Israël et Diaspora Il n’y avait ni diaspora ni terre d’Israël ni peuple juif lorsque Avram, qui ne s’appelait pas encore Abraham, a pris la décision de quitter Our Kasdim. Dans les écritures que l’on a retrouvées dans les ruines de cette ville-reine, il n’y avait que les dépenses et les recettes de la cité. Avram s’est révolté contre ce monde sans autre idéal qu’amasser de l’argent. Il avait besoin d’autre chose. Quoi? Lorsqu’il a tout quitté, il ne le savait pas.

Le midrash raconte que les Hébreux, devenus esclaves en Égypte, montaient le soir sur leurs terrasses et disaient : “Nous sommes nés pour autre chose.” Ils ont traversé La Mer Rouge, erré dans le désert pendant quarante années, portés par ce désir d’autre chose: tel fut le point de départ de l’histoire du peuple h é b re u .

Ce nom, hébreu, vient du verbe lahavor, qui veut dire : “passer”, “traverser”. Dans le mot “Israël”, il y a “sar” qui veut dire “prince” et “el”, qui veut dire “élan vers”. Israël est d’abord le nom de la fonction d’un peuple: tu seras le serviteur de la force créatrice. Et c’est le nom d’un État qui a été détruit, qui aujourd’hui existe. Sa précarité ne vient pas seulement de ses ennemis. Elle vient de la grandeur de ses origines. Abraham tutoyait la force créatrice, il a choisi la terre qui le rapprochait d’elle. Les Chroniques racontent comment cette sorte de mariage n’a jamais marché. La diaspora résulte d’un échec en Israël. Elle a été, parfois, la source d’un renouvellement.

Quel est votre rapport à Israël? suite senti que je ne pourrais pas vivre dans ce pays. Ma vraie patrie, c’est la langue française. Même si j’ai des liens avec la langue hébraïque.

Puis il y a eu la Guerre des Six Jours. Israël en danger d’être détruit devenait mon pays.

Dès que je l’ai pu, je suis allée à Jérusalem. Je marchais, pendant des heures, dans les ruelles de la Vieille Ville, rêvant d’un théâtre improvisé sur les marches de ces escaliers étroits, b o u rrés de monde, chacun raconterait, dans sa langue, sa tragédie, il faudrait bien s’arrêter de temps autre pour manger, se re poser, on pre ndrait l’habitude de s’entre-tuer, sans en mourir, sur les escaliers-scène, et dans la vie, on se supporterait. Peut-être même, un jour ou l’autre, on s’aimerait.

J’avais écrit à Kateb Yacine pour lui proposer d’écrire avec moi ce spectacle. Il était d’accord. Il voyait dans les livres sacrés - Coran compris - la source des guerres. Quant aux hommes politiques: “Ils sont tous moches. Il nous faudra trouver le ton de la farce.” Un autre jour: “Si je dis la vérité, on me tuera.” J’ai vécu en Israël pendant trois ans. On me prenait pour une sioniste alors que je voulais, tout simplement, me rapprocher d’Israël pour pouvoir écrire une pièce de théâtre avec Kateb Yacine. Je l’ai fait de mon côté, et lui du sien, en Algérie. Pierre Laville, qui à l’époque dirigeait le Palace, voulait donner Mohamed, prends ta valise, de Kateb, dans la grande salle, et Les musiciens, les émigrants, que j’avais écrits après mon retour en France, dans la petite salle Même cela n’a pas été possible

Jérusalem, j ai croisé un ami qui revenait du Sinaï, il était l’un des deux seuls survivants de son unité. “Il nous faut faire du théâtre avec des Palestiniens et jouer dans les rues. « Mais je vis en France.

Pour ça, tu reviendras.» Et je suis revenue. Dans le chapitre “Tuer la mort” de mon livre Petites bibles pour mau vais temps, j’ai raconté dans le détail comment arabes, israéliens, françaises, nous répétions dans ma chambre, en hébreu et en arabe, à deux mètres de la Radio israélienne. Puisque nous allons jouer dehors, il nous faut répéter dehors!

Oui, mais où? - Dans les jardins de la Knesset. Ils sont éclairés le soir et il n’y a pas personne.

Nous avions donné notre spectacle, en hébreu et en arabe, sur le campus de Givat Ram: un très mauvais spectacle, mais les femmes de ménage de l’Université avaient découvert le talent des comédiens palestiniens. Nous avions donné la preuve que l’on pour rait vivre à côté les uns des autres, à condition de se parler, de se dire ce qu’on a sur le cœur, et de se respecter.

Lorsque mes petits-enfants sont nés, je suis retournée à l’école, je veux dire que j’ai suivi, à Paris, des cours d’hébreu pour être capable d’avoir avec eux de vrais contacts, ne fut-ce que par téléphone. S’ils n’étaient pas nés, je Mar chands de caoutchouc, de Hanoch Lévine.

Et surtout, je n’aurais pas gardé un lien charnel avec cette terre d’Israël où je ne peux pas vivre.

Quelle est la place d’Israël dans votre vie ?

Constante, bien que lointaine. Une inquiétude perpétuelle. Je ne peux oublier ces p a roles prononcées avant la Guerre de Kippour par l’un des comédiens qui avaient créé, en hébreu, ma pièce de théâtre Monsieur Fugue ou le mal de terre: “Il faudrait inventer des bagages, quelque chose comme le Ta l m u d , qui nous permette de survivre le jour où nous devrons partir.” Qu’est-ce qui changerait dans ma vie si Israël disparaissait ?

Heureusement, je n’ai pas besoin de me poser cette question : je disparaîtrai bien avant Israël. Mais je me la pose pour mes enfants, pour mes petits-enfants, pour ce peuple dont j’aime faire partie. Israël est un pays, mais c’est d’abord un peuple, dont la terre, intérieure, transportable, est un Livre. *Liliane Atlan Ecrivaine, poètesse, auteur edramatique. Dernier livre :

Petites Bibles pour mauvais temps. Paris, L’Harmattan,

← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 10