A la revue juive L’Arche, qui l’interrogeait en 1976 sur ses origines et son appartenance au judaïsme, Pierre Mendès France, alors à la veille d’entreprendre un voyage en Israël, répondait: “ Je reste intrigué et impressionné par le fait juif. Ce n’est pas un fait religieux puisqu’il existe un grand nombre d’hommes qui n’ont pas la foi, ne pratiquent pas la religion et qui, cependant, se sentent juifs… “ … Le voici contraint à la retraite par une santé fragile. Retraite qui affecte plus qu’un autre cet homme d’action. Il travaille bien sûr, lit beaucoup, garde des contacts, admirablement épaulé par Marie-Claire, qu’il a épousée en 1971 et qui est, à ses côtés, une énergie, une clarté, un équilibre précieux.

Et l’occasion se présentera encore de tâches importantes à remplir.

Avant tout, il lui incombe de travailler pour la paix en Palestine. Sioniste, antisioniste, Mendès France? Question vaine, s’agissant d’un homme qui s’est à ce point investi dans le destin national français et identifié à lui qu’il apparaît depuis plus de trente-cinq ans comme une incarnation de la démocratie française. Comme Léon Blum le rappelait si f o rtement à propos de sa pro p re histoire, il est un Juif qui a trouvé sa patrie au pays de Descartes et de Hugo. … ……Mais c’est avec joie qu’il salue la création de l’État d’Israël, accomplissement d’une espérance historique et forge pour un avenir juif. L’approbation qu’il donne au surgissement de l’État hébreu est chaleureuse et ne d i l d é ifi ll O ui. Mais pas tout à fait comme les autres.………… … Israël est un État petit encerclé d’advers a i re s; un État constitué pour une grande partie des rescapés de l’holocauste perpétré par les nazis ; un État fondé sur l’idée de développement; un État plus ou moins socialiste enfin : voilà aux yeux de PMF, de bonnes raisons d’éprouver une vive sympathie pour un effort humain exceptionnel, fût-on peu impliqué dans la tradition juive, culturelle et religieuse.

On a déjà cru, le citant, pouvoir donner de sa conscience juive une définition sartrienne, et décrire son judaïsme comme un reflet inversé de l’antisémitisme… De même, le sentiment de solidarité qu’il éprouve à l’égard d’Israël n’a pu qu’être avivé par le terrorisme qui l’assaille, (qui assaille l’’Etat d’Israël, s’entend) et par la politique suicidaire d’un gouv e rnement comme celui de M. Begin.

Sympathie qui est de toute évidence d’une nature différente de celle qu’il éprouve, si fortement que ce soit, pour le Vietnam en crise ou la Tunisie à l’épreuve.

De 1948 à 1956, de la proclamation de l’État hébreu à la guerre de Suez, on ne relève aucune divergence entre Pîerre Mendès France et l’État d’Israël… … En 1956, une dissonance apparaît à propos de Suez. PMF ne met pas en doute le dro i t qu’avait Israël de se battre, dès lors que l’Égypte nassérienne ne ménageait pas ses menaces, ne respectait pas la libre circulation de ses navires dans le canal de Suez et se trouvait libre d’agir du fait de l’évacuation de B i i M i il l Nous avons voulu extraire ces quelques pages du livre de Jean Lacouture sur Pierre Mendès France (ed. du Seuil.1981), pour un portrait aussi fidèle que possible de celui qui fut un des grands hommes poli tiques français de la deuxième moitié du XXe siècle.

spécifiques, et poussés à le faire par les diri geants français, s’étaient associés au spasme suicidaire de ces deux états en reflux. … En 1959, Pierre Mendès France fait en Israël un voyage d’études d’où il revient profondément ému, et convaincu. Les deux conférences qu’il prononce en décembre 1959 sous l’égide de France-Israël et des Cahiers de la République reflètent un enthousiasme à peu près sans réserve. Dans celle que publient les Cahiers, il salue d’entrée de jeu l’“extraordinaire climat de construction “, et l’“atmosphère de croisade unanime “ qui règnent en Israël. Et, pour ambigu qu’il soit, le mot de croisade, ici, n’est porteur d’aucune arrièrepensée.

Très vite apparaît la re m a rque décisive: que la raison du succès d’Israël “doit être cherc h é e dans le niveau de culture et de formation générale de la population, [...] élément spécifique de la réalité israélienne “. … sa tranchante affirmation de l’irréversi bilité israélienne emporte la conviction: “Le fait politique israélien est maintenant incrusté dans la géographie et dans l’histoire ; il s’est imposé, il a creusé des racines profondes dans le sol, il a agrégé un million de nouveaux venus et on ne l’extirpera pas. “ C’est le fond de l’affaire et le fond de la pensée de Mendès. Et sur ce point il ne variera pas.

Pour ferme qu’elle soit, et souvent manifestée, la solidarité de Pierre Mendès France avec Israël ne sera jamais inconditionnelle. (Après la guerre des 6 jours) PMF ne s’associe pas à de Gaulle pour condamner une initiative qui, selon le général, est génératrice d’énormes conflits ultérieurs. Mais il se dit préoccupé. … Interviewé quelques mois plus tard (toujours après 1967) par Jean Ferniot pour Paris P Pi M dè F dé l it saires de prétexte pour l accuser de vouloir annexer des territoires, et intégrer des populations qui ne sont pas israéliennes.

Le gouvernement israélien aurait intérêt, aussi rapidement que possible, à publier un pr ogramme de paix, faisant apparaître son désintéressement territorial, en mettant aussi en lumière la nécessité d’arracher cette zone du monde aux intrigues des grandes puissances. Ce serait une manière, pardessus les gouvernements, d’établir un dialogue avec les peuples. “ (Quand on songe que PMF parlait ainsi il y a plus de quarante ans, on ne peut qu’admirer la vision quasiment prophétique qu’il avait du problème israélo-palestinien. NDLR) … Dorénavant, Mendès va se battre sur deux fronts. Dénonçant l’aigreur de diplomatie gaulliste à l’égard d’Israël… Cette influence - dont le bien-fondé est reconnu de part et d’autre -, PMF l’exerce sur deux thèmes majeurs… Premier thème, il pousse à des démarches directes entre États de la région. Deuxième thème : les Palestiniens sont désormais au centre du débat. Depuis 1967, il apparait qu’une solution ne sera durable que si elle donne, à ce peuple original, un territoire. Cela n’entrainera jamais chez PMF l’approbation ou même la compréhension du type de combat en quoi se résume pendant des années l’activité visible de Yasser Arafat et de ses amis. Mais s’ils les manifestent par des voies horribles, ces hommes ont des dr oits. Après avoir relevé le défiet combattu l’attentat, c’est par la seule reconnaissance de ces droits qu’on fera durablement cesser la violence. Pierre Mendès France n’a pas de solution préfabriquée à proposer. … C’est à l’issue d’un séjour de deux semaines en Israël que Pierre Mendès France lançait dans le Nouvel Observateur, en 1976, une sorte d’appel à l’État hébreu : “I ël d it é it ti ll

qu on n entend pas faire obstacle à leur liber té et à leur droit. [.. ] Je préfère de toutes mes forces qu’Israël prenne les devants. Pour éviter un nouveau Munich. Une offre d’Israël vaut mieux, en tout cas, qu’une solution forcée, même si elle est presque semblable. “ Et quelques jours plus tard… en présence de dizaines de milliers d’auditeurs attachés sans réserve à la cause de l’État juif, il ajoutait: “Nous avons en commun de faire connaître nos sentiments pour la survie d’une nation à laquelle tous les démocrates sont attachés....… Tout en étant ami d’Israël, on peut critiquer certains aspects de la politique israélienne… “ Fermeté qui ne plait pas à tous, mais lui vaut d’être bientôt reconnu par les Palestiniens comme le trait d’union et l’arbitre d’entre tiens essentiels.

Quelques semaines plus tard, dans l e Monde, l’un des meilleurs porte-parole de la gauche israélienne, Ammon Kapeliouk, faisait, non sans quelques variantes, l’historique de ces rencontres mystérieuses: - Dès l’été de 1976, PMF a suscité des renc o n t res entre des dirigeants isr aéliens – comme le général de réserve Matityahou Peled -, et des représentants de l’OLP, comme le Dr Sertawi, l’un des proches de M. Arafat. – Nous avons résumé là, brièvement l’historique de ces rencontres, d’où on peut déduire le caractère d’une mission de “ bons offices “ de PMF. NDLR.

Trois ans plus tard, Pierre Mendès France, tenant compte des mêmes réalités, apportait quelques additifs à ces propos recueillis dans un climat d’euphorie : “Je me disais à ce moment-là que si le problème principal n’était plus égypto-israélien, il compris le plus difficile, le problème palesti nien, n’en soit pas modifié. Je dois dire que c’était aussi l’état d’esprit d’un grand nombre de Palestiniens que j’ai vus à l’époque - pratiquement tous les maires des territoires occupés de Cisjordanie. Et je crois qu’Arafat luimême, au début, a espéré quelque chose.

Mais il y a d’une part le Front du Refus, qui a été très violent ; il y a d’autre part le fait que Sadate n’a pas nommé l’OLP à la tribune de la Knesset, en quoi il a peut-être eu tort: il aurait pu prononcer son nom sans prendre d’engagement trop précis. Et il y a le fait que Begin a été encore plus buté négativiste que je le craignais. Toujours est-il que les éléments les plus sectaires, les plus durs, ont pris le dessus, et qu’aujourd’hui tout est au point mort.

Après une initiative aussi extraordinaire que celle de Sadate! C’est vraiment une des plus belles occasions manquées de notre époque… Il n’est pas de ceux qui renoncent. D’autres visiteurs s’assiéront autour de lui dans le salon austère de l’appartement de la rue du Conseiller-Collignon. S’il s’estime voué à une mission qui couronnerait sa carrière de négociateur, de militant du développement, de démocrate, c’est à celle de contribuer à faire la paix en Palestine.

Il sait bien que la paix, ce sont toujours les combattants qui la font. Mais il a vu, de Genève au kilomètre 101 de la route du Caire à Jérusalem, qu’entre une main et l’autre main le geste d’un tiers peut être salutaire.

Pierre Mendès France, Jean Lacouture, © copyright Éditions du Seuil, 1981, coll.

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