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Pourtant, si tu me demandais comment il était la première fois où je l’ai vu… Ah! quand j’y repense. Il devait avoir cinq ou six ans. Pas plus, en tout cas. C’était dans cette pièce où nous sommes. Il se tenait debout, là où tu te tiens maintenant, concentré et sérieux, l’œil fixé sur le grand piano que tu as vu dans l’entrée, et qui se trouvait près de cette fenêtre à l’époque. Je le revois, petit bonhomme tout raide, avec un air incroyablement mûr pour son âge. Son père, qui lui avait déjà donné quelques notions de l’instrument, lui fit signe de mettre son petit violon d’enfant à l’épaule, pour une première audition. Dès la première attaque de l’archet, nette, sans déraillement, je sus que j’allais le prendre parmi mes élèves.
Mais surtout…” Je ne sais ni pourquoi, ni comment, la phrase que m’avait rapportée ma mère, remonta à cet instant, intacte à ma mémoire. Presque sans réfléchir, je dis:
Mais surtout… “der erster Anschlag ist häufig wie ein erster Angriff”.
Hans Wissenblatt traversa toute la pièce, et vint me serrer entre ses bras: “Seigneur Dieu! Tu sais ça aussi! C’est comme si ton père me parlait encore.” Puis il passa sa main fine et ridée dans sa chevelure blanche, avant de reprendre: “Nous étions, si j’ai bonne mémoire, en 1919 ou en 1920.” Il réfléchit un instant. “Oui, c’était en 1920. J’avais donc 30 ans et, par deux fois déjà, j’avais échappé à la mort au cours de cette terrible bataille de Verdun de la Première Guerre. J’y ai quand même laissé, comme tu le vois, un peu de mon genou gauche. Notre pays essayait de panser ses plaies au sortir de ces quatre années qui avaient dévoré tant de jeunes hommes.
Lorsque j’ai entendu cet enfant jouer, oui, oui, je parle de ton père, et je te rappelle qu’il n’avait que cinq ou six ans, je me suis juré de tout faire pour que sa vie ne soit que musique.
Je crois bien n’avoir plus jamais quitté Heinrich. Enfin… jusqu’à son départ pour la guerre. C’était l’un de mes meilleurs élèves, et…” L’Autre moitié du vent par Rolland Doukhan Le texte de Rolland Doukhan, que nous publions ici, est tiré d’un roman intitulé “L’Autre moitié du vent”, à paraître prochainement. Pour mieux comprendre ce qui suit, nous reproduisons cette citation d’une légende hassidique que l’auteur a mise en exergue au livre: “Lorsque se lève le vent, superbe et pur, seule la feuille morte sait où il va. Mais pour le petit de l’homme, le plus important reste de comprendre d’où il vient, d’où vient l’autre moitié du vent.” Le héros, Damien Chantereine, né en 1942, est le fils de Heinrich Stauber, un officier allemand (et non nazi) et d’une française. Il se trouve que Damien, sans connaître le secret de sa naissance, va épouser en 1965 une jeune fille juive originaire de l’Europe de l’Est.
Dans ce chapitre, Damien, qui veut “comprendre” son géniteur qu’il n’a jamais connu, retrouve à Lübeck, ville natale de son père, Hans Wissenblatt. Celui-ci, surnommé Herr Concerto par Heinrich Stauber, a été, vers la fin des années 30, le professeur de musique et le Maître à penser du père de Damien. (Dans ce texte, c’est Damien qui parle et dit “je”.)
Il eut l’air alors de s’absenter, de se retrouver ailleurs que dans cette maison au bord du canal. Il se détourna vers la fenêtre, avant de rajouter: “… et, je dois te le dire, il était devenu comme un fils, pour moi. Très vite, il a été celui que je présentais pour les morceaux les plus difficiles. C’est lui que je privilégiais pour la plupart des sonates que nous donnions trois ou quatre fois l’an. Je me souviens de son interprétation du Concerto pour violon de Schumann pour une fête du lycée. Tout le public s’était levé pour applaudir, pendant de longues minutes, et il n’avait que 15 ans.
J’avais fondé une école de musique qui avait, ma foi, assez bonne réputation dans toute la région, et mes élèves se produisaient à l’occasion de certaines fêtes, dans Lübeck et aux alentours. Ah! Damien, tu me ramènes à des jours qui n’existent plus, à une vie engloutie…” À nouveau, Herr Concerto était parti. Il voyageait sur d’autres heures, sur d’autres barques qu’il était le seul à connaître.
J’écoutais parler cet homme, je lisais l’émotion dans ses yeux, dans le tremblement de ses mains, et je me disais: “tu es en Allemagne, Damien. Ce vieux professeur est allemand, et il a beau te parler de ton père, de ses dons, de tous ces concerts, ça n’enlève rien au reste, à tout ce qui s’est passé dans ce pays, il y a quelque vingt-cinq ans…” Mais Hans Wissenblatt continuait, sans s’apercevoir du désarroi où me plongeait son discours, ni du trouble qui paralysait ma langue et mon esprit. “C’est lui, c’est Heinrich que j’ai tout naturellement choisi comme premier violon, lorsqu’il a été question que je dirige le grand Orchestre Philharmonique de la Hanse dans le concerto pour violon de Beethoven, pour une grande fête de jour de l’an. Je me rappelle, c’était, je crois, en 1931. Il venait donc d’avoir 17 ans. Et c’est à la fin de ce spectacle, après une ovation de plus de quinze minutes, qu’il a spontanément trouvé le surnom que tout le monde m’a donné depuis. Nous descendions les marches de l’Académie de Musique où avait eu lieu le concert. J’ai voulu le féliciter, le remercier pour sa prestation.
C’est vrai, il n’avait jamais aussi bien joué. Il m’a interrompu: “Non, me dit-il, tout cela, c’est à vous que je le dois, à vous, Herr Concerto!” Herr Concerto! Tu te rends compte de cette trouvaille! Je n’ai jamais été aussi ému de ma vie. C’était lui qui me décorait. Herr Concerto! Je ne sais pas comment te dire, je me suis senti venir au monde, littéralement.
Voilà, Damien! Après… Mon Dieu, après il y a eu ces années où mon pays a comme perdu la tête.” Le regard d’Hans Wissenblatt s’était comme égaré dans une contrée où je n’avais plus accès. Il y avait, sur son visage, comme la crispation provoquée par une violente migraine ou un mal de dents. “Les gens… Les gens ne comprenaient plus rien à rien. Tout était devenu si dur, si difficile. Les années 1932, 1933, sont passées. Bien sûr, j’avais de moins en moins d’élèves parce que… parce que… Enfin, parce que je n’avais pas les idées du plus grand nombre, tu me comprends, Damien? Mais je voyais Heinrich presque chaque jour, et sans que je m’en fusse aperçu, c’est vrai, je te le répète, il était devenu comme un fils pour moi.” Le bruit d’un canot à moteur nous parvint depuis le canal. C’était un grignotement de souris, un bruit paisible qui symbolisait l’image d’une vie normale, si loin de ces années trente qu’évoquait le vieux professeur… “Mon fils…” répéta rêveusement Herr Concerto. Puis il parut redescendre sur terre, et se tourna résolument vers moi: “Est-ce que tu imagines ce que ça représente pour moi, voir un jeune homme qui est le fils d’Heinrich, assis devant moi, dans cette pièce? Bon, trêve de nostalgie, je ne veux pas t’attrister. Parle-moi un peu de toi, de ta mère… Je n’ai jamais eu d’enfant moi-même, Damien. La musique était toute ma vie, et R ll d D kh L’A i ié d
R ll d D kh L’A i ié d mes élèves suffisaient à me faire une famille. - Vous savez, je n’ai pas grand-chose d’intéressant à vous dire, j’ai passé mon bac, et je prépare un concours assez difficile, celui de l’École Normale Supérieure. Je voudrais faire une agrégation de lettres. - Bien! C’est très bien, tout ça. Et ta… ta maman? - Ma mère a rencontré mon père en 1941, à Paris. Il était déjà capitaine, mais, comme je vous l’ai dit, je ne l’ai pas du tout connu, puisque…” Ma langue se bloqua. J’étais là, assis dans la bibliothèque d’une vieille maison de Lübeck, en Allemagne, en train de parler paisiblement d’un capitaine de l’armée allemande, mort au combat, à Stalingrad. Une petite ville, autour de moi, vivait, continuait de vivre, comme si rien ne s’était passé, comme si les images de cette dernière guerre que j’avais en tête n’étaient que des séquences horribles, extraites de quelque film d’épouvante, comme si les récits de mon ami Bernard Ayoune sur l’extermination des Juifs n’étaient que fables sorties de l’imagination d’un fou. Je me suis redressé d’un seul coup. “Non! non! Je vous ennuie, Monsieur, et je vous fais perdre votre temps!” Hans Wissenblatt eut une véritable moue de douleur sur le visage. Comme une onde de colère, aussi. “Damien! Je sais exactement ce qui passe en ce moment dans ta tête. Est-ce que tu veux bien te rasseoir? J’ai des choses à te dire, des choses qui t’aideront à vivre. - Mais, Herr Concerto… - Tu vois, c’est déjà beaucoup mieux. - Qu’est-ce qui est mieux? - Mais le fait de m’appeler “Herr Concerto”! C’est quand même ton père qui a trouvé ce nom. Et ça veut dire que tu commences à apprendre ce qu’il était.” Je me suis à nouveau installé dans le fauteuil, pendant que le vieil homme se versait une autre tasse de thé. Des idées, des images confuses, se mêlaient en moi, où je retrouvais ma mère en face d’une foule hostile, d’immenses champs de neige sur lesquels se déchaînaient les foudres terrifiantes de la guerre, des silhouettes d’hommes squelettiques titubant le long de baraquements noirs… Je ne me suis pas tout de suite rendu compte que Herr Concerto avait repris son récit: “J’ai vu ton père gravir, un à un, tous les échelons de l’instruction, puis ceux du savoir et de la culture. Il était devenu ce grand jeune homme d’un bon mètre quatre-vingt-dix dont ta maman a dû peut-être te montrer des photos. Il était beau comme un de ces dieux que les tenants de la nouvelle idéologie devaient plus tard vénérer. Une sorte de grand viking blond, avec des yeux d’un gris si plein de nuages qu’on en oubliait sa force.
C’est vrai, tu as raison. J’ai beaucoup de souvenirs d’Heinrich. Je n’ai quasiment rien oublié de lui, sa façon de parler, de rire, ses idées sur le monde et sur les hommes, les livres qu’il aimait, ses amis… Ah, les amis!
L’amitié était pour lui une religion. En fait, il n’avait que deux amis véritables. Deux amis on ne peut plus différents, pourtant. Le premier était d’une de ces familles de vieille noblesse prussienne venues s’installer à Lübeck après la première guerre mondiale.
Un jeune homme intelligent et cultivé qui vouait un véritable culte à Thomas Mann. Il s’appelait Ludwig von Apst. Le second, Joseph Epstein, était juif et ne jurait que par les grands philosophes antiques et modernes.
Sa passion, c’était Spinoza. Ces deux amis, si différents, avaient cependant un point commun: ils étaient l’un et l’autre aussi frêles et aussi petits que Heinrich était fort et grand. - Joseph Epstein? dis-je. Je sais, il en avait parlé à ma mère, lui racontant leur mésaventure sur le lac Müritz, je crois. - Ah! tu sais ça aussi! Oui, Heinrich avait une secrète préférence pour Joseph. Et n’oublie pas, dans ces années-là, après 1933 je veux dire, ce n’était pas rien d’avoir un ami juif. Joseph et lui étaient… Attends, je vais te montrer.”
Hans Wissenblatt regagna son bureau et se mit à fouiller dans un des tiroirs. Il finit par en sortir une chemise en carton qui contenait une liasse de feuillets. “Voilà, voilà, j’ai trouvé. Sais-tu ce que je tiens là, dans ma main? Ce sont des poèmes écrits à 16 ou 17 ans, les uns par Joseph Epstein, les autres par Heinrich Stauber, et quelques-uns même par les deux ensemble.
C’est Heinrich lui-même qui me les a confiés, mon dieu, il y a si longtemps.” Mon cœur se mit à battre furieusement.
Seigneur! Ainsi, mon père avait écrit des poèmes comme tout un chacun, comme n’importe quel lycéen du monde, comme je l’avais fait, moi aussi! Ainsi, il avait eu un ami juif, et il avait souffert de le voir humilié, rejeté. Hans Wissenblatt prit sur son bureau une paire de lunettes à fine monture métallique qui lui donna comiquement l’air d’un de ces personnages amers qui hantent le théâtre de Tchékhov. “Damien, je vais t’en lire un ou deux en restant le plus près possible du texte. Je dois te dire que la traduction m’en est facile parce que c’est un exercice auquel je m’étais essayé, tout de suite après la fin de la guerre, pour un couple d’enseignants français, des amis qui voulaient comprendre si l’Allemagne pouvait avoir un autre visage que celui du nazisme.
Tiens, celui-ci est de Joseph. Je me rappelle qu’il était alors très amoureux d’une autre de mes élèves:
Tu voles dans le ciel qui est en moi, Tu voles sans m’emporter avec toi.
Moi, j’ai de la terre sous mes souliers, Mais quand tu es près de moi, Je rêve à ces ailes en tissu de nuage, Je rêve qu’elles m’emportent avec toi, ma bien-aimée.
Ta robe m’accompagne, Et frôle mon visage, Ta voix me protège, m’enveloppe, Et je retrouve auprès de toi, Tous les jardins qu’on me refuse.
Je crois bien que Joseph a écrit ça en 1934 ou 1935. Il souffrait déjà beaucoup de ce qui se passait en ville, à l’Université, à l’encontre des gens d’origine juive. Ah! voici un poème que j’aime énormément. Il est de ton père. Ça me fait tout drôle de dire “ton père”, parce que je le revois toujours avec le visage qu’il avait à 20 ans.” Il se pencha pour déchiffrer, au bas de la feuille, quelque chose qu’il semblait avoir du mal à lire. “Tiens, regarde comme c’est drôle, je te parlais du visage de ton père à 20 ans, et je vois que ce poème-ci est daté de décembre 1933. Heinrich avait donc 19 ans. Je suppose que c’est à peu près l’âge que tu as aujourd’hui. Mais écoute!” Et Hans Wissenblatt se remit à traduire le texte qu’il avait sous les yeux, avec une remarquable facilité:
Ne suivez pas les chemins rouges, Les chemins sans soleil!
Les feuilles, ni les fleurs n’y sont plus chez elles, La soif habite dans la maison L’eau a déserté la fontaine.
Ne suivez plus les chemins rouges.
Ne suivez pas les chemins noirs, Les chemins sans étoile!
Les hommes n’y sont plus chez eux, Leur pensée n’y laisse plus La trace humide de la joie.
Ne suivez plus les chemins noirs.
Ne suivez pas les chemins gris, Les chemins sans amour!
Les pianos n’y sont plus que squelettes sans voix, Et les violons y pleurent, Enchaînés à leurs propres cordes.
Ah! Ne suivez plus les chemins gris.
Hans Wissenblatt replia lentement les feuillets qu’il venait de lire. Une sorte de lassitude semblait l’avoir envahi. Il répétait à voix basse, en allemand, 1933… 1933… Moi, je ne faisais plus le moindre mouvement, respectant les souvenirs dans lesquels le vieil homme était plongé.
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Quelques mois, à peine, après la prise du pouvoir… non, il est plus juste de dire, après l’accession au pouvoir de Hitler.” Trop de choses m’arrivaient en si peu de temps. J’étais submergé par un torrent de questions et d’émotions contradictoires. Les vers que m’avait traduits Herr Concerto flottaient devant mes yeux. Surtout ces violons qui pleuraient, enchaînés à leurs propres cordes.
Décembre 1933. Comment se comportait cette ville en cette année-là? Quelles idées vénéneuses germaient dans les têtes de ses habitants? Comment mon père y vivait-il? “D’après vous, Herr Concerto, est-ce que mon père pensait, en écrivant ces vers, à ce qui se passait en Allemagne cette année-là? - Bien sûr, Damien. Nous en parlions souvent, lui et moi. Nous en avons parlé durant des années. Surtout après… après ce qui était arrivé à son ami Joseph. Mais à quoi bon, aujourd’hui, faire revivre ces instants? - Quoi, Herr Concerto? Qu’est-ce qui s’était passé? - Oh! C’était en 1935. Le 16 octobre, exactement. Je m’en souviens bien, je ne peux pas l’oublier puisque je fêtais ce jour-là mon quarante cinquième anniversaire. J’avais quarante-cinq ans. À cette occasion, j’avais invité Heinrich et ses deux amis à fêter ça avec moi.
Trois mois auparavant, ils avaient réussi à leurs examens, mais les cours n’avaient pas encore repris à l’Université pour la nouvelle année.
Heinrich et Joseph préparaient ce que vous appelez en France une maîtrise. Pour Heinrich, c’était une maîtrise de lettres classiques. Mais il menait aussi de front ses études au Conservatoire de musique. Pour Joseph, c’était une maîtrise de philosophie. Quant à Ludwig, il avait accédé à une grande école d’ingénieurs.
Je revois cette journée d’octobre, à peine fraîche. Le soleil semblait s’être trompé de saison. Il inondait Lübeck, rendait les rues propres, et posait des sourires sur le visage des gens. Les trois amis approchaient de ma demeure dans une sorte d’allégresse, riant et se tenant par le bras, et moi je les regardais marcher, accoudé à cette fenêtre que tu vois là. Je regardais leur jeunesse, je percevais leur joie à distance. Ils longeaient le quai du Klugshafen, sur la Kanal-strasse. L’eau du canal brillait comme un miroir. C’était, pour moi, un spectacle si réconfortant que j’en oubliais tout ce qui arrivait au pays depuis plus de deux ans déjà.
C’est alors qu’ils ont croisé un groupe de sept ou huit “Braunen” sortis de deux grosses voitures. Tu sais ce que c’est, les “Braunen”? - Non, j’avoue que ça ne me dit rien. - Les “Braunen”, c’étaient les “Chemises brunes”, des jeunes gens comme eux, mais qui avaient déjà le poison dans leurs têtes. Ils portaient cet horrible brassard que tu dois connaître, et qu’on a vu dans des dizaines de films, un brassard rouge avec la Hakenkreuz, incrustée en noir en son milieu. - La Hakenkreuz? - Oui, c’est ce que vous appelez “croix gammée”. Et tu vois, j’ai inconsciemment utilisé le mot allemand Hakenkreuz, parce que ton père, justement, aimait à faire remarquer que ce mot, littéralement, signifiait “croix crochue”. Il en parlait comme il aurait parlé des pattes de quelque horrible araignée. Bref, c’était la marque de la maladie que nous n’avons pas vue venir.
Je ne sais pas trop ce qui s’est passé, peutêtre un mot prononcé au passage, ou un geste.
En tout cas, j’ai vu l’un des Braunen se jeter sur le jeune Epstein et le précipiter à terre.
Très vite, la mêlée s’est engagée. La bagarre fut rude, violente. Ton père, compte tenu de sa taille et de sa force, faisait le vide autour de lui. Mais, entre temps, deux des voyous avaient carrément jeté le jeune Joseph dans le canal. Moi, j’étais resté pétrifié à ma fenêtre.
Aidé tout de même par Ludwig, ton père réussit à mettre en fuite les énergumènes et,
entrant dans l eau jusqu à mi corps, il s em pressa de repêcher son ami Joseph.
Ah! je me souviens de tout. Je revois mes jeunes invités, s’ébrouant dans la pièce où tu es entré tout à l’heure. Je ne sais pas comment ils s’étaient débrouillés, mais ils étaient aussi mouillés que s’ils étaient tombés tous les trois dans le canal. J’ai pu trouver quelques vêtements secs pour un peu tout le monde, du thé bien chaud, et c’est Joseph, en définitive, qui a soufflé mes bougies, à ma demande.
J’ai revu Heinrich quelques semaines plus tard. Il était pâle, prostré. “Herr Concerto, me dit-il, j’ai honte. Je ne comprends plus rien à ce qui nous arrive. “Il en avait presque les larmes aux yeux. Je savais ce qui le bouleversait, mais je ne voulais pas aggraver son état. Aussi, je gardais le silence.
Mais lui, il avait besoin de parler, de se confier: “Herr Concerto, vers quelle sorte d’humanité allons-nous? Est-ce que tout ce qu’on nous a enseigné est faux? Tout ce à quoi j’ai cru, est-ce que ça n’existe plus? - Non, Heinrich, il ne faut pas penser comme ça. Ce que tu as appris, c’est cela qui doit te construire. Les sauvages de l’autre jour ne font pas partie de ton humanité, ils ne connaissent ni Goethe, ni Beethoven, et ils n’aiment ni Heine, ni Mozart. - Mais, Herr Concerto, vous, vous n’avez pas revu Joseph. Moi, je vais chez lui presque chaque jour, parce qu’il ne veut même plus sortir. Vous n’imaginez pas dans quel état il se trouve. Surtout depuis cette nouvelle loi, votée par le Reichstag, il y a juste un mois, cette loi sur le sang. Il n’arrive pas à croire qu’elle le concerne, qu’il en est l’une des victimes désignées. Tout simplement, il ne comprend plus rien à notre monde. - Heinrich, les choses vont peut-être s’arranger. Notre monde, comme tu dis, traverse des moments difficiles. Mais le peuple allemand a quand même abrité quelques-uns des plus grands penseurs de ce temps, des poètes, des compositeurs que beaucoup d’autres nations respectent et nous envient.” Ton père, Damien, me parlait avec toute la fougue de ses vingt ans. Tu peux comprendre la passion qu’il mettait dans les idéaux qu’on a à cet âge, puisque c’est à peu près le tien, aujourd’hui. “Ce que vous me dites pour nos grands hommes et nos poètes, continuait-il, de plus en plus bouleversé, c’est peut-être vrai, Herr Concerto, mais il faut que je vous dise quelque chose. - Quoi donc, fils! - Savez-vous ce qu’a fait Joseph? Il a brûlé presque tous les poèmes qu’il avait écrits et qui étaient prêts à être édités. Et même quelquesuns de ceux que nous avions écrits ensemble, ceux que nous appelons nos poèmes à deux mains. Heureusement que je vous en avais donné trois ou quatre. Vous savez, cette loi l’a réellement meurtri. Chaque fois que nous nous rencontrons, il me répète la même chose, il me pose les mêmes questions. Hier encore, il m’a reçu comme à regret. - Il ne veut plus te voir? m’inquiétais-je. - Non, ce c’est n’est pas tout à fait ça. Il a peur pour moi. Il me l’a dit, peur qu’on me fasse des ennuis pour la simple raison que je le fréquente. - Mais c’est un enfantillage, tu sais bien, Heinrich, que tu ne risques rien. Tes parents…” Et puis, je me suis tu, honteux de ce que j’allais dire. La peste, Damien, elle prend possession de vous sans qu’on s’en aperçoive. Mais je veux finir de te raconter ce que Heinrich était venu me confier ce jour-là. On en a tellement reparlé, lui et moi, jusqu’à son départ pour la guerre, que je n’ai rien oublié. “Voilà, me dit Heinrich, il est de plus en plus obsédé par cette loi sur la race, obsédé et humilié à un point que je ne pouvais pas soup- çonner. “Heinrich, me dit-il, tu le sais, toi, ce que l’Allemagne représente pour moi. Dis-moi la vérité: est-ce que c’est normal, aujourd’hui, pour un Juif, d’aimer ce pays? Est-ce que je suis un untermensch 1 comme ils disent?” Bien sûr, j’ai essayé de le réconforter, Herr Concerto. Je lui ai rappelé à quel point il a été 1. Sous-homme.
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J’étais assez étonné parce que je croyais tout connaître de mon meilleur ami. Mais lui, sans me regarder vraiment, il a continué. “Sache que, sans l’avoir vraiment voulu, je n’ai jamais pu me mettre au yiddish. Et bien que mes parents utilisent cette langue avec mes grandsparents, moi, je ne la parle pas du tout et je la comprends à peine. Tu m’entends, Heinrich? Je ne sais pas le yiddish! Ma langue, c’est vraiment l’allemand, c’est seulement l’allemand!” Vous voyez, Herr Concerto, me dit ton père, à quel stade d’humiliation est parvenu mon ami Joseph: il veut se démarquer de ceux qui sont les siens, après tout.” J’ai longtemps repensé à tout ce que nous avions échangé, ce jour-là, Heinrich et moi.
Chaque fois que je l’ai pu, j’ai aidé ton père à ne pas perdre courage, à garder confiance en l’avenir. Et puis, Munich est arrivé. La guerre grondait déjà. Heinrich a commencé une école d’officiers dans l’espoir de ne pas faire vraiment le coup de feu. Je l’entends encore me dire: “Herr Concerto, je ne veux pas tuer un être humain! Je ne peux pas. Peut-être me mettront-ils dans un bureau à étudier des cartes ou des statistiques?” La guerre nous a quand même séparés. Il y a eu tout ce que tu sais, toutes ces années, les fronts de l’Est et de l’Ouest, les bombardements, et lorsqu’on a commencé à apprendre ce qui se passait ici, en Allemagne, les camps, et tout, c’est moi qui ai perdu courage. Et puis, un jour, j’ai appris que Heinrich était mort.
Vois-tu, avant ta venue, j’ignorais jusqu’aux circonstances de sa mort. Mais surtout, j’ignorais qu’il avait laissé une graine derrière lui…” Herr Concerto ferma les yeux, se taisant longuement, presque religieusement. Je compris qu’il observait comme une minute de silence. Quelque chose d’infime montait en moi, quelque chose de nouveau. J’étais cette graine dont venait de parler Herr Concerto, j’étais cette suite. Imperceptiblement, je sentis que j’accueillais un être nouveau. Je ne savais pas encore que c’était mon arrivée très précoce dans l’âge adulte.
Hans Wissenblatt poussa un soupir, puis, comme inconsciemment, il redit la phrase avec laquelle il avait accueilli l’aveu de mon nom, la phrase que ma mère avait, elle-même, prononcée: “Ton père, Damien, était un habitant de la Terre…” Et je sus qu’il y avait une majuscule au mot “Terre”.
- ↩ L j if l’E Il était retourné s’asseoir derrière son bureau. “Oui, ta ressemblance avec Heinrich est incroyable. Peut-être est-ce dû au fait que je garde surtout de lui l’image de ses dix-huit ans, l’âge que tu sembles avoir aujourd’hui.
- ↩ L j if l’E “N’oublie pas, reprit-il comme s’il me confiait le résultat de sa méditation, que ton père a écrit ce poème en décembre 1933.
- ↩ L j if l’E brillant jusqu’ici, non seulement en philosophie, mais aussi en allemand, en littérature allemande. Je l’ai secoué: “Qu’est-ce que tu me racontes avec ton untermensch? Rappelle-toi simplement la note que tu as eue en philo à ton dernier examen! “Mais il est resté prostré un bon moment, puis d’un seul coup, il a paru se décider: “écoute, Heinrich, il faut que je t’avoue quelque chose, quelque chose que tu ignores”.