Ces analyses diplomatiques ne différaient g u è re des analyses consacrées à d’autres crises.

Par instants, l’émotion perçait mais sans troubler, me semble-t-il, l’interprétation. Le 4 juin, à la veille des hostilités, dans ma vieille ferme de Brannay, j’écrivis pour le Figaro lit téraire un article qui rompait avec le style ordinaire de mes textes. Un passage, en particulier, fut depuis lors répété d’innombrables fois: « Que le président Nasser veuille ouvertement détruire un État membre des Nations Unies ne trouble pas la conscience délicate de Mme Nehru. Étacide, bien sûr, n’est pas génocide. Et les juifs français qui ont donné leur âme à tous les révolutionnaires noirs, bruns ou jaunes hurlent maintenant de douleur pendant que leurs amis hurlent à la mort.

Je souffre comme eux, avec eux, quoi qu’ils aient dit ou fait, non parce que nous sommes devenus, sionistes ou israéliens, mais parce que monte en nous un mouvement irrésistible de solidarité. Peu importe d’où il vient. Si les grandes puissances, selon le calcul froid de leurs intérêts, laissent détru i re le petit État qui n’est pas le mien, ce crime, modeste à l’échelle du nombre, m’enlèverait la force de vivre et je crois que des millions et des mil1ions d’hommes auraient honte de l’humanité.» Ce que je reproche le plus à cet article, ce n’est pas le passage cité que précédait d’ailleurs une sorte de confession d’un Juif « déjudaïsé» et passionnément français, c’est l’oubli ou la méconnaissance du rapport des forces. Israël demeurait le plus fort; s’il attaquait le premier, il devait l’emporter sans aucun doute. J’aurais dû le savoir et, d’une c e rtaine manière, inconsciemment, je le savais puisque dans un article précédent je suggérai Entre 1956 et 1968, les ennemis d’Israël n’avaient pas assez progressé pour miser sur la fortune des armes. Pierre Hassner n’aima pas le pathos de l’article du Figaro littéraire et probablement avait-il raison. J’aurais dû, même en cet instant, garder la tête froide. Émotif, passionné de nature, il m’arrive, de temps à autre, de temps à autre de pas laisser à mon intellect le monopole de la parole.

Laissons - j’y reviendrai plus loin - cette bouffée de judéité, qui fit irruption dans ma conscience de Français. Et revenons sur le passé.

Je l’ai dit déjà : je ne reçus aucune éducation r eligieuse. Les leçons que le rabbin de Versailles nous donna - nous, mes frères et moi, étions les trois élèves; c’est Adrien qui en avait manifesté le désir - n’en furent pas un substitut. L’antisémitisme occasionnel que je rencontrai au lycée ne me marqua d’aucune manière. Je me passionnai à la lecture des textes relatifs à l’affaire Dreyfus, mais l’affaire m’apparaissait, rétrospectivement, une histoire édifiante: la vérité l’avait emporté et les Français s’étaient déchirés au sujet d’un homme et d’un principe. A l’École Normale, l’antisémitisme n’existait guère, il était souterrain en tout cas, presque clandestin. Le choc hitlérien ranima ma conscience juive, la conscience que j’appartenais à un groupe (ou à un peuple ou à une internationale) que l’on appelle les Juifs. [524-526] Je me sens français, sans réserve et sans condition, et j’éprouvais, en juin 1967, un sentiment de solidarité avec Israël Extrait de Raymond Aron. Mémoires, Julliard éd. Paris 1983 “ Sûr de soi et dominateur “ p 499-501

Juifs; je médite sur la construction d un État hébreu au XXe siècle, animé plus par le nationalisme européen du siècle passé que par la prière millénaire “ l’an prochain à Jérusalem “.État à demi laïc, à demi théologique, Israël reste aussi paradoxal que le “ peuple juif “ dispersé. Aux yeux du sociologue, il rassemble une population de pionniers, dirigée par les immigrants venus d’Europe et des pays dits développés - élite de plus en plus minoritaire (les juifs venus du Proche-Orient et d’Afrique du Nord ont davantage d’enfants).

Rien dans la formation de l’État d’Israël et dans la persistance de la diaspora juive ne défie les modes ordinaires d’explication historique.

Proches des chrétiens pendant les premiers siècles de notre ère, progressivement refoulés dans des ghettos, victimes de pogroms qui commencèrent à la veille de la première croisade, “ libérés “ par la Révolution en France et peu à peu à travers l’Europe, peuple déicide pendant des siècles et peuple paria, les juifs perdirent, dans les charniers de Buchenwald et les chambres à gaz d’Auschwitz, l’illusion qu’ils pourraient devenir, au moins dans l’avenir prévisible, des citoyens comme les autres des nations parmi lesquelles ils vivent et auxquelles ils appartiennent. C’est en réplique à l’antisémitisme moderne - non plus à l’antisémitisme d’origine religieuse mais à l’antisémitisme nourri de passions obscures, drapé en une idéologie pseudo-scientifique - que des Juifs, en majorité d’Europe orientale, désespérèrent de l’” assimilation “ et rêvèrent d’un État qui serait le leur. Quand Arthur Koestler intitula le livre dans lequel il raconte la naissance d’Israël Anatomie d’un miracle, il ne suggéra pas que seule la Providence ou la volonté de Dieu rendait intelligible l’événement; il chercha et trouva la conjonction improbable d’accidents qui permit aux troupes israéli i d’ l ti d 600000 timent de parenté avec Israël même s ils rejettent le sionisme, même s’ils se veulent sans condition ou réserve citoyens d’un autre pays, le fait n’implique d’aucune manière l’unité “ mystique “ des Juifs à travers le monde. Ce que j’ai écrit en mai-juin 1967, à la veille de la guerre des Six Jours, reste écrit.

Chacun peut interpréter à sa manière le surgissement des émotions refoulées aux temps tranquilles. je n’interdis pas au Père Fessard d’en tirer la preuve ou, du moins, le symptôme de mon “ sémitisme “.

Je crois qu’il se trompe. je maintiens seulement: “ Le sentiment de parenté ne dépasse pas l’histoire profane, humaine. Des millénaires d’histoire ont laissé dans les profon deurs de l’âme juive des traces indélébiles: parmi elles, l’intuition que tous les Juifs, en dépit de leur dispersion connaissent le même sort; toutes les communautés juives se sentent concernées, menacées lorsque l’une d’entre elles est persécutée. Quand cette communauté s’appelle Israël, comment cette “ parenté “ n’éclaterait-elle pas, irrésistible, emportant les b a rrages, mystérieuse si l’on veut, allant de soi à nos yeux ? “ Sur un point, non secondaire, je rends les armes à mon cher Père [Fessar d]. Quand j’écrivis sur les Juifs et ma judéité, j’eus tendance à jouer d’une alternative simplifiée: ou bien l’universalisme de la Loi et du message d’Israël, ou bien le nationalisme implicite dans l’Alliance, quel que soit le sens moral, subtil, authentique de la destination d’Israël. Entre les finalités universelles de l’humanité et les “ superstitions “ des groupes humains se situent des peuples, chacun convaincu de porter et d’apporter un trésor irremplaçable à la richesse commune de l’humanité. Les Juifs détiennent, eux aussi, leur trésor mais, en dehors de la Bible, de leur foi, ils ne participent pas d’une seule et même culture. Encore une fois, ’il l t l l

mie, que je n ai jamais résolue, entre la diver sité historique des valeurs et des manières d’être d’une part, et de l’autre la vocation que j’attribue, de temps à autre, à l’humanité. je ne renonce pas à la destination unique du genre humain, je ne renonce pas non plus à la pluralité des cultures dont chacune se croit - à juste titre pour ceux qui en vivent - irrempla - çable. Mon attachement à la langue, à la littévis, parce qu il se confond avec mon être. Ma “ solidarité “ avec Israël, dois-je la dire plus intellectuelle ou plus organique ? Peut-être l’une et l’autre à la fois. En tout état de cause, cette “ solidarité “ ne s’élève pas au niveau de l’Histoire sacrée, surnaturelle, dont je réserve la place pour les croyants mais auquel je n’accède pas.

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