Cela faisait déjà deux bonnes heures que Simon et Alice recevaient leurs invités à la porte du grand salon où se déroulait la noce.
Jamais Simon n’avait vu sa femme aussi belle. Il le disait à chaque nouvel arrivant au point d’incommoder la jeune femme. « Vous avez vu ma femme ? Elle est belle, hein ? » ou bien, à un ami proche : « Ne sois pas jaloux, de toute façon, tu ne pourras jamais en avoir une comme celle-là ! » Ils durent pourtant au bout d’un moment se mêler dans la salle au reste de la famille et des invités, si bien que l’arrivée de l’Oncle Abraham, hésitant et lointain, comme à son habitude, passa à peu près inaperçue du plus grand nombre. Alice entendit simplement Simon murmurer : tiens, voilà l’Oncle Abraham, je te le présenterai tout à l’heure.
De façon tout à fait inexplicable, elle garda longuement sur le vieil homme un regard plein de curiosité. À son entrée, beaucoup de gens s’étaient tournés vers lui, mais seules deux ou trois personnes étaient allées le saluer. C’était un vieillard dont on aurait pu dire qu’il était vénérable sous ses abondants cheveux blancs. Mais très vite, on pouvait se rendre compte que cette appellation ne lui allait pas du tout. En effet, malgré quelques rides en étoile au coin des yeux, son visage ne portait pas beaucoup de traces des quatrevingt deux années qu’il avait déjà vécues.
Ce qui frappait d’emblée chez lui, c’était ce regard bleu tout ensemble profond et direct choses de la vie. Le nez fin et droit, le demisourire permanent découvrant des dents régulières et l’étonnante finesse de sa peau complétaient l’impression qu’on avait devant soi, non pas un octogénaire accompli, mais un homme dans la force de l’âge, serein et pourtant plongé dans une curieuse mélancolie.
Très vite, l’étonnant vieillard disparut aux yeux d’Alice. L’agitation de la foule, les gens qui voulaient à tout prix embrasser la mariée, Simon qui l’entraînait derrière lui empêchèrent Alice de voir où il était passé. ° Comme à son habitude, l’Oncle Abraham se mit un peu à l’écart, regardant la fête comme s’il était entré par hasard dans le vaste salon plein d’invités qui se parlaient en riant, un verre à la main, en grignotant des petits fours. Pourquoi ce mariage lui semblait-il si différent de tous ceux auxquels il avait déjà assisté ? Bien sûr, la famille était là au grand complet. Il reconnaissait la plupart des dames dans leurs toilettes soignées, des cousines, des épouses d’amis aujourd’hui disparus, des gens toujours d’un certain âge bien sûr.
Par contre, la plupart des jeunes filles aux robes audacieuses lui restaient à peu près inconnues. La musique, les conversations, la joyeuse agitation générale, les gens qui s’interpellaient de loin, tout était semblable à ces soirées qui avaient émaillé les cinquante dernières années de sa vie. « Alors, qu’est-ce qui me semble bizarre aujourd’hui? se disait il Rolland Doukhan
passées de sa vie, évitant de revoir les épisodes qui l’avaient si irrémédiablement marqué.
Malgré le tohu-bohu, la musique, les saluts de loin, les images défilaient, comme posées sur les pages glacées d’un album, avec ce pouvoir dérisoire et violent qu’ont les anciennes photos sur une mémoire fatiguée. Chacune évoquait un lieu, une anecdote, un individu… Mon Dieu, j’ai donc vécu tout cela ? C’est si long que ça, un demi-siècle ? Des figures familières se succédaient, des instants, des événements qui avaient marqué toute sa vie.
Mais lorsque le visage de Natacha surgissait en lui sans prévenir, auréolé de ses longs cheveux noirs, il tentait, hélas, toujours en vain, de refermer l’album. Etait-ce à cause de ces cheveux, justement, qu’il s’était mis à l’appeler Natte, ou tout simplement parce que le diminutif découlait tout naturellement du nom ? Il ne l’avait jamais très bien su. « Je t’aime, Natacha, je t’aime au-delà de tout ce que… Mais il faut que tu patientes un peu, la famille finira bien par… – Allons ! Allons ! Ne dis pas de bêti- ses, Abraham ! Je le sais que tu m’aimes. Seulement, voilà, ta famille, elle, ne voit qu’une seule chose : je ne suis pas de chez vous. Je ne suis pas juive, donc, pour eux, je ne peux pas être ta femme. C’est aussi simple que ça. – Ne dis pas ça, Natacha ! Il n’est pas question que quoi que ce soit me prive de toi. – Abraham, ta Natte n’existe que pour toi. Et moi, je ne veux pas que tu te sépares des tiens, que tu renies père et mère pour moi, ni même que tu t’éloignes de cette culture dans laquelle tu as été élevé ensemble lorsque nous sommes seuls. Je t’aime comme tu m’aimes, mais c’est impos- sible, je n’y crois plus beaucoup… – Tu ne crois plus beaucoup à quoi, Natte ? – Mais à une maison qui serait à nous, avec des enfants qui seraient les nôtres, une maison où ta mère et ton père pourraient s’asseoir à notre table, manger avec nous ! – Natacha, moi j’y crois. Tu verras, nous aurons cette maison, nous aurons ces enfants. Des enfants à nous, est-ce que tu te rends compte ? – Abraham, tu sais mieux que moi l’im- portance que ton père accorde à ce qu’il appelle la transmission. Jamais, ni lui ni ta mère n’accepteront, ne pourront accepter que… » L’oncle Abraham se secoua, stupéfait d’avoir retrouvé avec une telle précision, cette conversation qu’il avait eue cinquante ans auparavant, juste avant que… Oui, à l’époque, elle l’appelait encore Abraham.
L’aspect anecdotique de ce qu’il avait échangé avec Natacha l’étonnait. Il ressentit même comme une colère devant ces mots qui semblaient rabaisser cette période de sa vie à une quelconque dissension de couple.
Dans quelle brume avait disparu la transcendance qui l’habitait alors ? Dans quelle eau trouble s’était dissous l’amour incassable qui les liait ? Non ! Non ! Il ne devait pas dans une soirée pareille se replonger dans ce qui l’avait à jamais brisé. Comment pouvait-il encore, à plus de quatre-vingts ans, revoir le jeune homme qu’il avait été entendre sa pro
su, il n’avait pas pu. Il eut un geste désabusé à l’encontre de ses propres pensées.
Pourtant, il se mit à refaire inconsciemment le compte des années qui s’étaient écoulées depuis ce jour où… Voyons, cette scène que je viens de revivre, c’était en 1950. Peut-être en 1951. C’est-à-dire que j’avais vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Cela fait donc près de cinquante-six ans que Natacha… Bien plus d’un demi-siècle, se dit-il, et une autre sorte de colère, absurde celle-là, l’envahit devant l’érosion et la banalisation que le temps infligeait aux émotions les plus vives et aux souvenirs les plus terribles.
La musique, les conversations entrecroisées, les rires des enfants, leurs bousculades, les lumières violentes et multiples de la salle, tout cela émerveillait Alice, et l’effrayait en même temps. Elle regardait les choses, les gens, les toilettes des invités, tentait de reconnaître quelqu’un ici ou là, mais elle avait débarqué dans la vie de Simon depuis si peu de temps que seuls les visages de deux ou trois de ses amis lui étaient familiers. Et bien sûr, ceux aussi de ses tout nouveaux beauxparents.
Elle s’imprégnait de tout ce qui était en train de constituer sa nouvelle vie. Une vie qui n’avait rien à voir avec celle qui avait été la sienne jusqu’alors. Jusqu’à ce jour qu’elle vivait comme un songe. Jusqu’à Simon. À nouveau, le malaise qu’elle avait ressenti lors de sa première rencontre avec la famille de l’homme qu’elle aimait, l’envahit. Elle souriait, elle offrait un mot, un geste, mais elle était obligée de faire un effort pour cela n’était pas le sien. Des hommes, jeunes ou vieux, l’embrassaient, lui témoignaient une affection spontanée, naturelle, qui l’émouvait ; des femmes l’accueillaient, lui offraient avec une sorte de tendresse des explications pour tout ce qui l’entourait. Et il y avait autant de joie que de sincérité dans leur attitude.
Malgré tout, elle n’arrivait pas à partager.
Elle n’arrivait même pas à entrer avec naturel dans cet univers qu’on lui offrait pourtant avec une gentillesse authentique.
Elle se remit à sourire à tous ceux qui s’approchaient d’elle. Elle répondait d’un mot gentil, balbutié dans le tohu-bohu ambiant.
Elle acceptait la main qu’on lui tendait, ou le verre, ou le petit gâteau. Mais elle se rendit compte qu’elle cherchait inconsciemment l’étrange vieillard qui l’avait d’emblée intriguée. Elle voulait se fondre dans la grande fête où elle se sentait si seule sans pouvoir y arriver vraiment. Rien ne changeait tout au fond d’elle-même. Du regard, elle chercha la silhouette de Simon, son sourire, ses yeux, Simon, son seul port d’attache dans cet océan où elle avait l’impression de naviguer sans gouvernail. Mais l’homme qui l’avait conquise si rapidement quatre mois auparavant, se tenait loin d’elle, là-bas, près d’une longue table pleine de petits plats. Il était entouré de ses amis intimes, le champagne à la main et le rire à la bouche. Les mots qu’il avait prononcés lors de la toute première minute de leur rencontre lui revinrent en mémoire : « Alice, jusqu’à cette seconde, je croyais que la vie se passait à ras de terre. Mais vous êtes venue, et je me suis aperçu que vous étiez en même temps le ciel et l’oiseau »
sifs et comme empreints d’une poésie un peu fabriquée.
On lui tendait une cigarette qu’elle refusa. Elle continua d’examiner la foule des invités. Ils se connaissaient tous, ils étaient tout ensemble différents et semblables, cent et un en même temps. « Alice, ma chérie, viens un peu près de nous. Ne nous laisse pas seuls, Henri et moi.
Je vois bien que tu cherches Simon, mais lui, il va t’avoir pour toute la vie ! » C’était sa belle-mère, dans une robe compliquée, qui venait la chercher et l’entraînait à un autre bout de la salle. Cette manière de rire, de se prendre aux épaules, la main qu’ils posaient sur le bras de l’interlocuteur pour lui parler, les chants qu’ils reprenaient en chœur, c’était tout cela qu’elle ne savait pas faire et qui, elle s’en rendait compte, l’excluait de la fête. Cette musique à la porte de laquelle elle se tenait, indécise et gênée, sans pouvoir y entrer, cette musique était la leur. « Être juif, est-ce que ça s’apprend, se dit-elle soudain, est-ce que ça peut s’apprendre ? Est-ce qu’il y a des examens pour ça ? Un diplôme pour entrer dans leur maison ? » Aucune réponse ne lui venait de cette soirée dont pourtant elle était le centre.
À cet instant, un cri jaillit, répété de toutes parts : « Vive la mariée ! Vive la mariée ! » La musique s’accéléra, transformant la salle tout entière en une scène trépidante, la danse s’empara de tous, jeunes et vieux mêlés, les meubles, les lustres, les murs eux-mêmes, tout se mit à trembler, à tourner. « Le fauteuil ! le fauteuil ! », cria une voix d’homme grave et rieuse « Un fauteuil? le monde, sauf elle. Elle se retrouva assise sur un fauteuil jailli, elle ne savait d’où, et sentit qu’on la soulevait. On l’emportait, elle s’envolait vers le grand lustre de cristal. Les cris, les rires, les chants remplirent la salle de façon presque paroxystique. Elle se sentit comme aspirée par le plafond. À quelques mètres d’elle, elle aperçut un autre fauteuil qui s’élevait aussi dans les airs, emportant un Simon rieur et rayonnant. De loin, il lui envoyait des baisers de la main.
Un peu perdue, presque inconsciente de ce qu’elle était en train de vivre, elle se mit à regarder autour d’elle, affolée à l’idée de tomber. Et c’est alors qu’elle aperçut pour la seconde fois le beau vieillard. Il se tenait, debout, seul et immobile dans la frénésie qui l’entourait. Il ne chantait pas comme tout le monde, il était là, simplement, silencieux et souriant, magnifique sous sa blanche chevelure. Oui, il était seul, et semblait offrir mécaniquement de l’affection à tous ceux qui l’approchaient. Mais très vite, dans le tohu-bohu et la valse folle des deux fauteuils, il disparut une nouvelle fois à ses yeux, la laissant aux prises avec une montagne de questions. ° L’Oncle Abraham comprit soudain ce qui lui rendait cette soirée si particulière. Bien sûr, ce ne pouvait être que ça ! La famille lui avait expliqué quelques semaines auparavant, avec une sorte de gêne, que la jeune mariée n’était pas juive. Il n’avait pas voulu, sur le coup, enregistrer ce genre de réalité. Mais bien sûr, tout lui revenait soudain comme un boomerang Ce qu’il avait tenté d’occulter
la main dressée au ciel, les yeux brûlant d’un feu qu’il ne lui avait jamais vu. Les mots terribles se mirent à bourdonner dans ses oreilles, noyant dans leur grêle malfaisante la musique et la joie qui l’environnaient… Écoute-moi bien, Abraham, jamais je ne donnerai mon consentement à un mariage qui n’en est pas un. Crois-tu que c’est pour en arriver là que Dieu m’a permis de traverser l’horreur du nazisme ? Me retrouver avec un fils dont les enfants ne seront jamais juifs ? Crois-tu que j’accepterai que la chair de ma chair ne soit pas bénie par ce Rav qui nous donne tant de beaux shabbats depuis la fin de cette horrible guerre ? Et puis, cette Natacha, avec un nom comme ça, elle appartient sûrement à une de ces familles qui ont inventé les pogroms. Alors, écoute-moi, si tu épouses cette fille, si gentille soit-elle, pour moi, tu n’existeras plus… Des mots prononcés il y avait plus d’un demi siècle. C’était incroyable.
L’Oncle Abraham passa une main dans ses cheveux, puis sur son visage. Des gouttes d’une sueur malsaine pointaient ça et là sur ses joues et descendaient jusqu’à son cou. ° La musique avait pris possession des jeunes et des vieux comme si un sang nouveau s’était mis à couler dans les veines et les artères de chacun. Le rythme des danses ashkénazes empoigna la salle. Alice ne percevait plus rien d’autre que cette sensation de voler au-dessus de la terre. Les chants avaient fini par l’imprégner d’une joie comme elle n’en avait jamais connu. Elle se voyait si entourée, si protégée que le sentiment désagréable qui lui avait gâché tout le début de la soirée parut croyait exclue. Elle ne se vivait plus comme l’étrangère qu’on reçoit, qu’on ménage, à qui il faut tout expliquer gentiment. Bien sûr, le champagne dont elle n’était pas coutumière y était pour quelque chose, mais enfin, le champagne n’expliquait pas tout. « Je suis comme eux, je suis comme eux, se surprit-elle à murmurer avec une joie puérile, je fais partie d’eux tous ! J’ai dit oui il y a deux jours à ce maire si gentil sous son écharpe tricolore. Je suis donc la femme de Simon. Je suis même la femme juive de Simon." C’est que, bien sûr, elle ne pouvait pas oublier la cérémonie religieuse qui s’était déroulée deux jours plus tôt dans une synagogue que la famille et les proches avaient qualifiée de libérale. Le Rabbin lui avait fait répéter des formules qu’il traduisait immédiatement. Elle avait réprimé le sentiment gênant d’être dans un autre pays en entendant cette langue hébraïque à laquelle, évidemment, elle ne comprenait rien. Et il y avait eu aussi ces petites calottes sur les têtes des hommes, ce voile soyeux qu’ils appelaient taleth et qu’ils portaient tous sur leurs épaules par-dessus leurs vêtements. Elle se souvint du frisson qui l’avait parcourue lorsqu’elle s’était retrouvée à côté de Simon, elle aussi sous ce taleth qui semblait en même temps les unir et les protéger d’elle ne savait quelle pluie. Ils avaient écouté ensemble le sermon empreint d’humour et de légèreté du Rabbin, mais elle avait été la seule à sursauter au bruit du verre qu’on avait volontairement brisé, symbole dont on lui avait pourtant la veille donné la naïve explication Oui tout cela
mettait à tourner au milieu des cris, à danser comme s’il formait un couple avec ellemême. Tout le monde chantait un de ces airs yddishs qu’ils semblaient connaître par cœur, mais qui, pour elle, restait extérieur et comme surajouté. Une étrange contagion l’incita à entonner, elle aussi, une chanson, juste pour faire comme tout le monde. À voix basse, elle se mit à fredonner la chanson de Brassens qu’elle adorait, "L’auvergnat".
Mais bien sûr, elle était la seule à écouter les paroles qu’elle avait toujours adorées. Dans le rythme endiablé qui l’emportait, dans le tohu-bohu général, son refrain détonnait.
Aussi, dès qu’elle s’entendit murmurer : elle est à toi, cette chanson, toi l’auvergnat qui…, elle sut qu’elle n’était pas juive, qu’elle ne le serait jamais. Des larmes irrépressibles, invisibles pour le plus grand nombre, obscurcirent ses yeux, brouillèrent sa vue. Elle surplombait la salle d’au moins deux mètres et, malgré ses larmes, malgré son anxiété de tomber, elle se surprit à regarder, comme du haut d’un avion, cette fête dont elle était la reine et que, pourtant, elle ne ressentait pas au fond d’elle-même. Et ce fut à cet instant de paroxysme qu’elle le vit pour la troisième fois. Le beau vieillard aux cheveux blancs était là, debout contre un pilier, toujours serein et souriant, mais seul comme elle se sentait seule au milieu de tout ce monde.
Décidément, quelque chose dans cet homme l’intriguait, lui paraissait bizarre. Oui, c’était bien ça, le vieillard semblait aussi étranger qu’elle-même à la liesse générale.
Elle ne se rendit même pas compte que le fauteuil était redescendu sur le sol Elle se heur d’être serrée par l’homme qu’elle aimait et ne se rendit même pas compte qu’elle avait sombré dans une sorte d’inconscience, en fait qu’elle avait perdu connaissance.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle s’aper- çut qu’on l’avait déposée sur un des grands canapés du salon. Des visages anxieux l’entouraient, Simon et son père, une tante gentille qu’on lui avait présentée au tout début de la soirée, un ami, d’autres encore plus ou moins inconnus. « Eh ! bien, qu’est-ce que tu nous fais là ? demanda Simon, faussement enjoué. – Je ne sais pas, ce n’est rien. Le champagne, peut-être… Je n’ai pas l’habitude… Ou bien, c’est ce fauteuil qui… Je ne sais pas… » Un homme fendait la foule des invités pour s’approcher d’elle. « Laissez-le passer, dit Simon, c’est notre ami le docteur Schwartz. » Le médecin lui prit le poignet pendant quelques secondes. « Mais on a un pouls remarquable, dit-il au bout d’une minute, ce petit cœur est en pleine forme. Apportez-moi simplement un verre d’eau. ».
Dès qu’on lui eut apporté le verre, il sortit de sa poche une boite de comprimés et en tendit un à Alice : « Tenez, avalez ça. » Elle se retrouva, peu après, assise sur le fameux fauteuil. Les invités s’éloignaient poliment, la laissant seule avec Simon. C’est alors qu’elle vit le beau vieillard s’approcher.
Il souriait comme elle n’avait jamais vu un homme sourire. Elle se dit que cette pensée était absurde et chercha à l’approfondir Mais
mère, plus exactement. "Ah ! Oncle Abraham, dit Simon, viens près de nous. Je sais que tu es toujours présent lorsqu’il y a de petits ennuis, hein ? Alice, je te présente mon Oncle Abraham. Il n’a pas pu être présent jeudi, à la synagogue, mais… – Erreur, Simon, l’interrompit le vieil homme, tu te trompes toujours, je ne suis pas ton oncle, je suis ton grand-oncle. – Oui, c’est vrai, Alice, Abraham est le frère de mon grand-père, mais comme pour moi, il n’a pas d’âge, il m’arrive parfois de le prendre même pour un grand frère aîné. » À cet instant, le chef du petit orchestre qui animait la fête vint chuchoter quelques mots à l’oreille de Simon. « Oncle Abraham, dit celui-ci, est-ce que je peux te confier ma mariée ? j’ai un problème à régler. – Prends tout ton temps, mon fils, je veille sur ta bien-aimée. Alors, ma petite Alice, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ces larmes, tout à l’heure, c’était quoi ? " Elle le regarda stupéfaite et émue : « Comment avez-vous vu que… alors que j’étais perchée, là-haut, sur ce fauteuil ?
Comment avez-vous pu apercevoir… mes… mes larmes ? Vous rendre compte que je pleurais… ? – Oh ! tu sais, on ne voit pas toujours avec les yeux. Viens par là, il faut que je te raconte. » Puis, sans même lui laisser le temps de se remettre, Oncle Abraham affirmait, péremptoire : « Alice, petite Alice, tu es la plus belle mariée que j’ai vue depuis longtemps! Mais tions au vieil homme. Elle n’avait pas envie de s’entendre une nouvelle fois expliquer la complainte de l’appartenance, être goy, être juif, elle en avait assez. Pourtant, elle surmonta son anxiété. « Et mon véritable pays, Oncle Abraham, c’est quoi ? – Mais le pays des merveilles, petite Alice, c’est le pays des merveilles ! » Ils se retrouvèrent dans un petit salon attenant à la grande salle. Le visage de l’oncle Abraham était devenu plus grave, moins serein aussi. ° « Tu vois, ma petite Alice, il y a maintenant un peu moins de soixante ans, j’ai rencontré à une soirée d’anniversaire chez un ami d’université une jeune fille qui était vêtue de sourire. Je ne sais pas le dire autrement. Elle était tout entière dans son sourire. Ce sourire était dans ses yeux, sur ses lèvres aussi, bien sûr, mais il semblait inexplicablement descendre le long de son cou, glissant sur ses épaules, pour aboutir à ses mains posées sur les miennes, ses mains que je regardais avec émerveillement. J’avais le sentiment d’avoir rencontré un être surnaturel. » C’est étrange, Natacha, c’est la première fois que je parle de toi à une inconnue depuis ton départ. On dirait que tu t’avances dans une seconde vie. Lequel de nous deux en fait don à l’autre ? Est-ce que c’est moi qui te remets au monde, ou bien ne l’as-tu jamais quitté ?
Quand j’y réfléchis je me dis que c’est
Puisque tu les auras toujours… Oh ! ma Natte !
Tu as bien raison de rire, je suis un vieillard ridicule avec ma manie de vouloir revivre ce qui s’est dissous dans le gris des années… Oncle Abraham avait fermé les yeux à demi. Alice, traversée d’une émotion intense, sut qu’il faisait un voyage de lui seul connu, mais un voyage qu’il avait déjà fait mille et mille fois. Un étrange sentiment de fierté l’envahit d’être, même pour un soir, et à l’âge qu’elle avait, la confidente de l’étrange vieillard. Au bout d’une longue minute, il se tourna à nouveau vers elle : « Oui, petite Alice, il faut que je te raconte ce premier soir-là. J’avais vingt-quatre ans, non, vingt-cinq ans, je crois. Ça te fait drôle, n’est-ce pas, de te dire que j’ai pu être un jeune homme de vingt-cinq ans. Mais moi, ça ne m’étonne pas, parce que, en quelque sorte, je les ai toujours, ces vingt-cinq ans… » Il parut se recueillir, comme on voit certains croyants se ramasser littéralement au seuil de la prière. « Ce sourire dont je te parlais s’appelait Natacha. Mais je crois bien l’avoir toujours surnommée Natte, parce que, d’emblée, elle avait été pour moi, l’image de toutes les Nattes de la terre. Je me souviens très bien de cette première fois où je lui ai donné ce surnom. C’est drôle, il me semble entendre encore notre conversation : “Eh bien ! moi aussi, m’avait-elle dit, il faut que je te trouve un surnom, seulement, tu ne me laisses pas beaucoup de choix.
C’est vrai, quoi, si je me souviens bien, dans votre Ancien Testament Abraham c’était un que je te donne une idée. Moi, je n’ai des idées que lorsque j’écoute un concerto ou une symphonie. – Eh ! bien, voilà, sans le vouloir tu me l’as donnée, cette idée. – Ah ! je suis curieux de la connaître. – Voyons, réfléchis un peu, concerto, symphonie, Abraham, c’est tout simple, je vais t’appeler Brahms.” Et elle a éclaté de rire. » Oncle Abraham s’était tu, les yeux dans le lointain. Etait-il en train d’écouter encore ce rire s’écouler en lui comme une eau fraîche ?
Au bout de quelques minutes, il se tourna vers Alice qui était restée respectueusement silencieuse : « Tu sais, petite Alice, c’est la première fois, depuis de très longues années, que je laisse sortir de moi ce prénom et ce surnom devant quelqu’un d’autre. Mais je ne sais pourquoi, cette soirée m’est devenue très particulière dès que je t’ai aperçue, dès que j’ai vu tes larmes… – Oncle Abraham, je suis très, très émue, et tout étonnée que vous m’ayez choisie pour parler de cette… Natacha. Enfin, de Natte… Est-ce parce que… ? » Alice n’osait pas formuler le fond de sa pensée. Sans prêter attention à cette émotion qu’il avait suscitée, Oncle Abraham continuait : « Oui, Natacha est entrée en moi, entrée dans ma vie comme si elle était née ce jourlà. Je veux dire, comme un bébé qui vient au monde et l’habite soudain de ses rires et de ses pleurs. Nous nous sommes aimés chaque jour et chaque nuit de cette année là Chaque
les cafés, partout, je me suis mis à murmurer Natte, comme si je voulais rebaptiser tout Paris de ce surnom. Mes amis ne me voyaient plus, les fêtes juives m’étaient devenues terribles à vivre, puisque ces jours-là Natte ne pouvait pas être près de moi. Et puis, il y a eu mon père et ma mère. Mon père, surtout. – Votre père ? – Oui, mon père a brutalement décrété que Natacha ne pouvait pas entrer dans notre famille. Je me souviens encore aujourd’hui de la nuit qui est tombée sur moi en entendant mon père parler. C’est que chaque fois qu’il prononçait les mots notre famille, tout le monde savait qu’il allait dire quelque chose de grave, d’irréversible. Vois-tu, Alice, j’ai eu des enfants moi aussi, un garçon et une fille, mais plus tard, bien plus tard, et avec une autre femme qui a quitté ce monde il y a quelques années. Mais Natte reste ce que j’ai connu de plus fort dans mon existence. » Alice éprouva le besoin d’aider le vieil homme à sortir de cette sorte d’obsession où elle sentait qu’il s’enfermait. Elle tenta de banaliser leur conversation : « Ah ! vous avez des enfants, Oncle Abraham ? – Oui, mais ils sont grands maintenant, ils ont fait leur vie aux États-Unis et je ne les vois pas beaucoup. Tu vois, ils ne sont même pas là ce soir. Il reste que ce sont les plus beaux cadeaux qu’Hélène m’a laissés. – Excusez– moi, je ne connais pas encore très bien la famille. Qui est Hélène ? – Hélène, c’est la femme que j’ai épousée deux ou trois ans après.
Après quoi Oncle Abraham? » la jeune femme en robe de mariée qui la lui avait posée. Puis il parut revenir à lui comme on revient d’un voyage lointain. Alice ne sachant plus trop où elle en était chercha des yeux Simon dans la foule. « Oncle Abraham, dit-elle enfin, je ne voudrais pas être la cause de… » Mais elle s’arrêta de parler, interdite. Elle ne savait plus très bien de quoi elle ne voulait pas être la cause. Oncle Abraham posa une main sur son épaule avec une douceur infinie. « Non, Alice, ne sois pas gênée. Je vais te dire. Oui, je ne sais pas trop pourquoi, mais il faut que je te raconte. C’était un jour de printemps, un printemps naissant, timide. Le 17 mars 1951 exactement. La veille, j’avais eu encore une conversation avec Natte, et je lui avais annoncé que j’avais décidé de l’épouser, envers et contre tous, avant l’arrivée de l’été. Je revois encore son regard, je la revois, grave et souriante sur le pas de la porte lorsque je l’ai serrée entre mes bras avant de la quitter. Ma décision m’avait empli d’une joie profonde et sans nuages. « À demain, me dit Natte, à demain mon Brahms. » L’ascenseur que j’avais appelé arrivait à l’étage. À cet instant, curieusement, Natte me dit encore : « En arrivant chez toi, écoute le Requiem allemand. Je sais que tu l’as. Il est magnifique et il n’est pas triste. C’est la plus belle de tes œuvres, mon Brahms. » Et elle s’est mise à rire comme seule elle savait le faire lorsqu’elle me plaisantait à propos du surnom qu’elle m’avait donné
qu’on m’a appris que Natacha, ma Natte, avait enjambé le balcon de son appartement du cinquième étage de son immeuble et sauté dans le vide. – Oh ! Oncle Abraham, excusez-moi, je ne savais pas… Je suis très confuse, je suis désolée, et même peinée… Je… – Pourquoi confuse, ma petite Alice ?
C’est simplement que Natacha avait compris que cet interdit de mon père, en dépit de mes vingt-cinq ans, je n’aurais jamais le courage de le transgresser. Elle m’avait laissé deux lignes écrites sur une feuille de son carnet :
Brahms, sans toi, je ne sais pas où se trouve ma musique, où se trouve donc ma vie. Alors essaye de m’excuser. Et depuis ce 17 mars, Natte n’a pas cessé de tomber du haut de ces cinq étages mais pour moi, elle n’est jamais non plus arrivée sur la méchanceté implacable du trottoir. J’ai rencontré et épousé Hélène, des enfants sont apparus dans ma vie, des années se sont écoulées, perdues, usées, et je n’ai jamais pu faire s’écraser Natte sur l’asphalte. » L’oncle Abraham parut comme libéré d’un poids. Il prit entre les siennes la main d’Alice et la serra longuement.
À cet instant, un long cordon de danseurs envahit la petite pièce. Quelqu’un dit à la cantonade : voilà l’Oncle Abraham qui veut déjà nous voler la mariée ! On les entoura, puis on les entraîna dans la grande danse générale. « On ne résiste pas à la hora, » dit l’Oncle Abraham, en entrant lui aussi dans la danse. Toujours souriant, il ne quittait pas des yeux la jeune mariée et Simon qui l’avait rejointe Les danseurs hommes et femmes à Simon qu’elle se sentait un peu fatiguée.
Discrètement, ils quittèrent ensemble la file de danseurs. « Chérie, tu veux que je t’apporte quelque chose ? demanda Simon. – Non, non, je veux juste m’asseoir un instant. Et puis, tu sais, ton Oncle Abraham m’a beaucoup parlé. Il m’a même bouleversée. – Oh ! je m’en doute. Mais ce qui m’étonne, c’est qu’il se soit confié à toi. Il intrigue toute la famille depuis de longues années. Il est très particulier. Il faut dire qu’il est très seul depuis que sa femme, je veux parler de tante Hélène, est morte alors qu’elle n’avait qu’une cinquantaine d’années. Il ne s’est jamais remarié. Et par ailleurs, il ne voit pas beaucoup ses deux enfants. – Oui, je sais, ils sont aux États-Unis. – Ah ! il t’a dit ça aussi. » La hora revenait vers eux, envahissant le petit salon de rires et de chants. On chercha à les entraîner à nouveau mais Alice fit signe qu’elle était fatiguée. ° Perdu, ballotté dans la longue file des danseurs, Oncle Abraham sentait ses jambes faiblir. Dans sa poitrine, son vieux cœur s’était mis à battre la chamade. Mais, inexplicablement, il voulait continuer, finir cette danse, aller jusqu’au bout… Enfin, quoi, on a fini par l’avoir, cette fête, ma Natte. On ne va pas nous voler cette soirée des retrouvailles… Dis, Natte, tu es d’accord ? Ma famille a fini par comprendre.
Regarde les regarde comme ils sont tous
trottoir, j’avais raison, hein, Natte ? ° Dans la cohue, Alice cherchait le vieil oncle des yeux. Il restait introuvable. Elle vit soudain les danseurs s’arrêter, se regarder les uns les autres. La musique parut trébucher, hoqueter, puis une sorte de silence angoissant s’installa. Une voix dit : c’est l’Oncle Abraham. D’un bond, Alice et Simon furent debout. Main dans la main, ils se frayèrent un chemin à travers les invités qui les laissaient passer d’un air gêné. Ce fut Alice qui le vit la première. Il était affalé sur un fauteuil, les bras ballants des deux côtés des accoudoirs, entouré de gens anxieux. Chacun s’inquiétait, proposait un geste, un verre, un peu d’air.
Quelqu’un dit qu’on avait prévenu le docteur Schwartz. Effectivement, les gens s’écartèrent bientôt pour laisser passer le médecin.
Alice le vit prendre le pouls du vieil homme, puis se diriger vers un téléphone posé sur un guéridon. « Le SAMU va être là dans quelques minutes », dit-il en se retournant vers la famille maintenant rassemblée. Alice, doucement, s’approcha de l’Oncle Abraham. Il avait jusqu’alors gardé les yeux fermés. Sa respiration était faible et comme saccadée. « Oncle Abraham, murmura Alice, est-ce que ça va ? » À l’instant même où elle prononçait cette phrase, Alice en sentit la stupidité, pire, l’inutilité. Le vieil homme ouvrit les yeux et lui sourit. « Oh ! Natacha, tu es venue… Tu es là, ma Natte tu es enfin revenue Je Je » on va bientôt vous conduire à l’hôpital, et… – L’hôpital ? Mais pourquoi ? Il n’est pas question que nous gâchions notre soirée, Natacha. Regarde comme tout le monde te fait fête ! C’est ta fête, Natte, la fête de la mariée. Ta robe est magnifique, et tu danses la hora comme si… comme si… tu avais fait ça toute… toute ta… toute ta vie…" Et il tenta de serrer dans les siennes la main qu’Alice avait posée sur ses beaux cheveux blancs. « Oncle Abraham, finit-elle par dire, un peu gênée, je suis Alice. Je ne suis qu’Alice, vous vous souvenez ? Je viens d’épouser Simon, votre neveu, enfin votre petit-neveu. – Natacha, je ne comprends pas très bien ce que tu me racontes là. Mais viens près de moi, j’ai les jambes un peu lourdes, ce soir.
Ce doit être le champagne, et… » Le vieil homme se tut et ferma à nouveau les yeux. On entendit la sirène d’une ambulance qui approchait. Alice prit la main de l’oncle dans les siennes. Des infirmiers entraient, un autre médecin aussi. Les gens leur laissaient le passage. Ils déposèrent une civière sur le sol près du fauteuil sur lequel Oncle Abraham était assis. Avec d’infinies précautions, ils le saisirent aux aisselles et commencèrent à le soulever. À cet instant, le vieillard se mit debout, tout seul, à la stupéfaction de toute l’assistance. Il se tourna vers Alice : « Natte, veux-tu m’accorder cette danse ? » dit-il en lui ouvrant les bras.
Interdite, Alice regarda Simon comme pour lui demander conseil. Celui-ci lui fit signe de faire ce que l’oncle lui demandait
ses deux mains sur les hanches de la jeune femme, poussa un soupir étrange, comme empreint de volupté, et dit à voix basse, en butant un peu sur les mots : « Natte, acceptez-vous de prendre pour époux… de prendre pour époux… ici présent … ? » Stupéfaite, Alice, dans sa belle robe blanche parsemée de dentelles, semblait faite tout exprès pour ce genre de demande. Elle regardait ce vieillard debout devant elle, souriant et exténué, qui attendait sa réponse avec un calme comme prémonitoire. Elle se pencha un peu plus vers lui, et lui murmura quelques mots à l’oreille. Même Simon qui avait rejoint sa femme ne perçut pas ce qu’elle avait dit.
Oncle Abraham eut le temps de dire : « Oh ! merci, Natte, je… » Mais il ne termina pas sa phrase et s’écroula sur le parquet.
Le docteur Schwartz qui s’était précipité sur lui, se releva, l’air consterné : « Il est mort, dit- il, c’est fini. » sement, un peu à la cantonade : « Quel âge avait-il ? – Vingt-cinq ans, dit Alice, il avait vingtcinq ans. » Puis elle se mit à pleurer en silence, offrant l’étonnant spectacle d’une jeune mariée noyant de larmes sa belle robe blanche. Un peu étonné, Simon la serra contre lui avant de l’entraîner un peu à l’écart. « Mon Alice, que s’est-il passé avec Oncle Abraham pour qu’il te parle ainsi ? – Oh ! Simon, presque rien, je crois que je lui ai offert un mariage qu’il attendait depuis plus d’un demi-siècle. – Un mariage ? Mais de quel mariage s’agit-il ? Et puis, qu’est-ce que tu lui as dit, tout à l’heure, à l’oreille ? – Oh ! juste ces quelques mots, Simon, juste ces quelques mots qu’il attendait depuis longtemps : Oui, mon Brahms, je veux bien vous épouser, je veux bien t’épouser. » Rolland Doukhan 22 février 2007.