Voilà donc un livre bienvenu dans la mouvance juive laïque, un livre au titre pro vocateur qui, à lui tout seul, justifierait une analyse. Écrit par un des intellectuels les plus originaux du judaïsme laïque en Israël, Il a été publié aux éditions El-Ouns, dont le Directeur Rachid Aous se revendique comme un Algérien laïque de culture arabo-musulmane.
Yaakov Malkin a enseigné l’esthétique et la rhétorique des œuvres théâtrales à l’Université de Tel Av i v. D e 1958 à 1971 il a fondé puis dirigé les centres culturels Beit Rotschild, et Beit Hagefen, centre communautaire judéo-arabe à Haïfa. Depuis 1994, il est le fondateur et le d i recteur universitaire de Meitar, Institut du judaïsme comme culture. Il est aussi le créateur, en 1995, et depuis, le rédacteur en chef de la revue Yahadout Hofshit, (judaïsme libre). Il est l’auteur de nombreux livres, de fiction comme d ’ essais .
Y. M. cherche d’abord à expliciter les c royances, des Juifs laïques, et pour lui les Juifs laïques sont des Juifs athées. Comme tous, ils ont leurs pro p res croyances et, conscientes ou inconscientes, celles-ci se manifestent dans leurs comportements, dans l’éducation donnée à leurs enfants, dans leurs options politiques, et dans la façon dont ils commémorent les fêtes ou les moments du cycle de vie. Ainsi pour Y.
M. la croyance centrale des Juifs laïques est la c royance en l’homme créateur de Dieu et des valeurs qui permettent à l’homme de devenir humain .
Leurs croyances concernent leurs valeurs; et les valeurs juives auxquelles nous nous référo n s si souvent sont, nous dit Malkin, des “valeurs universelles dans un habit juif”.
La foi athée des Juifs laïques est un livre qui gines jusqu’à notre époque. C’est un livre qui invite à jeter un autre re g a rd sur notre passé et n o t re présent, grâce au concept de “judaïsme comme culture”, concept avec lequel je me sens en harm o n i e: en effet il y a presque quinze ans j’avais coordonné un numéro de la re v u e Panoramiques qui avait pour titre Les Juifs laïques et pour sous-titre, du religieux vers le culture l .
C’est à partir des deux fig u res centrales que Y. M. énonce les bases de l’éthique juive, celle de Hillel et celle de Kant, deux mondes qui nous semblent si lointains dans le temps, dans l’espace et dans le langage. “ La croyance dans la supériorité des valeurs humanistes peut se résumer à un principe énoncé par Hillel: un homme ne doit pas faire à son semblable, ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fit à lui-même. Dans le langage d’Emmanuel Kant, elle peut s’exprimer par : “tout homme est une fin en soi, et ne doit jamais être considéré comme un moyen pour réaliser un but quel qu’il soit. Tout principe moral ne l’est que pour autant qu’il est universel”, écrit-il. (p.13.) Y. M. fonde cette éthique également sur l’éthique des pro phètes: à savoir que la justice sociale vient avant les rites.
Selon le modèle même du dépassement, de l’aufhebung hégélienne, Y. M. prend des éléments, des données, des épisodes, dans l’histoire juive ancienne et il leur donne un sens nouveau en modifiant leur éclairage historique.
Ainsi il montre comment la synagogue n’est pas seulement le lieu voué au culte, comme nous la concevons habituellement, mais un lieu d’intégration communautaire voué à l’étude.
Sous sa plume le pilpoul la controverse tal éditions El-Ouns, Paris, 2002, 153 p.
avec le principe du vote majoritaire introduit au temps du Talmud, elle devient, dès les temps anciens, l’embryon et le fondement d’une démocratie délibérative dans la société juive.
Cette vision moderne de la société juive met en relief un aspect fondamental de celle-ci dès les temps bibliques, à savoir, son pluralisme.
Ce pluralisme, manifestation de sa complexité, montre la difficulté qu’il y a à défin i r l’identité juive. L’unicité du peuple juif comme celle de chaque peuple, réside “précisément dans sa capacité à abriter des croyances divergentes et contradictoires” (p. 44).
La place centrale donnée à ce pluralisme p e rmet une vision de l’histoire juive comme p rocessus dynamique ouvert aux influ ences extérieures, le peuple juif donnant et re cevant , car ayant presque toujours vécu parmi des peuples hôtes. C’est aussi cette intrication qui a permis aux Juifs de se libérer de la contrainte des mitzvot, au moyen de l’examen critique de celles-ci du point de vue de la raison, en ne gardant que celles qui sont utiles à l’homme et rejetant les autre s .
Sur un autre plan, le livre propose une lect u re intéressante du sionisme :
En effet, pour Y. M., le mouvement sioniste a été pour le peuple juif, l’élément essentiel de la transformation collective qui a permis une s o rtie du système religieux, mettant en acte et créant une société juive laïque et un État dont l ’ e m p reinte essentielle est laïque, même si le combat, le Kulturkampf, s’y poursuit entre les tenants des mitzvot et ceux de la raison et de l’humanisme. Le sionisme a aussi manifesté la fin de ce long processus historique qui avait dissocié la nationalité et la religion chez les Juifs. Processus déjà accompli depuis longtemps, chez la plupart des autres peuples, mais qui, chez les Juifs, est encore souvent récusé par les tenants de la halakha, comme on le voit dans les débats qui tournent autour des questions sur “ i t j if ?” bi “ ’ t juifs laïques, et leur inscription dans une dimension communautaire, donne un sens à leur vie à travers la dimension de l’échange et la place qu’y occupe l’autre. Y. M. rappelle comme un élément essentiel de cette dimension spirituelle, les conceptions de Mart i n Buber sur le dialogue, sur la relation Je-Tu , comme opposée à la relation Je-Cela. Il consid è re, comme Buber, que les communautés du type kibboutz sont un embryon de lieu où cette relation peut se déployer.
La conception du judaïsme comme culture que développe Y. M., implique une révision de n o t re approche de l’histoire, notamment en ce qui concerne les études sur la Shoah, qui selon Y. M. reste encore trop souvent la base de l’identité juive. Pour lui il faut cesser de défin i r le peuple juif comme un peuple par essence vict imaire. Il serait important de s’intéresser aux cultures juives qui ont été exterminées, à ce qu’elles étaient, à leur dimension vivante.
A côté du penseur de la laïcité juive, ou du penseur militant, on re t rouve toujours chez Y.
M. le souci du pédagogue, le désir d’enseigner, et de transmettre. Il dresse à ce titre, une liste i m p ressionnante de sujets d’étude et de re c h e rche pour approfondir cette perspective, dont je ne citerai que quelques uns: la Bible comme littérature et Dieu comme héros littér a i re, le statut des femmes dans la tradition, l ’ i n fluence des croyances athées sur le judaïsme, les schismes dans l’histoire des Juifs.
Un lexique étendu des noms et des notions t e rmine le livre. Une préface re m a rq uable d ’ Albert Memmi, autre penseur de la laïcité juive l’ouvre, ouvre livre .
Avec ce livre, nous disposons d’une a p p roche critique, laïque de notre pro p re héritage religieux, car l’enjeu pour le judaïsme, comme d’ailleurs pour l’islam, c’est de désacraliser l’héritage religieux, le transformant ainsi en culture, faite d’histoires, de récits thi i t à l t à