternel eut à faire le mort parmi les morts.
Un mort et un vivant sont deux : il fallait s’y tenir. La vie de mon grand-père en dépendait. (Malgré cela quelque chose peut-être avait été contracté).
À la fin de cette guerre les deux compères – les deux jeunes hommes – se promirent que s’ils avaient des enfants ils feraient tout pour les unir.
Je ne sais comment l’un rencontra sa femme. Je ne sais comment l’autre choisit la sienne.
Ensuite il y a mes parents. « Le Rabbin Chimchon : Sender, fils de Hénia, le mort pur (???) Nissan, fils de Rivké, déclare qu’au temps de votre jeunesse, alors que vous étiez tous deux élèves d’une même yéchiva, vous avez échangé en signe d’ami- tié le serment de marier entre eux vos enfants quand vous en auriez. » Le Dibouk p. 58.
C’est ainsi qu’il y eut "serment". Une parole est scellée. Elle porte le sceau de l’amitié et d’un passé. Là-dedans des vies vont couler. Après, la réalité s’arrange pour que la parole échangée soit faite, entièrement faite, totalement, sans l’ombre d’un doute, d’une contestation, d’une hésitation, d’un flottement.
Le fils que je suis trouverait à redire.
Redire raconter de nouveau ce que l’on n’a eu Chams-Eddine Hadef -Benfatima
à un autre enfant de ces troupes que la France tenait dans son giron comme réserve pour les guerres à venir : Indochine…, Algérie. De ces deux-là, on ne dit rien. Ne me reviennent que les prénoms : Zidane et Abderahmane.
Le prénom de mon père résonne pour moi hors signification. Celui de son ami réclame une traduction : Abd - créature, mais au sens d’une créature soumise, tel un esclave, à son créateur ... erahmane - miséricordieux.
Un jour ... : c’est ainsi que se poursuit ce que l’on me raconta. Un jour mon père se présenta sur le seuil de la maison où habitait ma mère. Il venait voir son ami. Ma mère dit qu’elle ouvrit le petit vasistas de la porte d’entrée. Elle dit qu’elle vit mon père, qu’elle en fut éblouie, qu’elle crut qu’il avait les yeux verts.
Les yeux marrons de mon père auraient suffi. Des photos de lui montrent une beauté impressionnante, indéniable, héritée de son père. L’encadrement du visage de mon père (éblouissant ma mère, certes) pose, limite pour commencer, l’espace et le temps d’une erreur : une illusion. J’ai appris à connaître depuis l’engouement des femmes du Maghreb pour les "yeux verts".
Le vert en pays d’Islam n’est pourtant pas une rareté. Il inonde les mosquées, les objets du culte, le paradis décrit dans Le Livre même… Ah! oui mais des yeux verts! ceux-là promettaient ce paradis-là, le paradis, l’amour à l’abri de la tourmente… Dans Le Cantique des Cantiques, celui que Hanan, le fiancé prédestiné dans Le Dibouk, chante "avec émotion", jamais les objets d’amour sur le corps de la fiancée ne de Barthes : « Écrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un dernier suspens, s’abstient de répondre. » Aimer aussi ?
Mon intention n’est pas de briser, mon intention n’est pas de critiquer. Me revient de nouveau l’énoncé domjuanesque, « deux et deux sont quatre », d’une préoccupation de cabaliste, activité de Hanan dans Le Dibouk… Une et un n’étaient pas deux. Ils étaient trois. Une image, un cliché, un voile, une ombre (de vert) se rajouta. Le récit, le « je crus » (qu’il avait les yeux verts) de ma mère ne dévoile rien d’une première déception. Il prétend la prendre à la rigolade. Et je ne suis pas superstitieux.
Mon père demanda à mon grand-père d’aller faire une "khotba". Le mot, en arabe, vient de la racine kh-t-b. Littéralement il est bien plus proche de "interroger","faire un discours", que de la demande. Mon grandpère, mon paisible grand-père, paysan de son métier, aux états de service immenses, alla "interroger" les parents de ma mère.
Cette interrogation avait d’autant plus de poids qu’elle était précédée et intimement prédestinée par un serment, le serment de mes deux braves grand-parents de marier leurs enfants quand ils en auraient. Ils en avaient. Et la rencontre s’était faite comme par miracle.
Ma mère n’était pas la fille aînée. Ma grand-mère susurra en coulisse à mon grandpère de proposer prioritairement l’aînée, qui ne parvenait toujours pas à trouver un époux.
Mais celui qui vint pour une khotba ne céda pas sur le désir de son enfant Il dit: « Mon
autre, d’un trois, a voulu s’immiscer, se mêler, prendre la place, sans égard pour la parole donnée ou promise, sans égard pour une antécédence.
Après le récit, un autre matériel est venu hanter mon regard. Il continue de le faire.
C’est la photographie. Il y a une multitude de photos prises autour des fiançailles et du mariage de mes parents.
L’époque en est à ce que l’on appelait alors "les événements" de la guerre d’Algérie.
Ces photos, matériellement, je ne veux plus les revoir. Je décide ma mémoire seulement à les revisiter. Elles sont d’un anachronisme, d’une exubérance inimaginables. Que voiton ? Que se passait-il qu’on ne voit pas ?
Mon père, jeune officier de l’armée fran- çaise, était d’origine villageoise. Ma mère avait grandi à la ville, où résidait sa grandmère, mon arrière grand-mère. Ses tantes ne voulurent pas la garder pour qu’elle continuât ses études au lycée. Elle fut donc instruite et francophone par des moyens et des fréquentations dont je ne sais rien. La photographie en ce domaine ne me donne rien. Seules quelques prises la montrent avec ses frères. Elle a de longues nattes.
Des langues mauvaises disent que mon père ne l’épousa que pour ces longs cheveux. La discrétion de mon père est grande pourtant. Il n’a jamais rien dit de son émoi.
Il manifeste juste beaucoup d’entrain aux moments des anniversaires de mariage. Dans les photographies, ce mariage est idéalisé et sublimé dans les costumes et les robes, dans les pauses et l’iconographie.
Mes parents en pleine guerre d’Algérie père arborait alors.
Les photos montrent la candide assemblée de civils et de militaires, arabes et fran- çais, de femmes en organza blanc. Mon père soutient très courtoisement la main gantée de ma mère. Ils sont sur le seuil, sur un perron.
L’amour conduit-il à autant de "naturel", à autant de facilité dans le rituel ?
Le scandale me paraît double : avancer sereinement comme dans une procession botticélienne malgré des "évènements" pas très loin, tout prés… et affirmer à la face de l’autorité française le droit au bonheur du petit officier qu’elle avait élevé depuis qu’il était petit.
La rupture de tradition, l’apparat de blanc et de tulle sans église, est l’œuvre de ma tante, celle par laquelle une usurpation serait arrivée ; c’est l’œuvre d’une couturière, douée, inspirée, artiste. Elle n’a pas épousé mon père, elle a confectionné les robes, organisé le banquet, loué la salle… La robe de fiançailles aux mille volants dans de l’organza, c’est elle. Ma mère assise sur un lit au milieu de sa corolle, un reflet de son dos nu dans la glace… Le profil et l’abandon sont remarquables. Il n’est pas question ici de critiquer. Le moulage de la fiancée dans la fleur de son innocence ou de sa virginité est en marche. Que fait mon père pendant cette période préparatoire ? Quelle simplicité, quel espoir de son père et de sa mère suscitent le mariage de leur fils aîné ? Les grands-pères qui s’étaient appréciés sur un front terrible et qui s’étaient promis leurs enfants à venir sont à ce moment-là sans liens, sans discussion.
Les photographies de ma mère dans la
huttes, de gourbis, est en train de prendre. Il n’y a pas de rejet. C’est ainsi que se marieront beaucoup de colonisés.
Je pourrais dire à présent que l’histoire, que le "raconter" et que les photographies se sont arrêtées là. Je pourrais m’en tenir à cette version. Il est dit par le messager dans le film de Michel Waszynski adaptant le texte d’An Ski : « On n’engage pas sa parole sur ce qui n’existe pas encore. » Ce fut là, j’en suis persuadé, le tort de mes grands-parents. Le messager, dans ce film, on pourrait préciser Apparaissant et disparaissant au gré de ses paroles, de ses messages. J’ai bien peur d’avoir été, d’être ce messager.
Ma tâche serait de disparaître comme j’ai commencé et de réserver la suite de cette histoire – mon histoire, l’histoire de mon malheur – pour un texte que je détruirais.
Juste dire que l’engagement de la parole sur ce qui n’existait pas encore m’agrippa moi, qui existe, à cette parole, à son caractère inaugural, que cela m’agrippa à toute parole dite et donnée...