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Dans quelle amphore vais-je boire aujourd’hui?
Mais, Boire a-t-il un sens si l’étranger a soif?
Une pierre est tombée Au fond du puits.
Regardez bien, la vérité en sortira toute nue.
Toute nue, Mais lapidée.
Les grandes pierres de Yérou.
Les grandes pierres posées, assises, Les pierres longues de Yérou, Se taisent.
Je ne sais pas leur langue enterrée, Ni toute cette poussière de leur gorge.
Les grandes pierres, Avec leurs mots, comme les virgules des oiseaux dans l’air.
Il y a un trou dans le temps, Si bien que le navire prend eau, Et le plan de la ville ne donne aucun détail à ce sujet.
Pas de nom sur la main des rues où lire l’avenir.
Les avenues ont la forme têtue du silence.
Un peu de soif s’échappe de mon âme.
Un oiseau, tout là-haut, m’ignore sous ses ailes.
J’ai beau lui faire signe, L’appeler, Il est trop loin, Ou bien, Il ne comprend pas ma langue.
Ou il ne m’aime pas.
Seul, un grand chapeau rond raconte le voyage, Le nez au Mur.
Le vent dit… Le vent dit des choses aux Juifs, Aux Arabes.
Pourquoi n’est-ce pas avec les mêmes mots?
Il n’y a pas qu’un seul mur à Jérusalem, Et dans la hiérarchie des peines, Celle des enfants sans poussière Vient très tôt secouer ses linges blancs Sur les balcons.
Ils m’ont dit, Toute petite voix d’amande et de cannelle, Ils m’ont dit, Et ils dévalaient dans la ruelle, Cascade de genoux, colère de papier.
Ils ne m’ont pas jeté un seul regard, Pendant que je buvais dans mes mains à la petite fontaine, Comme un mendiant.
Trois enfants, vêtus d’une autre langue, Me parlent pourtant dans la mienne.
Le soleil, en tablier blond, attend Devant la petite école.
Après tout, que font tous ces gens?
Que font-ils d’autre, Que parler et passer, et puis mourir?
Il faut acheter le pain, Boire l’eau, Garder un peu de temps pour la ville enterrée, Où vivent les jarres d’huile.
Déchiffrer cette histoire aux voûtes d’ombre dure, Où dorment les vieux arcs éteints d’une autre guerre, Témoins aux cordes nues, désormais sans colère, Et leurs flèches perdues dans d’absentes blessures.
Hugo Samuel Que ma droite… Poèmes traduits du vent qui passe (Après une journée vécue à Jérusalem.)
H S l Q d i Fourrure venue des steppes, Et manteau de Russie, Le froid a-t-il montré patte blanche Au policier de l’aéroport?
Les grandes barbes noires tournent et dansent, Les longues vestes de soie Pendent, découragées, Sous la pluie répétée des prières obscures.
Suis-je leur frère, suis-je leur compagnon ivre?
Un enfant sans genoux feuillette le vieux livre, Sans savoir qu’il y a des marelles dehors, Sans savoir que la vie, sans savoir que les filles… Lui dire que l’école ouvre même le soir, Qu’il y a du savoir écrit au tableau noir, Et est-ce qu’on a oublié un peu de craie bleue sur l’estrade?
Mais il bouge la tête et dit non à la vie.
Un soleil neuf m’étreint, m’embrasse, je tressaille.
Je cherche le bon dieu aux trous de la muraille.
Yérou 6 Les grandes pierres de Yérou racontent ma maison.
Comment cela se fait-il, comment?
Et par où s’est glissé le vent de l’Histoire?
Je demande mon chemin Comme s’il m’appartenait.
Je demande où les femmes faisaient cuire le pain.
C’est un monde en miroir et je bouge dans l’eau.
Des ombres passent, Qui ne savent pas qu’elles marchent dans ma maison, Qu’elles piétinent mes jours et mes nuits, Des ombres passent sur mes mots balbutiés.
Seul le pain me répond avec une voix de shékel.
Allons, Je décide que c’est ma ville, Je fais mine d’aller quelque part, Je suis pressé d’entrer chez moi, C’est qu’on m’attend, savez-vous?
J’achète deux jasmins, Je me retourne.
Qui, mais qui a murmuré mon nom?
Et le vase, ai-je mis de l’eau dans le vase?
Demain, Quand manquera la menue monnaie des conversations, Qui parlera à ma place?
Les miens passent devant moi Sans me voir.
Ils me prennent pour un mendiant, C’est sûr, Pour le mendiant le plus riche du monde.
C’est vrai, Seul le pain me répond avec sa voix de shékel sur le marbre.
Je suis heureux, C’est le pain tout de même.
Yérou 7 Collines de Yérou, Protégez-vous du froid!
La laine est chère et pauvres les bergers.
Collines de Yérou, Votre peau est fragile, Et j’ai vu les mille petites lumières de votre dos Des nuages passent, hautains comme des petitsbourgeois Dans une ville de province.
Le Jourdain, Oedipe du temps qui passe, Cherche sa mère, hélas! au sel de la Mer Morte.
La Via Dolorosa est lente, Et le marchand de petites médailles essuie Les verres de ses lunettes.
Pourquoi est-il à ce point le frère Du procurateur aux mains nues Qui régna sur Judée?
La Via Dolorosa descend sans savoir remonter.
La Via Dolorosa Vend de grandes photographies Qui disent une guerre sépia Et justement, ah! mon Dieu, justement!
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La voiture incendiée, Et le cri ouvert éternel de l’enfant perdu?
Collines de Yérou, Protégez-vous du froid!
La laine est chère et pauvres les bergers.
Yérou 8 Qui me disait le nom de la rue?
Et je ne voulais pas comprendre, Je marchais, Je faisais mes lignes dans le cahier d’Histoire.
Qui tentait de griffer ma joue et ma croyance?
Qui, Dans l’improbable ruelle qui me connaît, Me tend le poing et non la main?
Qui m’appelle dans cette voix des sourds, Où surnagent de grandes croix, Des oiseaux fous, De longs tressaillements du vent?
Qui fait mine de croire à mes écroulements?
Je fais signe quand même.
Et les livres sont chauds, La chanson porte une jolie robe courte Qui laisse voir ses jambes.
Hé! Petite Lune!
Ce n’est pas parce que je… Ce n’est pas parce que vous… Que je suis votre frère!
Venez d’abord marcher avec moi dans le sable, Venez!
Je veux vous voir regarder la mer, Là-bas, Où le ciel rejoint votre enfance.
Après, Après seulement, Je saurai si vous êtes derrière ma face cachée.
L’enfant Il dort.
Il ne sait pas que le jour va finir, Qu’une petite goutte de lumière Reste encore accrochée au mur.
Il dort, Il a posé la tête sur la pierre, Sur deux mille trois cent cinquante années, Au moins.
Il dort sans aucun respect.
Il vient d’avoir douze ans.
Yérou 10 Une seule seconde, Au bout de vingt et un ans, Deux mois, Cinq jours, Six heures et Trente trois minutes De vie.
Une seule seconde toute rouge.
Je ne sais pas son nom.
Je sais seulement Qu’il est arrivé dans ce monde-ci, A dix huit heures et vingt sept minutes, Le vingt deux janvier Mille neuf cent soixante douze, Il y a Vingt et un ans, Deux mois, Cinq jours, Six heures et Trente trois minutes.
Le reste, Tout le reste, Ne peut être que mouchoirs blancs doucement agités Dans le vent transparent des mots, Le vent inutile.
H S l Q d i Yérou 11 Mon père, Je voudrais t’apprendre qu’il y a sur la terre aujourd’hui, Plus de monde, Plus de fleurs, Plus de fruits, Que tu ne pourras jamais en compter.
Mon père, Je voudrais t’apprendre Qu’il y a plus de larmes Que les yeux n’en peuvent contenir.
Mon père, Je voudrais t’apprendre Que les nuits cachent d’autres villes, Que les jours brûlent d’autres heures.
Mon père, Je voudrais t’apprendre, Je voudrais.
Et je m’aperçois que ça n’a plus importance.
Il neige sur Yérou comme il neige en Pologne.
Et la petite pluie qui est de la famille S’abrite sous l’auvent de peur des coups de feu.
Et celui qui chanta, Un luth dans la poitrine, Est tombé dans ta ville, et tombe chaque jour, Et celui du roseau aussi, un enfant nu, Est tombé dans ta ville et tombe chaque jour.
Je voudrais t’apprendre tout cela.
Mais tout cela, Mon père, Tout cela, Là où tu te tiens, Tu le sais déjà.
Il dort Il ne sait pas que le jour va finir Qu’une petite goutte de lumière Reste encore accrochée au mur Il dort Il a posé la tête sur la pierre Il ne sait pas que c’est Sur deux mille trois cent cinquante années Au moins Il dort sans aucun respect.
Il vient d’avoir douze ans.
Une seule seconde Au bout de vingt et un ans Deux mois Cinq jours Six heures et Trente-trois minutes De vie Il a suffi d’une seule seconde toute rouge Je ne sais pas son nom Je sais seulement Qu’il est arrivé dans ce monde-ci A dix-huit heures et vingt-sept minutes Le vingt-deux janvier Mille neuf cent soixante-dix-sept Il y a Vingt et un ans Deux mois Cinq jours Six heures et Trente-trois minutes Le reste Tout le reste Ne peut être que mouchoirs blancs doucement agités Dans le vent transparent des mots Le vent inutile.
Mais La rue était petite où le feu avait pris.
Les passants regardaient, Le soleil se taisait, Un peu d’eau suffisait, un ordre, quelques gestes.
Mais pour le feu tout noir bougeant au fond des yeux, Pour le silence en nous qui brûle tous les mots, Pour les questions posées dans des langues fermées, Pour l’immense injustice à chacun infligée, Mais pour la haine devenue respiration,
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Un peu de pluie répond avec la voix pointillée des gouttes, Un train passe, révolte de fer et d’étincelles, Un avion s’envole, Ouragan oblique d’une colère rectiligne.
Seuls, les oiseaux meurent sans bruit, À l’insu de tous.
Hugo Samuel (Jérusalem – Paris) 1998-2001 Comment trouver de l’eau quand la source est si loin?
Comment ouvrir la main si la fontaine est rouge?
Dans Yérou Je marche dans Yérou, où ma langue est absente.
Mais c’est même lumière, même voix de la rue.
Ma ville, mon début, mes blessures sont là.
Tout semble avoir vaincu la mer et les années.
La Géo perd la tête et l’Histoire titube.
Je suis ivre et aveugle, Griffé de mille sables, Muet des mille mots qui vivaient dans mes pages, Je sais qu’ils m’ont menti et que je suis tout nu.
Fantôme de moi-même à moi-même infidèle, J’interroge la gloire éteinte, Les colonnes d’un temple absent pour cause de rendez-vous manqué, Des jarres d’huile anciennes, Des épées revêtues du petit carton blanc des musées.
J’interroge à perdre haleine, Je demande ses papiers à la poésie, son titre de transport.
Je ne suis plus qu’un contrôleur tremblant de froid Dans le petit matin de Yérou.
Vous avez dit la Poésie?
Il n’y a personne de ce nom à la ville indiquée.
Il y a longtemps Dans l’incendie des crépuscules rouges, Je te posais des questions, Sans savoir, sans savoir vraiment.
Dans l’incendie des crépuscules rouges, Je te disais ce que ma mère ne comprenait pas, Ma mère en cendres.
Et où trouver aujourd’hui l’inconnu de ma langue?
Il y a très longtemps, Lorsque ma ville était moi, Lorsque je n’avais pas besoin de chercher sur la carte, Pas besoin de billet, de visa, ou quoi encore, Il y a très longtemps…
- ↩ L j if l’E Il faut garder un peu de temps Pour quelques pas dans la poussière, Où bougent les gestes lents de mon père.
- ↩ L j if l’E Ai-je acheté cette rue en lambeaux?
- ↩ L j if l’E Les murs Qu’est-ce qu’ils disent de tout ça, Qu’est-ce qu’ils pensent, Les murs électroniques du monde, Les murs impalpables?