Il y a voyage, voyage et voyages. Il y a le voyage en chambre, voyage intérieur des lecteurs, des intellectuels, des visionnaires, des mystiques, qu’on accomplit en laissant le corps à son port d’attache mais qui peut mener l’esprit, l’âme ou la pensée loin, très loin, dans des régions inaccessibles à la plupart des mortels. Puis il y a le voyage virtuel, celui dont rêve tout juif compagnon de route de Sholem Aleichem, Peretz, Opatochou ou Singer et qui mène vers les terres mythiques et pourtant bien réelles de l’Amérique, en vue d’un hypothétique accomplissement matériel, ou de la Palestine, en vue d’un tout aussi hypothétique accomplissement spirituel. Il y a enfin ces petits voyages sans transcendance mais bien réels, ces déplacements de bourgade à bourgade, de relais d’auberge en relais d’auberge, qui appartiennent à la routine de la vie. Peu de choses de commun entre eux? Sans doute, et pourtant! C’est bien entre ces grands et ces petits voyages, entre ceux dont la pensée autant que la réalisation est bouleversante et ceux dont l’insignifiance et la banalité constituent la trame de la vie, que le petit monde du shtetl a construit son art de vivre et ses imaginaires. Des premiers il ne sera pas question ici.
Seuls les derniers retiendront notre attention.
Mobilité contre état sédentaire, toute société connaît cette opposition et cette tension et, depuis qu’elle existe, la diaspora juive ne déroge pas à la règle. Elle est faite des deux: de communautés localement implantées dont les populations se stabilisaient dans les villes, les bourgs, les bourgades, les hameaux, et d’itinérants dont les déplacements répétés tissaient une toile invisible et serrée faite de cette multitude d’allers-retours qui les reliaient les unes aux autres. Simultanément urbains et ruraux, les juifs ont investi et habité l’espace rural de la Pologne d’avant les deux guerres sur un mode qui leur était propre et qui les distinguait de la paysannerie et des féodalités locales. Ils étaient organiquement intégrés au monde rural, à ses paysages, ses localités, ses forêts, ses chemins. À la fois sédentaires et itinérants, ils ont intimement participé à sa vie, mais autrement, en se faisant commerçants, fabricants, artisans, fripiers, usuriers, intendants de domaines, intermédiaires en tous genres, aubergistes: «Dans l’unité organique du village polonais, les juifs, écrit Gershom Bacon, constituaient un tissu connectif, non seulement par leur activité commerciale entre village et ville, mais encore parce qu’ils étaient porteurs des nouvelles du monde extérieur»1.
Les «itinérants» juifs qui sillonnent la Pologne et qui nous sont connus par les travaux des historiens, la littérature, les récits et les contes populaires, sont collecteurs d’impôts, cochers, colporteurs, musiciens ambulants, talmudistes, rabbins miraculeux, vagabonds, mendiants… On n’y côtoie peu ou pas de travailleurs agricoles saisonniers, mais on y croise des émissaires venus de Palestine, ainsi que des étudiants et des apprentis encore imberbes: la formation aux métiers manuels chez un patron y est pratique courante, de même qu’on quitte la maison jeune pour aller étudier loin de chez soi, dans une yeshiva ou Prédicateurs, cochers et colporteurs Bribes de réflexions sur les juifs itinérants de Pologne par Régine Azria
chez un maître. Cela pour dire qu’avant l’invention du tourisme, le petit peuple ne voyage pas pour le plaisir. Le voyage ne représente pas une fin en soi. Dans cet univers rude où la vie est souvent une lutte pour la survie matérielle et spirituelle, voyager est coûteux, voire dangereux; c’est une entreprise pleine de risques et d’imprévus car les chemins sont peu sûrs. On ne choisit pas de voyager, on voyage par nécessité. Pour les uns, le voyage n’est qu’un espace interstitiel, un entre-deux obligé entre un objectif et sa réalisation; pour d’autres c’est un gagne-pain; pour d’autres enfin, la question ne se pose même pas: on voyage parce que c’est ainsi. Car comment éviter de voyager dans cet espace social éclaté et pluri-centré où la moindre transaction, le moindre échange, de biens, de personnes ou d’idées, nécessitent un déplacement exigeant la mobilisation de moyens: qu’il s’agisse d’un simple «saut» à la bourgade voisine en vue d’y conclure une affaire ou d’y chercher la réponse à une question de talmud particulièrement épineuse, du déplacement au marché d’à côté ou à une foire plus lointaine, d’une relation de client à fournisseur, de maître à disciples, d’intendant à propriétaire, de contacts entre membres d’une même famille.
Il est frappant de constater l’omniprésence du voyage dans la littérature et les récits hassidiques et/ou populaires. Il n’est que d’ouvrir un roman ou un recueil de contes. Tout ou presque y commence par un voyage. Et ce n’est pas un hasard. De fait, seule la circulation est à même de garantir la stabilité du système, car si le shtetl donne l’image d’un monde clos et impénétrable où la promiscuité est pesante, voire étouffante, il ne faut pas perdre de vue que celui-ci ne peut prétendre exister et se perpétuer qu’à la condition de s’ouvrir sur l’extérieur, c’est-à-dire d’être un lieu de passage, de circulation. L’espace social du shtetl n’existe et ne se maintient en l’état qu’en raison des échanges qu’il entretient avec le monde alentour. Or ceux-ci ne peuvent avoir lieu que par le voyage. Par lui et grâce à lui, chaque juif, chaque communauté s’insère dans un ensemble plus large et se sait relié aux autres par les multiples fils que tisse ce système-réseau. Cette façon hors normes d’habiter un lieu et un territoire ne peut évidemment qu’entretenir le sentiment d’extra-territorialité qui habite alors tout juif.
On serait fondé de croire que le voyage en tant que tel, ainsi ravalé au rang de nécessité et de moyen, est dénué de valeur intrinsèque.
Il n’en est rien. Car s’il participe à la construction du lien social et de ses hiérarchies, il nourrit aussi les imaginaires. Intégré dans les faits et gestes de la vie courante, il se voit investi, comme bien d’autres gestes de la vie courante, de significations qui dépassent sa finalité première. Par exemple, pour ceux qui ne disposent pas d’atouts autres que leur force physique pour se faire valoir et faire reconnaître leur utilité sociale, le voyage devient le théâtre privilégié de la démonstration de leur compétence, de leur endurance, de leur courage. Ainsi, pour ceux qui font profession de transporter les voyageurs occasionnels ou réguliers, le voyage se présente comme une activité non seulement utile mais indispensable et nécessaire, donc valorisée et valorisante, dès lors qu’on sait devoir compter sur eux pour arriver à bon port dans les délais et en toute sécurité. Dans un système d’organisation sociale où l’on circule beaucoup, le cocher occupe une fonction vitale qui fait de lui un personnage central. Aussi n’est-il pas étonnant de voir les sentiments mitigés qu’il suscite: on le méprise pour sa vulgarité et son ignorance, mais on le craint parce qu’il est réputé impulsif et violent et on le ménage parce qu’on a besoin de lui; on l’admire aussi parce qu’il est débrouillard et qu’il sait se tirer, lui et, plus encore, son attelage, sa voiture, son chargement et ses clients, de situations critiques; on va même jusqu’à éprouver de l’affection pour lui, parce qu’en fin de compte, le
cocher fait bien un peu partie de la «famille» : combien d’heures écoulées en sa compagnie, assis derrière lui ou à ses côtés, combien de haltes et de nuits passées dans les mêmes auberges, combien d’intempéries et d’épreuves traversées ensemble? Tant et si bien qu’on finit par le considérer comme un intime : on connaît sa vie, ses histoires, ses qualités et ses défauts, ses joies, ses peines, ses malheurs. À tel point qu’il en est devenu un personnage quasi mythique, une figure romanesque. Il n’est pas d’histoire de shtetl, pas de conte hassidique, pas d’analyse sociologique de ce judaïsme si particulier qui ne fasse mention du cocher2. Il est présent partout, acteur et figure à part entière.
Avant le chemin de fer et l’automobile, le voyage se fait à cheval, en calèche, à pied, d’où la popularité de cette autre figure mythique, celle du colporteur, lequel s’impose lui aussi dans l’imagerie traditionnelle comme un personnage non moins central.
À l’instar du hassid qui se rend régulièrement à la cour de son rabbi, distante parfois de plusieurs journées de marche ou de voiture, à l’instar du shalia’h, l’émissaire venu de Palestine recueillir des fonds pour les institutions juives de terre sainte, qui distribue ses sachets de terre d’Israël en échange d’un lit et d’un repas, à l’instar enfin du maguid, le prédicateur itinérant dont le périple sans fin ne se comprend qu’à la lumière des sermons enflammés qu’il prononce d’étape en étape, le colporteur participe à la perpétuation de ce «monde éternel»3 de la tradition: en assurant l’approvisionnement des juifs sédentaires en objets de culte, en livres de prière, en vin cacher et en bougies pour le chabbat, en loulav (feuilles de palmier) et en etrog (cédrat) pour les jours de fête, il pérennise les modes ancestraux de penser, d’agir et de croire. Il dépose de l’éternité dans la trace de ses pas. Mais il n’est pas que cela: le colporteur est un agent de la modernité, un passeur de cultures, un semeur de subversion, car c’est ce même personnage qui, hormis la pacotille dont la vente assure la pitance de sa famille, diffuse les livres profanes et qui, en propageant les nouvelles du monde, introduit la fureur du monde dans les coins les plus reculés. C’est pour toutes ces raisons qu’on guette son arrivée avec excitation, impatience, inquiétude et curiosité. Le colporteur fait la route à la place de ceux qui ne peuvent l’emprunter eux-mêmes. Il déplace le monde à l’intention de ceux qui ne peuvent aller à sa rencontre.
Quant à ces derniers, lorsque la modernité parviendra jusqu’à eux grâce aux rails du chemin de fer, c’est avec étonnement, doublé d’effroi pour certains, d’intense jubilation pour d’autres, qu’ils auront enfin le loisir de découvrir par eux-mêmes et à leur tour, depuis la fenêtre de leur compartiment, le monde en mutation qui se met en mouvement à quelques dizaines de kilomètres à peine de leur village: «La réaction de stupeur d’un voyageur juif durant son voyage en chemin de fer vers Varsovie est symptomatique de ce changement: lors d’un arrêt dans une gare, il voit pour la première fois de sa vie des juifs qui mangent sans se dissimuler de la nourriture non cachère.»4.
Enfin, il faut ce sens du surnaturel et du merveilleux empreint du panthéisme propre à la pensée hassidique5, proche en cela de l’esprit des contes populaires des Gentils, pour que le milieu hostile dans lequel il arrive à tout voyageur de se trouver immergé, prenne soudainement sens et se peuple d’éléments et de créatures animées, parfois même amies: le cheval qui tombe, les essieux de la voiture qui se brisent en chemin sont autant de signes qu’il convient de savoir interpréter, suggère tel conte de rabbi Nahman de Bratslav6. Au plus profond de la forêt dans laquelle il s’était égaré, le voyageur distingue enfin au détour d’un fourré la lueur salvatrice de l’auberge qu’il croyait ne jamais retrouver; après avoir reconnu tel vieux
rabbin qui les avait autrefois sauvés des griffes de la police, les brigands sans foi ni loi se muent en guides protecteurs attentionnés; ou encore, c’est le chemin qui se contracte pour éviter au pauvre colporteur d’avoir à passer une nuit supplémentaire sous la voûte glaciale et étoilée; ou c’est l’attelage de chevaux qui de son propre chef avale les distances pour permettre à leur maître cocher d’arriver à temps pour accueillir le chabbat entouré de sa femme et de ses enfants. Il faut la poésie mystique du hassidisme pour faire de la route et des étendues qu’elle traverse, ces non-lieux désertés par la civilisation et les hommes, livrés à la sauvagerie des éléments, des espaces de sens et de signes, des espaces voués à la méditation, à l’introspection, à la découverte de soi: tout juif qui s’y engage les affronte comme une épreuve biblique, traversée du désert régénératrice d’où il peut espérer sortir purifié, préparé à faire face à l’adversité, persuadé d’avoir été guidé par une main invisible.
Univers misérable et enchanté, les rêves de voyages merveilleux que proposent ces textes resteront, plusieurs générations durant, l’unique mode d’évasion accessible à l’immense majorité des juifs, la seule porte ouverte sur un ailleurs meilleur.
Notes 1 Gershom Bacon, in, Shmuel Trigano (dir.), La société juive à travers l’histoire, Paris, Fayard, 1992, tome 1, p. 631.
- ↩ Organisés en corporations puis en syndicats, les cochers constituent des groupes de pression dont les dirigeants communautaires doivent tenir compte, car ils savent faire connaître leurs revendications, au moyen de la grève notamment, lorsqu’ils sont mécontents de leurs conditions de travail. Mais ils sont également précieux pour les coups de mains et nul n’ignore qu’on peut compter sur eux pour compléter les effectifs des groupes d’auto-défense lorsque ceux-ci commencent à s’organiser.
- ↩ Cf. Haïm Nisenbaum, Histoires d’un monde éter- nel. Les hassidim racontent. éd. de l’Aire libre, Boulogne (2e éd. 1990). 4 La société juive, op. cit, p.650-651.
- ↩ Dans la Pologne du Congrès, c’est-à-dire entre 1860 et 1914, le hassidisme est le courant de pensée religieux le plus influent dans la plupart des villes et des bourgs.
- ↩ Cf. «l’histoire d’un rav et de son fils unique», in Rabbi Nachman de Breslev. Les contes (traduit du yiddish par Franz Regnot). Yechivat Chassidei Breslev, Jérusalem, 1981 (diffusion librairie hébraïque Tanya, Nice), p.73-75.