«Depuis mon adolescence, je suis voyageur… J’ai arpenté les glacières septentrionales et, pendant de longues années, les chaleurs caniculaires de l’Egypte m’ont criblé de leurs flèches, ce qui n’a pas nui à ma santé et je me porte bien. Mes connaissances acquises dans les langues orientales ne sont pas insignifiantes ; je possède les langues mongole, turque, arabe, gueez 1et amharique».
C’est en ces termes que se présente Joseph Halévy lorsqu’en février 1865, il pose auprès de l’AIU (Alliance Israélite Universelle) sa candidature pour l’Ethiopie où il va entrer en contact avec les Falashas, branche noire du peuple juif. Il s’agit d’un des plus importants voyages de Joseph Halévy, connu aujourd’hui par son double statut de chercheur et de voyageur, une activité nourrissant l’autre.
Né en décembre 1827 à Andrinople (aujourd’hui Edirne, à la frontière bulgare) où il exerce le métier d’instituteur, il se distingue très vite par sa connaissance de plusieurs langues dont un hébreu d’une très grande pureté et bientôt plusieurs langues éthiopiennes. Car ce savant né dans une famille sépharade fixée aux Pays-Bas après 1492, a le projet de grands voyages vers l’Afrique. 1861 est l’année de son voyage de repérage au Maroc pour l’AIU. «C’est son premier contact avec la terre africaine. Il en revient avec un rapport accablant, convaincu que seule la fondation d’écoles peut venir en aide aux malheureux juifs d’Outre- Méditerranée, vivant dans les mellahs, soumis aux caprices des musulmans qui les entourent, se traduisant la plupart du temps en humiliations, vols, viols, tortures, massacres. Peu après son retour en 1862, l’AIU ouvre à Tétouan la première d’une longue série d’écoles au Maroc.»2 1867 : Le voyage en Ethiopie Joseph Halévy avait posé sa candidature à ce voyage dès 1865 auprès de l’AIU pour servir un double projet: poursuivre ses propres recherches et servir le projet de l’AIU, soucieuse de préserver l’identité des communautés juives du Yémen comme du monde entier.
Comme le rappelle Steven Kaplan 3: «Vers 1860, les Falashas furent confrontés à un nouveau défià leur foi lorsque des missionnaires protestants européens vinrent chercher des conversions chez eux… C’est en 1859 que les missionnaires occidentaux entamèrent une activité organisée chez les Falashas: cette année-là, la London Society for promoting Christianity amongst the Jews fonda sa mission éthiopienne… Or l’influence des missionnaires sur les Falashas ne fut pas toujours celle escomptée par eux ou leurs promoteurs: premier groupe à traiter les Falashas en tant que juifs, au sens universel du terme, les représentants de la London Society jouèrent un rôle capital dans la transformation de la conscience que les Falashas avaient d’eux-mêmes. En outre, les nombreuses publications de la London Society furent le premier canal par lequel les Juifs européens furent informés sur leurs coreligionnaires d’Ethiopie; le judaïsme européen en conçut une inquiétude croissante quant au sort de ses frères falashas.» C’est pourquoi la lettre par laquelle Joseph Halévy pose sa candidature pour partir en Ethiopie précise un point particulier: «Je suis aussi exercé à la controverse avec les chrétiens, je connais les Evangiles presque par cœur, et le résumé des idées chrétiennes m’est bien connu.
Grâce à Dieu, je puis fermer la bouche des missionnaires et ruiner à fond leur effort et j’espère pouvoir bâillonner les missionnaires anglais en Abyssinie4 et leur arracher la proie.»5 Joseph Halévy: un savant voyageur (1827-1917) Par Jacqueline Béhar-Druais et Chantal Steinberg
Joseph Halévy obtient gain de cause et entreprend un rude mais riche voyage comme il le raconte dans ses lettres publiées dans le bulletin de l’Alliance: 7 octobre 1867: «Je vous écris cette lettre des ruines de l’ancienne Aduli. Le pain manque depuis un mois; je mange du dourra cuit dans de l’eau fangeuse dont l’odeur nauséabonde révolte les nerfs.» 24 novembre 1867 : « Je vous écris à la hâte tout en déchargeant le chameau qui m’a porté ici.
J’ai employé le temps de mon séjour dans le camp anglo-indien à apprendre l’hindoustani et même le chinois, que je parle déjà quelque peu, ayant fait la connaissance de quelques coolies chinois qui travaillent à la marine. Mais tout en pensant à l’avenir, je n’ai pas oublié le but principal de ma mission. La tâche n’est pas facile; les peuples limitrophes, Barias et Changallas sont toujours en guerre avec leurs voisins qui font fréquemment des razzias dans leur pays pour avoir des esclaves. Ni montagne, ni peuples barbares, ni mille privations et dangers n’arrêteront mon désir d’aller trouver mes frères abyssins pour leur porter quelques consolations et le doux espoir d’un meilleur avenir… On peut facilement ramener en Palestine des milliers de colons falashas qui sont tous agriculteurs et ouvriers des plus habiles.»6 La description qu’il fait des Falashas insiste sur leur lien au judaïsme: «L’amour pour la Terre sainte remplit leurs âmes chaudes et impressionnables d’une sensation suave et mélancolique et les grands souvenirs du peuple de Dieu sont leurs aliments spirituels. Ils prétendent être les descendants des délégués juifs qui formaient un cortège d’honneur pour Maquéda, la fameuse reine de Saba, et pour son fils Ménélik, qui avait le roi Salomon pour père… Ils sont juifs par leur foi ardente, par leurs études de la Loi et des Prophètes, qu’ils lisent dans les Temples et qu’ils enseignent à leurs enfants. Ils souffrent plutôt mille fois de la mort que de renoncer à l’alliance contractée avec l’Eternel.
La singularité de leurs usages provient surtout de ce que leur établissement en Abyssinie est antérieur au développement talmudique.»7 Halévy, le premier Juif européen pratiquant à visiter les Juifs d’Ethiopie, s’est fait «le principal avocat de ses «frères perdus», et a préconisé l’établissement d’écoles juives à leur profit. Pourtant, «ses promoteurs rejetèrent cette suggestion et n’entreprirent aucune action.»8 Elisabeth Antébi raconte dans son ouvrage que si le président de l’AIU a refusé son aide («Nous n’avons pas besoin que de nouveaux Juifs nous donnent de nouveaux tracas») et si le Grand-Rabbin ottoman s’écrie à propos des Falashas: «je les considérerai toujours comme des Noirs et non comme des Blancs», un homme heureusement continua à subventionner les recherches: Edmond de Rothschild, promoteur au fond de l’opération Salomon par laquelle dans les années quatrevingt, Israël rapatriera les Falashas en danger.
Ainsi, bien qu’à son retour Joseph Halévy soit difficilement parvenu à convaincre ses interlocuteurs de l’Alliance, il a suffisamment impressionné l’Académie des inscriptions et Belles Lettres par la qualité de son travail pour que cette dernière lui confie l’année suivante une mission scientifique au Yémen. 1870 : La mission au Yémen et le guide Hayîm Habshûsh9 C’est pour relever des inscriptions sud-arabiques anciennes que Joseph Halévy commence un voyage peu ordinaire et qui sera souvent périlleux. Ces inscriptions aujourd’hui connues pour être fort nombreuses, prouvent que les anciens royaumes de l’Arabie du Sud (Yémen actuel et régions voisines) ont fait grand usage de l’écriture, et qu’il devait exister «toute une littérature de mythes religieux, de traités techniques divers, de traductions d’ouvrages étrangers, etc. dont plus rien ne demeure probablement à cause du support trop fragile de ces ouvrages, le papyrus, mais dont on possède des traces précieuses: les écritures gravées dans la pierre ou coulées dans du métal: ce sont tous ces documents que, d’une manière conventionnelle, on appelle inscriptions»10. C’est bien évidemment pour reconstituer l’histoire du
Yémen et des peuples qui l’ont habité, que depuis 1589 (voyage du jésuite Paez, capturé par les Arabes au large du Zhufâr et envoyé au pacha turc de Sanaa) jusqu’au XIXe siècle, des explorateurs ont tenté de pénétrer dans ce pays deux fois occupé par les Ottomans, et que traverse la route de l’encens, l’une des premières grandes voies commerciales du monde antique, pour y relever des inscriptions.
L’Encyclopédia Judaïca raconte ainsi le périple de Joseph Halévy: «Pour copier sur place des inscriptions himyarites encore inédites, Halévy entreprend en 1870 un voyage téméraire dans un pays déchiré par l’anarchie: Aden, al- Hudayda, Sana. Il a revêtu le costume israélite et voyage en qualité de Qudsî, c’est-à-dire de rabbin de Jérusalem, pour se faire accueillir et cacher par les communautés juives. Il accomplit un périple intrépide, bravant vexations, emprisonnements et menaces de mort. Il prend les routes torrides du al-Jawf, arrive près des ruines de Barâqish à travers des sables où l’on s’enfonce jusqu’aux genoux. Il atteint Najrân. Il est le seul Européen, depuis les soldats romains d’Aelius Gallus, à pénétrer dans le pays des anciens Minéens, région ignorée des cartes géographiques».
Un excellent récit de voyage 11 souligne la difficulté pour un juif étranger à voyager dans une région où les relations avec la population musulmane sont pour le moins difficiles: «En vue de leur traversée du désert, ils ont engagé en plus de leur domestique suédois (…) un cuisinier de l’archipel grec et un jeune juif, né à Sana, capitale de l’Arabie Heureuse mais qui a également parcouru l’Inde et la Perse.
Malheureusement, ce dernier est en tant que Juif peu estimé par les Arabes, et Niebuhr estime qu’ils ont commis une erreur en ne choisissant pas un Musulman.» Dans cet univers hostile et dangereux où un Européen ne saurait ni voyager ni survivre sans aide, Joseph Halévy est guidé par un Yéménite, un chaudronnier juif de Sana qui conduit ses pas, noue pour lui les contacts en route et recopie avec et pour lui les précieuses inscriptions.
On ne saurait rien de ce guide aujourd’hui s’il n’avait été aussi, vers 1890, le guide d’un autre orientaliste, Edouard Glaser. Sur le conseil de ce dernier, il a rédigé le récit de l’expédition qui a permis à Joseph Halévy de rapporter quelque 686 copies d’inscriptions provenant de plus de 30 localités du Yémen oriental. «Yémen», récemment traduit en français et publié chez Actes Sud, est le titre de ce récit d’un extrême intérêt pour tous ceux qu’intéressent ce voyage et cette région. C’est une captivante description de la vie quotidienne des Juifs qui y sont installés depuis «l’aube des siècles» comme le rappelle le guide- narrateur: on suit ainsi nos deux voyageurs au cœur de ces communautés aujourd’hui transférées en Israël.
Le mode de vie, les fêtes, le droit coutumier et la résolution de divers litiges, mille descriptions et anecdotes de la vie quotidienne émaillent ce récit qu’on lit sans une seconde d’ennui et dans lequel le narrateur mêle d’étonnants récits hérités de la culture orale yéménite et la transcription de conversations entre son maître et les hôtes qui les accueillent.
A son retour en France, Joseph Halévy ne mentionnera guère son guide: à l’époque, la notion d’équipe ou de groupe de travail n’existe pas ou prou. Un mystère a d’ailleurs longtemps plané sur leur association, voire sur la réalité de ce voyage tout entier: parce que les inscriptions rapportées par l’orientaliste étaient souvent incomplètes donc illisibles, certains ont cru qu’il avait inventé ce voyage. Et en effet, les centaines d’inscriptions rapportées par l’orientaliste en France ne comportent que des lignes courtes, alors que les expéditions suivantes, lorsqu’elles verront les originaux, trouveront des lignes longues. «L’explication ne viendra que plusieurs décennies après lorsqu’on découvrira dans ses mémoires que le guide qui recopiait les inscriptions pour son maître était payé par ce dernier à la ligne, et qu’il les préférait donc courtes…»12 Entre ses voyages, la carrière française de Joseph Halévy se construit à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, IVème section, de 1879 à 1916. D’abord répétiteur en Langues éthiopienne et amharique, il devient en 1879
bibliothécaire de la Société Asiatique, en 1880 il est maître de Conférences puis Directeur adjoint en octobre 1892 (langue éthiopienne et touranienne13) et enfin directeur d’études en 1896. Il est aussi Président de la Société de Linguistique en 1888. En 1905, il sera fait chevalier de la Légion d’honneur.
Voici quelques-uns de ses travaux publiés à Paris: Rapport sur une mission archéologique dans le Yémen, 1872; Voyage au Nadjran, 1873; Mélanges d’épigraphie et d’archéologie sémitiques, 1874 : La prétendue langue d’Assad est-elle toura- nienne? 1975; Prières des Falachas (texte éthiopien avec traduction et commentaire) ; Documents religieux de l’Assyrie et de la Babylonie, 1882; Essai sur l’origine des écritures indiennes, 1886; La correspondance d’Aménophis et Aménophis IV, 1893; Les tablettes gréco-babylo- niennes et le Sumérisme, 1902; etc.
A sa mort en 1917, l’un de ses collègues évoque en ces termes les voyages et travaux de Joseph Halévy devant l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres: «La Commission est tombée d’accord, à l’unanimité, sur la haute valeur des recherches exécutées par le courageux voyageur. Avec des ressources très limitées, M.
Halévy a réussi à pénétrer dans des pays que jamais Européen n’avait visités depuis le consul Aelius Gallus, au temps d’Auguste, lors de son expédition, aussi funeste pour lui que stérile pour la science. La force d’âme avec laquelle notre modeste missionnaire a supporté les fatigues et les périls de son entreprise, ainsi que les privations inévitables au milieu de populations pauvres, rapaces et soupçonneuses, est audessus de tout éloge.»14 Quant à rendre ici à Joseph Halévy, notre savant voyageur, un nouvel hommage, disons qu’en concluant que les Falashas sont juifs, il a construit le premier pont aérien de l’Opération Salomon par laquelle, un siècle plus tard, l’état hébreu rapatriera ses frères africains et leur sauvera la vie, s’honorant à nouveau d’être la terre d’asile des Juifs en danger.
Cette longue mais périlleuse cohabitation des Juifs Falashas en terre arabe (il y avait à leur départ quelque vingt sept synagogues dans la capitale Sanaa15) nous permet d’éclairer autrement l’actuel conflit que certains tentent de limiter à la seule géographie Israélo-palestinienne; il est plus intéressant de le resituer dans l’histoire et la carte bien plus vastes du monde arabo-musulman, où, comme l’histoire des Falashas le prouve, si la cohabitation a été riche pour les différentes communautés, il n’a pas toujours été facile d’être juif en terre arabe, même dans l’«Arabie Heureuse».
Jacqueline Béhar-Druais et Chantal Steinberg Notes 1 Les gueez sont des Éthiopiens schistiques 2 E. Antébi,, Les missionnaires juifs de la France, 3 Steven Kaplan, les Falashas, Collection Fils d’Abraham, Editions Brepols, 1990 4 Abyssinie: ancien nom de l’Ethiopie 5 Cité par Elizabeth Antébi, Les missionnaires juifs de la France, Calmann-Lévy, 1999 6 Bulletin de l’Alliance, page 90 7 Bulletin de l’Alliance, page 101-102 8 Steven Kaplan, les Falashas, Collection Fils d’Abraham, Editions Brepols, 1990, page 36 9 Hayîm Habshûsh: Yémen, Actes sud 1995 10 Christian Robin 11 La mort en Arabie, Thorkild Hansen, Editions de l’Aire, 1981, page 130. (Roman et récit de voyage couronné de prix, qui relate l’expédition danoise de Nieburh en 1861 au Yémen)
Bouguereau.
- ↩ Libération du 21 Août 1984 «Les grandes fouilles archéologiques de l’été», enquête de J.M.
- ↩ Touranien: nom donné aux peuples araboaltaïques de l’Asie centrale, au Nord de l’Iran et en particulier aux Turcs 14 Annuaire de l’EPHE. Section des sciences historiques et philologiques. 1917-1918 (Paris 1917), pages 54-57 15 L’étonnant héritage des juifs du Yémen, article de E. de Roux, Le Monde du 19 décembre 2003