A.B. Yehoshoua est un écrivain israélien, important sur la scène littéraire autant que politique. Le écrivains souvent éclaire n t mieux les situations complexes que les analystes politiques, ce que montre son premier livre, un recueil de nouvelles publié en Israël en 1970. Nous en présentons les quatre premières.
Le silence obstiné d’un poète, la première nouvelle, décrit la relation entre un poète et son fils. Le vieux poète a cessé d’écrire. Ses deux filles, mariées, vivent dans une autre ville, sa femme est morte. Son dernier enfant, non désiré, né dans leur couple vieillissant, est handicapé mental. Il vit seul avec ce fils dans le silence, l’incapacité réciproque à se parler, à se témoigner la moindre tendresse. Il finit par accepter que ce fils qui lui fait honte ait le statut de gentil débile, accepté socialement à condition de rendre des petits services, et de servir de souffre-douleur. Il s’aperçoit un jour que son fils a appris qu’il avait été poète. Son fils ne comprendra pas la beauté de ses textes, mais ceux-ci lui sont devenus étrangers, les mots qu’il a écrits n’éveillent plus aucune émotion en lui-même. Puis le fils, jouant au poète, renvoie au père sa caricature cruelle.
Un jour, prenant au pied de la lettre les paroles de son père qui critiquait ses anciens br ouillons, il vend ceux-ci à un brocanteur. Il écrit laborieusement quelques vers, recopie des fragments des anciens textes de son père.
Sa passion d’abord amuse et flatte son père puis devient persécutrice pour celui-ci parce qu’elle révèle ce qui était caché («J’ignorais qu’il y eût tant de choses que j’aurais voulu écrire à l’époque ») et parce qu’il signe ses récit, il ne reste plus au père qu’à vendre sa maison et s’enfuir à l’étranger.
Cette nouvelle permet des lectures multiples. J’en privilégierai une. A. B. Yehoshoua met en garde le lecteur contre les dangers qui menacent un individu ou un pays. Le renoncement ou la perte du désir créatif, l’oubli de ce que nous avons été, de ce que nous avons souhaité, produisent des idiots que n’habitent plus le rêve («Lourd, maladroit,… mais nullement perdu dans les rêves.») ni la mémoire (il a fait disparaître les photos lacérées de sa mèremorte). Nous ne voulons pas nous reconnaître en eux («Il ne me ressemble pas, nous n’avons tous les deux rien de commun.»), nous en avons honte, ils nous forcent à rompre les anciennes amitiés. Il en est de même de l’incapacité à transmettre à nos enfants le désir qui fut à l’origine de leur vie et nos passions d’avant leur naissance. Mais face à la nouvelle génération les pères doivent assumer leurs choix passés, leurs insuffisances et leurs erreurs. Ils doivent aussi l’accepter telle qu’elle est, différente de leur attente, de leurs rêves, d’eux-mêmes. Cette nouvelle génération n’a pas à les singer, elle doit trouver sa propre voie/voix entre la rupture stérile et l’imitation servile. Dans le désastre décrit ici, le père a sa responsabilité, le fils la sienne.
Trois jours et un enfant. Un étudiant-professeur, en impasse dans sa thèse, accepte de garder pendant trois jours le jeune enfant d’une femme qu’il a jadis aimée. Il montrera un véritable sadisme semi-conscient et des vœux de mort envers cet enfant que masquent mal un excès de cadeaux et d’activités.
L’auteur suggère quelques explications à ce d’Abraham B. Yehoshoua (Denoël 1974)
fesseur ne supporte les enfants. Tous deux refusent de se reconnaître en eux, de reconnaître qu’ils font partie de leur histoire et que leur parole, même maladroite, doit être écoutée («L’effort que je dois faire pour le comprendre me fatigue et m’assomme. »). Cette attitude conduit à la violence, reçue ou donnée, quels que soient les masques qu’elle emprunte.
Face aux forêts. Un étudiant attardé, qui n’arrive pas à finir sa thèse d’histoire sur les croisades, accepte le poste de veilleur d’incendie au cœ ur d’une forêt, art ificiellement construite à partir des dons. La forêt devient vite pour lui un hors lieu social et temporel.
Le présent y fait répétitivement intrusion avec la venue de son père, de donateurs, de campeurs qui excitent son désir impuissant, de sa vieille maîtresse – ainsi que le passé récent - la forêt a été construite sur les ruines d’un village arabe dont les habitants furent tués-.
Ce village apparaît sur les vielles cartes, mais qui s’en souvient encore, qui accepte de le reconnaître, de le dire. L’homme à tout faire du poste de surveillance est un Arabe, dont la langue a été coupée. Il cache du pétrole aux quatre coins de la forêt et il y mettra le feu avant la fin de l’automne. Les ruines du villa ge apparaîtront alors au milieu des arbres calcinés. L’étudiant repart mais « dans sa ville si familière, il est devenu un étranger. » Le personnage est aussi stérile et impuissant que les précédents, incapable d’entrer dans l’âge adulte, d’assumer des responsabilités, de trouver une juste position face à l’Arabe (aveugle à ses préparatifs, attirée par une solidarité d’exclus, fasciné par l’incendie).
L’oubli, volontaire ou non, du passé récent et des conditions dans lesquelles le pays s’est construit («On lui a coupé la langue pendant la guerre. Qui, l’un des siens ou l’un des ôt ? Q ll i t ) l l té d’ f désir de vengeance. La nouvelle suggère que le danger vient du dedans: des pr emiers habitants dont les droits non pas été reconnus, des exclus et des marginaux de la société, de la dissolution progressive des liens familiaux et sociaux, du sentiment d’identité et d’appartenance collective, des dysfonctionnements or ganisationnels et techniques, de la confiance excessive dans les mesures de sécurité, de l’incompréhension de l’autre, de sa langue, de ses façons de penser, de la non transmission entre les générations.
Raz-de-marée. Une prison, bâtie sur une île, est régulièrement submergée par un raz de marée et à chaque fois reconstruite. Averti de la prochaine inondation, le directeur confie la g a rde des prisonniers au dernier gard i e n engagé, qui devra s’enfuir, seul, en barque au d e rnier moment. Celui-ci, un fanatique, accepte avec fierté cet ’honneur’, et demande seulement à garder les deux énormes chiens du directeur, trop domestiqués et gâtés à son goût pour leur fonction de garde. Lorsque vient le moment de partir, il ne peut se résigner à laisser les prisonniers dans l’ignorance du ’Règlement’. Avant de les abandonner il les rassemble pour le leur lire. Cette initiative lui sera fatale : les prisonniers s’emparent des clés et c’est lui qui restera seul sur l’île, avec pour seuls compagnons les chiens redevenus sauvages, dont il sera la victime avant que les flo t s le r ecouvrent.
Qu’en penser? Il est dangereux d’être trop sûr de sa force. Même de vieux prisonniers, usés par des années de prison et des chiens embourgeoisés peuvent se montrer les plus forts. Il ne faut pas s’obstiner à construire des bâtiments ou des institutions qui montrent répétitivement leur fragilité, leur inadaptation à leur fonction. La loi seule, aussi ancienne et rigoureux qu’elle soit ne suffit pas à dire la j t t b dé i i L h f d i t
une machine, n échappe aux effets de son inconscient qui peut le pousser à s’identifier à ses ennemis (« Parfois l’envie me prend d’en t r er dans une des cellules et d’être assis comme eux sur mon tabour e t .» ) L’enthousiasme et le fanatisme ne remplaceront jamais l’intelligence du cœur et de l’esprit à ceux attendus.
Le livre, confronté aux événements actuels, semble toujours d’actualité.
Daniel Oppenheim, 24 janvier 2003