Benoît Immerman était un chef d’orc hestre de toute première grandeur alors que Sam Immerman était, lui, un petit commerçant en électroménager qui n’avait pas vraiment réussi. Comment deux frères pouvaient-ils en être arrivés à un contraste si marquant ? La fatalité ? La malchance ? Pas du tout. Sam avait gentiment pris à bail un local pas fameux mais disponible près du boulevard Beaumarchais pour y installer un magasin de radios et de fers à repasser, alors que Benoît s’était contenté d’être un génie comme tous les génies. Ainsi dans la famille, il y avait un Sam avec qui l’on pouvait parler naturellement, et un Benoît avec qui il fallait un interprète en langage n o r mal pour échanger deux mots. En résumé: d’une part, un bon garçon gentil et sans fantaisie (quelqu’un incapable même d’imaginer un sandwich autrement qu’au pickelfleisch), et de l’autr e côté un snob, un rêveur, quelqu’un d’un autre monde!

Voilà ce que pensait d’eux en général l’oncle des deux frères qui lui aussi était dans l ’ électro ménager, mais dans le douzième arrondissement.

Et l’oncle y pensa exactement dans les mêmes termes le jour où il décida de se remarier et de préparer les invitations.

Il n’avait pas eu d’enfant avec sa première femme morte pendant la guerre, et à soixante ans, en 1956, il s’était décidé à épouser officiellement Ida, une amie à lui avec laquelle il vivait depuis longtemps.

Jusque là, il l’avait présentée comme sa vendeuse, maintenant il était donc décidé à régulariser ; on ferait un mariage en bonne et due forme. Cela étant, s’il n’avait aucun souci de communication à prévoir avec son neveu fallait organiser la fête pour le mariage et que Benoît était un empoisonneur, il se résolut à lui téléphoner en premier. Ses neveux étaient sa seule famille vivante et il fallait bien commencer par quelqu’un pour les invitations. Il débuterait donc par Benoît, parce que c’était celui avec lequel il ne se sentait jamais à l’aise.

Ainsi, un soir de juin vers neuf heures et demi, juste deux semaines avant la fête qui devait avoir lieu dans une salle de la rue de Lyon, l’oncle se décida à faire le numéro de ce neveu-là. Il souffrit immédiatement d’avoir appelé, car au lieu de pouvoir parler à Benoît comme il le prévoyait – ce qui n’était déjà pas une partie de plaisir – il dut dire d’abord quelques mots à sa femme qu’il eut au bout du fil et qu’il connaissait mal. Par une sorte de timidité rentrée, ce fut assez sec. – Bonsoir. Je suis l’oncle de Benoît. Passezle-moi une seconde, il faut que je lui parle… Or au moment même où il parlait, tout ça lui avait paru finalement trop sévère pour une circonstance pareille. Il avait donc risqué, immédiatement après, la phrase habituelle qu’il utilisait pour détendre l’atmosphère quand il téléphonait à un fournisseur et qu’il avait d’abord une standardiste. Il avait ainsi lancé de sa bonne voix: – … Seulement ne le dérangez pas tout de suite s’il est aux cabinets en train de faire caca.

Laissez-le s’essuyer d’abord le derrière !

Sans doute que la femme de Benoît comprenait mal la vie. En tout cas, quand le neveu prit l’appareil, il commença par demander pourquoi son oncle avait dit des insanités.

Que répondre ? Même le mot insanité ne disait rien à l’oncle Il n’insista donc pas et Une nouvelle inédite de Cyrille Fleischman

il voulut à nouveau détendre l atmosphère et demanda si Benoît – qu’on avait sans doute dérangé aux waters – s’était effectivement bien essuyé le derrière ?

Toujours une plaisanterie de téléphone.

Encore fallait-il avoir un interlocuteur qui comprît les choses. Avec Sam ç’aurait été une nouvelle rigolade. Avec Benoît, les problèmes commençaient déjà. Il ne saisissait rien à rien.

Quel mariage ? Q uelle invitation ? Quels waters ?

L’oncle se sentit alors obligé de rectifier, de préciser, de s’empêtrer. Pourtant, lorsqu’il raccrocha, la corvée avait été utile: son neveu Benoît et sa femme seraient bien là le dimanche en quinze. Ils viendraient à trois heures pour la cérémonie religieuse rue des Tournelles, puis ensuite on se retrouverait pour une petite réception au Paris-Ly o n Palace. Certes Benoît avait posé un certain nombre de questions d’homme snob: fallait-il s’habiller, par exemple? L’oncle avait seulement répondu que lui avait prévu de s’habiller p a rce qu’il valait mieux ne pas arriver nu, mais à condition d’avoir un pantalon sous la veste, tout le monde faisait comme il voulait. Ce n’était pas Napoléon et Marie-Antoinette que le rabbin de la rue des Tournelles allait marier pour une fois. Ce serait simple, et dans l’intimité.

L’oncle estima qu’il s’en était bien tiré.

Benoît avait même fait poliment ha, ha, comme on riait dans les livres et pas dans la vie, mais c’était son problème.

Pour Sam en revanche, il n’y eut ni problème ni question. Juste « bonne chance!», juste « mazel tov! » et l’indication qu’on serait à l’heure.

Ces invitations formelles une fois faites, l’oncle s’employa à téléphoner à de vrais invités pendant la semaine qui suivit.

La guerre avait creusé suffisamment autour dlitd’Id t t i it belote pour lui, de rami pour elle, et puis quelques dépanneurs en électro ménager d ’ a u t res quartiers aussi. De simples amis enfin, qui fréquentaient les mêmes cafés. En tout, des tas de gens qui se feraient un plaisir d’assister à la cérémonie, puis ensuite de venir au dîner-réception.

A la relecture de sa liste, l’oncle en y incluant un fournisseur célibataire, était arrivé au chiffre de quarante et une personnes n o rmales. Plus le neveu dans l’électro ménager et la nièce par alliance – normaux aussi. Plus le génie de Pleyel et sa femme. En résumé, quarante-cinq mangeurs – normaux et anormaux confondus – à signaler au traiteur.

Il faudrait aussi y ajouter Ida et lui.

Donc quarante-sept. Cela faisait un peu beaucoup, mais il ne regardait pas à la dépense, on ne se mariait qu’une fois dans sa vie. A la rigueur deux fois s’il y avait une guerre mondiale avant. Pas plus. A mois bien sûr de divorcer, ce qui n’était pas son genre.

On aurait donc quarante-sept couverts.

De son côté le traiteur décida de faire un saut au magasin discuter de tout ça l’aprèsmidi même du jour où on lui téléphona les chiffres. Il avait réfléchi, annonçait-il, et il se permettait de suggérer que cinquante personnes, ça ferait un compte plus rond pour la salle. Qu’en pensaient les mariés ? N’avaientils pas encore quelques personnes à inviter ?

P o u rquoi pas? acquiesça l’oncle juste au moment où le téléphone sonnait.

Il s’excusa auprès du traiteur qu’il laissa discuter avec Ida et prit l’appareil.

On était mardi, il était cinq heures, et il ne s’attendait pas à un appel de son neveu Benoît.

Pourtant c’était bien ça.

L’autre commença à parler si doucement, si poliment, tout à fait comme un docteur qui aurait parlé à un fou furieux, que l’oncle ne voyait pas du tout ce qu’on voulait de lui, ni ù l it i B ît it d

autre chose à annoncer mais qu on hésitait à le dir e.

Au bout de cinq minutes de sucreries, son neveu lâcha enfin : – Tu sais, j’ai quelques soucis du côté de ma femme. Et peut-être ne vaut-il mieux pas compter sur elle pour dimanche, quant à moi… Il s’arrêta, hésitant.

Du coup, l’oncle fut soulagé. Si c’était juste cela, ce n’était pas bien grave. Pourtant, après quelques secondes, il se dit que ce n’était pas gentil de sa part. Peut-être était-elle vexée cette jeune dame ? Alors, pour s’éviter des inquiétudes éventuelles, il risqua une de ses plaisanteries : – Si ta femme a seulement rendez-vous avec son amant dimanche, et que c’est pour ça qu’elle ne peut pas venir, dis-lui qu’elle peut l’emmener ! Le traiteur me fait un prix!

Il était si content de sa dern i è re phrase qu’il la répéta deux fois; mais il n’y eut qu’un long silence au bout du fil, puis, soudain, un: – Comment as-tu deviné que nous nous séparions ? – Qui? Quoi? Se sépare r? Qu’est-ce que tu racontes ?

A cet instant, Benoît se mit carrément à sangloter au lieu de répondre. Ça surprit son oncle, il n’aurait jamais pensé qu’un génie comme ça savait pleurer en dehors d’un concert. Il écouta gêné, toussa deux ou trois fois, puis se décida à dire que ce n’était pas grave du tout, que l’important c’était d’être en bonne santé. Son interlocuteur n’écoutait pas, il commença à raconter longuement une histoire où il était question d’un familier de sa femme – elle était virtuose en quelque chose – d’un familier donc, avec qui elle avait une liaison sérieuse. Le mot liaison méritait des éclaircissements, l’oncle demanda de quoi il s’agissait. Benoît donna des précisions. Il ne l t it l il it i t d é i adultère. Va pour un adultère ! Mais l oncle était embêté. Il se gratta la gorge. Toute cette histoire le perturbait. Et puis il y avait le traiteur à côté qui continuait à discuter avec Ida.

Il résolut de raccrocher en disant à son neveu de venir seul dimanche et de ne pas se faire de soucis. Comme cette phrase ne lui semblait pas assez enthousiaste, il ajouta: – Une femme de perdue, vingt cinq de retrouvées!

Pour lui la conversation était finie.

Toutefois, il entendit tousser à l’autre bout du fil: – En français, on dit : une de perdue, dix de retrouvées. – Oui, et alors? – Et bien, tu as dit : une de perdue, vingt cinq de retrouvées.

Ou ce neveu n’était pas de sa famille du tout – c’était une erreur de l’hôpital où il était né – ou ce Benoît voulait vraiment l’énerver !

La tension de l’oncle monta – Je peux pas parler deux heures avec toi, s’énerva-t-il. J’ai le traiteur qui m’attend pour calculer les prix. Lâche-moi avec tes vingt cinq femmes et emmène-en dix seulement si ça te fait plaisir ! – Excuse-moi, je ne pense pas que je pourrai venir, je n’ai pas la tête à ça.

A ce moment précis, qui entra au magasin ?

Sam, en blouse blanche de travail, son bon neveu Sam!

De loin, l’oncle lui fit signe de la main qui ne tenait pas le téléphone. Il se sentit mieux.

En voilà un au moins qui ne posait ni question ni problème. Sans doute qu’il avait une livraison à faire dans le coin et qu’il était passé dire bonjour. Sam venait de faire la bise à Ida et serrait maintenant la main du traiteur. Du coup, l’oncle expédia Benoît d’un « Te fais pas de soucis, fais comme tu veux, on se verra une autre fois, un bonjour chez toi !» et il raccroh

hein? demanda t il en tapant sur l épaule de son neveu. Chez toi, au moins la vie est facile!

Sam se mit à rire, mais soudain il commen- ça à expliquer à toute vitesse qu’il était passé pour dire qu’il ne pourrait malheureusement pas être là dimanche, qu’il devait en effet d’urgence avec sa femme, se rendre à Berck-Plage où ils avaient un problème de location de vacances à régler, qu’il s’agissait d’une ques tion de santé pour leurs enfants, que le weekend était le seul moment où ils étaient disponibles à deux, qu’ils ne pouvaient pas y aller en semaine à cause du travail, que, que, que… Il ne s’arrêtait pas de donner des précisions sur la maison, sur sa situation géographique, sur sa distance au mètre – et même au centimètre – par rapport à la plage, sur… sur… sur… L’oncle écoutait tout ça en ouvrant de grands yeux. Qu’est-ce qu’il avait à voir avec cuisine étaient neufs et où le carrelage de la salle de bains avait été refait ? Ida et le traiteur hochaient la tête, vaguement compréhensifs.

Lui, commençait à en avoir assez de la famille. – Bien, bien, fais comme tu peux, grognat-il.

Il se tourna vers le traiteur: – On sera quarante sept, moins quatre. – Pas cinquante, alors? soupira l’autre.

L’oncle le prit par l’épaule: – On sera, je vous ai dit, quarante sept moins quatre.

Il haussa le ton: – Quarante sept moins quatre, ça veut dire quarante trois invités… Mais de toute confiance. © Cyrille Fleischman

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