A la mémoire de Haïm Zafrani, universitaire, érudit et homme de dialogue (1922-2004)
Le Judaïsme maghrébin des Temps Modernes: les grands voyages et les relations avec l’extérieur.
Le judaïsme maghrébin des Temps Modernes, plus spécialement celui de l’Extrême Occident que nous avons le mieux étudié, connaît aussi les grands voyages; le chapitre de ses relations avec le monde extérieur retiendra un peu plus notre attention.
L’émigration semble ininterrompue depuis les persécutions almohades et, pour bon nombre de megorashim «expulsés» de la péninsule ibérique, l’Occident musulman n’a le plus souvent constitué qu’une terre de transit, une étape sur la longue route de la Terre sainte où l’on va s’établir pour des Yeshibot «lieux d’enseignement talmudique» ou pour finir ses jours. Tout au long des quatre derniers siècles le mouvement est continu en direction de l’Orient musulman, de l’Empire Ottoman éminemment hospitalier. L’insécurité fait fuir vers des cieux plus cléments des savants et des lettrés qui trouvent alors refuge en Europe Occidentale, spécialement en Italie et en Hollande. On va même s’établir au-delà de l’Océan, dans les Amériques.
Les contacts avec les communautés du judaïsme universel sont maintenus tout au long des siècles sous forme de consultations juridiques entre rabbins, de relations commerciales, d’échanges culturels, particulièrement d’échanges d’ouvrages. Faute d’entreprises d’imprimerie sur place, les rabbins marocains font imprimer leurs manuscrits à Livourne, Amsterdam, Constantinople, à Prague, à Berlin, à Krakow, ou plus près à Djerba… On se procure, quasi-clandestinement, à l’extérieur du pays, les livres de prières, les traités de Talmud, de législation rabbinique, de littérature homilétique et kabbalistique (Zohar) dont on a besoin, à prix d’or, malgré les difficultés de toutes sortes et en dépit des mesures, longtemps imposées par l’Eglise, tendant à empêcher la libre circulation des livres hébraïques.
Les relations avec les communautés de Terre Sainte ; les Rabbins-Emissiares- Quêteurs (R.E.) Les interrelations de la diaspora avec la Terre Sainte sont étroitement associées à l’institution millénaire des Rabbins-Émissiares-Quêteurs, ces délégués intinérants des communautés de Jérusalem, de Tibéraiade, de Safed et d’Hébron qui sillonnent le monde juif pour collecter les dons consacrés à leurs mandants et diffuser la science juive, particulièrement la pensée des maîtres palestiniens, par l’enseignement, la prédication, le prêt, ou la distribution des livres imprimés dans le reste du monde qu’ils parcourent.
Un document annexe Les pérégrinations et les aventures d’un lettré d’Agadir au XVIIIe siècle La vie errante et tumultueuse de Moïse Ben Isaac Ed-Der’y est un tissu d’aventures et de vicissitudes étranges. Il est né en 1774, à Agadir, que ses habitants sont contraints de quitter l’année suivante, sur ordre du roi, Mohammed ben Abdallah, sultan alaouite (1757-1790) qui voulut drainer sur Mogador, la cité qu’il venait de fonder, tout le commerce du Sud marocain; il voulait ainsi punir un trafic qui échappait à son contrôle. Il est élevé et instruit à Mogador, puis à Rabat-Salé. A l’âge de 16 ans, il accompagne à Londres, un rabbin Emissaire de Safed; là il est reçu à la yeshibah sefardite Sha’ar Hashamayim: son mariage dans la capitale anglaise est un échec qui lui inspire son Ma’aseh Nashim «Aventures féminines», ouvrage encore inédit.
Pour des motifs inexplicables, il quitte Londres, passe, en 1802, à Amsterdam où il fréquente la yshibah sefardite ‘Es Hayayim. Là, on lui confie, en 1807, la correction des épreuves de Tehillah le-Dawid, recueil de poèmes (piyyutim), dont l’auteur est le célèbre chantre marocain de Meknès, David Hassin.
C’est à Amsterdam que Moïse Ben Isaac Ed- Der’y publie, en 1809, son livre Yad Moshe, un recueil de quatorze sermons, dont la préface contient le détail de sa biographie. Rabbin
errant à la recherche des Dix Tribus perdues, il réunit un certain nombre de textes relatifs à ce thème et les publie, à Amsterdam, en 1818, sous le titre Ma’aseh Nissim « Livre des Miracles» qui connaît plusieurs éditions successives en hébreu, en yiddish et en anglais. La version anglaise que nous avons consultée, imprimée à Londres, en 1836, porte le titre An Historical Account of the Ten Tribes, settled beyond the River Sambatyon in the East… Il y a, à profusion, dans la préface de ce livre, des indications biographiques qui méritent, d’être signalées.
La page de titre porte déjà la mention «The Rev. Dr. M. EDREHI, native of Morocco, Member of the Talmudical Academies of London and Amsterdam, Professor of Modern and Oriental languages, Privat Tutor of the University of Cambridge, Author of the Law of Life, hand of Moses, etc.» Dans les pages qui suivent, l’auteur a réuni une foule de documents, en anglais, en fran- çais… lettres de recommandations qu’il a reçues au cours de ses pérégrinations et dans les fonctions multiples et variées qu’il a remplies au cours de son existence, témoignages de personnalités, attestations et certificats, de fonctionnaires divers (membres des Académies talmudiques de la Communauté Israélite Portugaise et de la Communauté ashkenazite d’Amsterdam, syndics, maire, commissaire de police…). Viennent ensuite les hommages rendus à son érudition et à son savoir par des professeurs d’instituts et hommes de science d’Amsterdam, Leyden, La Haye, Rotterdam, Utrecht, Arnheim, Nimègue, Clèves, Cologne, Mayence, Strasbourg, Nancy, Paris.
A Paris, il a connu «le baron Sylvestre de Sacy, Langles, membre de l’Institut, conservateuradministrateur des Mss. De la Bibliothèque impériale, administrateur et préfet de l’Ecole Spéciale des Langues orientales (le certificat porte la date du 2 février 1814)…. ».
Le Chef de la Préfecture de Police «certifie que M. Moïse Ederhy, Maroquain, a servi deux fois à la Préfecture de Police… comme interprète de langues arabes pour l’interrogatoire d’un Persan» ».
Le Secrétaire-Interprète du Roi, pour les langues orientales, lui délivre une attestation pour les services qu’il a rendus à son administration (document daté du 2 février 1817).
Le commissaire de police de la 5e section de la ville de Bruxelles certifie que le sieur M. E. a résidé trois ans dans ce quartier (1er janvier 1821) ; celui de la ville de Paris, quartier Feydau, atteste que le sieur M.E. du Maroc occupait une boutique au centre du bazar, boulevard des Italiens, que le bazar a été la proie des flammes le 1er de ce mois et que toutes les marchandises qui se trouvaient dans la boutique du sieur Edrehi ont été anéanties, ce qui le réduit à la plus triste situation puisqu’il n’a aucune autre ressource (Paris, 5 janvier 1825).
On le trouve ensuite à Lyon, Marseille, Genève, Livourne, Malte, Izmir, Jaffa, Jérusalem où il arrive, en 1841, malade et sans ressources et où il mourut peu de temps après.
Extrait du chapitre II, «Le Judaïsme maghrébin entre l’Orient et l’Andalousie», de Juifs d’Andalousie et du Maghreb, éd. Maisonneuve et Larose, 1996.