Chaque fidèle lecteur de Paula Jacques se réjouit en découvr ant le titre du ro m a n «G ilda Stambouli souff re et se plaint… » : la saga des «anges dissipés 1» continue, pour n o t re plus grand bonheur. On se prépare donc à pleurer un peu et, connaissant l’écrivain, à rire beaucoup. Ce déstabilisant mélange est l’un des nombreux attraits du dernier roman de Paula Jacques, déjà récompensé par plusieurs prix.

Nous voici donc dans le Paris des années cinquante, sur la route, que dis-je, dans l’intimité de cette super be et insupport a b l e Scarlett séfarade, comme elle veuve et ruinée, comme elle magnifiquement égoïste, rusée, menteuse, jouisseuse, bornée, têtue, sûre de son bon droit, passablement hypocrite et disons-le franchement, parfaitement odieuse.

Nous la suivons donc dans tous ses faux pas, ses étonnements et ses combines, de petits hôtels sordides jusqu’en banlieue parisienne où, chaussée d’escarpins dans la neige de décembre, la lascive et laïque Gilda, pauvre veuve n’ayant jamais travaillé, part à la recherche d’un emploi de secrétaire … dans une yeshiva. Rien ne lui manquera pour faire des gaffes plus réjouissantes les unes que les autres: ni sa totale absence de spiritualité, ni une langue bien pendue, ni sa cigarette et surtout pas sa parfaite méconnaissance de sa propre religion… Nous voilà donc embarqués dans cette excellente galère où Paula Jacques met à mal plusieurs de nos images d’Épinal, dans une relecture des mythologies traditionnellement associées à l’histoire de notre peuple Ainsi notre imaginaire (ou pour les plus malchanceux, dans leurs souvenirs). Elle illustre parfaitement et pour le pire ces propos d’Anna A re n d t: «L’exil n’est pas une qualité ni le malheur un mérite (…) on peut aussi vivre, après tout, sans la plénitude de la conscience » (Rahel Vernhagen, la vie d’une juive allemande à l’époque du romantisme).

Idem, l’entraide communautaire qui a sauvé tant de vies se réduit sous la plume de Paula Jacques à une succession de batailles peu ragoûtantes avec l’administration israélienne ou parisienne pour des papiers ou pour la manne des services sociaux. Israël, la terre de lait et de miel, est réduite à un créancier barb a re refusant de laisser re p a rtir la jeune Shulamit. Le kibboutz, paradis des enfants, ressemble du point de vue de Shulamit à un camp de travail forcé. Le Seder de Pâques auquel Gilda est doublement conviée puisqu’elle elle vient précisément de sortir d’Égypte, devient non pas le moment d’un travail de mémoire sur notre histoire et nous –mêmes (de quoi me suis-je libéré cette année ?) mais une succession de gags et moments caricaturaux. Quant à la yeshiva, elle abrite en fait selon Gilda « des sauveurs messianiques qui élèvent le vol d’enfant à la dignité d’une profession de foi».

Voici donc quelques pistes de lecture, entre variations sur la déréliction et humour ravageur, puisque même l’élément tragique de la fin est noyé dans la mauvaise foi, la sensualité et l’irréel égoïsme de Gilda.

Cet égoïsme n’est peut-être que l’envers d’une double difficulté: difficulté intrinsèque à aimer et difficulté plus sociale pour une Paula Jacques ne la plaint pas

rien des femmes de sa famille) associer les sta tuts de femme et de mère : le matérialisme et la sensualité devenant alors le seul refuge de cette impasse dans laquelle s’enferme l’héroïne, et que même le tragique n’atteint pas.

Si Lévinas a pu écrire que «l’exil précède l’être », cela ne concerne pas Gilda, forteresse quasi-autiste que rien ne fera changer ni évoluer, pas même là-bas, resté sur l’autre rive, l’enfant inconsolé qui attend en chacun de nous. * Gilda Stambouli souffre …. de Paula Jacques (Mercure de France, 2002)


  1. Paula Jacques : Déborah et les anges dissipés, prix Femina 1991, Folio n° 2637 Chantal Steinberg, Juin 2002, Revue Plurielles/ Revue de l’association des Juifs d’Égypte
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