Où est-ce, la Diaspora? Partout sur terre sauf, dit-on, en Israël; et encore, il faudrait v o i r. En tout cas, s’il n’y avait que des Juifs «e n Diaspora», dans ce pays sphérique identique à la planète, ils ne seraient plus en diaspora. De s o rte que ce ne sont pas les Juifs qui font la diaspora, mais plutôt l’inverse. Pour qu’il y ait diaspora, il faut qu’il y ait des Juifs et des Goys (on doit dire Goyim, mais ça fait pédant).

Là où l’aff a i re se complique, c’est que ces d e rniers ne se considèrent pas, eux, comme diasporiques ou, plus platement, comme disp ersés; ils sont «chez eux». Situation du re s t e complètement absurd e ; si Pierre et Paul sont tous les deux par exemple chez Paul, il va de soi que par définition Pierre aussi est chez Paul, on vient de le dire. Fort heureusement, la plupart des G oys se fichent éperdument de ce genre de p roblèmes, dont ils ignorent jusqu’à l’existence. Toutefois, il y a ceux qui sont tout simplement antisémites, encore que ce ne soit pas si «s imple». Et puis il y a les Goys qui ont toute leur vie vécu avec des Juifs et fréquenté le judaïsme; un jour, ils se trouvent promus à une situation étrange, celle du Goy en diaspora.

Goy parce que ça ne s’improvise pas: va-t-en changer de nom quand tu t’appelles Martin ou Dubois Mais « en diaspora» quand même, p a rce qu’à la longue, ça s’attrape ; du reste, c’est une question de pure logique : prenez un Goy quelconque, faites-le vivre presque exclusivement en milieu juif, c’est lui qui adoptera des façons juives de sentir, de penser, d’agir. Le voici doublement en diaspora. U n, en tant que faux Juif parmi les Goys. Deux, en tant que Goy parmi les Juifs. Supposez maintenant qu’une revue s’interroge sur l’identité juive Tout le monde sait bien, cependant, que c’est plus compliqué, que c’est tout le contraire, et que la relation est loin d’être symétrique et réversible. Le Juif en diaspora est contesté, il est autre. On (ou il) s’arrange pour le (se) mettre dans des situations où il devra se montrer « non autre », tout en sachant, quand il le faut, rester autre. Pour le Goy en diaspora (chez les Juifs), c’est tout différent : qu’il fasse un tout petit effort pour comprendre la situation juive ou le judaïsme, on porte joyeusement cela à son crédit. Mais s’il manifeste des ignorances ou des incompréhensions, après tout ce n’est pas de sa faute : il est déjà si sympa d’avoir fait une mitswa.

Regardez les années de l’occupation nazie: un Juif en aide un autre à se sauver, on trouve cela normal, évident, banal. Un Goy aide un Juif : on chante ses louanges, on écrit un livre, on fait une émission de télé. Pourtant, l’un comme l’autre ont accompli le même geste de solidarité. Conclusion provisoire : il est plus gratifiant d’être Goy « en diaspora », que d’être Juif en diaspora (sans guillemets).

Un ami new-yorkais m’a dit un jour: «je suis Juif du côté de mon père, Juif du côté de ma mère, mais pas du tout de mon côté à moi». (Il voulait du reste me mener perdre, puisque c’est une des histoires les plus juives que je connaisse). Mais imaginons le cas inverse : Goy du côté de mon père et du côté de ma mère, mais pas tout à fait de mon côté à moi. Pas tout à fait, parce qu’il faut malgré tout s’arranger pour rester un peu goy, sans ça on ne bénéficie plus du tout de cette étrange situation diasporique renversée Si le shabbes Par Olivier Revault d’Allonnes

vieille souche, me demanda pourquoi, moi, j’avais eu l’idée qu’il fallait organiser des « Journées de la culture yiddish ». Comme on doit éviter de répondre n’importe quoi à son toubib, je lui ai dit la vérité : ayant vécu toute ma vie au plätzl, dans le Marais, je me suis étonné qu’il y ait à Paris des Fest noz, des championnats de pelote basque, des danses auvergnates, des manifs G ard a rem lou Larz a c , et rien sur «ma » avec des guillemets culture.

Il a bien ri, mais il m’a quand même soigné.

P o u rt a n t : prenez un nouveau-né à Marseille. Ne trichez pas, prenez-le dans une famille non juive, comme on dit. Emmenez-le et élevez-le à Strasbourg. A huit ans, à quinze ans, il fera un Alsacien en parfait état de marche. Alors ? Mon médecin admettait en général la réalité du phénomène d’assimilation, mais dans un sens, pas dans l’autre. « Schwer tsou sein a Yid » 1, dit un vieux proverbe. O¨oï oï, noch schwerer tsou sein a Shabbes Goy2… Évidemment, le Goy en diaspora s’expose quand même à des difficultés qu’il serait malhonnête de dissimuler. Avant d’entrer en diaspora, le Goy pourrait avoir des cert itudes relativement claires, au moins sur cert aines choses ; ou bien il pouvait lui advenir d’être capable de pre n d re une décision. Ou bien il pouvait se tenir à sa place, voire laisser les a u t res à la leur. O u encore, quand il ne tro uvait rien à dire sur un sujet quelconque, il lui a rrivait de se taire, et à la limite d’écouter. Il y a même des Goys qui ne peuvent se défaire de la sale habitude de répondre à une question par une réponse ! Ou bien encore, lorsque quoi que ce soit lui paraissait incompréhensible, sans explication plausible, il n’en faisait pas f o r cément une maladie. Bref, c’était un être relativement clair, simple, solide, un peu frivol t êt i t t t l i p e rd re ces qualités pourtant précieuses. Pire : il en viendra un jour à penser que ces qualités sont des défauts! Peu à peu il doutera de tout, et de lui-même pour commencer. Décidé qu’il était, il deviendra hésitant. Le blanc lui paraissait blanc, et le noir noir. Fini: le blanc deviendra insensiblement pour lui soit un mélange de toutes les couleurs, soit une simple appare n c e de blancheur derr i è re laquelle se dissimule selon les uns ceci, selon les autres cela (je simp l i fie à l’extrême), soit encore que le blanc apparaisse en son intime essence comme la vérité du noir, comme après tout le noir est celle du blanc. Du reste, cela dépend des cas: bien sentir et bien exprimer ce réseau infini de relations toujours ambiguës et souvent absurdes, c’est un des grands progrès qu’il devra accomplir pour avancer en diaspora. Et puis il ne trouvera plus le sommeil tant qu’il n’aura pas résolu tous les pro blèmes .

Ce programme à vrai dire s’alourdit du fait que désormais il n’y a plus en face de lui des réalités définissables et maîtrisables, car si chacune présente un côté, c’est bien la preuve qu’il en existe encore au moins un autre, et probablement plusieurs, sans que pour autant l’autre côté de cet autre côté soit le même qu’on avait pris au départ pour le côté unique ou principal. Mais, d’un autre côté, cet autre côté lui-même est dit autre que le premier, probablement pour nous tromper et nous enfoncer dans la conviction que le premier côté est réellement le premier. A moins que, comme c’est souvent le cas, tel ou tel autre des autres côtés, dissimulé derrière la fallacieuse antinomie réductrice des deux premiers côtés, ne se révèle furtivement comme autre côté de l’un quelconque des autres autres-côtés, de sorte que l’autre côté n’est plus aussi autre qu’on le croyait, et qu’il n’y a plus du tout de côté qu’on puisse, si j’ose dire, laisser de côté.

encor e, pour y voir clair un jour?

Toutefois, avec un peu de chance, le Goy aura eu avant d’entrer en diaspora une petite enfance dans laquelle éventuellement il n’aura pas été élevé par une yiddishe mame. Et ça, ça compte dans la vie d’un homme.

Je ne voudrais pas profiter lâchement d’une revue qui a déjà assez de fil à retordr e avec la question: qu’est-ce que c’est que d’être Juif? pour poser la question inverse et perverse : qu’est ce que c’est que d’être Goy?

Simplement, qu’on permette au Goy semiprofessionnel qu’on a fait de moi, de proposer à la question qu’est-ce qu’être Juif ? sa réponse partielle, provisoire, superficielle, empirique, mais portative et effic a c e : être Juif, c’est se réunir à deux, trois, dix ou (exceptionnellement) deux cents pour se poser la question qu’est-ce qu’être Juif? On remarquera que lorsque les Goys ont organisé des réunions de ce genre pour s’interroger sur la différence entre les Juifs et les Goys, ça a donné l’inquisition et Adolf Hitler. Parce qu’ils avaient le pouvoir, et c’est très dangereux, le pouvoir.

Avant le premier tour des élections présidentielles de 1981 il y a eu une grande réunion à la Cartoucherie de Vincennes, justement sur ce thème: qu’est-ce qu’être Juif ? A la tribune, Alain Finkielkraut et le télé-r abbin Josy Eisenberg. C’était plutôt moins mauvais que les séances de voltige du même type auxquelles j’avais assisté. Après deux heures de pilpoul3 assez réussi, on est parvenu à l’idée qu’être Juif, c’est ne pas se prosterner devant les idoles, c’est être por teur du message de priorité de la loi morale sur l’événement, etc.

Chose curieuse, la salle semblait étonnée de ce résultat: je parvins donc à la conclusion, la proportion des Juifs dans la salle ne devant è dé 99 % ’il ét it d t maintes interventions sur cette question, la préoccupation dominante était de savoir quel président allait sortir des urnes le 10 mai.

Belle démonstration que, n’en déplaise au sionisme exacerbé et à tout isolationnisme, la situation de diaspora, ça existe, et c’est bien en prise sur la réalité.

Le Goy «en diaspora», lui, est en prise sur l’imaginaire (sans être un Goy imaginaire).

Mais cela de façon assez paradoxale. En effet, s’il rêve qu’il devient Juif, c’est fini, le charme est rompu, rien ne marche plus. Il sera comme ces «compagnons de route», jadis, du parti communiste ; ils avaient signé l’appel de Stockholm, ils étaient tout beaux tout gentils.

Mais que par aberration l’un d’eux adhère au P a rti, du jour au lendemain il se faisait engueuler, exploiter, museler, soupçonner de tous côtés. L’important, c’est de rester Goy.

Ou bien alors, notre G oy en diaspora rêve que tout le monde devient Goy. Alors là le monde entier se fait terne, insipide, banal, conforme. C’est la lavasse universelle, une telle catastrophe qu’il vaut mieux ne pas y penser.

Le sel de la terre, oui. Le sel sans la terre, c’est déjà un peu dur. Mais la terre sans sel, qu’estce que ça peut bien être ? Heureusement, ça n’existe pas. Allez nier Dieu !

Il ne reste donc qu’une solution, le rêve messianique. Renouvelé, rénové, modern i s é bien sûr (et même post-modernisé, si possible), mais toujours messianique en son fond.

Rappelez-vous, et je m’adresse ici à mes lecteurs juifs si je dois en avoir, rappelez vous que n o t re G oy est né Goy, Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est. Si par un malheur supp lémentaire il a été élevé dans une famille chrétienne, on lui a expliqué que le monde est sauvé, que le Messie est venu. Faites un eff o rt d l C’ t diffiil i il

ment goy), il va re ncontrer dans le judaïsme exactement ce qu’il cherche, à quelques aménagements près, et que ce soit dans la pensée religieuse ou en dehors d’elle: une attente sans cesse prolongée, et des certitudes morales que les démentis apportés par la réalité re n f o rc e n t au lieu de les entamer (et ça, c’est typiquement juif). Commettant alors une erreur pare n t e , mais dans l’autre sens, de celle des antisémites, lesquels confondent le judaïsme comme culture avec les Juifs pris un à un comme personnes, il va s’installer tout content dans sa diaspora, devenue le lieu d’un multiple confort .

Non-Juif, il n’est l’objet d’aucune ségrégation dans la société globale. Mais il n’est non plus jamais taxé de marginalisme, encore moins de trahison, dans son milieu d’adoption. Non-Goy, il sait où se trouve la meilleure carpe farcie, il est dispensé de travailler le samedi, et s’il se fait des ampoules aux pieds aux manifs Copernic, ses amis juifs lui offriront du talc. Le droit à la différence se mue pour lui en droit à l’identité ; cette identité dont il change sans en changer la carte ; cette identité qu’il usurpe sans jamais encourir l’indifférence.

Plurielles n’est sans doute pas la tribune idéale pour lancer un appel aux Goys. Mais où le faire ailleurs? Puisque Goy tu es et que Goy tu resteras, viens en diaspora, tu en auras tous les avantages, et aucun inconvénient. Lis la Torah, Spinoza, Freud, Cholem Aleichem et Bashevis Singer, Levinas, Konopnicki ou même Adorno, va voir les films de Wo o d y Allen, écoute du Schönberg, Yehudi Menuhin (sans oublier le cornichon), apprends quinze mots de yiddish et, par courtoisie, au moins t rois de judéo-espagnol. Tu verras, ce n’est pas si difficile, tu y arriveras. Mazel tov! Mazel tov! [Extrait de la revue Traces, N°2, 2nd semestre 1981.] Post-scriptum : je relis ce petit texte vingttrois ans après l’avoir écrit. Il n’y a rien à changer. Peut-être à ajouter deux petites choses.

La première : pourquoi “notre” Goy s’estil mis en diaspora ? Réponse: espère-t-il rencontrer moins d’antisémites dans les milieux non-goys ? C’est probable; encore que… La deuxième : il serait malhonnête de ne pas signaler que le Goy en question ne partage pas toujours l’attitude des non-Goys qu’il fréquente, à propos de l’État d’Israël. Il (le G oy) a la fâcheuse propension à considérer que cet État est un État comme les autres, c’est-à-dire avec ses militaires, ses génies et ses idiots, ses sages et ses putains, sa droite et sa gauche, son drapeau et ses ambassades, etc. Il est bien évident que les non-goys pensent aussi tout cela, mais toutefois à une nuance près: pour le Goy, Israël est, sur tous ces points, un pays comme les autres Pour les non-goys, du moins ceux de gauche, Israël serait plutôt le seul pays à être comme tous les autres. Cela se sent, mais cela ne s’explique pas.

Notes 1 C’est dur d’être un Juif. 2 et encore plus dur d’être un « shabbes Goy» (non-Juif char gé d’exécuter les tâches interdites aux Juifs le jour du Shabbat).


  1. Pilpoul: discussion talmudique.
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