Qui ne souscrirait aux multiples initiatives de Rony Brauman et d’Eyal Sivan dans le champ de la mémoire ? Le film d’Eyal Sivan sur la transmission de la mémoire du génocide en Israël, en particulier dans les établissements scol a i res, soulignant des aspects que l’auteur qualifiait manifestement d’excès, présente quelque intérêt pour qui s’intéresse à la façon dont la mémoire de la 2e g u e rre mondiale y est présentée, gérée. Il est difficile de savoir, à l’auteur de ces lignes tout au moins, si la thèse de “l’excès” est juste ou non. Elle est certainement discutable. En effet, est-il si anormal, de la part des autorités pédagogiques de l’Etat d’Israël, que soit organisée pour la jeunesse du pays, chaque année, une activité commémorative autour de la Destruction des Juifs euro péens? Est-il si scandaleux que, de façon générale, des commémorations entourent cet événement dans la société israélienne? Est-il vrai qu’il provoque cette fatigue ad nauseam que laisse à cro i re Eyal Sivan, et qui rappelle les commémorations oblig atoires des pays communistes? Pour ma part , j’ai pu observer à deux reprises les visites de lycéens israéliens au musée d’Auschwitz dans la d e rn i è re décennie (depuis 1989 exactement, depuis que les Israéliens peuvent facilement se re n d re en Pologne) et rien ne m’incite à penser que ce périple-là fait partie d’un parc o u r s mémoriel imposé. Est-il imposé en Israël? Je ne sais. En tout cas, les questions soulevées par Sivan étaient intéressantes en ce qu’elle conduisaient à se demander quelle pédagogie, quelle histoire transmettre. L’enquête dans ce film était succincte mais suffisamment pertinente pour que l’on s’interroge sur les vertus et les limites de la transmission, en particulier par la voie commémorative officielle Brauman et Eyal Sivan sur Eichmann, tiré des a rchives du procès Eichmann? Y a-t-il un message d’ailleurs? Chacun y trouvera le sien, mais il re s s o rt des débats qui ont entouré ce film, et des positions des deux auteurs, que l’on peut y t rouver au moins deux idées: 1. Le fait que le mal, suivant Hannah Are n d t , est terriblement banal 2. Qu’il y a nécessité d’un jugement personnel en toute circ onstance : c’est un éloge de la désobéissance, comme l’indique le titre de l’ouvrage qu’ils ont tiré du fil m1. Rien n’est vraiment nouveau dans cette posture et, depuis les travaux de Christopher Browning ou d’autre s , on sait un peu mieux comment les hommes ordinaires peuvent fabriquer le mal. Eichmann c o n firme cela, et c’est l’intérêt de visu du fil m .
Il n’y a dans ces messages aucun lien avec la g u e rre israélo-palestinienne et pourtant elle s’impose tant d’autres prises de position de ces auteurs nous y ramènent. Mais ils nous y ramènent par des partis pris, des simplifications qui jouxtent, à mon avis, le pire .
Eyal Sivan a ainsi écrit un article publié par Le Monde (7 décembre 2001), intitulé “La dangereuse confusion des juifs de France” qui fit grand bruit et qui suscita de vigoure u s e s réponses (notamment d’un collectif où l’on t rouve les noms entre autres de Serge Klarsfeld, de Shmuel Trigano, de Maurice Szafran et de Sefy Hendler, correspondant du journ a l Ma’ariv). Tout lecteur intéressé pourra se re p o rter à leurs arguments respectifs (on tro uve ces articles sur le site Internet du Monde).
En ce qui me concerne, ce sont les passages suivants qui m’ont désagréablement surpris. “Pour les juifs pratiquants, écrit Sivan, le judaïsme n’estpasune question Pour des Juifs laïques en Par Jean-Charles SZUREK
pour des juifs pratiquants , le judaïsme ne soit pas une “question” – encore que l’on puisse précisément imaginer le contraire, qu’il soit la Q uestion, et même la Q uestion des Questions.
Mais quelle “crispation identitaire” peut on p e rcevoir chez les Juifs laïcs et de quelle identité s’agit-il? En quoi cette “crispation” conduitelle la laïcité à s’arc-bouter au sionisme, à un sionisme qui se substituerait à l’universalisme ?
La laïcité, ce serait l’universalisme et inversem e n t? Si les Juifs dont parle Sivan sont laïcs et sionistes, ils sont semblables à des centaines de milliers d’Israéliens et, au demeurant, ils seraient mieux avisés, si l’on suit bien le raisonnement d’Eyal Sivan, d’aller réaliser leur sionisme et leur laïcité en Israël. Mais il ne peut s’agir de cela si l’on en juge d’après les programmes des diverses associations juives laïques de France qui ont pour principal objet, précisément, un judaïsme laïc: la question du sionisme n’existe pour elles que comme facette, une p a r mi d’autres, aussi importantes que d’autre s , et parfois même moins, de leur identité et de leurs questionnements identitaires. De surc roît, ces associations sont distinctes. Cert aines d ’ e n t re elles ont même pour raison d’être leur a-sionisme, et ce qui les occupe, c’est leur statut de minorité en France, au même titre que les Basques ou les Bretons. Q uelques unes ont dû certainement tomber des nues appre n a n t que leur laïcité – fourvoyée, assurément - les conduisait dorénavant à une “religion de subs titution” alors que par ailleurs, nous dit doctement Sivan, “la question du sionisme est dépass é e”.
Au fond, que viennent faire les Juifs laïques dans ce raisonnement?
Si on comprend bien Eyal Sivan, l’identité laïque serait fragile. “De ces juifs en mal d’identité, écrit-il, Yeshayahou Leibowitz, le philosophe israélien, religieux et sioniste, disait : ’Pour la plupart des juifs qui se déclare n t t l l j d ï ’ t l l b t d hif la domination, voilà leur judaïsme . Il n est pas sûr que le propos de Leibowitz vise les mêmes juifs que Sivan nous livre en pâture – et, à vrai d i re, c’est même probablement le contraire .
Mais qu’import e ? Etrangement, pour lui, la seule “identité” qui tienne, qui soit stru cturante, c’est l’identité religieuse, toutes les autres ne faisant que légitimer “la situation coloniale” qui prévaut là-bas (la formulation est de Sivan).
Ainsi l’identité laïque, en mal de consistance, en perdition évidente selon lui, ne peut-elle t rouver un élan vital que …dans l’action arm é e d’Israël. On serait bien en peine de trouver en France dans les organisations juives laïques, en p a rticulier de gauche – car c’est la gauche qui est visée par Sivan (l’universalisme n’est pas encore devenu une valeur de droite) – des appels virils en faveur de Tsahal. Ce n’est en tout cas perceptible ni à l’Association pour un judaïsme humaniste et laïc ni au Cerc l e B e rn a rd - Lazare, encore moins au Cerc l e Gaston - Crémieux .
Mais le raisonnement de Sivan ne s’arr ê t e pas là. P uisque les Juifs laïcs, “universels”, se t rouvent en mal d’identité, c’est à une autre s o u rce qu’ils vont s’abre u v e r, tout aussi art i ficielle que leur faux sionisme, la Shoah. “La cult u re victimaire, écrit-il, devient un pilier de l’identité juive laïque”. Victime, victimaire .
Depuis quelques années, ces mots, associés à l’identité juive, traversent une galaxie d’auteurs manifestement perplexes devant le développement de la mémoire juive du génocide. On le re t rouve chez Tzvetan To d o ro v, dans son ouvrage Les abus de la mémoire 2: “ Si l’on parvient à établir de façon convaincante que tel g roupe a été victime d’injustice dans le passé, écrit-il, cela lui ouvre dans le présent une ligne de crédit inépuisable. Puisque la société re c o nnaît que les groupes, et non seulement les individus, ont des droits, autant en pro fit e r ; or, plus grande a été l’offense dans le passé, plus grands t l d it d l é t” O l
supposés compensateurs, de la re connaissance du statut de victime. On le re t rouve aussi dans le livre de Norman Finkielstein, L’industrie de l ’ Holocauste5, cet ouvrage dont Pierre Vi d a l - Naquet indiqua qu’il ne méritait que le silence.
Et on le re t rouve bien sûr chez Rony Brauman, dans la postface qu’il a précisément rédigée au l i v re de Finkielstein. Chez chacun de ces auteurs, et pour chacun à sa façon, l’identité juive se dissout dans le génocide. Ce qui signifie que sans génocide, sans la disparition de la yiddishkeit, l’identité juive aurait disparu (sous les coups de l’assimilation et/ou de sa pro p re inanité). La vogue de la Shoah est venue heureusement raviver, si l’on ose dire, cette pauvre flamme (D ieu merci, il reste la re ligion !).
On peut raisonnablement et légitimement s ’ interroger sur l’omniprésence mémorielle de la Shoah. Les re s s o rts de ce phénomène sont complexes, s’inscrivant d’une part dans la vague mémorielle générale qui déferle sur les sociétés européennes, d’autre part dans la distance nécessaireàla prise de conscience, enfin et surtout dans les étapes d’une écriture historique qui a longtemps occulté cet événement. On peut en être d’autant plus agacé quand on voit l ’ é c a rt entre les scansions mémorielles d’auj o u rd’hui et la (toujours) pauvre présence d’ouvrages et de documents élémentaires sur le génocide. Il faut rappeler inlassablement que l a C h ronique du ghetto de Lodz n’est toujours pas traduite en français ni l’ouvrage de Matatias Carp sur le destin des Juifs roumains durant la g u e rre, qu’une version correcte de la C h ronique du ghetto de Varsovie d’Emmanuel Ringelblum, principal collecteur-historien du ghetto, n’est toujours pas disponible en français (celle qui existe est une version incomplète traduite de l’anglais dans les années 50) et qu’il en est ainsi de bien d’autres ouvrages.
S ’ interro g e r, donc, sur la place prise par la mémoire de la Shoah, s’en agacer – à tort ou à i t h i l dé cette mémoire. On ne saurait pourtant adre s ser un tel re p roche à Sivan et Brauman, eux qui ont lu Tom Segev, eux qui ont si longtemps travaillé sur le procès Eichmann et qui savent la place prise par ce procès en Israël même ! Le désaccord doit se situer ailleurs.
Par leur posture, Eyal Sivan et Rony Brauman campent un monde binaire: il y a d’un côté ceux qui vouent à la Shoah un culte qui les pousse “à se retrancher du monde”, d ’ a u t res qui oeuvrent à “instaurer un monde commun”6. D ans ce monde binaire, ils choisissent leur camp, celui des pourfendeurs de la shoah - religion (ils n’ont d’ailleurs pas tort de dénoncer la sacralisation du vocabulaire : holocauste, shoah), s’imaginant que celui d’en face serait homogène ! Il ne déplait pas ainsi à Rony Brauman d’apposer son nom à celui de Finkielstein, même s’il admet avoir hésité à le f a i re et ne pas partager toutes les thèses de l’historien américain. Il faut avoir lu ce dern i e r pour compre n d re les hésitations de Brauman.
Finkielstein ne s’embarrasse guère de nuances, en effet, pour dénoncer “L’industrie de l ’ Holocauste”, une industrie fondée sur l’extorsion du génocide au profit d’Israël : “ L’Holocauste, écrit-il, s’est vraiment révélé une arme idéologique indispensable. G râce à la mise en oeuvre de cette industrie, un pays doté d’une puissance militaire parmi les plus re d o utables, présentant un dossier désastreux en matière de droits de l’homme, s’est assigné à lui-même un rôle d’État-victime, et le gro u p e ethnique qui réussit le mieux aux États-Unis a lui aussi acquis un statut de victime. Cette façon spécieuse de se poser en victime rapporte des dividendes considérables et en part iculier elle immunise contre toute critique, si justifié e soit elle7”. On peut trouver d’autres citations de cet acabit.
Statut de victime, dividende, culture victim a i re, crédit inépuisable, pro fit – tels sont les t tili é t i j tt t l’i
la panoplie habituelle d un certain arg umentai re antisémite. Ceux qui utilisent ces mots tournent délibérément le dos, et pour certains de la façon la plus odieuse, pour d’autres de la façon la plus insensible, à ce qui reste encore de deuil individuel et collectif. On serait tenté de leur d i re : patientez, les derniers survivants sont âgés, certains d’entre eux ont encore besoin de d i re leur perte, leur traumatisme, 60 ans après; re p o r tez-vous au livre récent P a roles d’étoiles8 qui re g roupe “plus de 800 témoignages d’enfants cachés réunis grâce au travail de l’Association des enfants cachés, et grâce aux retombées des appels émis par l’ensemble des antennes de Radio France en janvier 2002” 9.
Vous y verrez que si l’acte d’écriture ou de p a role publique aide, il ne parvient pas vraiment à parachever le travail de deuil. Essayez de compre n d re ce que fut la Libération pour ceux qui se sont trouvés privés d’un parent, ce que fut leur silence durant 40 ans, leur étonnement devant une écriture historique objectivement occultée, leur besoin de re connaissance p a r venus à l’âge tardif. Il s’agit d’une situation singulière – et ne voyez dans cet adjectif aucune quête “pour la singularité de la Shoah” - qui exige un minimum d’empathie, d’une mémoire qui ne prétend à aucune hégémonie, quoi que vous en pensiez… L’usage du passé est devenu une arm e redoutable dont les protagonistes ne mesure n t pas le danger. Cela s’applique à José Bové, à Roger Cukierman, cela peut aussi s’appliquer au tandem Sivan-Brauman. Car, au nom d’une légitime protestation contre l’occupation israélienne des terr itoires palestiniens, peut-être d’une déception à l’égard de “l’homme juif” le voyaient-ils comme éternellement socialiste, aujourd hui le portrait d un Juif désincarn é , imaginaire, guerr i e r, guerrier par pro curation .
Pour Sivan, répétons-le, il n’y a au fond de bon Juif que religieux, et Israël est, selon lui, “une e rreur historique”. Leur duo n’aborde la question du rapport des Juifs à leur mémoire que sous l’angle réducteur de la manipulation et de l’abus. Cette cécité paraît étonnante chez les auteurs du “Spécialiste”. Comment la comp re n d re chez ces bons connaisseurs d’Israël, qui semblent partager avec l’extrême gauche nombre d’analyses sur le caractère “colonial” de l’Etat juif et avec Finkielstein (et consort s ) une lecture “matérialiste”, et même matérielle, de la transmission?
La réponse leur appartient, mais à tro p convoquer le matérialisme on risque fort de p e rcevoir l’H istoire selon des catégories tellement ru dimentaires (intérêts, rapports de f o rce, classes sociales etc.) que le matérialisme lui-même ne s’y re t rouverait pas.
Notes 1 Eyal Sivan, Rony Brauman, Eloge de la désobéissance, éd. Le Pommier, 1999.
Génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, 1997.
R é flexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, La fabrique éditions, 2001.
- ↩ Tzvetan To d o ro v, Les abus de la mémoire, Arléa, 1998 3 Ibid., p.55.
- ↩ Jean-Michel Chaumont, La concurrence des victimes.
- ↩ Norman G. Finkielstein, l’industrie de l’Holocauste.
- ↩ Ces fragments de citations, dont je ne pense pas altére r le sens global, sont extr aits d’“Eloge de la désobéissance, op.cit., p.57.
- ↩ Norman G. Finkielstein, L’industrie de l’Holocauste, La fabrique éditions, 2001, p.7.
- ↩ Jean- Pierre G uéno (dir.), Paroles d’étoiles, Mémoire d’enfants cachés, Librio, Radio-France, 2002. 9 ibid., p. 11.